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La Lutte des classes en France (1848-1850)

Karl Marx · 1900 · Free in the US

79,830 words · about 5 h 35 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Karl Marx
Language
French
Published
1900
Length
79,830 words · about 5 h 35 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Texte entier about 2 h 48 min
  2. Introduction about 4 min
  3. 1 about 39 min
  4. 2 about 50 min
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  6. 4 about 22 min

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Texte entier

La Lutte des classes en France de 1848 à 1850 parut sous forme d’articles dans la « Neue Rheinische Zeitung », revue publiée à Hambourg en 1850.

La librairie du « Vorwærts » de Berlin en a édité en 1895 une réimpression qu’elle a fait précéder d’une préface de Fred. Engels.

Marx a composé son travail à Londres en 1849 et en 1850, dans les premiers temps de son exil, après son expulsion de France sur les ordres de Guizot.

« C’est, nous dit Engels dans la préface à l’édition du « Vorwærts », la première tentative qu’ait faite Marx pour expliquer, à l’aide de son mode de conception matérialiste, un fragment de l’histoire contemporaine en partant de la situation économique de l’époque. Dans le manifeste communiste, la théorie avait bien été appliquée à l’histoire moderne, mais dans ses grands traits seulement… Il s’agissait maintenant, dans l’esprit de l’auteur…, d’établir que les événements politiques ne sont, en dernière analyse, que les effets de causes économiques ».

Engels s’attache à montrer combien une pareille tentative rencontre même actuellement de difficultés. Elles étaient encore plus grandes à l’époque où Marx a entrepris son travail.

« Quand on apprécie les événements et les séries d’événements de l’histoire journalière, on n’est jamais en état de remonter aux causes économiques dernières. Maintenant même, alors qu’une presse spéciale, pleine de compétence, nous fournit des matériaux si abondants, il n’en est pas moins impossible en Angleterre même de suivre, jour par jour, la marche de l’industrie et du commerce dans le marché général ainsi que les modifications survenues dans les méthodes de production, les serrer d’assez près pour que l’on puisse, à un moment quelconque, obtenir le produit général de tous ces facteurs, aux complications diverses et aux variations continuelles. Les plus importants de ces facteurs, d’ailleurs, exercent souvent leur action dans les profondeurs avant de la faire sentir soudainement et violemment à la surface. On ne peut jamais atteindre à une vue claire sur l’histoire économique d’une période donnée pendant cette période même ; on n’y parvient qu’après coup, quand les matériaux ont été rassemblés et examinés. La statistique est ici une ressource nécessaire et elle ne vient qu’après. Aussi, dans l’histoire contemporaine courante, ne se voit-on que trop souvent forcé de regarder comme constant le facteur décisif et de considérer comme invariable, comme s’appliquant à toute la période, la situation économique que l’on a rencontrée au début de cette période. Ou bien encore, on se trouve contraint de ne s’arrêter qu’aux variations de cette situation qui proviennent d’événements manifestes, variations qui, par suite sont elles-mêmes évidentes. La méthode matérialiste ne devra donc se borner que trop souvent à ramener les conflits politiques aux luttes d’intérêts éclatant entre les classes sociales ou les fractions de ces classes que l’on rencontre et qui découlent du développement économique, se contenter de démontrer que les divers partis politiques sont l’expression politique plus ou moins adéquate de ces mêmes classes et fractions de classes.

« Il va de soi qu’en faisant ainsi nécessairement abstraction des variations simultanées survenues dans la situation économique et en négligeant ainsi nécessairement la base propre de tous les procès en question, on s’expose à l’erreur ; mais toutes les conditions qu’exige une exposition unitaire de l’histoire contemporaine renferment inévitablement des sources d’erreur. Cela n’empêche pourtant personne d’écrire l’histoire contemporaine. »

Engels montre ensuite qu’à l’époque où Marx composa la Lutte des classes en France, les obstacles étaient encore bien plus grands que maintenant : « Quand Marx entreprit ce travail, la source d’erreur dont nous venons de parler était encore bien plus difficile à éviter. Au moment de la révolution de 1848-49, il était simplement impossible de suivre les variations économiques qui se produisaient en même temps, ou même d’y consacrer son attention. Il en fut de même pendant les premiers mois d’exil à Londres dans l’automne et l’hiver de 1849-50. Ce fut pourtant précisément le moment où Marx commença ce travail. Et malgré l’état défavorable des circonstances, sa connaissance exacte de la situation économique de la France avant la révolution de Février, ainsi que de l’histoire politique de ce pays à partir de cette révolution lui permit d’exposer les événements, de découvrir leur unité interne mieux qu’on ne l’a jamais fait depuis. »

Engels ajoute que non seulement Marx a atteint le but qu’il s’était ainsi proposé, mais encore qu’il y est arrivé d’un coup. Marx soumit en effet son travail à deux revisions successives. Jouissant de quelques loisirs au début de 1850, Marx put « se livrer à des études économiques et reprendre l’étude de l’histoire économique des dix dernières années ». Il ne trouva « rien à changer à l’interprétation qu’il avait donnée aux événements dans son œuvre ». Enfin quand après le coup d’État de Bonaparte il se remit encore une fois à l’étude de cette période pour écrire le XVIII Brumaire de Louis Bonaparte, il exposa brièvement les événements qui avaient précédé : il n’eût presque pas de modifications à apporter à son travail antérieur.

A l’exception de quelques chapitres, la partie importante des annales révolutionnaires qui va de 1848 à 1849 porte le titre de défaites de la Révolution.

Ce qui succomba dans ces défaites, ce ne fut pas la Révolution elle-même ; ce furent les accessoires révolutionnaires qui dataient de l’époque précédente. Ils provenaient de rapports sociaux confus, les antagonismes de classe ne s’accusaient pas encore nettement. Avant la révolution de Février, le parti révolutionnaire ne s’était pas encore défait des personnalités, des illusions, de certaines idées, de certains projets. Ce n’était pas la victoire de Février, mais une suite de défaites qui pouvait l’en délivrer.

En un mot : la révolution ne gagna rien à ses succès directs, tragi-comiques ; au contraire. Ce qui la servit, ce fut la constitution d’une contre-révolution puissante, bien limitée, ce fut l’apparition d’un adversaire. En le combattant, le parti insurrectionnel arriva à maturité et devint un véritable parti révolutionnaire.

Le but des pages suivantes est d’établir ce point.

Après la révolution de Juillet, quand le banquier libéral Laffite mena en triomphe son compère le duc d’Orléans à l’Hôtel de Ville, il laissa échapper ce mot : Maintenant le règne des banquiers va commencer. Laffite trahissait ainsi le secret de la révolution.

Sous Louis-Philippe, seule une fraction de la bourgeoisie française régnait. C’étaient les banquiers, les rois de la Bourse et des chemins de fer, les possesseurs de mines de charbon et de fer, les propriétaires de forêts ; une partie de la féodalité foncière s’était en effet ralliée aux premiers. Tous ensemble, ils constituaient ce que l’on a appelé l’aristocratie financière. Elle siégeait sur le trône, dictait les lois aux chambres, distribuait les emplois, depuis les ministères jusqu’aux bureaux de tabac.

La bourgeoisie industrielle proprement dite formait une partie de l’opposition. Elle n’avait qu’une minorité pour la représenter dans les chambres. Son opposition devint d’autant plus vive que l’hégémonie de l’aristocratie financière prenait plus d’extension et qu’elle-même voyait s’asseoir davantage sa domination sur la classe ouvrière après les émeutes de 1832, 1834 et 1839, que l’on étouffa dans le sang. Grandin, fabricant de Rouen, l’organe le plus fanatique de la réaction bourgeoise, tant dans la Législative que dans la Constituante, était à la Chambre des députés l’adversaire le plus zélé de Guizot. Léon Faucher, que ses efforts impuissants pour se hausser au rôle d’un Guizot de la contre-révolution rendirent célèbre dans la suite, mena, dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, une campagne de presse en faveur de l’industrie contre la spéculation et contre son caudataire, le gouvernement. Bastiat, au nom de Bordeaux et de toute la France vinicole, faisait de l’agitation contre le système dominant.

Toutes les différentes couches de la petite bourgeoisie, ainsi que la classe paysanne, étaient complètement exclues du pouvoir politique. Enfin les représentants idéologiques, les interprètes des classes que nous venons de citer, les savants, les avocats, les médecins, etc., bref, ce que l’on appelait les capacités, se rencontraient dans les rangs de l’opposition officielle ou se trouvaient même placés complètement en dehors du « pays légal. »

Les difficultés financières soumettaient dès l’abord la monarchie de Juillet à la haute bourgeoisie, et cette dépendance devint précisément une source intarrissable de difficultés financières croissantes. Il était impossible de subordonner l’administration de l’État aux intérêts de la production nationale sans établir l’équilibre du budget, l’équilibre entre les dépenses et les recettes de l’État. Et comment établir cet équilibre sans limiter les frais, c’est-à-dire sans léser des intérêts qui consolidaient d’autant le système ? comment y arriver sans une nouvelle réglementation de l’assiette des impôts, sans faire peser une partie importante de leur poids sur la grande bourgeoisie elle-même ?

La fraction de la bourgeoisie qui dominait et légiférait dans les Chambres avait un intérêt direct à voir l’État s’endetter. Le déficit était l’objet propre de la spéculation, la source principale d’enrichissement. Chaque année ramenai un nouveau déficit. Au bout de quatre ou cinq ans on faisait un nouvel emprunt. Chaque nouvel emprunt fournissait à l’aristocratie financière une occasion nouvelle de duper l’État, artificiellement maintenu sous la menace d’une banqueroute. Il devenait nécessaire de traiter avec les banquiers dans les conditions les plus défavorables. Chaque nouvel emprunt permettait en outre de piller le public qui place ses capitaux en rentes sur l’État et de le dépouiller par des opérations de bourse dont le secret était abandonné au gouvernement et à la majorité. Les fluctuations du crédit public et la connaissance des secrets d’État permettaient aux banquiers et à leurs affiliés de susciter dans le cours des papiers d’État des variations extraordinaires et soudaines. Le résultat constant des oscillations devait être la ruine d’une masse de petits capitalistes et l’enrichissement fabuleusement rapide des grands spéculateurs. La fraction de la bourgeoisie qui dominait avait donc un intérêt direct à ce que l’État fût en déficit. On s’explique donc que, dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, les crédits extraordinaires aient dépassé de beaucoup le double de leur montant sous Napoléon. Ils étaient supérieurs à 400 millions de francs, alors que l’exportation annuelle de la France s’éleva rarement à plus de 750 millions. De plus, les sommes énormes qui passaient ainsi entre les mains de l’État laissaient place aux adjudications frauduleuses, aux corruptions, malversations, coquineries de toute espèce. L’État, lésé en grand par les emprunts, l’était en détail dans les travaux publics. Les relations nouées entre la Chambre et le Gouvernement se compliquaient de celles qui s’établissaient entre les administrations et les entrepreneurs isolés.

Non contente de tirer profit des dépenses et des emprunts publics, la classe dominante exploitait les lignes de chemins de fer. Les Chambres attribuaient à l’État les principales charges et réservaient à l’aristocratie de la spéculation les fruits du trafic. Qu’on se souvienne du scandale qui éclata à la Chambre des députés quand il apparut que beaucoup de membres de la majorité, y compris une partie des ministres, étaient actionnaires des mêmes lignes de chemins de fer que, comme législateurs, ils faisaient construire aux frais de l’État.

La plus mince des réformes financières échouait devant l’influence des banquiers, par exemple, la réforme postale. Rothschild protesta. L’État pouvait-il amaigrir des sources de revenu dont pouvait profiter la dette sans cesse croissante ?

La monarchie de Juillet n’était qu’une compagnie par actions fondée pour l’exploitation de la richesse nationale de la France. Les ministres, les Chambres, deux cent quarante mille électeurs et ceux qui les approchaient s’en partageaient les dividendes. Louis-Philippe était le directeur de cette compagnie. Robert Macaire était sur le trône. Le commerce, l’industrie, l’agriculture, la navigation, les intérêts de la bourgeoisie industrielle étaient condamnés à être constamment exposés, menacés par ce système. Cette bourgeoisie avait inscrit sur ses drapeaux : « Gouvernement à bon marché ».

L’aristocratie financière dictait les lois, présidait à l’administration de l’État, disposait d’une grande partie des pouvoirs organisés, régnait sur l’opinion publique grâce aux événements et à la presse. Dans toutes les sphères, de la cour au « café borgne », on retrouvait la même prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s’enrichir, non en produisant, mais en escamotant la richesse que d’autres possédaient déjà. Les régions supérieures de la société bourgeoise subirent les convoitises malsaines, déréglées, effrénées dont la satisfaction viole incessamment même les lois bourgeoises, par lesquelles la richesse acquise au jeu cherche naturellement à se contenter, où la jouissance devient « crapuleuse », où la boue et le sang se mêlent à l’argent. La canaille se trouve transportée dans les sphères supérieures de la société bourgeoise et refleurit dans l’aristocratie financière, dans ses moyens d’acquérir et dans ses jouissances.

Et, cependant, les fractions de la bourgeoisie qui ne dominaient pas criaient à la corruption ! Le peuple criait : A bas les grands voleurs ! A bas les assassins ! quand, en 1847, sur les scènes les plus distinguées de la société bourgeoise, se jouaient publiquement les actes que la canaille a coutume de commettre dans les bordels, les maisons de fous, les maisons de charité, devant les tribunaux, dans les bagnes et sur l’échafaud. La bourgeoisie industrielle voyait ses intérêts compromis ; la petite bourgeoisie était choquée dans sa morale ; l’imagination populaire s’excitait. Paris était inondé de pamphlets — la dynastie Rothschild, les Juifs, rois de l’époque, etc., où le règne de l’aristocratie financière était dénoncé et flétri avec plus ou moins d’esprit. « Rien pour la gloire ! » La gloire ne rap- porte rien. « La paix partout et toujours ! » La guerre fait baisser le cours des 3 et 4 %. Voilà ce que la France des boursiers juifs avait inscrit sur ses drapeaux. La politique étrangère sombra dans une série d’humiliations du sentiment national. Il s’exalta d’autant plus que l’annexion de Cracovie à l’Autriche consommait le vol commis au préjudice de la Pologne et que Guizot, dans la guerre du Sunderbund, servait activement les intérêts de la Sainte-Alliance. La victoire remportée par les libéraux suisses dans cette guerre fantaisiste releva la conscience de l’opposition bourgeoise en France ; le soulèvement meurtrier du peuple de Palerme fut la décharge électrique qui secoua la masse populaire paralysée, qui réveilla ses souvenirs et ses sentiments révolutionnaires.

Enfin, l’explosion du malaise général fut précipitée, le mécontentement mûrit et se changea en révolte, grâce à deux phénomènes économiques généraux.

La maladie de la pomme de terre et les mauvaises récoltes de 1845 et de 1846 augmentèrent l’effervescence générale du peuple. La cherté des vivres en 1847 amena des conflits sanglants en France comme sur le reste du continent. Alors que l’aristocratie financière s’abandonnait à une orgie éhontée, le peuple se battait pour se pro- curer les premiers moyens d’existence ! A Buzançais, on exécuta les émeutiers de la faim ; à Paris, des escrocs repus étaient soustraits aux tribunaux par la famille royale !

Le second grand événement économique qui précipita le déchaînement de la Révolution fut une crise générale de l’industrie et du commerce qui sévit en Angleterre. Elle s’annonça, dès l’automne de 1845, par la ruine de nombreux spéculateurs en actions de chemins de fer. Elle fut enrayée en 1846 par une foule d’incidents comme la suppression des droits de douane sur les blés. Elle éclata enfin dans l’automne de 1847. Les grands marchands coloniaux de Londres firent banqueroute. Los faillites des banques provinciales et la fermeture des fabriques dans ses districts industriels de l’Angleterre suivirent de près. Le contre-coup de cette crise se faisait encore sentir sur le continent quand éclata la révolution de Février.

Le commerce et l’industrie avaient été ruinés par cette épidémie économique, la tyrannie de l’aristocratie financière n’en devint que plus insupportable. Dans toute la France, l’opposition bourgeoise créa, sous prétexte de réforme électorale, l’agitation des banquets. Cette réforme devait lui procurer la majorité dans les chambres et renverser le ministère des boursiers. A Paris, la crise industrielle avait eu pour conséquence particulière de lancer sur le marché intérieur une masse de fabricants et de gros commerçants à qui les conditions présentes interdisaient le marché étranger. Ils fondèrent de grands établissements dont la concurrence ruina quantité d’épiciers et de boutiquiers. Il s’en suivit un nombre énorme de faillites, frappant cette partie de la bourgeoisie parisienne ; le résultat fut que cette fraction intervint dans la révolution de Février. On sait que Guizot et les Chambres répondirent par une provocation non déguisée aux propositions de réforme. Louis-Philippe se résigna trop tard à un ministère Barrot. L’armée et le peuple en vinrent aux prises. L’attitude passive de la garde nationale désarma l’armée. La monarchie de Juillet dut faire place à un gouvernement provisoire.

La composition du gouvernement provisoire qui sortit des barricades de Février reflétait nécessairement les différents partis qui se partageaient la victoire. Ce gouvernement ne pouvait être que le résultat d’un compromis entre les différentes classes qui avaient renversé de concert le trône de Juillet, mais dont les intérêts étaient opposés. La grande majorité était formée de représentants de la bourgeoisie. La petite bourgeoisie républicaine y comptait Ledru-Rollin et Flocon, la bourgeoisie républicaine avait les gens du National, l’opposition dynastique Crémieux, Dupont de l’Eure, etc. La classe ouvrière ne possédait que deux représentants : Louis Blanc et Albert. Enfin, dans le gou- vernement provisoire, Lamartine ne traduisait aucun intérêt réel, n’était commis par aucune classe déterminée. Lamartine, c’était la révolution de Février elle-même, l’exaltation commune avec ses illusions, sa poésie, son contenu chimérique et ses phrases. D’ailleurs, ce porte-parole de la révolution de Février appartenait à la bourgeoisie par sa situation comme par ses idées.

Si la centralisation accorde à Paris la suprématie sur la France, les ouvriers dominent Paris dans les moments de cataclysmes révolutionnaires. Le premier acte du gouvernement provisoire fut une tentative de se soustraire à cette influence victorieuse en en appelant de l’ivresse de Paris au sang-froid de la France. Lamartine contesta aux combattants des barricades le droit de proclamer la République. Seule la majorité des Français avait qualité pour le faire. Il fallait attendre le vote. Le prolétariat parisien ne pouvait souiller sa victoire par une usurpation. La bourgeoisie ne permet au prolétariat qu’une seule usurpation : elle lui permet d’usurper sa place au combat.

Le 25 février, à midi, si la République n’était pas encore proclamée, du moins les éléments bourgeois du gouvernement provisoire, puis les généraux, les banquiers, les avocats du National s’étaient-ils attribué tous les ministères. Mais les ouvriers étaient résolus à ne pas tolérer un escamotage semblable à celui de juillet 1830. Ils étaient prêts à reprendre la lutte et à conquérir la République, les armes à la main. Raspail se rendit à l’Hôtel de Ville, porteur d’un message en ce sens. Au nom du prolétariat parisien, il ordonna au gouvernement provisoire de proclamer la République. Si cet ordre populaire n’était pas exécuté au bout de deux heures, il devait revenir à la tête de 200.000 hommes. Les cadavres n’avaient pas eu le temps de refroidir ; les barricades étaient toujours dressées ; les ouvriers n’étaient pas désarmés et la garde nationale restait la seule force qu’on pût leur opposer. Dans ces conditions, les considérations politiques et les scrupules juridiques du gouvernement provisoire ne tardèrent pas à s’évanouir. Le délai de deux heures n’était pas écoulé que sur tous les murs de Paris s’étalait la devise géante :

République française ! Liberté ! Egalité ! Fraternité !

La proclamation de la République, basée sur le suffrage universel, avait fait oublier le but et les motifs étroits qui avaient entraîné la bourgeoisie dans la révolution de Février. Au lieu de quelques fractions peu nombreuses de cette classe, c’étaient toutes les classes composant la société française qui voyaient s’ouvrir la carrière politique. Elles étaient contraintes de délaisser les loges, le parterre, les galeries, et de venir en personne jouer leur rôle sur la scène révolutionnaire ! La chute de la royauté constitutionnelle dissipa une illu- sion. On vit que le pouvoir public n’était pas l’ennemi systématique de la bourgeoisie. Toute la série de luttes préliminaires qui avaient leur source dans ce pouvoir apparent devenait par là même inutile !

Le prolétariat, en imposant la République au gouvernement provisoire, et par le gouvernement provisoire à toute la France, passa au premier plan et devint un parti indépendant. Mais c’était aussi provoquer toute la France bourgeoise. En conquérant ainsi le terrain indispensable pour s’émanciper par la révolution, le prolétariat ne conquérait nullement cette émancipation elle-même.

Une première tâche s’imposait à la République de Février : il lui fallait parfaire la domination de la bourgeoisie, puisqu’elle laissait monter sur la scène politique, outre l’aristocratie financière, toutes les classes possédantes. La majorité des grands propriétaires français, les légitimistes, étaient délivrés de l’impuissance politique à laquelle les condamnait la monarchie de Juillet. Ce n’était pas en vain que la Gazette de France avait participé à la campagne d’agitation menée par les feuilles de l’opposition, que Larochejacquelin avait embrassé le parti de la Révolution à la séance de la Chambre des députés du 24 Février. Grâce au suffrage universel, les propriétaires nominaux qui forment la majorité des Français, les paysans, devinrent les arbitres du sort de la France. La République de Février donna un caractère net à la domination de la bourgeoisie en brisant la couronne derrière laquelle se dissimulait le capital.

Dans les journées de juillet, les ouvriers avaient conquis la monarchie bourgeoise, dans les journées de Février, la république bourgeoise. La monarchie de Juillet avait été contrainte de se présenter comme une monarchie entourée d’institutions républicaines ; la République de Février dut être une république entourée d’institutions sociales. Le prolétariat parisien exigea également cette concession.

Un ouvrier, Marche, dicta le décret où le gouvernement provisoire, à peine formé, s’engageait à assurer l’existence de l’ouvrier au moyen du travail, à fournir du travail à tous les citoyens, etc. Puis, quand quelques jours plus tard, les engagements pris s’oublièrent et qu’on sembla avoir perdu le prolétariat de vue, une colonne de 20.000 hommes marcha sur l’Hôtel-de-Ville, aux cris de : Organisation du travail ! Constitution d’un ministère spécial du travail ! A regret et après de longs débats, le gouvernement provisoire nomma une commission spéciale permanente, chargée de découvrir les moyens d’améliorer le sort de la classe ouvrière. Cette commission fut composée des délégués des corporations ouvrières de Paris et présidée par Louis Blanc et par Albert. Le Luxembourg servit de salle de séance. Les représentants de la classe ouvrière étaient donc bannis du gouvernement provisoire. Les bourgeois qui faisaient partie de ce dernier possédaient le pouvoir réel. Ils avaient entre leurs mains les rênes de l’administration et à côté des ministères des Finances, du Commerce et des Travaux publics s’éleva une synagogue socialiste, dont les grands prêtres, Louis Blanc et Albert, avaient pour mission de découvrir la terre promise, de publier le nouvel évangile et d’occuper le prolétariat parisien. A la différence du pouvoir profane, cette chapelle n’avait à sa disposition ni budget ni pouvoir exécutif. Le cerveau devait à lui tout seul abattre les fondements de la société bourgeoise. Tandis que le Luxembourg cherchait la pierre philosophale, on frappait, à l’Hôtel-de-Ville, la monnaie ayant cours.

Et cependant, comme les prétentions du prolétariat de Paris dépassaient la république bourgeoise, elles ne pouvaient avoir que l’existence nébuleuse que leur donnait le Luxembourg.

Les ouvriers avaient fait la révolution de Février de concert avec la bourgeoisie. De même qu’ils avaient installé à côté de la majorité bourgeoise un ouvrier dans le gouvernement provisoire, ils cherchaient à faire prévaloir leurs intérêts à côté de la bourgeoisie. Organisation du travail ! Mais c’est le salariat qui est l’organisation actuelle, l’organisation bourgeoise du travail. Sans le salariat, pas de capital, pas de bourgeoisie, pas de société bourgeoise. Ministère spécial du travail ! Mais les ministères des Finances, du Commerce et des Travaux publics, ne sont-ils pas les ministères bourgeois du travail ? A côté d’eux, que pouvait être un ministère prolétarien du travail, sinon un organe voué à l’impuissance, un ministère des bonnes intentions, une commission du Luxembourg. Les ouvriers pensaient pouvoir s’émanciper à côté de la bourgeoisie, ils croyaient encore pouvoir accomplir une révolution prolétarienne à côté des autres nations bourgeoises, dans les limites nationales de la France. Mais les conditions de production de la France sont déterminées par le commerce extérieur de ce pays, par sa situation sur le marché international, par les lois de ce dernier. Comment la France aurait-elle pu les violer sans amener une révolution européenne ayant son contre-coup sur l’Angleterre, le despote du marché international ?

Dès qu’une classe qui concentre entre ses mains les intérêts révolutionnaires de la société, s’est soulevée, elle trouve dans sa situation même, le contenu, la substance de son activité révolutionnaire. Elle abat ses ennemis, prend les mesures exigées par les nécessités de la lutte ; les conséquences de ses propres actes la font agir. Elle ne se livre pas à des recherches théoriques sur la tâche qui lui est propre. La classe ouvrière en France n’en était pas à ce point. Elle était encore incapable d’accomplir sa propre révolution.

Le développement du prolétariat industriel a pour condition générale le progrès de la bourgeoisie industrielle. Dominé par elle, le prolétariat voit son existence s’étendre aux limites de la nation, et la révolution qu’il fait s’élève au rang d’une révolution nationale. Alors seulement il crée ces moyens de production modernes, qui sont autant d’instruments de son émancipation révolutionnaire. Seule cette domination arrache les racines matérielles de la société féodale et aplanit le terrain indispensable à toute révolution prolétarienne. L’industrie française est plus développée, la bourgeoisie française a une éducation révolutionnaire plus élevée que celle de la bourgeoisie du reste du continent. Mais la révolution de Février n’était-elle pas directement dirigée contre l’aristocratie financière ? Ce fait montre que la bourgeoisie industrielle ne régnait pas sur la France. La bourgeoisie industrielle ne peut régner que là où l’industrie moderne a coulé dans son moule tous les rapports de production. La conquête du marché international seule lui confère cette puissance ; les limites nationales, en effet, sont des entraves à son développement. Mais l’industrie française, pour la plus grande part, ne détient le marché national que grâce à un système prohibitif plus ou moins pur. Si, dans le moment d’une révolution parisienne, le prolétariat français jouit d’une puissance et d’une influence réelles qui le poussent à dépasser ses moyens, par contre, dans le reste de la France, il reste concentré en quelques points isolés où l’industrie est centralisée, il disparaît, perdu, pour ainsi dire, dans la foule des paysans et des petits bour- geois. La lutte contre le capital sous sa forme moderne et parfaite, à son degré éminent, la lutte du salarié industriel contre le bourgeois industriel est en France un phénomène partiel. Les journées de Février pouvaient d’autant moins donner à la révolution un caractère national, que la lutte contre les modes d’exploitation inférieurs du capital, la lutte du paysan contre l’usure et l’hypothèque, du petit bourgeois contre le grand commerçant, le banquier, le fabricant, bref la lutte contre la banqueroute, disparaissait dans le soulèvement contre l’aristocratie financière. On s’explique dès lors facilement que le prolétariat dût incliner le drapeau rouge devant le drapeau tricolore, quand il tenta de faire prévaloir son intérêt à côté de celui des bourgeois, au lieu de le présenter comme l’intérêt révolutionnaire de la société elle-même. Pour que les ouvriers français pussent faire un seul pas, pussent toucher à un cheveu de la bourgeoisie, il fallait d’abord que le cours de la révolution eût lancé la masse intermédiaire, placée entre le prolétariat et la bourgeoisie, contre cet ordre même, l’eût soulevée contre la domination du capital, forcée à se joindre à son avant-garde, aux prolétaires. L’épouvantable défaite de Juin devait être le prix de cette victoire ouvrière.

La commission du Luxembourg, cette création des ouvriers parisiens, a eu le mérite de trahir, du haut d’une tribune européenne, le secret de la révolution du xix : l’émancipation du prolétariat. Le Moniteur s’emportait furieusement quand il se voyait obligé de répandre les « fantaisies sauvages », jusqu’alors ensevelies dans les écrits apocryphes des socialistes. Ces fantaisies ne venaient frapper l’oreille de la bourgeoisie que de loin en loin, semblables à des bruits lointains, moitié effrayants, moitié ridicules. L’Europe se réveilla brusquement, surprise dans son assoupissement bourgeois. Dans l’esprit des prolétaires, qui confondaient l’aristocratie de la finance avec la bourgeoisie ; dans l’imagination des républicains honnêtes qui doutaient de l’existence des classes ou y voyaient tout au plus une conséquence de la monarchie constitutionnelle ; à en croire les discours hypocrites de cette partie de la bourgeoisie qui avait été jusqu’alors exclue du pouvoir, la domination de la bourgeoisie avait disparu avec l’avènement de la République. Tous les royalistes se transformaient en républicains ; tous les millionnaires de Paris en travailleurs. Le mot qui traduisait cette suppression imaginaire de la bourgeoisie était la fraternité. Cette abstraction sentimentale des antagonismes de classe, ce doux équilibre des intérêts contradictoires des classes, cette superbe fantaisie s’élevant au-dessus de la lutte des classes, la fraternité, en un mot, tel était l’axiome favori de la révolution de Février. Les classes n’étaient séparées que par un malentendu, et, le 24 février, Lamartine baptisa le gouvernement provisoire : un gouvernement qui suspend ce malentendu terrible qui existe entre les différentes classes. Le prolétariat parisien se grisa de cette généreuse ivresse.

Le gouvernement provisoire, de son côté, une fois placé dans la nécessité de proclamer la République, fit tout pour la rendre acceptable à la bourgeoisie et aux provinces. La Terreur sanglante de la première République fut désavouée par l’abolition de la peine de mort en matière politique. La presse fut ouverte à toutes les opinions. L’armée, les tribunaux, l’administration restèrent, à peu d’exceptions près, entre les mains des anciens dignitaires. On ne demanda de compte à aucun des grands coupables de la monarchie de Juillet. Les républicains bourgeois du National s’amusèrent à changer les noms et les costumes de la monarchie contre ceux de l’ancienne République. Pour eux, la République n’était qu’un nouveau déguisement de l’ancienne société bourgeoise. La jeune République trouvait son principal intérêt à n’intimider personne, ou plutôt à n’épouvanter personne. Par sa souplesse, sa condescendance, par sa faiblesse même, elle cherchait à ménager son existence et à désarmer l’opposition. On annonça hautement aux classes privilégiées de l’intérieur, aux puissances despotiques de l’extérieur que la République était de nature pacifique. Vivre et laisser vivre, telle était sa devise. De plus, peu après la révolution de Février, toutes les nations, les Allemands, les Polonais, les Autrichiens, les Hongrois se révoltèrent, chacune poussée par sa situation propre. L’Angleterre et la Russie, la première en proie elle-même à l’agitation, la seconde intimidée, n’étaient pas prêtes. La République ne trouva donc pas devant elle une nation ennemie. Il ne se produisit aucune de ces grandes complications étrangères qui auraient pu exciter l’énergie, précipiter le cours de la révolution, aiguillonner le gouvernement provisoire, ou le jeter par dessus bord. Le prolétariat parisien reconnaissait dans la République sa propre créature. Il acclama naturellement tout acte de nature à faciliter l’introduction de ce gouvernement dans la société bourgeoise. Il se laissa transformer par Caussidière en une police chargée de protéger la propriété à Paris, et permit à Louis Blanc de régler les contestations de salaire s’élevant entre les ouvriers et leurs maîtres. Il mettait son « point d’honneur » à ne pas entamer, sous les yeux de l’Europe, la réputation bourgeoise de la République.

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