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PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
1
De toutes les sottises aujourd’hui florissantes, aucune, à mon avis, ne l’emporte sur la croyance aux Naundorff. Le succès relatif de cette impudente et grossière imposture n’est pas seulement inouï, il est humiliant. Qu’un aventurier se soit donné pour un personnage mort, pour l’héritier disparu d’un grand nom ou d’une grande fortune et qu’il ait trouvé des dupes, cela s’est vu souvent et, à coup sûr, se verra encore ; mais que cet aventurier ayant fait souche, sa progéniture ait pu continuer en grand son industrie, voilà le nouveau, voilà le comble.
C’est le cas des Naundorff. Leur auteur comptant, en homme d’expérience dépourvu de tout scrupule, sur la simplicité des honnêtes gens, s’avisa, après plusieurs autres, de se déclarer Louis XVII. Ce juif prussien, né dix ans avant le Dauphin, n’avait guère pour entrée de jeu, outre sa fourbe, qu’un nez bourbonien. Ce fut assez. Des illuminés qui avaient vu Louis XVII lorsqu’il avait cinq ou six ans, le reconnurent dans ce quinquagénaire. D’autres, non moins hallucinés et, par conséquent, non moins sûrs de leurs souvenirs, reconnaissaient au même moment d’autres Louis XVII. Tel de ces bons témoins reconnut même successivement le jeune martyr du Temple dans Naundorff et dans Richemont.
Mais tandis que les autres faux dauphins disparaissaient sans laisser personne derrière eux, Naundorff fondait une dynastie de prétendants. De ce Louis XVII de Prusse est né un Charles XI d’Angleterre ou de Hollande et un Adelberth I, qui dès à présent a pour héritier un Edmond, premier aussi.
Grâce à une dame Laprade, dite Amélie de Bourbon, c’est le prince Charles qui tient la corde. Il signe des proclamations, parle des droits que lui donne sa naissance, s’entend appeler sire, laisse tomber un sourire quand on lui chante : Ô Charles ! ô mon roi ! et, ne pouvant encore lever des impôts, daigne, – gardons-nous d’en douter, – recevoir des dons. Le roi doit vivre du trône.
L’exploitation, maintenant prospère, fondée par le premier Naundorff, a eu de mauvais jours. « Charles XI », qui manque de prestige et auquel le type bourbonien fait absolument défaut, avait même abandonné la partie. De cet abandon datent les droits d’Adelberth I. La mort du comte de Chambord ne pouvait relever les espérances de ces intrigants, ils sont trop roués pour en avoir ; mais elle a ravivé leurs appétits. Ils ont compris que certains légitimistes, par hostilité passionnée contre les princes d’Orléans, que certains catholiques, disposés à voir dans la mort du roi le châtiment de quelque crime commis par ceux dont il avait hérité, deviendraient accessibles à l’imposture naundorffiste. Aussitôt pensé, aussitôt fait. Ils ont redoublé d’efforts, et se sont établis à la fois sur le terrain de la monarchie autoritaire et du catholicisme le plus pur, le plus pieux. « Charles XI de protestant sceptique, s’est, en un tour de phrase, fait l’homme du Cœur de Jésus et de l’Infaillibilité. Il ne se croirait pas assez catholique s’il ne l’était pas avec exaltation. Il n’a même pu attendre, tant sa foi subite a été brûlante, d’avoir abjuré le protestantisme pour vouer la France au Sacré-Cœur.
Hélas ! Cette parade odieuse a réussi. De candides royalistes, de très bons catholiques ont vu dans l’audace même du mensonge une preuve de sincérité.
Toute cette exploitation curieuse et navrante des meilleurs sentiments, des plus nobles aspirations est racontée et jugée dans ce petit volume. L’auteur ne juge pas seul la cause qu’il a étudiée ; il a pour assesseurs les faits et le bon sens. En même temps qu’il a exécuté des imposteurs, il a écrit, sous la forme vive de la polémique, une page d’histoire.
2
Il faut des temps troublés, comme ceux que la France traverse, pour que les menées ridicules de trente ou quarante intrigants, suivis d’une troupe d’illuminés, renforcés de quelques naïfs et de quelques entêtés, puissent faire le bruit et causer l’émotion, que font en plus d’un endroit, et causent chez bien des personnes, les menées du petit clan naundorffiste. On avait pensé d’abord que le rire suffisait contre ces farceurs et ces dupes, qu’il était inutile de s’en occuper sérieusement. On se trompait. « Charles XI, fils de Louis XVII est le chef d’un parti qui existe, qui fait des progrès, qui se remue tant qu’il peut, et le mouvement lui réussit. Cela n’ira pas loin, et ne constituera jamais un véritable danger, c’est bien sûr. À l’heure même, que nous souhaitons proche, où les choses rentreront enfin dans l’ordre, « Charles XI » rentrera dans l’obscurité. Néanmoins, en ce moment, la campagne est conduite avec une frénésie qui augmente chaque jour davantage. Les publications naundorffistes se multiplient. Quelques-uns s’y laissent prendre ; plusieurs s’en inquiètent ; beaucoup, ne connaissant pas la question, voudraient l’étudier un peu, et désireraient avoir, sous la main, de quoi répondre aux prétendus arguments de ceux qui cherchent à les embaucher.
C’est pour tâcher de ramener au vrai les premiers, c’est surtout pour calmer, pour éclairer, pour satisfaire les autres, que j’ai cru devoir publier ce petit volume.
Je l’annonce tout de suite, je ne me propose pas d’apporter ici beaucoup de nouveautés. Cela, du reste, n’est aucunement nécessaire. Les prétentions des Naundorff, on les a, plus d’une fois déjà, réduites à leur juste valeur, c’est-à-dire à néant ; on a réfuté leurs écrits, montré la grossièreté de leurs bévues, dévoilé l’impudence de leurs mensonges ; on a fait crouler enfin tout l’échafaudage de leurs impostures. Malheureusement, combien en est-il, parmi les dupes des Naundorff, qui se soient donné la peine de lire les ouvrages, presque tous volumineux, consacrés à cette honnête et saine besogne ? Pas un dixième ! pas un vingtième, peut-être ! Ayant l’espérance, en étant moins long, d’être lu davantage, je me propose tout simplement de réunir, comme en un petit faisceau, les preuves les plus évidentes, les plus saillantes, pour les mettre, ainsi groupées, sous les yeux du lecteur. C’est particulièrement dans l’œuvre magistrale de M. Chantelauze sur Louis XVII, et dans l’œuvre lumineuse de M. de sur les faux dauphins, que je compte puiser. Je ferai toutefois plusieurs emprunts à d’autres écrits. Les principaux ouvrages des champions de Naundorff me seront notamment d’un secours précieux : ces admirables travaux se réfutant avec une très grande facilité par eux-mêmes. De plus, je possède quelques pièces inédites, et quelques documents nouveaux, qui me semblent n’être point dénués de valeur. Ainsi armé, je rappellerai d’abord les preuves qu’on a du décès au Temple de Louis XVII, je montrerai ensuite, brièvement, ce que furent les faux dauphins, et, plus longuement, ce que fut Naundorff et ce que vaut sa progéniture. J’encadrerai le tout, cela va sans dire, de réflexions personnelles. Telle est la besogne que je désire mener à bien. Je tâcherai d’être aussi bref qu’il me sera possible. On comprendra cependant que je sois obligé de consacrer un certain nombre de chapitres à la tâche que voilà. C’est qu’elle n’est pas infertile, ni petite, la matière de mon sujet !
À en croire pourtant une demi-douzaine environ d’honnêtes dupés, partisans plus ou moins honteux des Naundorff, et qui, en apprenant quelle besogne j’allais faire, ont bien voulu m’écrire des lettres polies (ce qui ne rentre pas dans les coutumes de leur petit groupe), je pourrais ne donner à ce travail qu’une étendue fort restreinte. J’ai, en effet, reçu des lettres, généralement semblables, quant à la forme, et que je résumerai ainsi, quant au fond : « N’allez pas vous imaginer, monsieur, que je croie le moins du monde aux Naundorff. Non ! je n’y crois nullement. Cependant... j’y crois tout de même un peu. Mais, je n’y croirais certainement plus, si vous parveniez à réfuter cette unique objection, la seule sérieuse. » Après ce début, venait l’objection à réfuter, « la seule sérieuse ». Par malheur, autant de lettres, autant d’objections, et pas sérieuses ! Alors, en présence de cette multiplicité, j’ai dû prendre le même parti que le meunier de la fable :
Avant d’aborder la lutte directement, il me semble qu’il ne sera pas inutile de rechercher, pour en examiner la valeur et le degré de justice, quels sont les sentiments qui ont prédisposé les dupes des Naundorff à se rallier à cette triste cause, à se laisser prendre aux inventions et aux jongleries de ces imposteurs. Ils ne sont pas multiples, ces sentiments ; il n’y en a même guère que deux. Le premier a été suggéré par le spectacle de la fatalité, séculaire bientôt, qui pèse sur la maison royale ; le second a pris naissance dans l’antipathie qui va déjà diminuant, qu’on saura faire cesser, je l’espère, mais qu’inspirent encore à plus d’un vieux légitimiste, il ne faut point le nier, les princes d’Orléans. Je m’occupe tout de suite du second. C’est lui qui a conduit aux Naundorff presque toutes les recrues gagnées, depuis le décès du comte de Chambord, par ces intrigants.
Il ne me semble pas possible d’approuver les quelques fidèles d’Henri V qui, après sa mort, se sont retournés vers les Bourbons d’Espagne. J’estime que le droit n’est point avec eux, et qu’ils poursuivent l’irréalisable. Mais on les comprend en somme, on les excuse volontiers, et, s’ils se fourvoient, c’est en excellente compagnie. Ils marchent, ou plutôt ils voudraient marcher, à la suite de vrais princes, de chefs profondément estimables. Selon toutes les apparences, ils se trompent en croyant respecter les intentions du comte de Chambord ; au moins, ils n’insultent pas grossièrement à sa mémoire ! Or, c’est ce que vous faites, sans réfléchir à cette conséquence, j’aime à le penser, vous tous, qui, plus nombreux que les partisans de la branche espagnole, prétendiez vénérer si profondément Henri V quand il vivait, et venez maintenant vous joindre à la ridicule petite cohorte rangée derrière vos tristes sires, lesquels ont toujours accusé le grand défunt de n’être qu’un usurpateur, un imposteur ! Oui, vous insultez à la mémoire du comte de Chambord de la façon la plus abominable qui fût jamais ! Allez, vous devriez mourir de pure honte !
Et, de grâce, ne soutenez point cette thèse absurde, qu’Henri V n’a pas su la vérité ! Allons donc ! qui pouvait être mieux placé que lui pour la savoir ? Mais il ne lui était même pas possible de ne point la connaître ! Réfléchissez un peu. Son attention a dû être attirée sur les Naundorff tout au moins par les procès qu’ils lui ont faits. Ils ont plaidé en première instance en 1851 ; ils ont plaidé devant la cour d’appel en 1874. Jules Favre a soutenu leurs prétentions. Et vous croyez que le comte de Chambord ne s’est pas occupé de cette affaire ? Mon Dieu, oui, peut-être avez-vous raison ; mais alors cela prouverait tout simplement qu’il avait au plus haut degré la certitude que les Naundorff n’étaient que des imposteurs. Et chez cet homme, à qui pas un seul d’entre vous n’osera contester l’intelligence la plus étendue et la probité la plus entière, une telle certitude ne devait s’appuyer que sur des bases sérieuses !
Voilà ce que j’avais à dire aux légitimistes qui sont passés d’Henri V à Naundorff. (Quelle chute !) J’arrive maintenant à l’autre sentiment, celui qui provient, comme je l’ai tout à l’heure écrit, de la fatalité qui s’acharne, depuis un siècle, à poursuivre la maison de France. Je me bornerai, sur ce sujet, à présenter une simple réflexion.
C’est une pensée qui ne répugne pas, de considérer les cruels malheurs qui ont frappé les Bourbons et la France tout entière, comme un châtiment du Ciel. Pour le point de départ, on peut donc se trouver d’accord avec les champions de Naundorff. Par exemple, il va être bien vite nécessaire de bifurquer ; en effet, tandis qu’ils prétendent audacieusement que les derniers Bourbons se sont condamner : Louis XVI à la mort, Charles X à la perte du trône, Henri V à l’exil, parce que Louis XVIII a volé la couronne à son neveu Louis XVII, je crois plutôt que les derniers Bourbons, tout simplement, ont dû expier le règne de leur aïeul Louis XV. Il ne me paraît en vérité pas admissible que le roi martyr ait payé de sa tête un forfait qui aurait été commis, ultérieurement à son assassinat, sur la personne de son fils, par son frère cadet, tandis que celui-ci a régné bien tranquillement, et s’est éteint bien doucement dans la prospérité la plus enviable. On comprend qu’une malédiction divine ait poursuivi la race de Caïn, après le meurtre qu’avait perpétré son chef ; mais il n’est jamais venu à la pensée de personne, avant les Naundorff, de soutenir qu’Adam et Ève ont été chassés du paradis terrestre, parce que Caïn devait, pas mal d’années plus tard, égorger son frère Abel !
Telles sont les objections qui me semblent faire justice des raisons de sentiment que les naundorffistes invoquent. Et maintenant, pour ne pas terminer ce premier chapitre sans produire, après cette discussion, morale en quelque sorte, au moins un document matériel, je vais donner le principal considérant de l’arrêt définitif rendu contre les imposteurs le 28 février 1874, par la cour d’appel de Paris. Mais on me permettra d’abord d’indiquer la portée considérable de cet arrêt, en rappelant au milieu de quelles circonstances il fut prononcé.
En ce temps-là, notre magistrature n’avait pas encore été réformée, épurée ; on ne parlait même point de la livrer à cette vindicative opération. Elle présentait donc, – c’était l’avis unanime, – toutes les garanties désirables de science et de conscience. Je n’insiste pas ; ce qu’il importe surtout de faire ressortir, c’est ce qui suit : tandis que les Naundorff, demandeurs, avaient accumulé à loisir toutes les ressources dont ils pouvaient disposer, qu’ils avaient choisi, en Jules Favre, un avocat passé maître dans l’art de colorer d’une certaine vraisemblance les contes les plus insensés, tandis enfin qu’ils avaient pris tous leurs avantages, le défendeur, M. le comte de Chambord, faisait défaut. Point d’avocat, pas d’avoué, personne qui le représentât devant la cour. Or, ceci est une règle qui souffre très peu d’exceptions : lorsque le défendeur, pour un motif ou pour un autre, se dérobe, le demandeur gagne son procès. Le défendeur peut ensuite faire opposition, si cela lui plaît ; la cause alors revient devant les magistrats, il y a débat contradictoire, et, souvent, le second arrêt se trouve absolument contraire au premier. Eh bien ! M. le comte de Chambord n’eut pas même à faire opposition ; du premier coup, la cour débouta les demandeurs, et non point, comme cela s’est vu tant de fois, en se bornant à dire que des preuves suffisantes n’avaient pas été produites, mais en des termes qui montrent avec quelle évidence, pour un homme éclairé, consciencieux, ayant bien étudié l’affaire, l’imposture de Naundorff était prouvée.
Qu’on en juge :
Est-il possible d’imaginer quelque chose de plus formel, de plus net, de plus dur ? Comme il fallait que les magistrats qui ont rendu cet arrêt solennel, écrasant, impitoyable, fussent pleinement, absolument certains de connaître à fond la vérité, pour tenir un tel langage, un langage que rien ne les obligeait à tenir, s’ils eussent conservé dans un repli de leur cœur la moindre velléité de doute ! Mais, le seul document que je viens de citer suffit à confondre à jamais les Naundorff, et à la rigueur, on pourrait presque en demeurer là ! Je continue cependant ma tâche, et vais produire les principales preuves qui ont été données de la mort de Louis XVII au Temple.
3
L’attrait du mystérieux, de l’inouï, de l’invraisemblable est décidément bien vif et bien fort ! Il le faut, pour qu’il ait été possible à diverses personnes de contester, avec un certain succès (puisqu’elles ont fait des dupes en assez grand nombre), que le fils de Louis XVI ait rendu son dernier soupir au Temple. Car, si jamais décès fut prouvé d’une façon évidente, irréfutable et péremptoire, c’est à coup sûr celui-là ! Il serait même difficile de nommer un personnage historique, dont la mort soit aussi minutieusement démontrée que celle du petit martyr dans les bras de Lasne, à la date du lundi 20 prairial an III en français : le 8 juin 1795. Quand on a lu le touchant ouvrage de Beauchesne, on a déjà vraiment perdu le droit de douter ; mais, quand on a lu le travail méticuleux de M. Chantelauze, l’ombre même d’une hésitation quelconque devient inexplicable. J’espère, en la résumant dans les pages qui vont suivre, ne pas trop affaiblir cette lumineuse argumentation.
Oui, c’est bien le 8 juin 1795, à trois heures de l’après-midi, en présence du commissaire civil Damont et du gardien Lasne, que Louis XVII a expiré, après avoir prononcé les dernières paroles que voici : « Mettez-moi dans un endroit où je ne souffre pas autant. » Gomin, son autre gardien, venait de sortir, envoyé par Damont au président de la Convention pour l’informer de l’état désespéré du malade. Quand il revint, Gomin trouva l’enfant mort. Les deux gardiens « pleurèrent amèrement ». À l’instant même, le président de la Convention fut averti. Comme on levait la séance, l’avis officiel du décès ne fut donné que le lendemain aux membres de l’Assemblée.
Mais je ne vais pas m’attarder à discuter ce que les naundorffistes eux-mêmes ne contestent point. Qu’un enfant soit mort le 8 juin 1795 au Temple, ils veulent bien le reconnaître, dans l’impossibilité où ils se trouvent de faire autrement. Ce qu’ils refusent mordicus d’admettre, malgré toutes les preuves écrasantes qui ont été produites, c’est que l’enfant décédé, à cette date, en ce lieu, fût Louis XVII. Et il se rencontre des personnes intelligentes, instruites, qui se défendent énergiquement de croire aux Naundorff, et qui, néanmoins, sur la foi d’un on-dit, impossible à vérifier, né d’un autre on-dit, attribué par un troisième on-dit à quelqu’un, mort, toujours, depuis très longtemps, déclarent timidement qu’il n’est pas prouvé, somme toute, d’une façon manifeste que ce soit bien Louis XVII qui soit mort au Temple, le 20 prairial an III ! Ces personnes ont tort de pousser l’esprit de conciliation jusqu’à donner aux Naundorff, qui en profitent de leur mieux, ce gros avantage. Elles vont pouvoir apprécier à quel point, au contraire, sont manifestes les preuves du décès.
Il y a d’abord deux témoignages d’une autorité décisive : celui de Lasne et celui de Gomin. Lasne et Gomin ont toujours affirmé hautement, juré solennellement que le pauvre petit captif qu’ils avaient gardé, soigné, consolé, assisté jusqu’à sa dernière heure, était bien Louis XVII. Chaque fois qu’ils ont été interrogés publiquement, devant témoins, ils ont renouvelé cette déclaration formelle. On n’en montrera jamais une différente venant d’eux. On dira peut-être qu’un personnage quelconque, mort, a dit à un autre personnage, mort, qu’un troisième personnage, mort, lui a dit un jour que Lasne ou Gomin lui avait dit, sous le sceau du secret et une fois qu’ils se trouvaient malheureusement tout seuls, que Louis XVII n’était pas décédé au Temple comme on le prétendait. Mais une attestation sérieuse, qui puisse compter, on n’en montrera pas ! Interrogés en justice, interrogés par des personnes dignes de foi et profondément respectables, jamais, je le répète, jamais Lasne et Gomin ne se sont démentis.
Or, c’étaient de très honnêtes gens, Lasne et Gomin. Ils ont vécu de la manière la plus honorable ; ils ont mérité de recevoir de personnages et de magistrats des éloges publics et sans réserve ; nul n’a rien eu à leur reprocher ; leur intelligence était au moins suffisante ; ils avaient manifesté pour l’enfant confié à leurs soins, plus que de la sollicitude : une véritable affection ; par conséquent, leur témoignage doit inspirer toute confiance, jusqu’au jour où il serait démontré cependant qu’ils ont commis un acte peu délicat ; par exemple, qu’ils ont fabriqué de la fausse monnaie, comme Naundorff. Seulement, cette démonstration, il est de moins en moins probable qu’elle soit faite.
Mais, Lasne et Gomin n’ont-ils pas pu se tromper ? N’est-il point possible qu’ils aient cru, de la meilleure foi du monde, garder et soigner le fils de Marie-Antoinette, tandis qu’ils prodiguaient leurs attentions à un enfant quelconque, substitué adroitement au prince ? Si l’on discute cette hypothèse, il faut commencer par admettre que la substitution avait été opérée, bien entendu, avant que Lasne et Gomin fussent entrés au Temple et chargés de Louis XVII. Eux qui voyaient le prisonnier tous les jours, durant des heures entières, évidemment ils se seraient aperçus de cette substitution, si l’on avait attendu pour la faire qu’ils fussent là ! Ainsi, on l’avait donc opérée plus tôt. Mais à quelle époque ? Je cherche sans trouver. Avant Gomin et Lasne, par qui était gardé le prince ? Par Laurent et Gomin ! Quel était ce Laurent ? « Un jeune homme intelligent, humain et de manières distinguées, dont la duchesse d’Angoulême, dans ses Mémoires, fait le plus grand éloge, et dont pour sa part, elle n’eut jamais qu’à se louer. » Laurent, qui d’abord resta, pendant trois mois, seul chargé de la garde intime des deux enfants de Louis XVI, n’avait qu’un défaut : il avait peur, toujours peur, et la crainte qu’il éprouvait de se compromettre était si vive, qu’elle paralysait presque entièrement sa bienveillance. Non, Laurent n’eût pas prêté les mains à une substitution ! D’ailleurs on veillait. Des commissaires de la Commune et plusieurs délégués de la Convention venaient souvent, à cette époque, visiter le petit prince captif. « Parmi les sept membres de la Commune chargés spécialement de la surveillance du Temple, il y en avait quelques-uns, dit M. Chantelauze, qui se montraient plus humains que leurs collègues. Ceux-là montaient parfois dans la chambre de l’enfant et lui apportaient quelques jouets, des plumes pour écrire, des cartes pour construire des châteaux. » Décidément, ce n’est pas encore à cette époque-là qu’il eût été possible de substituer à Louis XVII un autre petit malheureux.
Je ne remonte point davantage, c’est inutile ; car, ce n’est certainement pas non plus pendant les six longs mois qu’on l’a tenu calfeutré, seul et malade, en un cachot hideux, pestilentiel, rempli d’ordures, sans air, infesté de souris, de rats, d’énormes araignées, de vermine, de pourriture immonde, en un chenil à la vue duquel le jeune garçon de cuisine Caron s’écriait un jour : « Tout est vivant dans cette chambre ! » ce n’est pas pendant ces six mois, durant lesquels personne n’a communiqué avec lui que par un guichet, tout juste suffisant pour lui jeter sa pâture, durant lesquels, de plus, on venait à travers ce même guichet, s’assurer à tout instant, nuit et jour, de sa présence, non, ce n’est pas pendant ces six mois de martyre atroce que la substitution a pu se faire !
On ne prétendra point davantage que le cordonnier Simon l’ait permise, cette substitution. Hélas ! l’enfant grisé, , récitant une leçon infâme, apprise sous l’affreuse torture physique et morale des coups effroyables que lui prodiguait son bourreau, le pauvre petit être qui est venu, dans ces conditions, déposer contre sa mère, contre Marie-Antoinette, c’était bien le fils de Louis XVI ! Or, il n’est sorti des mains de son « gouverneur » Simon que pour entrer au cachot, et avant qu’il y entrât, Robespierre, on le sait, vint, par surcroît de précaution, s’assurer de son identité.
Mais à quoi sert tout ce débat ? Il est une preuve beaucoup plus simple que c’était certainement Louis XVII qui fut remis à Gomin et à Lasne, quand ils arrivèrent au Temple. Cette preuve, c’est tout bonnement qu’ils se seraient aperçus de la substitution dès le premier jour, si on leur avait présenté un autre enfant que le , attendu qu’ils connaissaient de longue date le jeune prince. Gomin, en effet, nous dit M. Chantelauze, « était commandant d’un bataillon de la garde nationale, et, ainsi qu’il l’attesta depuis devant le tribunal civil de la Seine, il connaissait fort bien le pour l’avoir vu souvent dans le jardin des Tuileries Et Lasne ? « Lasne nous citons encore M. Chantelauze, « Lasne, ancien garde-française, avait été nommé en 1791, capitaine du bataillon du Petit-Saint-Antoine... Il avait connu le aux Tuileries, lorsque, en tête de son bataillon, il l’avait conduit plusieurs fois lui-même à son petit jardin. Ce fait, il l’affirma devant la justice Croyez-vous toujours à la substitution ?
Si vous ne vous jugez point suffisamment convaincus, j’irai plus loin. J’admets que Gomin et Lasne se soient trompés. Ils avaient vu le deux années auparavant, ils l’avaient vu à maintes reprises, ils l’avaient vu de près, ils l’avaient évidemment bien considéré. À cette époque-là, encore plus qu’aujourd’hui, un homme du peuple ou de la petite bourgeoisie, mis en présence du fils de son roi, du Dauphin, ne devait pas se contenter de lui lancer un regard rapide et indifférent. N’importe ! n’importe ! Gomin et Lasne se sont trompés, ce n’est point possible, mais c’est entendu. Croit-on qu’ils aient pu longtemps demeurer dans cette erreur ? Croit-on qu’ils n’aient pas été avertis ? S’imaginerait-on, par hasard, qu’ils étaient seuls auprès du petit prince ? Apprenez que, sous les yeux mêmes de Lasne et de Gomin, pendant qu’ils exerçaient leurs fonctions de gardiens, « l’enfant était chaque jour, écrit M. Chantelauze, servi par les porte-clefs Baron et Gourlet, qui nettoyaient sa chambre, et par les aides de cuisine Caron et Vanderbourg, qui, trois fois par jour, lui apportaient ses repas. Or, Baron et Gourlet connaissaient parfaitement le jeune prince, depuis son entrée au Temple, puisqu’ils y étaient eux-mêmes, avant cette époque, au service du comte d’Artois. Quant à Caron et à Vanderbourg, ils y étaient entrés du temps de Simon C’est Caron, qui le jour même de la mort de Louis XVII, le 20 prairial, lui servit son dernier repas : un bouillon. Et Caron, comme Lasne, Gomin, Vanderbourg, Baron et Gourlet, a toujours persévéramment affirmé que l’enfant décédé à la date du 8 juin 1795, au Temple, était bien le fils de Louis XVI. Entre diverses pièces tirées des Archives nationales, et que tout le monde peut aller vérifier, M. Chantelauze en cite une où sont relatées les attestations formelles de Caron.
Et il y a encore une quantité d’autres témoins ! Il y a le commissaire civil Antoine Damont. J’ai dit, au début de ce chapitre, que le prince avait rendu son dernier soupir en présence de Lasne et d’un autre personnage, le commissaire Damont. Le commissaire Damont, rapporte l’historien de Louis XVII, était un « membre du comité civil de la section du faubourg du Nord ; depuis le 29 ventôse an III, il présidait ce comité, composé de douze membres, lorsqu’il reçut une lettre de la commission de police administrative qui le prévenait que c’était à son comité à envoyer un de ses membres, pour être adjoint à la garde du Temple, le 20 prairial à midi, pendant l’espace de vingt-quatre heures. Ce membre devait être relevé, le 21, par un commissaire de la section de la Réunion
« Damont, poussé par la curiosité autant que par ses secrètes sympathies pour la famille royale, se nomma lui-même en qualité de président. »
Eh bien, Damont ne s’est pas borné à voir, il a ensuite raconté tout ce qu’il avait vu. Et M. Chantelauze a découvert, dans les Archives nationales, une pièce inédite, qui est tout simplement la relation écrite de Damont, intitulée : Détail de ce qui s’est passé au Temple à la mort du Dauphin Louis XVII, où était présent le sieur Damont. Le narrateur le déclare formellement : « Il reconnut dans le jeune prisonnier, bien que ses traits fussent altérés par la maladie de langueur dont il était atteint, le même personnage qu’il avait vu, avant sa détention, donnant la main à la reine et se promenant dans son petit jardin au bord de la terrasse du bord de l’eau. » Le commissaire Damont fut donc témoin de l’agonie du prince, et il rapporte qu’il l’entendit prononcer, avant de mourir, ces paroles que j’ai déjà citées plus haut : « Mettez-moi dans un endroit où je ne souffre pas autant. » Quelques minutes après, l’enfant-martyr était dans un endroit où l’on ne souffre plus.
La relation trouvée par M. Chantelauze ne s’arrête heureusement pas là ; elle continue, et la suite n’est pas moins intéressante, ni moins significative que les premières pages. Damont, en effet, n’assista pas seulement à la mort du fils de Marie-Antoinette, il fut, de plus, l’un des témoins de l’autopsie et de l’inhumation, que je vais raconter, en produisant d’autres preuves encore, dans le troisième chapitre.
4
La nouvelle ne fut donc officiellement annoncée à la Convention que le lendemain, 9 juin. Tout de suite, au nombre de quatre, des représentants de l’Assemblée, membres aussi du de sûreté générale, furent envoyés au Temple. On les mit en présence du corps, ils constatèrent le décès, et, dépose Damont, à qui l’on avait prescrit de rester à son poste, « à la suite de ses vingt-quatre heures, tout le temps qui serait jugé nécessaire », ils dirent « qu’il ne fallait pas donner tant d’importance à cette mort, qu’on enterrerait le cadavre tout simplement ». Par bonheur, il n’en fut pas ainsi, et l’on va voir que beaucoup d’autres témoins, sérieux, devaient reconnaître dans le défunt le fils de Louis XVI.
Aux quatre conventionnels qui venaient de lui tenir ce langage, écrit M. Chantelauze, « Damont fit observer que la garde qui entourait le Temple ne laisserait pas sortir la bière sans en faire l’ouverture ; qu’il valait mieux, avant midi, faire monter les officiers de la garde descendante, et, après midi, ceux de la garde montante. On s’empressa de suivre ce conseil. Les officiers, donc, – ils étaient une vingtaine, – furent conduits dans la chambre mortuaire, et Damont leur fit à tous, séparément, cette question : Reconnaissez-vous l’enfant pour être le fils de Louis XVI ? La majeure partie, ajoute M. Chantelauze, copiant lui-même le rapport de Damont, ce rapport qu’on peut aller lire, je le rappelle, aux Archives : F. 7, carton 6,808, dossier 1,496, « la majeure partie attesta le reconnaître pour l’avoir vu au jardin des Tuileries et ailleurs ». Cela est déclaré aussi dans les procès-verbaux : sur vingt officiers, quinze constatèrent l’identité de Louis XVII et signèrent leur constatation.
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The end
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