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Présentation par Henri Lasvignes
de:Der Einzige und sein Eigentum es:El Único y su Propiedad
Stirner
Au numéro 19 de la Philipstrasse, à Berlin, on lit sur une plaque de marbre l’inscription suivante gravée en lettres dorées :
DANS CETTE MAISON EST MORT MAX STIRNER (Caspar Schmidt, 1806,1856) AUTEUR DU LIVRE IMMORTEL « L’UNIQUE ET SA PROPRIÉTÉ »
Cette plaque fut posée en 1892. Jusque-là, depuis 1845, silence profond sur l’homme et sur le livre. En ces dernières années seulement, des esprits très divers ; entre autres, un philosophe, un musicien et un poète, se rencontrent sur ce nom et découvrent que l’œuvre que la censure en 1845 avait qualifiée d’ « absurde » et dédaigné pour cette raison de poursuivre, est unique comme le titre qu’elle porte. De tous côtés l’intérêt s’éveille. étudie parallèlement Stirner et Nietzsche. . H. Mackay rassemble pieusement les moindres écrits de Stirner et parvient à reconstituer en partie sa biographie. Hans de Bülow — très candidement et sans la moindre ironie — dans un remarquable discours prononcé devant une société associe le nom de Stirner à celui du prince de Bismarck.
À dix années près, pareille rénovation se fait en France pour Stendhal, et après le même silence. Il n’y a pas là qu’une simple coïncidence, l’un et l’autre précédaient leur temps. Il fallait encore cinquante années d’histoire. L’individu avait encore de dures expériences à subir pour pouvoir s’élever à un degré supérieur de fierté ou d’irrespect qui le rapprochât de l’Égotiste de Stendhal, de l’Égoïste de Stirner.
Stirner appartient à une époque de pressentiments. De 1815 à 1848 en Allemagne, peu d’événements marquants ; mais quel travail sourd ! Il n’y a pas alors à chercher à faire le départ de l’agitation politique et de l’effervescence philosophique. Elles se pénètrent, elles ont des actions réciproques. Napoléon n’avait pas seulement bouleversé matériellement l’Europe, il avait jeté le désarroi dans la pensée. Sur la vision kantienne de paix éternelle était passée l’ombre immense de la Force étreignant le monde, d’Alexandrie à la Bérésina. Quand on allait croire que l’idée seule possédait la réalité objective, qu’elle seule conditionnait les évènements, on les vit dominés par un facteur formidable d’une telle certitude que l’on conclut de sa réalité matérielle à son existence idéale. La Force se posait à côté de l’impératif catégorique. Hegel parut alors, qui enveloppe la Force et l’Idée dans l’Absolu. L’État en était une forme. Mais en Allemagne précisément il n’y avait rien qui répondît à cette unité substantielle, à ce « terrestre divin » (irdisch göttliches) d’Hegel. Il y avait partout aspiration à l’unité, mais de longtemps encore irréalisée. De là l’inquiétude de ces temps. Quel serait l’État central autour duquel se ferait l’agglomération définitive ?
L’Empire appartenait par tradition à l’Autriche. Mais était-ce à Vienne que la pensée allemande s’était manifestée ? Était-ce à Vienne que s’était opérée l’organisation de la défense nationale ? Était-ce à Vienne que revenait l’honneur de la résurrection germanique ? La tradition montrait le centre de l’Allemagne à Vienne et tous les yeux étaient tournés vers Berlin. Au Parlement de Francfort c’était une oscillation constante entre la fidélité au passé et l’espoir que donnait la jeune puissance du Nord. Mais Metternich continuait à exercer de Vienne, sur toute l’Allemagne et sur la Prusse même, sa politique de réaction. La censure était l’instrument principal du gouvernement, car il s’agissait de faire obstacle au mouvement intellectuel qui menaçait de tout emporter.
Le danger en effet venait de partout. La critique historique et la philosophie elles-mêmes, occupées des événements d’un autre âge ou de l’idée pure, étaient hantées par les préoccupations de l’heure. L’agitation unitaire recrutait ses adhérents dans les partis les plus différents. Mais l’accord existait sur ce point qu’il fallait éliminer l’Autriche comme élément de résistance et de stagnation entravant la marche en avant de la jeune Allemagne. Vers le Rhin, sous l’action de Gervinus, l’agitation prenait un caractère libéral et démocrate, tandis que Dahlmann, fermé au libéralisme, voyait la Prusse appelée à grouper autour de son roi, investi par Dieu, l’Allemagne définitivement une et conservatrice.
Or, quand la fièvre était partout, quelques années après la mort d’Hegel, Stirner écrivit froidement son livre.
Malgré ses très honorables efforts, . H. Mackay n’a pu dissiper entièrement l’obscurité qui entoure l’existence de Stirner. Nous apprenons qu’il est né à Bayreuth en 1806 ; son père était fabricant d’instruments à vent. Stirner encore tout enfant perd son père. Sa mère se remarie bientôt et va vivre à Berlin, mais lui demeure à Bayreuth chez son parrain qui prend soin de ses études. Plus tard il va à Berlin, s’inscrit à l’Université et suit les cours d’Hegel et de Schleiermacher. Il ne peut parvenir au grade de docteur et s’établit professeur libre. Il enseigne à Berlin dans un pensionnat de jeunes filles, situation qu’il conserve jusqu’à la publication de « l’Unique ». Il fut marié deux fois. Sa seconde femme, Marie Dännhardt, le quitta quand vinrent les jours noirs. Quelques semaines avant l’apparition de son livre, il abandonna sa place, simplement par dignité personnelle, jugeant qu’il y avait incompatibilité entre son rôle d’éducateur et le caractère subversif de son œuvre. Il fit alors diverses entreprises commerciales qui échouèrent. Il voulut, entre autres choses, établir à Berlin un service central pour la distribution du lait. Cette entreprise eut le sort des autres. Il vécut encore quelques années assez misérablement et mourut en 1856 d’une piqûre de mouche charbonneuse.
Peu de renseignements sur son tempérament. Ses notes d’université le donnent comme élève « travailleur et appliqué ». Il fut très aimé comme professeur pour la clarté de son enseignement et la douceur de son caractère. Enfin il joua un personnage assez effacé dans le milieu politique et littéraire où il fréquenta. Et son livre fut pour tous une surprise.
Si la vie de Stirner est obscure, les origines de son livre sont bien fixées. Il nous dit lui-même comment il le composa. C’est dans la société des « Libres », qui se réunissait chez Hippel, cabaretier de Berlin, que l’idée lui en vint. Auditeur presque toujours silencieux, c’est là qu’il recueillit au hasard des discussions philosophiques et politiques les éléments sur lesquels il devait exercer sa critique. Car le fond de son œuvre est la critique des écrits des frères Bauer et de Feuerbach, qu’il écrivit par fragments dans l’ordre chronologique où se publièrent ces travaux. Les critiques de Stirner tournant autour d’un point unique, il fut amené sans y avoir pensé à en tirer un livre.
La société des « Libres » n’avait ni statuts, ni cérémonial, ni président et n’imposait aucune obligation à ses membres. En conséquence, le monde le plus divers y passa. À côté des poètes Freiligrath, Herwegh, Hoffmann von Fallersleben qui abandonnent le lied et l’élégie pour la satire politique, on y rencontre les pères du collectivisme, Marx et Engels, peut-être aussi Bettina von Arnim, la Bettina de Goethe, qui sous le titre habile « Ce livre appartient au roi » fait une critique aiguë du régime personnel. Mais ceux qui formaient le noyau réel de la société furent Bruno et Edgar Bauer, Arnold Ruge et enfin Stirner. Ceux-là donnent à la Société sa note véritable. Les « libres » ont quelque parenté avec les « libertaires » d’aujourd’hui, exception faite pour Stirner qui n’épargne pas non plus l’« humanisme » des Bauer. Mais il est infiniment plus près d’eux que des doctrinaires du collectivisme qui, après une courte apparition dans la société des « libres », s’aperçurent que leurs tendances étaient toutes différentes. Marx et Engels même écrivirent en 1845 un pamphlet mordant intitulé, par allusion aux frères Bauer : « La Sainte Famille ou Critique de la critique Critique contre les Bruno Bauer et consorts. »
S’il y eut dans cette société tant d’éléments divers, ce n’est pas que l’opposition politique en fût le seul lien. Tous, qu’ils fussent constitutionnels, collectivistes ou démocrates, avaient reçu l’enseignement d’Hegel. Et ceux même qui partis d’Hegel se retournaient contre lui, en gardaient l’empreinte. Mais l’heure étant aux préoccupations politiques, les théories philosophiques, chez les néo-hegéliens et chez Stirner, dégénèrent en critique sociale.
Hegel considérait l’État comme un absolu, comme une chose existant en soi. L’État existe dans tout État comme l’Homme dans tout homme. L’être contingent et périssable que je suis ne peut pas plus modifier cet absolu que le kantien ne peut agir sur les vérités supérieures qui règnent dans sa conscience. L’État est à la fois idée et volonté. Étant absolu, il ne connaît pas d’impératif, d’absolu au-dessus de son absolu. Par conséquent la morale individuelle n’existe pas pour lui. Enfin l’essence de l’État étant la souveraineté, il cesse d’exister, s’il la limite par une convention, si son existence n’est pas une manifestation perpétuelle de force. Cette doctrine formidable interprétée et mise en œuvre par des hommes d’action était la mort de toute individualité, la résorption de tous les individus dans l’État. Les néo-hégéliens en virent peut-être le péril pour les libertés et tentèrent de concilier leur foi dans l’absolu hégélien avec leur foi politique. Ils transportèrent cet absolu de l’État à l’Homme.
Ce sont eux qui feront les premiers frais de la critique de Stirner. S’adressant à Feuerbach, il dira : vous avez fait du divin l’humain, vous avez fait du prédicat le sujet, vous vous êtes borné à permuter les termes entre eux. Qu’est-ce que cet Homme qui est pour vous l’absolu ? Est-ce tel homme que voici ? Non, mais l’Homme qu’il y a en lui et qui n’est pas lui. C’est ce quelque chose de divin, cet esprit, cet au-delà qu’il porte en lui et vers lequel il doit tendre. En discuter la réalité c’est faire de la scolastique, c’est demander à propos de tel chien si le Chien dans ce chien a une existence réelle.
Nous entrons alors dans le royaume des fantômes.
Le fantôme c’est l’Idée, c’est l’Esprit. Nous sommes possédés, comme au moyen âge on était possédé du Mauvais. Aujourd’hui ce sont des concepts qui nous possèdent, mais, comme dans la possession par l’esprit du Mal, notre personnalité est abolie. Car nous ne sommes que la demeure de l’Esprit, du Saint-Esprit. C’est la réalisation du règne terrestre du Christ. En effet, pour le christianisme l’esprit et l’esprit seul est vérité. Tandis que pour l’antiquité le monde seul était une vérité dont elle soupçonna la relativité, jusqu’à ce qu’elle découvrit enfin la non-vérité de cette vérité. L’œuvre commence avec Socrate, elle continue et s’achève dans les temps chrétiens.
Désormais ce n’est plus le monde, c’est l’esprit qui est vérité. Elle est insaisissable ici-bas parce qu’elle existe en dehors et au-delà du monde. Abstraire l’individu des contingences terrestres pour le faire vivre dans cet au-delà, c’est à quoi se ramènent toutes les tentatives actuelles. C’est l’esprit, ce sont les esprits aujourd’hui qui sont les véritables maîtres du monde, il y en a partout : « Fantômes dans tous les coins ». Nous sommes hantés par les idées de Dieu, de Droit, de Vérité, de Justice, de Patrie, d’Honneur, etc., etc. Nous en sommes les esclaves. En proie à l’idée nous nous agitons désespérément dans une sarabande folle et le monde apparaît au spectateur froid comme une « maison de fous ».
Mais ceux-là mêmes qui s’érigent en adversaires du christianisme sont encore des chrétiens, parce qu’ils opposent des concepts aux concepts. Bien plus, ils sont infiniment plus pieux, plus chrétiens que ceux qui glorifient le Christ. Car, avant la Réforme, le catholicisme faisait le départ bien net entre le temporel et le spirituel. Les sociales étaient essentiellement profanes et recevaient seulement la consécration de l’Église, tandis que la Réforme, puis la Révolution leur reconnaissent un caractère sacré par elles-mêmes ; ce sont des choses saintes, dont l’idée sainte est soigneusement cultivée en nous. « Nos athées sont des gens pieux. » Quand la formule religieuse disparaît, nous sommes plus religieux que jamais. Car l’âme du chrétien vit dans l’au-delà. Or ces idées saintes sont des « au-delà ». Hier, tu faisais abnégation de toi dans ton effort pour réaliser la patrie céleste. Aujourd’hui tu fais abandon de ta personne pour réaliser la patrie terrestre. Le point de vue s’est simplement déplacé.
Droit, Justice, Patrie, Honneur, Humanité, etc., etc., c’est avec des fantômes qu’on tient les hommes. Car ce ne sont pas là des idées innées ; il faut au préalable l’éducation.
Un dressage incessant nous en pénétrera. C’est là la tâche que s’impose l’État et ce sera la première condition de son existence.
Existe-t-il un point réel où l’être réel que je suis puisse sans détriment pour sa personnalité s’harmoniser avec l’être idéal qu’on appelle l’État, sans que celui-ci, dont l’essence est la puissance absolue, voie son absolutisme en quelque façon réduit, c’est-à-dire aboli ? On a parlé d’un contrat. Pour que ce ne fût pas une fiction, il faudrait que l’État pût traiter avec tels individus qu’il lui convient, qu’il pût refuser toute convention avec les autres, et réciproquement que l’individu fût libre de rester en dehors des groupements artificiels qui constituent les sociétés ou les États. Or il est évident que l’individu n’est pas libre de refuser le contrat. Quand on parle du « contrat de travail » entre le travailleur prolétaire et le capitaliste détenteur des richesses, l’hypocrisie est moindre, parce que le prolétaire a du moins la liberté, en général, de refuser les conditions offertes — c’est le plus souvent la liberté du suicide. Tandis que, du fait qu’il existe, l’individu par son existence même est signataire du contrat social.
L’État ne connaît que des contractants, c’est-à-dire des citoyens. il ignore, il veut ignorer l’individu. Il se d’envisager en lui une de ses manières d’être, une de ses qualités : le citoyen. Le citoyen de son côté repousse tout ce qui n’est pas l’État, il repousse l’an-archie au sens de Proudhon.
Mais l’individu dépasse en tout sens le citoyen et se trouve naturellement en conflit avec l’État. Par sa naissance, il porte immédiatement atteinte à cette sorte d’harmonie préétablie que conçoit l’État. Car il est peu probable que son individualité corresponde précisément à l’idéal citoyen. Tel qu’il voudrait s’affirmer, c’est-à-dire en se développant sans contrainte, l’individu apparaît criminel parce que sa personnalité fait éclater le cadre où la société l’enferme. Je veux me manifester comme Moi, et l’État aussi. Mais l’un et l’autre en tant que Moi, en tant qu’absolu, ayant une puissance souveraine illimitée, ne peuvent coexister sans se rencontrer, sans se heurter ; il faut que le plus fort refoule totalement le plus faible. L’État ne reconnaît qu’à lui-même le droit d’être un Moi. Tout son effort tendra à chasser de moi le Moi pour n’en garder que le citoyen. « Cette peau de lion du Moi, l’État, ce mangeur de chardons, s’en empare et fait le beau avec. »
« L’État, dit Stirner, c’est l’ostracisme organisé des Moi. » Ce mot n’est pas qu’une figure. L’ostracisme à Athènes ne fut pas une mesure exceptionnelle, ce fut, durant toute une époque, un moyen courant de gouvernement, un instrument commode aux mains de l’État pour empêcher les Moi trop marquants de diminuer sa personnalité. Pour tous ceux qui correspondaient au type moyen du citoyen — type idéal — on n’avait que faire de l’ostracisme. « L’ostracisme, dit le poète comique Platon, n’est pas fait pour les médiocres. » Miltiade et Thémistocle le subirent précisément parce que leurs personnalités puissantes ne pouvaient se plier à l’ordre légal, et qu’ils étaient, par leurs attitudes mêmes, par tous leurs gestes, par leurs pensées, criminels ; parce qu’ils dépassaient démesurément le rôle ingrat que l’État leur imposait. Leur supériorité exhalait le crime. Rien de changé dans l’État moderne ; sauf le procédé, qui est moins franc. Dans la cité antique, c’était un nombre déterminé de citoyens qui édictaient , en inscrivant le nom de celui qu’ils voulaient frapper sur des tessons d’argile. Aujourd’hui, c’est une puissance anonyme et indéfinie qui plane lourdement au-dessus du Moi, prête à s’abattre sur lui s’il manifeste la velléité de s’élever, car, par le fait qu’il s’élève, il se soulève, c’est-à-dire se révolte. Malheur à qui n’a pas l’âme domestiquée. Nécessairement, la réalisation de cet être amorphe agréable à l’État, sur lequel la loi n’a pas de prise, implique toutes sortes de capitulations de conscience, lâchetés que l’on décore du nom d’empire sur soi-même. Si l’individu est suffisamment souple et s’il sait plier aux innombrables occasions où l’être fier se révolte, il arrivera sans encombre au bout de son existence, oublié des tribunaux. Celui-là sera un bon citoyen, infiniment meilleur qu’un être fier et généreux qui, par ses protestations incessantes au nom de la justice — de la justice individuelle — trouble l’ordre établi. Car cette justice individuelle est rarement compatible avec la justice sociale, base de l’Ordre. Sache te faire petit, « rapetisse ton cœur », dit le Chinois. C’est le seul moyen pour toi d’être heureux. Fais-toi oublier. Ne fais pas émerger ton individualité si haut que l’État l’aperçoive, mais sois une vague anonyme de l’océan humain.
La société y pourvoit par le « dressage », c’est par là qu’elle atteint à l’harmonie idéale. Donc, on nous « serine » certaines « ritournelles » et, quand on constate que nous en sommes suffisamment saturés, « on nous déclare majeurs ». Ces ritournelles, ce sont les formules de respect par lesquelles on nous agenouille devant les idées sacro-saintes. Il est probable que ce dressage ne se fera pas sans porter quelque dommage à la fierté de l’individu. « La peur du gendarme est le commencement de la sagesse. » Ce proverbe populaire, dans sa trivialité, est plein d’enseignements. Il nous apprend que la sagesse, c’est-à-dire le total des qualités du citoyen, se ramène à la peur, enfin que le populaire personnifie les concepts les moins susceptibles de représentation et qu’il oublie bien vite l’idée pour ne plus connaître que les individus, les uniformes qui en sont les signes. Quelle que soit la croyance, ou laïque, pas de prêtres sans vêtements sacerdotaux. La chasuble ou la culotte rouge sont les inviolables sanctuaires de l’idée sacro-sainte.
Le « dressage » n’élève pas l’individu à vouloir, à oser, il l’élève à craindre. C’est l’« abêtissez-vous » transporté dans la vie civile et laïque. Car il s’agit pour l’État, pour la nation d’être un « être florissant », une « nation florissante. » Une « nation florissante », c’est-à-dire une nation dont les fonctions de tous les jours (approvisionnements, transactions, consommations, etc.) se font avec une régularité parfaite, sans secousse, qui, par conséquent, possède des rouages merveilleux (merveilleusement dociles), un vaste engrenage qui se meut régulièrement sans fin, qui possède une armée d’outils — humains — admirablement automatisés, fonctionnant sans relâche. Dans une telle société, il ne peut y avoir de soubresauts. La tension des instincts humains est calculée mathématiquement et ces instincts sont canalisés tous dans le sens du profit de la société. La base d’une nation florissante est donc l’esclavage. Tel est l’idéal actuel, en partie réalisé un siècle après la Déclaration des droits de l’Homme.
C’est toujours l’hypocrisie qui distingue la conception moderne de l’État de la conception antique. Jamais l’antiquité n’afficha dans des « déclarations de droits » sa sollicitude pour les esclaves. Jamais elle ne poussa l’effronterie jusqu’à les déclarer libres en les maintenant en servitude. Aujourd’hui l’État crie à tout venant qu’il veut le bonheur de ses esclaves, mais ce n’est qu’une supercherie ou une illusion, il n’a en vue que lui-même. Il s’agit pour lui d’intéresser le plus grand nombre possible d’hommes à sa conservation. Ces gens-là sont des citoyens. Malheureusement, des deux parts, cette tentative est un leurre — si l’on ne met en jeu que l’intérêt. Dans l’ordre actuel des choses, il n’y a qu’un petit nombre de citoyens qui puissent être liés par l’intérêt à l’État. Pour la grosse masse, l’ampleur du sacrifice passe singulièrement l’exiguïté des services rendus par la nation.
La grande hypocrisie contemporaine est de travestir les esclaves en citoyens. L’esclave antique travaillait pour le citoyen — dont il était la propriété et qui était directement intéressé à sa conservation —, mais il n’avait pas l’honneur onéreux de l’impôt et du service militaire, qui incombaient exclusivement aux participants de l’État, aux citoyens. Le service militaire, dans l’antiquité grecque comme chez les Romains, fut un véritable impôt foncier. Seul l’homme libre — celui qui avait une propriété ou du moins recevait de l’État sa subsistance — avait le droit et l’obligation de porter les armes. L’héroïsme antique s’éleva à une hauteur que les temps modernes contemplent sans espoir d’y atteindre. Cependant il avait une base matérielle. Ces hommes avaient conscience qu’ils défendaient leur liberté, c’est-à-dire leurs propriétés individuelles, leurs biens territoriaux. L’appât d’un accroissement territorial — pour chaque citoyen — était un des éléments de l’amour de la patrie. Et nous voyons constamment des partages de terres — entre les guerriers — suivre les guerres de conquêtes. On n’employait pas les esclaves comme combattants, mais les rares fois où Sparte et Athènes eurent recours à cet expédient, elles leur donnèrent la liberté, en d’autres termes, la propriété. Les Hilotes qui combattirent en Chalcidie sous les ordres de Brasidas furent à leur retour déclarés libres et dotés de terres en Laconie. Les esclaves athéniens qui prirent part au combat naval des Arginuses devinrent propriétaires en Attique.
Au siècle dernier, la Révolution voulut faire aussi des hommes libres, c’est-à-dire des propriétaires. La réforme agraire devait être la conséquence immédiate de la Déclaration des Droits. Ces « cordonniers », dont parlaient avec mépris les émigrés, eurent l’illusion qu’ils étaient propriétaires. Pour eux, la Patrie et la Constitution s’identifiaient. C’est que Constitution signifiait : partage des biens nationaux. Le soldat des armées de Sambre-et-Meuse avait la même fierté que le citoyen antique, parce qu’il défendait ou croyait défendre sa part du sol. Napoléon eut aussi un sentiment très net des éléments intégrants de la valeur du soldat. On lui a reproché d’avoir fait appel aux instincts de lucre et de s’être conduit comme chef de bande quand il montrait à ses soldats l’Italie ou l’Égypte comme une proie dont chacun aurait sa part. Il n’apparaît pas cependant que l’héroïsme des armées napoléoniennes fut de moins bon aloi que l’héroïsme d’autres armées qui ne furent apparemment guidées que par l’idée pure.
La faiblesse de la Révolution fut de ne pas se borner à déclarer libres ceux seuls qui possédaient quelque chose ou auxquels elle pouvait attribuer quelque chose. Le quatrième État surgit. À ceux-là, aux dénués, on reconnut tous les droits, sauf un. « Avez-vous inscrit parmi vos Droits de l’Homme que l’homme ne doit pas mourir de faim quand il y a du pain moissonné pour lui ? » dit Carlyle. Ce droit de vivre fut oublié dans la série. Pour eux, la réforme agraire fut lettre close. Et ceux qui la réclamèrent furent inculpés de haute trahison (répression du Babouvisme).
Ainsi les temps modernes ont créé la classe nouvelle des esclaves-citoyens ou esclaves-libres, qui comprend tous les non-possédants. Leur servitude a simplement changé d’aspect. Dans le régime industriel actuel, ils obéissent à des forces anonymes, impersonnelles. Ils sont investis des obligations très honorables du citoyen, en même temps que la loi d’airain passe sur eux son niveau. Chaque non-possédant assume la double charge du citoyen et de l’esclave, sans avoir rien à attendre de l’État, qui, ayant affaire à des masses esclaves, source inépuisable de forces définitivement assouplies et muettes, se préoccupe bien plus de réaliser des économies que d’épargner des vies humaines. Car les ressources financières ont une limite. Mais il gaspille sans compter les existences, elles lui coûtent si peu. Exemples : pour les chevaux, calcul bien connu des compagnies parisiennes de transports ; pour les hommes, industrie des allumettes en France, campagne de Madagascar, etc.
Prêtez l’oreille et entendez à cette fin d’époque cette mélopée de souffrance qui monte de partout jusqu’à nous, de l’hôpital, de l’usine, des charniers coloniaux… Ose-t-on dire qu’il y a contrat entre la société et la misérable créature si peu humaine travaillant aux filatures qui volontairement se fait prendre un doigt dans la machine pour toucher l’indemnité (fait fréquent, enquête officieuse faite par l’Office du Travail dans le département du Nord, 1892) ? Et cette foule hurlante de faim que, dans une grande capitale, un arrêté municipal avait rassemblée, en pleine époque de paix, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, pour une distribution de pommes de terre et qui les dévora crues sur place (cite par René Lavollée). Est-ce un contrat qui la lie à l’État ? Quel est donc le secret de cette passivité ? Comment des masses absolument matérialistes, n’ayant plus aucun espoir aux compensations de l’au-delà, persistent-elles à rester misérablement esclaves aux mains d’une poignée ?
Elles ont encore le Respect. Le législateur a compris que c’était là un instrument formidable au moyen duquel il pouvait décérébrer les masses, leur enlever conscience et sauvegarder ainsi l’ordre établi. La culture du Respect est la plus grande partie de sa tâche et il a placé à toutes les avenues de l’existence des fantômes que Stirner appelle des « personnalités de respect » (Respektspersonen). C’est la Loi, la Famille, la Propriété, etc.
Tout s’explique par la Personnalité de respect. L’État tient les hommes par la puissance de l’Idée, il évoque des « causes sacrées », il se donne lui-même comme cause sacrée. Il parle gravement des « intérêts supérieurs de l’humanité », etc.
Puisque ce livre nous vient d’Allemagne, considérons l’Allemagne et la montée extraordinaire du socialisme. En face de ces forces, il a fallu prendre des mesures de défense, des lois contre les menées subversives ont été votées ; mais quelle sanction à ces lois ? À un parti qui a une organisation d’État, dont les congrès sont de véritables parlements, qui prend des décisions souveraines et peut donner le mot d’ordre pour la cessation immédiate du travail, qu’est-ce que l’État oppose ? — Le Respect. C’est la dernière citadelle où, longtemps encore, tous les partis de révolution viendront se briser. D’ailleurs, on a contre eux la force, et cette force, esclave du Respect, est tirée d’eux-mêmes contre eux-mêmes. C’est ici que le fantôme fait merveille. Depuis que la transformation du régime du travail a entraîné l’éclosion de véritables armées de travailleurs, depuis que le collectivisme est apparu dans la production industrielle annonçant le collectivisme social, l’ordre établi s’est vu perdu s’il n’opposait pas armée à armée. C’est une des causes profondes du maintien des armées permanentes. On a fait alors donner au Respect tout ce qu’il pouvait donner. On a joué de l’ennemi héréditaire, du péril national menaçant de tout temps la Nation, cette Sublime Personnalité de Respect. Mais c’est bien moins au delà qu’en deçà des frontières que l’homme de gouvernement voyait le péril. C’est contre l’ennemi intérieur que cet appareil formidable est dirigé. Si l’objet était bien réellement la défense du sol national, des milices suffiraient. Mais elles seraient évidemment illusoires contre une insurrection de travailleurs, puisque c’est parmi eux, au moment même de leur révolte qu’il faudrait lever les répresseurs. Si l’on en doute, que l’on médite cette parole de M. de Hansemann, président de la Banque d’escompte de Berlin, que rapporte M. Jules Huret dans son enquête sur le socialisme : « La meilleure garantie qu’on ait contre le socialisme, c’est encore un gouvernement fort et une armée disciplinée. »
Mais cette grande « école de Respect » n’est pas seulement employée à la répression ; on entrevoit aussi de l’utiliser pacifiquement au cas d’une crise sociale. Malgré tous les efforts du « dressage », on n’est pas encore parvenu à persuader à l’ouvrier qu’il a, en face du corps social, une mission, une obligation de travail et qu’il occupe dans son usine un poste de combat qu’il ne peut déserter. Il est vrai qu’il existe déjà des services publics que le travailleur ne peut abandonner quand il lui plaît, parce qu’ils intéressent « le salut de l’État ». Mais l’idée d’une grève générale est toujours dans l’air. Et il peut se faire quelque jour que les fonctions du corps social soient brusquement arrêtées. À cet égard le gouvernement a déjà ses sûretés. N’a-t-il pas avec l’armée permanente, par l’obligation du service militaire jusqu’à 45 ans, le moyen de forcer l’ouvrier à accomplir quand même sa « mission sociale » et à exécuter, travesti en soldat les travaux qu’il a refusé hier d’accomplir en blouse. Il y a des précédents.
Ainsi, dit Stirner, une vie humaine n’est que la peur perpétuelle des revenants. Peur qu’on décore du nom de Respect. C’est le Respect qui arrête tremblant Robespierre au moment où il va céder aux objurgations des siens et marcher sur la Convention. Comme ses amis l’adjuraient de faire canonner la Convention par Henriot, il répétait à tout instant : « Mais est-ce légal, est-ce légal ? » Hésitation qui le perdit. Napoléon lui-même, au 18 Brumaire, eut une défaillance et faillit s’évanouir au moment de porter à la « représentation nationale » le coup suprême. Au-dessus de la Convention, au-dessus des Cinq-Cents planait le fantôme de la loi. Ceux-là mêmes qui avaient su libérer leurs âmes de bien des scrupules portaient encore l’empreinte de l’éducation et n’échappaient pas encore au Respect. Que dire des âmes du vulgaire ? Les gendarmes que la Commune envoyait fusiller rue Haxo étaient conduits par une troupe infime et traversaient une foule sympathique qui leur criait de s’enfuir. Ils le pouvaient évidemment et cependant aucun n’osa. Habitués à l’obéissance passive, l’autorité à laquelle ils étaient soumis antérieurement ayant disparu, d’instinct ils obéissaient jusque dans la mort à la Commune qui devait être l’autorité, puisqu’elle disait l’être et qu’elle en prenait les insignes.
Pourtant, de temps à autre, au cours de l’histoire, des événements singuliers surgissent qui laissent voir la conception étrange que les gouvernants se font de ces « causes sacrées. » Le voile se soulève et l’on aperçoit que les masses sont seules à contempler ces idéals. Il apparaît que ces « principes supérieurs » sont simplement des mobiles directeurs que les conducteurs de peuples entretiennent soigneusement dans les intelligences, dont ils reconnaissent la nécessité absolue, mais qu’ils ne considèrent pas le moins du monde comme devant déterminer leurs propres actes — politiques tout au moins. Un symptôme de ce qui se passe dans les sphères gouvernementales est cette parole que, depuis un siècle, nombre de « gens éclairés » prononcent avec gravité : « il faut une religion pour le peuple », considérant naturellement qu’en raison de leur degré supérieur d’éclairement, ils peuvent se passer de la foi religieuse qu’ils remplacent d’ailleurs par quelque autre religion (impératif catégorique, pitié, superhomme, etc.). Mais ce n’est qu’un degré. Parvenons jusqu’à ceux qui ont en mains la machine gouvernementale. Qui a vu clair dans certains faits de l’histoire contemporaine (1898) constatera chez l’homme d’État, quant à ces « principes supérieurs », ce même scepticisme que professe la classe éclairée, quant à la religion « nécessaire au peuple ». Pour lui, il s’agit avant tout de gouverner, et il se présente rarement que sa conduite soit déterminée par l’Idée. C’est un hasard si la chose se produit ; la fatalité le contraint à mettre la Morale au rang des autres superstitions et à passer outre. Avant 1789, la chose était aussi peu cachée que possible ; mais, depuis que le protestantisme politique a fait son apparition, le trafic des indulgences politiques ne se fait plus ouvertement et l’on pourrait croire à une épuration morale parmi les conducteurs de peuples. Cependant l’homme d’État en est resté à Machiavel. Mais la chose ne s’avoue plus, et l’hypocrisie entoure de ses ténèbres épaisses les agissements des politiques. Par éclairs pourtant, la vérité se fait jour. Pour ne parler que de l’Allemagne, le procès Von Tausch est d’un profond enseignement. M. de Tausch, agent de politique secrète, se montra sincèrement étonné quand le tribunal lui fit grief de ses faux, ne concevant pas, dit-il, qu’on pût incriminer des procédés, blâmables peut-être sous le rapport de la morale individuelle, mais obligatoires dans la haute politique… Le président ne le laissa pas continuer. Il faut taire ces choses-là. C’est pourquoi lorsque sous l’Empire M. Nisard parla en public des deux morales, ce fut une réprobation qui dure encore. Pourtant il n’avait commis qu’une indiscrétion.
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The end
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