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La Revanche du prolétariat
Chansons
Préambule
Quels doivent être le but et la forme d’une brochure révolutionnaire ?
Tous les charmes de l’art d’écrire, toutes les ressources d’une imagination féconde, tous les ornements ingénieux du langage, doivent l’embellir.
Abuser de l’éclat du talent pour combattre les idées généreuses est un sacrilège.
Certains tombent dans une autre faute : ils n’écrivent que pour amuser le public.
Récréer ses lecteurs sans les instruire, c’est le rôle d’un figariste, non d’un novateur : différemment doit se comprendre la mission de l’homme de lettres.
Le précepte d’Horace sera éternellement vrai :
« Le parfait littérateur est celui qui est aussi utile qu’agréable. »
Puisque les plumitifs satisfaits, depuis le cafard veuillotin jusqu’à l’écrevisse radicale, font plume commune pour médire du Parti de la souffrance, quiconque, appartenant au prolétariat, possède quelque faculté littéraire, et ne l’emploie pas à la cause du juste, est coupable.
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Depuis que Babeuf et Darthé sont morts, sous la première République, pour la cause égalitaire ; depuis que, sous la troisième, Millière et Ferré sont morts pour la justice sociale, n’est-il pas douloureux d’assister à cette guerre que les idées de retour en arrière font encore aux idées de marche en avant ?
Tout citoyen que les circonstances ou quelques dons naturels ont initié aux lettres a le devoir de s’en faire une arme au service de la Révolution.
À plus forte raison s’il appartient à la classe des travailleurs, et si, jeté dès son jeune âge dans un bagne industriel, il a souffert les ignominies patronales.
Astreint à une tâche pire que celle de l’esclave romain, il ne quitte l’usine, pour reposer ses membres endoloris, que pour gîter dans un affreux nid de Vautour !
Il ne peut apprendre à lire qu’en prenant sur son sommeil, à écrire qu’en extirpant de son intellect ce que l’atmosphère de la manufacture ou de la mine n’a pas atrophié.
Mais une fois en route, s’il a eu le bonheur d’être aidé par quelques écrits socialistes, comme il se rend vite compte des causes de sa misère : la propriété individuelle, engendrant la concurrence, et la concurrence engendrant l’égoïsme !
N’est-ce pas cette concurrence meurtrière qui enfante les crimes, qui fait l’ami ennemi de l’ami, le frère ennemi du frère, le fils même ennemi du père ?
N’est-ce pas elle encore qui fait du maître l’assassin de l’ouvrier, de celui-ci un mercenaire et une victime ; qui est cause que le nombre des prolétaires augmente, que les salaires diminuent ; qui métamorphose l’honnête homme en voleur, qui fait de l’homme de bonne foi une dupe ?
N’est-ce pas la concurrence, enfin, étayée sur la propriété individuelle, qui transforme le commerce en une véritable arène, en une immense caverne de brigands, et la Terre en un vaste champ de bataille, couvert de gladiateurs, de guerriers, de vainqueurs, de vaincus ; de fripons, de gogos ; d’heureux, de malheureux ; d’opulents nageant dans le superflu et de misérables mourant de faim ?
Comme cet ouvrier comprend alors qu’il n’est que le mouton se couvrant de laine pour le profit de son possesseur ?
Et quelle flamme il déploie pour en faire passer la démonstration dans le cœur de ses collègues de souffrance !
Moins ciselée que l’œuvre d’un bourgeois à gants jaunes, l’humble écrit de ce travailleur aux mains noires aide davantage au triomphe de la Justice.
La guerre de conquête est le plus grand obstacle à la diffusion des principes humanitaires.
Partout où cette guerre exécrable étend ses ravages, fût-ce même sur la terre la plus belle, la plus riante, il n’y a désormais sur cette terre que de terribles alternatives de fièvre, de carnage et de mort : des lutteurs s’étreignant, des frères qui s’égorgent !
C’est pour éloigner les regards des hontes du bourgeoisisme à l’intérieur que le régime actuel, digne continuateur du banditisme césarien, invente des guerres au-delà des océans et gaspille à pleines griffes l’or et le sang de la France ouvrière et paysanne.
Tout homme a droit à son indépendance, aussi bien les pâles Occidentaux en redingote que les jaunes Asiatiques couverts de soie, ou que ces indigènes, couleur de suie, habillés d’un rayon de soleil et d’une plume dans les cheveux.
Lorsque nous murmurons réformes sociales, l’on ne sait nous répondre que Madagascar ou Tonkin.
De même l’Empire, devant les revendications des classes laborieuses, ne savait que glapir Mexique ou Allemagne !
Quand la ville d’Antioche fut prise par les Perses, sous Valérien, toute la population se trouvait rassemblée au théâtre.
Les gradins de ce théâtre étaient taillés dans le pied de la montagne escarpée que couronnaient les remparts.
Tous les yeux, toutes les oreilles étaient tendus vers l’acteur, quand tout à coup celui-ci se met à balbutier ; ses mains se crispent, ses bras se paralysent, ses yeux deviennent fixes.
De la scène où il était, il voit les Perses, déjà maîtres du rempart, descendre la montagne au pas de course.
En même temps, les flèches commencent à pleuvoir dans l’enceinte du théâtre et rappellent les spectateurs à la réalité.
La situation de notre République hybride est un peu celle de l’acteur d’Antioche.
Elle en est au lendemain de Lang-Son au même point que l’Empire au lendemain de Queretaro.
La France prolétarienne a autre chose à faire que d’asservir quelques millions de Madécasses ou de Célestes : affranchir trente-six millions de Français.
Aujourd’hui, silence aux réacteurs, aux traîtres, à ceux qui font de l’or avec du sang — les Ferry, les Brisson et autres gambettistes : — la parole est à la guillotine !
L’histoire impartiale démontre que c’est la force, la domination qui a créé la société passée et présente.
C’est le militarisme qui a parqué l’humanité comme on parque le bétail, qui a instauré les classes et les privilèges, qui a mis les femmes, cette moitié du genre humain, hors la loi civile et politique.
Dans la société de l’avenir, celle dont les communistes jettent les bases, il n’y aura plus de maîtres ni d’esclaves, de seigneurs ni de serfs, d’honnêtes gens ni de canaille, mais des égaux devant la production.
Le travail de la femme — si toutefois il lui plaît de s’y livrer — ne sera plus avili : elle ne se prostituera plus pour donner le morceau de pain que lui demande en larmes son enfant affamé.
Le communisme, avec tendance vers l’anarchie, est le dernier mot de la science sociale : les écoles à moyens pacifiques ne sont que des systèmes trompeurs, dont l’impuissance a pour résultat le maintien de la richesse par l’exploitation de la misère.
Tant qu’un homme prélève un centime sur le labeur d’un autre homme, l’Égalité, la Justice ne sont pas de ce monde.
C’est ce que l’auteur de ce livre a pour mission de démontrer.
Où les grands sentiments mûrissent-ils ?
D’où jaillissent les viriles pensées ?
Est-ce autour des Bourses infâmes où hurlent les intérêts et se retournent les poches ?
Est-ce dans les Parlements, où la clameur des avocats, si prompts à envoyer des régiments à la tuerie, ne sonne rien que le rappel des élections à venir ?
Est-ce du cervelet de ces bavards, dont le cœur est si bien descendu où l’on s’assied qu’ils ne visent qu’à se souder à leur siège ?
Non. Mais c’est dans le peuple — le peuple qui garde la tradition des vaillants sectionnaires de 93 — celui qui, las de plier sous sa lourde chaîne, la brise quand la barricade s’éclaire à la lueur des fusils.
Alors, comme l’oiseau libre après l’orage, il chante.
Comme l’oiseau après la tourmente, ses poètes aussi planent avec un nouvel essor.
Un de ceux que la bourrasque de 1871 avait chassé vers de lointains rivages — non sans avoir au préalable démoli moult de chacals versaillais — Eugène Chatelain, lança de l’exil cette note fière :
L’on ne doit rien dédaigner de ce qui affirme la Vérité, la poésie aussi bien que les travaux scientifiques, les romans aussi bien que les travaux d’histoire.
Tel lecteur qu’un livre de science épouvante se laissera gagner par une agréable fiction.
La douce voix des poètes pourra toucher le cœur de ceux qui ne veulent pas écouter la voix grave des historiens.
L’auteur de cette œuvre en est la preuve vivante : il trouva jadis son chemin de Damas en entendant dire avec âme le Chant des Ouvriers.
Nos pères, en 1792, en 1880 et en 1848, avaient compris toute la force de propagande que l’on peut tirer de la poésie révolutionnaire.
Est-ce que la Marseillaise n’a pas battu les rois coalisés, les chansons de Béranger jeté bas la Restauration, les chants de Pierre Dupont et les fables de Lachambeaudie fixé dans les masses, et d’une manière indestructible, l’idée communiste ?
Quel prolétaire peut répéter sans tressaillir ces vers qui lui font comprendre toute l’horreur de son sort ?
Et ceux plus modernes de notre coreligionnaire Souëtre, blessé, sous la Commune, d’un coup de feu à la gorge au fort d’Issy :
Ces quelques vers de la Marianne, laquelle est en train de faire son petit tour d’Europe, n’en disent-ils pas autant sur la question sociale, et la nécessité d’employer les moyens énergiques pour la résoudre, que maint long article ou brillante harangue ?
Toutes les armes sont donc bonnes pour combattre les ennemis du prolétariat, depuis le chant de révolte jusqu’à la cartouche.
Et si la poudre ne suffit pas, la dynamite !
I
La République actuelle, issue de la honte impériale et de l’abjection bourgeoise, au bruit du canon de Sedan et des fusillades versaillaises, est une courtisane hypocrite, n’accordant ses faveurs qu’aux puissants.
Si elle a le plus souverain mépris pour les prolétaires, en revanche ses plus gracieux sourires sont pour des Alphonse, pour des Bismarck.
Prudhomme et Tartufe, Ratapoil et Vautour sont ses amants de cœur.
Les escapades de la belle leur importent peu, car ils reçoivent part égale de ses caresses.
À l’instar de Bonaparte, de Bourbon ou d’Orléans, la République bourgeoise a toujours combattu les aspirations des déshérités.
Lorsque, las de souffrir, ils en appellent aux armes, elle déploie contre eux plus de cruauté même que ces malfaiteurs couronnés.
Deux fois en ce siècle, elle les massacre sans merci aux jours néfastes de Juin et pendant la Semaine sanglante.
Les peuples n’ont pas, dans leurs annales, de répression semblable à cette dernière.
Ceci, en vertu de cet axiome, que les parvenus sont les plus insolents et les plus aristocrates des hommes.
« Les temps héroïques, disent-ils, sont passés. »
Comme si, par l’arrivée au pouvoir des bancocrates et des saltimbanques politiques, l’œuvre de la Révolution était terminée ; comme si tant de larmes et de sang versés, tant de tortures subies, tant de victimes sacrifiées, tant de dévouements mis au service de l’idée nouvelle ne l’avaient été que pour donner aux fils des bourgeois de 89 la puissance et les privilèges qu’avaient jadis les nobles !
Voici quinze ans que, pour la troisième fois, cette République nominale existe : qu’a-t-elle fait pour le peuple ?
Quel spectacle nous montre-t-elle, du haut en bas de l’échelle sociale ?
En haut, une poignée d’oiseaux de proie, de parasites, dispensés de toute œuvre utile, de toute obligation réelle.
En bas, la foule des prolétaires, des salariés, qui lutte et succombe sous l’étreinte des vampires du Capital.
Paysan courbé et ridé, dis-nous si le député cher à ton cœur t’a enlevé la moindre charge de tes abrutissants labeurs ; dis-nous si tes républicains gouvernementaux ne t’ont pas volé comme leurs congénères monarchistes.
Ouvriers des chiourmes et des fosses capitalistes, dites-nous si vos élus ont empêché vos bourreaux, leurs complices, de vous rationner et de souiller vos filles hâves de privations avec le produit de vos peines.
Femmes, dites-nous si les ministères qui se succèdent et fatalement se ressemblent ont rendu une seule goutte de lait à vos seins taris, ou ont donné sa suffisance à votre estomac délabré ; dites-nous si vous ne continuez pas à regarder, comme Tantale, le pain qu’on expose à vos regards faméliques.
Enfants, dites-nous quelles sont les misères que vous n’avez pas connues.
Cet ordre social, qui donne tout à ceux qui ne font rien, et rien à ceux qui font tout, serait-il immuable ?
Nous ne le pensons pas.
Depuis quelques années, un réveil se produit dans le monde entier.
Les délégués autorisés du travail commencent à comprendre que le problème à résoudre n’est pas seulement corporatif, national : il est international, universel.
Chaque jour, les groupes ouvriers : chambres syndicales, cercles d’études, fédérations révolutionnaires, etc., se multiplient, et les sacrifiés de partout cherchent à se tendre la main par-dessus les frontières pour organiser la résistance commune.
N’étaient les divisions que des dirigeants méprisables sèment adroitement parmi les travailleurs de tous pays, la victoire serait prochaine.
Sentant, comme l’empire à son déclin, leur domination finir, les bourgeoisies diverses se servent des moyens les plus perfides pour enrayer l’avènement du peuple.
Si les salariés conscients veulent voir, à brève échéance, le règne de la Justice, ils doivent donc mettre une sourdine à leurs luttes personnelles.
Pour ce résultat, il faut compter sur la pression, qui commence à se faire sentir, des spectateurs impartiaux.
Quoi qu’il en soit, le jour où de Paris, sinon de Berlin, partira l’étincelle, une immense explosion aura lieu, et l’on sera étonné du chemin qu’aura fait le communisme.
L’enterrement de Vallès peut en donner un avant-goût : comme à celui de Blanqui, plus de 100, 000 socialistes s’y pressaient, à l’ombre des drapeaux rouge et noir, bravant la police occulte et ces gommeux dont elle défend les rentes, les étudiants catholiques ou chauvins.
Tous ceux qui, dans la capitale, ont quelque aperception de l’avenir, avaient tenu à honneur d’y prendre part, depuis les communistes allemands, venant affirmer la fraternité des peuples sur le cercueil d’un de ses plus fermes défenseurs, jusqu’à de jeunes collégiens, faisant leurs premiers pas dans la voie sociale, sous la conduite du professeur Hémery-Geoffrin.
Des manifestations de ce genre, où les écoles socialistes se confondent, marquent dans l’histoire et rendent possible l’union révolutionnaire.
Sur ce sujet brûlant, voici une citation, qui a son importance, du citoyen Jean Allemane :
… Il est grand temps que cessent les divisions qui annihilent les forces prolétariennes, qu’un terme soit mis aux jalousies et aux rancunes qui font que le peuple ouvrier, ne se contentant pas des haines internationales, se divise en une foule de particulets adverses.
Il faut que l’union de tous ceux qui produisent se fasse contre tous ceux qui vivent à leurs dépens, et que le travailleur s’affirme socialiste-révolutionnaire, aussi bien à l’atelier qu’à la caserne, car, malheur au peuple s’il n’y a similitude de drapeau entre tous ses enfants.
II
Ce que veulent les travailleurs éclairés, c’est que des ambitieux ou des sots ne soient point cause que la plus grande partie du produit de leur labeur aille s’engouffrer dans la bedaine des Vautours.
Sauf quelques exceptions dont nous parlerons plus loin, demander, en économie sociale, au riche de défendre la cause du pauvre, au puissant de respecter le faible, n’est-ce pas comme si l’on demandait au frelon de protéger l’abeille, à l’âne de roucouler comme la fauvette ?
Autant demander à Ferry d’être honnête homme, autant vouloir que Galiffet ne soit un assassin.
Les socialistes égalitaires affirment que tout être humain jeté dans ce monde a droit à la vie large et belle, en un mot au bonheur.
Mais est-ce possible ?
— Non, s’empressent de répondre les parasites qui ont monopolisé les fruits de cette terre.
— Si, répliquent les déshérités conscients qui les font croître en les arrosant de leurs sueurs.
À l’ouvrier qui produit la richesse et n’a rien à se mettre sous la dent, on prêche le respect de la boulangerie ; à lui qui, d’un bout de l’année à l’autre, a le corps exposé à toutes les intempéries, on recommande de ne pas entrer dans les magasins qui regorgent de vêtements ; à lui qui loge dans un galetas, on défend de jeter un coup d’œil sur ces habitations salubres où il peut voir à toute seconde des écriteaux indiquant qu’elles sont vides.
À ce sujet, que penser de la condamnation de Louise Michel, cette vaillante entre les vaillantes, cette Jeanne d’Arc socialiste, dont le peuple gardera le souvenir ?
Vit-on jamais semblable audace : conduire, paraît-il, sous les plis du drapeau noir, une colonne d’affamés, réclamant du travail ou du pain, au sac d’une boulangerie réactionnaire ?
En vérité, toutes les foudres mêmes d’un Q. de Beaurepaire n’atteindront jamais à la hauteur d’un pareil « forfait. »
Nos dirigeants, qui ne pillent pas de boulangeries, se contentant de mettre la main dans les caisses publiques, alimentées par ces meurt-de-faim qu’ils traquent, emprisonnent et déportent, nos dirigeants ignorent-ils donc le proverbe russe :
« Quand le pope a faim, il vole comme le moujik » ?
Si la bourgeoisie est assez ignorante pour croire que si tout le monde mangeait à sa faim, elle, bourgeoisie, manquerait de quelque chose, c’est tant pis pour elle ; c’est une preuve de plus qu’elle doit disparaître comme classe dominante. Si elle ne peut comprendre que dans chaque coin de la terre il y a des forces incalculables à mettre en mouvement, nous n’y pouvons rien ; mais est-ce à dire que nous devons éternellement subir son crétinisme ?
S’agit-il de la construction de chemins de fer ou de l’exploitation de forces motrices qui devraient servir à soulager ceux qu’elle contraint à peiner longuement pour la nourrir, elle temporise. Mais, s’agit-il d’envoyer dans des contrées lointaines des frères massacrer leurs frères, oh ! alors, elle n’hésite plus, la question est sérieuse : Il faut ouvrir un nouveau débouché à son commerce !
Brigandage commercial et brigandage militaire se valent : le premier, où domine la fraude, est-il plus honorable que le second, où domine la violence ?
III
Dans l’état actuel de la science, le machinisme est déjà suffisamment développé pour suffire aux besoins de tous les hommes.
Sans l’affreux gaspillage des forces humaines qui caractérise l’industrie aux mains des capitalistes, il est démontré que tout être valide de dix-huit à quarante ans pourrait ne travailler que trois heures par jour et à peine quatre jours par semaine.
Ce court laps de temps passé au labeur intellectuel ou manuel suffirait à toutes les nécessités de bien-être et de luxe de l’humanité entière.
Que sera-ce donc au lendemain de la Révolution sociale, lorsque les inventeurs pourront donner libre carrière à leur génie ?
La mère de famille, qui a assez à faire d’élever ses enfants et de prendre soin de son ménage, ne serait plus alors contrainte d’aller s’atrophier et se pervertir, pour un salaire dérisoire, dans quelque bagne industriel.
Mais essayez de convertir certains travailleurs, atteints de cette maladie plus désastreuse que le choléra asiatique même, et qui se nomme la travaillomanie !
Comme des perroquets d’Arcadie, écrit Lafargue dans le Droit à la paresse, ils répètent la leçon des économistes : « Travaillons, travaillons, pour accroître la richesse nationale. » Ô idiots ! c’est parce que vous travaillez trop que l’outillage industriel se développe lentement.
Cessez de braire et écoutez un économiste ; il n’est pas un aigle : ce n’est que , que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques années :
« C’est en général sur les conditions de la main-d’œuvre que se règle la révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d’œuvre fournit ses services à bas prix, on la prodigue ; on cherche à l’épargner quand ses services deviennent plus coûteux. »
Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de chair et d’os.
Les preuves à l’appui ? c’est par centaines que l’on peut les fournir.
Dans la filature, le métier renvideur (self acting mule) fut inventé et appliqué à Manchester, parce que les fileurs se refusaient à travailler aussi longtemps qu’auparavant.
En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés : pourquoi ? Parce que l’Américain, libre et paresseux, aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan français.
Le labourage, si pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans l’Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l’on prend assis, enfumant sa pipe.
Autre passage de ce livre intéressant :
La grande expérience anglaise est là, l’expérience de quelques capitalistes intelligents est là : elles démontrent irréfutablement que, pour puissancier la productivité humaine, il faut réduire les heures de travail et multiplier les jours de paye et de fêtes…
Que les prolétaires d’aujourd’hui, exténués par un travail de huit, dix, douze heures, aient sans cesse peur d’en manquer et en demandent toujours davantage, voilà ce que la postérité ne comprendra pas.
Alors que des fortunes colossales se réalisent en quelques années, ceux-là même qui les ont produites vont finir lamentablement dans quelque hôpital.
Ne vaudrait-il pas mieux que les prolétaires anglais et français refusassent obstinément le travail, comme ceux d’Espagne, qui, en somme, trouvent à vivre, que de se condamner aux travaux forcés pour en arriver à mourir de faim ?
Pour réagir contre une surproduction sans mesure, entraînant les chômages qui, de plus en plus, fauchent les malheureux par milliers, il faut en arriver à couper la journée ordinaire en deux.
Comme le dit encore Lafargue :
… Pour avoir du travail pour tous, il faut le rationner comme l’eau sur un navire en détresse.
Les ouvriers des différentes nations doivent exiger législativement, sinon révolutionnairement, de la part des aimables détrousseurs qu’ils ont encore la naïveté d’envoyer aux Chambres au lieu de les mettre au mur, une loi internationale fixant la journée de travail à cinq heures — autrement dit trente heures par semaine — avec une base de salaire suffisamment rémunératrice.
Dans le même ordre d’idées, qu’ils n’oublient pas de réagir encore contre le marchandage, le travail aux pièces et surtout le cumul, ces abus, qui ne profitent qu’en apparence à quelques-uns, augmentant en réalité la détresse du plus grand nombre.
Ils ont pour conséquence de créer dans les corporations une aristocratie ouvrière, plus intolérable que l’aristocratie patronale.
Chez les correcteurs notamment, ne voit-on pas des égoïstes tenir deux et trois places, chacune amplement rétribuée, lorsque tant de pauvres bougres n’en ont pas même une ?
Mais soyons juste : sur vingt et un jours de travail par semaine, ces bons apôtres daignent parfois, quand ils tombent de fatigue, faire l’effort de vous en accorder un.
Comme on donne un sou à un mendiant !
Oh ! ceux-là n’aiment guère le socialisme, quoiqu’ils bénéficient souvent des journaux de cette nuance.
En compensation, les véritables communistes sont soigneusement jetés des journaux réactionnaires.
D’aucuns de ces vampires, souteneurs intéressés de la politique waldeckienne, dont les errements leur permettent de s’enivrer à la coupe du privilège, couvent même l’espoir de décrocher une timbale.
Heureusement que pour l’ensemble humain, les harangues de ces orateurs brillants produisent autant de tapage qu’une pomme dans un bonnet.
Il est encore, dans l’art de Gutenberg, une confrérie qu’estiment à sa valeur les gens de lettres éclairés : c’est celle des metteurs en pages aux pièces — vulgairement marchandeurs.
Nombre de ces industriels, ne songeant qu’à entasser des espèces prélevées sur leurs nègres blancs, n’ont pas la conscience élémentaire de faire exécuter convenablement le travail qui leur est confié, soit comme épreuves, soit comme corrections.
Conséquence : la pensée humaine odieusement travestie.
Conclusion : au même tonneau tous les happe-chair, piéçards incapables, marchandeurs sans scrupule, cumulards insatiables et autres assoiffés d’heures supplémentaires.
Pas d’effet sans cause !
Donc, pour être équitable, tête première dans la tinette certains directeurs de journaux, gueux enrichis singeant la noblesse et dont l’exigence n’a d’égale que la mesquinerie.
Par leur propagande, les chambres syndicales libres — celles qui rejettent de leur sein les marchandeurs et pieuvres quelconques — peuvent contribuer à ce résultat : permettre à l’homme de s’arracher aux brutales nécessités du labeur manuel et d’avoir le temps nécessaire à la culture de son intelligence.
Le point de départ est la commandite, en limitant la production et le temps de travail.
Cette réforme sociale est un des embryons du communisme futur.
Elle ne pourrait être en tout cas qu’un faible acompte sur ce que nous exigerons des négriers du patronat au jour de la liquidation définitive.
IV
Pour quelques salariés, qui se prétendent révolutionnaires, le remède serait l’allumette chimique, autrement dit la destruction des docks, bazars et magasins, qui regorgent de vivres, de vêtements et de meubles.
Que ne proposent-ils de détruire les machines ? Ce serait plus simple.
Évidemment, la machine, leurs camarades ou eux-mêmes ont trop produit.
Mais en quoi le moyen précité — l’allumette chimique — avancerait-il la Révolution sociale ? Elle la retarderait plutôt : nombre de chômeurs, pareils à des chiens couchants à qui l’on jette un os, cesseraient alors d’aboyer contre les dogues capitalistes.
Et puis, la pléthore productive renaissant toujours, faudrait-il donc sans cesse avoir recours au truc de l’allumette ?
Ce n’est pas sérieux.
Il est difficile que la crise économique ne s’aggrave pas sous le joug de la féodalité industrielle.
C’est la loi d’évolution du Capital : elle ne peut prendre fin, sauf quelques atténuations passagères, qu’au branle-bas suprême.
À la table égalitaire, tout le monde a droit de s’asseoir.
Si les affamés qui pullulent dans la capitale et que cueillent chaque nuit sur les bancs du boulevard, si ceux à qui l’on refuse un lit d’hôtel ou d’hôpital et qui se jettent dans celui de la Seine, si tous ces désespérés, avant de descendre dans la tombe, descendaient un bourgeois ou un mouchard, pense-t-on que cette propagande par le fait n’aurait pas quelque influence sur la solution du problème de la misère ?
Les bons bourgeois, craignant pour leur peau, procureraient bien vite, sinon du travail — travail dont on n’a que faire lorsque tout est en abondance — mais le vivre et le couvert aux exaspérés.
— Et les paresseux, nous répètent les susdits ravaillomanes, qu’en ferez-vous ?
— Et le rentier, braves naïfs, dont vous reproduisez inconsciemment la fameuse blague, que f…t-il du janvier à la Saint-Sylvestre ?
N’est-ce pas un comble que ce soit précisément ceux qui ne travaillent jamais qui nous reprochent de vouloir travailler moins ?
Au surplus, quelle différence entre ne rien faire et produire sans utilité ?
Oyez encore sur cette question, vous tous qui aimez le travail… pour les autres, ces lignes d’un citoyen ayant la réputation, parmi les socialistes instruits, de posséder quelque logique :
Comme le choléra — qu’elle va traîner à sa suite, lui servant de véhicule ou de fourrier — la véritable famine que
le chômage a déchaînée en pleine abondance sur la France ouvrière gagne tous les jours du terrain.
Et les travailleurs des divers centres industriels, frappés au ventre, n’ont encore su — dans leur recours aux pouvoirs publics — implorer que du travail.
Les malheureux ! c’est le travail qui les tue, ce travail, leur unique ressource, qu’ils ont prodigué sans compter, peinant des douze, treize et quatorze heures par jour, alors que, pour répondre aux besoins du marché, la journée de huit heures — réclamée par le socialisme des deux-mondes — aurait suffi et au-delà. Et ils en demandent encore, toujours, même lorsqu’il n’y en a plus. C’est parce qu’ils ont pendant des mois et des années trop abattu d’ouvrage qu’ils sont aujourd’hui sans salaire ou sans pain. Et au lieu de pain, de viande, de vêtements, de chaussures et d’autres moyens d’existence qu’ils ont follement produits, qui leur appartiennent et dont ils manquent, ce qu’ils attendent de l’État et des communes, ce qu’ils sont prêts à leur arracher, ce sont des moyens de produire encore — avec des marchandises inécoulables — de nouveaux et plus terribles chômages pour eux-mêmes.
La classe qui vit admirablement à ne rien faire, mais qui a inventé pour autrui le sacro-saint devoir de travailler pour vivre, les a tellement pourris de ses sophismes, qu’à défaut d’ateliers ou de chantiers privés, il leur faut, à toute force, des chantiers ou des ateliers municipaux ou nationaux.
Il n’y a donc que deux moyens de combattre le chômage : ou réduire d’une façon sérieuse le temps de travail, ou s’emparer de la machine.
Travaillant pour tous au lieu de produire pour quelques-uns, elle affranchirait le prolétaire moderne du salariat, cette forme déguisée de l’esclavage antique.
Détruire sans nécessité le résultat des efforts, des longues souffrances de producteurs qui ont usé leur vie à créer choses utiles est donc plus qu’une erreur, c’est un crime économique.
Cette règle comporte quelques exceptions d’un autre ordre, mais la grandeur du but les explique.
Au reproche fait aux communalistes d’avoir incendié Paris en 1871, alors que les soudards de Versailles, ivres d’eau-de-vie et de carnage, les fusillaient par dizaines de mille, voici ce qu’un fédéré eut le courage de répondre à ses juges en uniforme :
La gloire de Thémistocle n’est-elle pas d’avoir abandonné Athènes pour affamer l’armée persane, et celle de Rostopchine d’avoir incendié Moscou pour noyer Bonaparte au désert ? Et le Russe ne combattait que pour son empereur, l’Athénien sacrifiait sa patrie à la Grèce : la Commune, elle, combat pour l’Humanité !
V
Quantité de travailleurs succombent chaque année, victimes du règlement barbare, du manque d’hygiène des ateliers, usines, chantiers et mines : qui donc s’élève contre le triste sort fait à ces parias livrés en pâture au minotaure capitaliste ?
À peine quelques précurseurs, secondés par une minorité de salariés, souvent en butte eux-mêmes aux railleries de leurs camarades, aux sarcasmes, quand ce n’est aux calomnies de ceux pour lesquels ils luttent.
a dit Pierre Dupont, dans le Chant des Ouvriers.
Hélas ! petit encore est le nombre de ceux condamnés, de l’aube au crépuscule, à tourner la roue du travail, qui comprennent cet idéal !
Comme les gladiateurs romains acclamant César pour lequel ils versaient leur sang dans l’arène, des mercenaires du labeur, en ce siècle de progrès, acclament Crésus, pour lequel ils succombent dans le champ clos de l’industrie.
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