Préface
Ce remarquable ouvrage est rempli d’aperçus nouveaux autant que philosophiques. Il est, à la fois, instructif et moralisateur.
Instructif parce qu’à chaque pas le lecteur est invité à fouler les plates-bandes de la science pure et à en extraire une masse de conséquences pratiques et variées, si tant est qu’il soit possible d’extraire une conséquence d’une plate-bande !
Moralisateur, parce que les nombreux séjours de notre héros sur la paille humide des geôles prouvent, jusqu’à l’évidence, qu’il est sage d’avoir la plus grande déférence pour les règlements en général et pour ceux qui sont contradictoires en particulier. Ils montrent aussi combien il est prudent de témoigner le respect le plus profond à tous ceux qui détiennent une part de l’autorité, depuis le pygmée jusqu’au géant, du ciron jusqu’à la baleine, du roitelet à l’aigle, du Ministre à Monsieur le concierge.
Une morale saine se dégage également de l’exemple douloureux du chien Sphéroïde qui mourut bien malheureusement, à la fleur de son âge mûr, victime de ses appétits déréglés.
Sur ce, vivez joyeux !
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|C’est le janvier, à minuit une seconde sexagésimale de temps moyen, que le jeune Brioché, qui devait plus tard s’appeler le docteur Cosinus, poussa ses premiers vagissements. À son baptême, il reçut les prénoms à la fois harmonieux, poétiques et distingués de Pancrace, Eusèbe, Zéphyrin, ce qui parut le laisser parfaitement indifférent. | Consultée à son sujet, une somnambule extralucide, phrénologue assermentée près des cours et tribunaux, pédicure de nombreuses têtes couronnées, lui découvrit la bosse du mouvement perpétuel. D’où elle conclut qu’il serait un grand voyageur ou un grand mathématicien, à moins qu’il ne fût affligé de la danse de Saint-Gui.
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|Conformément à la prédiction de la somnambule, Zéphyrin montra dès sa plus tendre enfance les plus louables dispositions pour les recherches scientifiques. Livré à lui-même, il s’ingéniait avec beaucoup de persévérance à résoudre les problèmes les plus compliqués, comme par exemple d’introduire son polichinelle dans une bouteille. | À deux ans, il était déjà de première force sur l’addition, opération arithmétique dont il avait, de sa propre initiative, découvert des applications culinaires fort ingénieuses, mais pour lesquelles la cuisinière, esprit borné, n’avait malheureusement pas toute l’admiration qu’elles méritaient.
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|Mais l’opération pour laquelle il se sentait vraiment né, c’était la soustraction qu’il exécutait avec un brio et une sûreté de mains tout à fait dignes d’éloges, dans l’armoire de madame sa mère qui avait parfois le mauvais goût d’en témoigner quelque mécontentement. | Sur les bancs du collège, Zéphyrin, absorbé comme doivent l’être tous les grands génies, appliqua avec persévérance un système de son invention pour la multiplication des taches d’encre. Encore un système qui ne reçut pas l’approbation de madame sa mère !
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|D’humeur batailleuse, Zéphyrin ne manquait pas une occasion d’appliquer sur le nez ou l’œil de ses amis les plus intimes des séries convergentes de coups de poing. Il y avait, d’ailleurs, réciprocité. C’est ce qu’il appelait spirituellement « la multiplication des pains ». | Or, ces multiplications étant généralement suivies de divisions, père se faisait un devoir d’appliquer à son fils la règle des compensations proportionnelles, la seule opération arithmétique pour laquelle Zéphyrin ne se soit jamais senti la moindre disposition naturelle ou acquise.
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|Après quoi, mère, imbue des principes d’une sévère économie, se voyait dans la pénible nécessité d’employer la méthode des substitutions ou remplacements, la seule applicable en pareil cas. On comprend qu’une éducation aussi mathématique ait porté ses fruits. | Aussi, dans le cours de ses études, le jeune Zéphyrin obtint-il de brillants succès scientifiques ! « Sic itur ad astra », lui disait chaque année le président avec le même à-propos. — Oui, m’sieu », répondait invariablement Zéphyrin qui n’avait rien compris à cette citation classique et littéraire.
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|Évidemment, grâce à son illustre biographe, Zéphyrin ne peut manquer d’aller « ad astra ». En attendant, il est allé à Polytechnique, « la première École du monde », comme chacun sait. (Il est à remarquer que chaque École est la première du monde pour ceux qui en sont sortis.) | Puis, par la suite des temps, sous le nom du docteur Cosinus, il devint un monsieur excessivement savant, mais aussi distrait que chauve et qui ne manquait jamais, lorsqu’il faisait son cours à l’École des tabacs et télégraphes, de prendre son mouchoir pour le torchon, et réciproquement.
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|C’est ainsi que s’écoulait, monotone, la vie de l’illustre docteur Cosinus, lorsqu’un beau matin il se réveilla avec une douleur lancinante dans la moitié droite de la mâchoire inférieure. — Vous voyez ici apparaître pour la première fois le chien Sphéroïde, ainsi appelé parce qu’il est vaguement de la race des Boule…dogues. | Ayant établi certains axiomes servant de base à quelques calculs simples, Cosinus découvre que cette douleur lancinante est vraisemblablement causée par un mal de dents. | Sphéroïde, qui est un esprit curieux, cherche évidemment à comprendre des actions qui lui semblent mystérieuses.
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|Ayant fait cette découverte, Zéphyrin se précipita sur son téléphone : « Allô ! communication avec le dentiste Max (Hilaire)… je voudrais qu’il me reçût ce matin… Ah ?… pourquoi ?… Hein ! Bon !… Oh !… Entendu !… Au revoir, mon ami. » | C’est du côté Cosinus que se succédaient les interjections précédentes. | Du côté dentiste : « Qu’est-ce, Hippolyte ? — Mossieu ! c’est M’sieu Brioché qui demande à mossieu si mossieu peut le recevoir ce matin. — Réponds-lui que c’est impossible… Que je suis trop occupé… Que j’ai qui attendent… Qu’il vienne ce soir à . »
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|À , le docteur Cosinus, homme exact, pénétrait dans le salon, vide de clients, du dentiste Max (Hilaire), ce qui lui fit espérer qu’il n’attendrait pas longtemps : L’âme des hommes de science est nécessairement candide et elle donne asile à de monstrueuses illusions. | En effet à , le docteur attendait encore. Il est vrai qu’il ne s’ennuyait pas, absorbé qu’il était dans la lecture des hauts faits de son cousin Agénor Fenouillard et de son illustre famille, ce livre que tout dentiste qui se respecte doit avoir dans son salon pour faire patienter les clients les plus grincheux.
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|Cosinus a pris à sa lecture un plaisir tel qu’il en a complètement oublié son mal. De plus en plus distrait, il finit même par se croire chez lui et, à l’aspect d’une dame qui entre, il se lève avec empressement et lui fait, avec une urbanité exquise et une galanterie toute française, les honneurs de ce qu’il s’imagine être son salon. | — Prenez donc ce fauteuil, madame, je vous en prie, dit aimablement Cosinus… Et maintenant en quoi puis-je vous être utile ? | — Monsieur, on m’a beaucoup parlé de vous, dit qui prend Cosinus pour le dentiste : j’ai recours à votre habileté. J’ai là une vieille racine que je voudrais faire extraire…
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|— Une extraction de racine, s’exclame Zéphyrin ! Mais c’est ma spécialité, ça ! Dès ma plus tendre enfance, j’extrayais, par plaisir, toutes les racines de mes camarades ! et j’ose dire que j’ai acquis dans ce genre d’opérations une habileté extraordinaire. Je ne me vante pas, madame, je constate !… Par quel procédé désirez-vous que j’opère ? | — Mais, monsieur, par celui qui me fera le moins de mal. | — Oh ! madame, riposte plaisamment Zéphyrin, j’opère toujours sans douleur ! Mais, puisque vous me laissez le choix, nous allons, si vous le voulez bien, employer des tables de logarithmes.
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| n’attend pas la suite de l’explication et s’échappe en proie à une violente terreur, persuadée qu’elle est que l’illustre dentiste Max (Hilaire) est devenu parfaitement fou. | C’est ainsi que, dans notre monde sublunaire, se font les réputations et s’accréditent les légendes. | Cependant Zéphyrin, qui a totalement oublié l’incident et chez qui les idées se succèdent avec rapidité, sort derrière pour aller mettre à exécution une idée nouvelle que la lecture de la famille Fenouillard avait fait germer sous son crâne. Quelle était cette idée ?… Cruelle énigme !
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|Tout émue, est allée verser ses doléances et épancher ses craintes dans le sein du commissaire, après quoi elle s’évanouit dans les bras d’un agent. Qu’on se rassure ! Grâce à l’énergie du traitement qu’on lui applique, elle ne tardera pas à reprendre ses sens et à retrouver ses esprits. | Remarquez, je vous prie, ci-dessus, ces trois élégants personnages. Ce sont les trois agents Picpus, Mitouflet et Landremol qui, rendus méconnaissables par d’habiles déguisements, se dirigent en toute hâte vers le domicile du dentiste Max (Hilaire), afin de le mettre hors d’état de nuire.
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|— C’est-il pas vous, dit Picpus avec civilité, qu’êtes le sieur Max (Hilaire) qui voulez arracher les dents à vos clients en les couchant sur des tables de gargarismes ? | L’illustre Max (Hilaire), qui n’y comprend rien, ayant poliment envoyé promener maître Picpus…, | … est aussitôt considéré par ledit Picpus comme fou furieux, et mis dans l’impossibilité de faire un mouvement. — On ne dira pas, remarque spirituellement Mitouflet, que le particulier n’est pas bien ficelé ! | Max (Hilaire) comprend de moins en moins : mettez-vous à sa place !
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|Transporté au commissariat et confronté avec sa victime, le dentiste est aussitôt reconnu par elle. Règle générale : un témoin reconnaît toujours la personne avec laquelle on le confronte. — Max (Hilaire) prétendant n’avoir jamais vu cette dame, « défaut de mémoire, signe évident de folie », écrit le greffier qui est, en même temps, psychologue. | Et voilà comment l’illustre Max (Hilaire), dentiste breveté, expert assermenté et officier d’Académie, fut enfermé dans un cabanon d’aliénés, catégorie des agités pour avoir commis l’imprudence de faire attendre jusqu’à dans son salon, un mathématicien auquel il avait donné rendez-vous pour .
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|Or, l’idée de Zéphyrin était de prendre un bain de pieds ! C’était sa façon d’agir dans les circonstances critiques et lorsqu’il voulait réfléchir sur un sujet important ou résoudre un problème compliqué. | « Comment ! se disait Zéphyrin, mon cousin Fenouillard a fait le tour du monde, et moi, le docteur Brioché, je n’ai jamais quitté mon cabinet ! C’est inadmissible ! » Et Zéphyrin s’essuya le pied gauche.
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|« Cet état de choses n’a que trop duré. J’entends le faire cesser… et au plus tôt ! » et, ce disant, Zéphyrin, préoccupé, replongea son pied gauche dans le bassin et se mit en devoir de s’essuyer le pied droit. | Après quoi, creusant toujours son idée et de plus en plus absorbé, il réintégra son pied droit dans le bain pour s’essuyer le pied gauche.
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|Et pendant deux heures, Zéphyrin, mûrissant ses projets de voyage, s’essuya alternativement les deux pieds. Enfin, complètement éreinté, il appela sa bonne. | « Scholastique, ma fille, vous qui n’avez pas d’idées préconçues, voudriez-vous, pour l’amour du ciel, me dire combien j’ai de pieds ? »
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|Pendant que notre ami Cosinus cherchait, avec l’aide de Scholastique, à déterminer exactement le nombre de ses membres postérieurs, , remise de ses émotions et qui habitait, depuis peu, l’étage au-dessous, rédigeait ses mémoires pour l’édification des générations futures. | Au moment où elle écrivait la relation des derniers événements en l’agrémentant de quelques réflexions philosophiques et personnelles, une goutte d’eau tomba sur son papier. Remontant des effets aux causes, leva aussitôt son nez aquilin vers le Zénith (c’est le plafond).
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|D’autres gouttes d’eau ayant succédé à la première, emploie un moyen ingénieux pour se mettre à l’abri de l’averse tout en continuant la rédaction de ses mémoires et impressions qu’elle regretterait d’interrompre, se sentant en veine. | L’averse étant devenue torrent, , qui est veuve d’un pharmacien, cherche à déterminer la nature du liquide. Elle lui trouve un goût singulier qu’elle qualifie de « sui generis », comme l’eût fait son époux lui-même.
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|Le torrent étant devenu cataracte, décide qu’il y a lieu de ne pas se contenter des causes immédiates et prend le parti de remonter aux causes premières, qui doivent évidemment se trouver à l’étage supérieur. | Là, pénétrant, malgré Scholastique, dans la pièce où Zéphyrin se livre à ses exercices hydrauliques, demeure pétrifiée, telle pendant l’incendie de Sodome : « Ciel ! s’écrie-t-elle, le dentiste | ! »
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|Indifférent à la pétrification momentanée de , Cosinus est sorti afin de faire ses préparatifs de voyage. Tout en parcourant le cycle de ses fournisseurs, Zéphyrin complète la liste des objets de première nécessité qu’il doit emporter avec lui, savoir : un chapeau-matelas, une ombrelle-télescope, un fusil cintré pour tirer dans les | Ses emplettes faites, Zéphyrin soudoie le citoyen Chapougnac pour véhiculer la cargaison. Cosinus, profitant de la circonstance pour étudier dans les ouvrages spéciaux la meilleure manière d’introduire chez les peuples sauvages les théories humanitaires, se voit dresser procès-verbal par un membre de la Société protectrice des animaux, pour contravention à la loi Grammont.
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|Enfin, grâce à l’énergie et aux biceps du citoyen Chapougnac, tous les colis sont arrivés à bon port. | — Voici, mon ami, dit Zéphyrin aimable, les convenus ! | — Excugez, borgeois, mais ch’est chinque francs. | — Il y a évidemment de votre part, enfant de l’Auvergne, erreur d’interprétation, et vous sortez des conditions préalables du problème. | Chapougnac, peu au courant du langage scientifique, bondit comme un léopard blessé. — « D’où che que je chors, que tu dis ?… Et toi, vieux déplumé, d’où che que tu chors, dis, pourrais-tu me dire d’où que tu chors ? » — Cosinus bat en retraite, tout en admirant l’ineptie du citoyen Chapougnac.
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|Seulement, quand on bat en retraite, la prudence commande de dégager sa ligne de retraite. C’est pour avoir négligé ce précepte élémentaire de stratégie que lui, Zéphyrin, s’expose aux yeux du subalterne Chapougnac dans une attitude familière et peu digne de sa haute situation scientifique et sociale. | Ce léger accident n’a pas abattu Zéphyrin. | « Scholastique, je pars ! — Et ousque va Monsieur avec toute cette quincaillerie ? — Je vais sonder les abîmes de l’Océan, combattre le Huron et soumettre le Pied-Noir ; je vais de ma semelle triomphante fouler les cimes orgueilleuses des monts… Enfin, je vais faire le tour du monde, quoi ! »
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Et voilà comme quoi le , Zéphyrin Brioché, avantageusement connu sous le nom de docteur Cosinus, suivi d’un lourd camion portant ses nombreux bagages et toute une collection d’instruments scientifiques, ayant dans son œil bleu la vision anticipée de paysages étranges et de peuples extraordinaires, soulevant sur son passage une émotion populaire intense, se dirigea, fier, digne, calme, solennel, et armé jusques aux dents, vers la gare de l’Ouest avec la ferme intention de s’y munir d’un billet direct pour (États-Unis), Viâ le Havre (Seine-Inférieure).
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|Cosinus. — C’est bien ce soir que part pour New-York le paquebot Labrador ? | L’employé (gracieux). — Oui ! | Cosinus. — Puis-je prendre mon billet directement pour cette ville transatlantique ? | L’employé (toujours gracieux), Oui !… (un silence)… C’est . | « Merci, monsieur ! » a répondu Cosinus. Puis il est aussitôt allé faire enregistrer ses bagages pour lesquels le préposé à l’enregistrement, non moins gracieux que son collègue des billets, lui demande d’excédent. Cosinus pense alors qu’il serait bon de faire quelques économies et, en guise de pourboire, fait à l’homme d’équipe un geste noble, amical et protecteur.
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|Mais les hommes d’équipe sont des personnages intègres, et leur conscience est à l’abri des séductions d’un vil métal. Le pourboire n’a aucune influence sur leur habituelle manière d’être et c’est toujours avec le même soin, avec les mêmes précautions qu’ils rangent dans le fourgon les bagages qu’on leur confie. Les objets incassables arrivent très généralement entiers à destination. | Pendant que ses bagages subissent la redoutable épreuve du fourgon, Cosinus tente de s’insinuer dans un compartiment. Mais au moment d’y pénétrer, il se sent appréhendé par une casquette blanche. | — « Hé ! là-bas ! dit sévèrement ce fonctionnaire, c’est donc pour tuer le temps en chemin de fer que vous emportez tant d’armes offensives et défensives ? Avez-vous une autorisation ? »
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|— Mais, monsieur, gémit Cosinus, j’obéis à une nécessité inéluctable ! Comment voulez-vous que moi, explorateur, je décrive une trajectoire quelconque à travers les pampas et autres forêts vierges, si je ne suis pas armé ? | — Tout ça c’est très joli, mais il faut ou ne pas partir, ou me remettre vos armes ! Je prendrai votre nom et à votre retour… | — Rendre mes armes | viens donc les prendre | » hurle Cosinus furieux et qui connaît l’histoire de Léonidas. | Malheureusement, un agent, qui de sa vie n’a entendu parler de ce héros prend pour une menace le geste spartiate de Zéphyrin, et vient lui intimer l’ordre d’« obtempérer » sous peine d’amende, pour cause de rébellion.
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|— Monsieur ! dit alors Zéphyrin à l’employé au couvre-chef blanc, je rends mes armes à la puissance des baïonnettes, et non pas, croyez-le bien, à l’illogisme de vos raisonnements où la stupidité le dispute à l’ineptie. Je proteste d’ailleurs avec la dernière énergie contre votre prétention de mettre le bâton de votre routine dans les roues de la Science en marche… | … et je déclare que ni l’arbitraire d’une administration corrompue que l’Europe ne nous envie pas, ni les violences de prétoriens en délire ne m’empêcheront de remonter dans mon compartiment et de poursuivre le cours d…
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|Malheureusement Zéphyrin, toujours distrait, ne s’est pas aperçu que pendant la discussion le train a filé, et, posant le pied dans le vide, il disparaît dans les profondeurs de la fosse destinée au nettoyage du foyer des machines. | Cosinus, meurtri, noirci, abruti, mais toujours décidé à donner suite à ses projets, regagne son logis en cherchant, sans y parvenir, à s’expliquer la disparition du train, dont il avait quelques instants auparavant constaté la présence et l’immobilité.
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|Rentrant dans sa maison, Cosinus rencontre qui, dépétrifiée, s’écrie avec l’accent d’une indicible terreur : « Ciel ! le dentiste qui est devenu nègre ! » Et sent vaciller le flambeau de son intelligence. | À l’aspect de son image, Zéphyrin formule cette opinion qu’il serait peut-être bon que par des ablutions méthodiques il rendît à sa figure ses charmes habituels ! C’est pourquoi il prie Scholastique de lui servir un bain de pieds.
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|Zéphyrin a la douleur de constater sur l’expressive physionomie de Scholastique les signes d’une furieuse envie de rire, peu compatible avec le respect que lui doit cette subordonnée ; et son cœur en est ulcéré. | Tout à coup Zéphyrin pousse le rugissement bien connu de la tigresse à qui l’on vient d’arracher une dent de sagesse, ce qui fait aussitôt disparaître toute trace d’ironie sur les lèvres corallines de Scholastique, et cause à Sphéroïde une émotion intense.
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|C’est qu’il vient de songer à son fusil cintré pour tirer dans les coins, à ses chaussettes-parapluie et autres bagages, qui doivent être partis tout seuls, et il écrit à la Compagnie d’avoir à arrêter leur course vagabonde. Sphéroïde se conduit en intrigant vulgaire et sans scrupules. | Rassurés, Sphéroïde et Cosinus se mettent au lit, s’endorment avec le calme d’âmes candides et pures et rêvent que la Compagnie, pleine d’égards et d’attention pour les voyageurs, leur renvoie leurs précieux bagages et leur offre gracieusement une indemnité de , accompagnée d’un os à moelle.
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|Or, un matin, Zéphyrin reçoit une lettre qui le fait bondir hors de son lit. Le costume de Cosinus étant par trop primitif, nous nous voyons, par égard pour le lecteur, obligé de remplacer sa maigre silhouette par une échappée sur la belle nature, due à l’habile crayon d’un de nos plus fameux paysagistes. | Par cette lettre on annonçait à Cosinus que ses bagages voguaient sur la mer Océane, arrimés dans la cale du Labrador. Zéphyrin forme aussitôt le projet de les rejoindre sans bourse délier en se faisant donner une mission scientifique ou autre. À cet effet, il sollicite une audience de .
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|Ayant obtenu son audience pour le jeudi à deux heures, Zéphyrin juge convenable de faire un brin de toilette, afin d’ajouter encore à sa distinction naturelle et native. La gravure le représente au moment où il cherche à dissimuler sa calvitie par un artifice qu’il aime à décrire mathématiquement en disant : « Je retiens un qui vaut dix. » | |Puis, comme il a le temps, il fait une répétition générale de ses attitudes, devant un sujet quelconque qu’il suppose être le ministre. | — Je suis, Monsieur le Ministre, le docteur Brioché, et je viens solliciter de votre haute bienveillance une mission…
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|Il est beau, Monsieur le Ministre, il est très beau de savoir à propos faire des sacrifiées pour la science… | |Avec laquelle j’ai l’honneur d’être, avec un profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur. | Zéphyrin, qui a fait les cent pas dans la rue pour ne pas arriver avant l’heure indiquée, pénètre à deux heures précises dans l’antichambre du ministre. Il y trouve cinquante-trois personnes, toutes également convoquées pour deux heures.
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|Ce jeudi-là, Zéphyrin ne vit pas le ministre. Instruit par l’expérience, il arrive le jeudi suivant à huit heures et demie du matin. | « Ah ! cette fois-ci vous avez le », dit l’huissier. | Puis il ajoute plaisamment : | « J’espère que vous entrerez ! » | À sonnant l’huissier appelle : « Mossieu Sautopin ! | — Mais, Monsieur, dit Zéphyrin, j’ai le . Pourquoi ce monsieur entre-t-il avant moi ? | — C’est un député, et un député de l’opposition encore ! Alors vous comprenez que le ministre doit ménager sa susceptibilité !
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| !… « Mossieu le marquis de la Roche Vaporeuse ! » scande l’huissier. | — Mais, monsieur l’huissier, insiste Cosinus, je vous fais encore remarquer que ce monsieur… | — Ça ! c’est un sénateur, et les sénateurs entrent quand ils veulent. » | !… « Monsieur Bonhommet ! » crie l’huissier. | — Mais enfin, huissier, gémit Cosinus, je vous affirme que j’ai le et que… | — Chut !!!… C’est le maire de Breconchoux-les-Écouvottes, électeur influent du Ministre, alors vous saisissez la chose ! »
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| !… « Monsieur Picon ! » articule l’huissier. | — Pour le coup, garçon, dit sèchement Cosinus qui veut être mordant, vous me paraissez ignorer que le est la première de toutes les unités. | — Silence ! c’est un journaliste, des gens qu’il ne faut pas indisposer, parce que leur plume a souvent bien mauvaise langue. » | Et la petite comédie dura, uniforme et monotone, jusqu’à . | Alors l’huissier tire sa montre et sentencieusement laisse tomber ces paroles de sa bouche d’oracle : « Monsieur le Ministre ne reçoit plus… il regrettera, sans doute ; mais si vous tenez à le voir, revenez jeudi… À l’avantage ! »
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|Enfin, grâce à un conseiller municipal qui s’est chargé de solliciter pour lui, Zéphyrin a fini par obtenir du ministre de l’Intérieur une mission diplomatique chez les nègres du pôle Antarctique. Aussitôt il télégraphie à : « Envoyez à Terre de Feu, contre remboursement, bagages Brioché. » | Puis, pour ne plus s’exposer à une contravention, il prend le parti de faire mettre des soufflets à ses vêtements afin de dissimuler ses armes, instruments et provisions… | Sur le palier, il rencontre : « Ciel ! s’écrie-t-elle, le dentiste qui est devenu éléphant ! »
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|Bien décidé à arriver cette fois sans encombre au Havre où il désire toujours s’embarquer, Zéphyrin choisit un compartiment où se trouve déjà un voyageur d’aspect sympathique, qui n’est autre que notre vieille connaissance Mitouflet, fort intrigué par l’extraordinaire embonpoint du docteur. | Afin de se renseigner, Mitouflet, dont l’âme policière et l’esprit fureteur ne s’endorment jamais, profite astucieusement du sommeil dans lequel est plongé Cosinus pour procéder à une investigation minutieuse des profondeurs abdominales du docteur. | Un couteau, plongé jusqu’au manche dans…
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|… le sein du dormeur, ne lui ayant causé aucune douleur sensible, Mitouflet jubile intérieurement en songeant qu’il pourrait bien, en dénonçant son compagnon de voyage, toucher une prime sérieuse. Cet espoir lui permet de bâtir quelques châteaux en Espagne, ayant la forme d’une pipe turque qu’il convoite depuis quelque temps. | « Hé ! nous sommes arrivés. — Où çà ? au Havre ? déjà ! — Au Havre ? Mais non, à Paris. — Mais, j’en viens ! — P’faitement, vous venez de Paris-Ouest et vous arrivez à Paris-Nord, par Asnières, Colombes, Argenteuil, Sannois, Ermont, Enghien, Épinay et Saint-Denis. » | Cosinus est abasourdi… Il s’est trompé de train !
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|Cosinus est ahuri et en même temps furieux. | — Voyons ! Monsieur, s’écrie-t-il en s’adressant à un employé à casquette blanche, mettez-vous à la place d’un mobile qui se croit animé d’un mouvement de translation rectiligne et qui s’aperçoit qu’il a décrit une trajectoire circulaire ! | Mitouflet fait un pas dans la direction de sa pipe en dénonçant Cosinus comme habituel fraudeur. | Aussi, au moment de sortir de la gare, Zéphyrin est-il interpellé par un employé d’octroi qui, prévenu par Mitouflet, lui pose la question indiscrète suivante : « Vous n’avez rien à déclarer ? — Si, Monsieur, répond aussitôt Cosinus (Mitouflet, anxieux, voit fuir sa pipe turque) ; si, Monsieur, j’ai à déclarer… que je suis loin d’être satisfait ! » À ces mots Mitouflet renaît à l’espérance.
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|— Kekcédonkça qui dépasse ? interroge l’employé. | — Ça ! ce sont mes provisions de bouche habilement dissimulées pour ne pas éveiller la cupidité des sauvages. | — Sauvage toi-même, espèce d’enflé ! riposte l’employé qui, ignorant les projets de voyage de Zéphyrin, croit que c’est lui que le sympathique docteur désigne par ce vocable peu flatteur. | À ces mots, la colère qui grondait sourdement au fond du cœur de Zéphyrin éclate, et, d’une main sûre, il rugit : | — Ah ! je suis un sauvage ! Tiens ! en voilà du sauvage !… Ah ! je l’en donnerai du sauvage… espèce de batracien ! (allusion fine à la couleur de l’uniforme verdoyant de l’employé de l’octroi).
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|À cette attaque directe contre l’un d’eux, tous les autres employés d’octroi s’élancent, tant parmi ces fonctionnaires modestes la solidarité est effective ! | Alors la colère de Cosinus ne connaît plus de bornes et, tirant de ses soutes les projectiles les plus variés, seul contre tous il s’élance. Tel Horatius Coclès au pont du Janicule (509) ! | Malheureusement, ayant exécuté sur ses adversaires un tir à répétition extrêmement rapide, Cosinus se trouve bientôt à court d’armes de jet. N’ayant plus, comme dernière cartouche, qu’un hareng fumé, il est obligé de se rendre à merci. Tel à la bataille de Pavie (1525), ou tel encore le roi Jean à la bataille de Poitiers (1356) !
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|Arrêté pour contrebande manifeste et rébellion à main armée, puis mis en liberté sous caution, mais toujours muni de sa dernière cartouche, Zéphyrin rentre chez lui. Sur le palier il rencontre encore . | — Ciel ! s’écrie cette excellente dame, le dentiste qui est vidé ! | Selon son habitude, Cosinus, ayant demandé un bain de pieds, monologue et déclare à haute et intelligible voix qu’il est plus résolu que jamais à vaincre tous les obstacles et à faire le tour du monde, comme Fenouillard. Décision qui navre Scholastique, mais laisse parfaitement indifférent Sphéroïde, hypnotisé par la dernière cartouche.
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|Scholastique ayant timidement fait remarquer à son maître dans quelle singulière bassine il prend son bain de pieds, Cosinus daigne sourire de sa distraction et prie Scholastique de lui rapprocher son eau chaude. Sphéroïde profite de la circonstance pour s’emparer de la dernière cartouche, objet de ses secrètes convoitises. | Alors Zéphyrin réfléchit que tous ses malheurs proviennent de ce qu’il n’a pas pris toutes les précautions légales, et il songe à se rendre à la préfecture de police afin de s’y munir d’un port d’armes et d’un passe-debout, pièces qui lui permettront de partir équipé comme il l’entendra.
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|Malheureusement, quand il est préoccupé, Cosinus est généralement distrait. | C’est ce qui explique l’étrange costume sous lequel il se rend à la préfecture et en même temps l’émotion violente qu’il soulève parmi les foules sur son passage. | À la préfecture, Cosinus trouve qui venait se plaindre aux autorités compétentes des inondations périodiques et répétées auxquelles elle est soumise par son voisin d’en haut. À la vue de Cosinus elle s’évanouit en criant : | — Ciel ! ce dentiste encore… !
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|Régulièrement muni, cette fois, de tous les papiers nécessaires, Cosinus télégraphie à Zanzibar, afin qu’on envoie ses bagages à Melbourne (Australie) où il ira les prendre dans un avenir prochain. | |Ensuite, rentré chez lui, il démontre à Sphéroïde, au moyen de et de , qu’il est indispensable que lui, Sphéroïde, accompagne son maître au Cap. | Sphéroïde paraissant convaincu, le docteur sourit en voyant dans son miroir l’étrange et nocturne coiffure sous laquelle il circule depuis le matin et il commence à comprendre l’émotion populaire.
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|Aussi s’empresse-t-il de se débarrasser de ladite sur un support quelconque. Puis, ayant fait sa toilette de nuit, il se couche et s’endort. Il rêve qu’il détrône Fenouillard et s’assoit à sa place dans le fauteuil présidentiel de l’Athénée somnifère de Saint-Remy-sur-Deule (Somme-Inférieure). | Or ce « support quelconque » se trouve être le fidèle Sphéroïde qui, complètement désorienté, commence par faire une chute douloureuse à laquelle succèdent des efforts désespérés, puis une tentative de suicide par apoplexie, et enfin un amer découragement consécutif à une résignation morne.
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The end
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