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L’ÉCOLE
DÉCADENTE
Prix : 60 Centimes
L’École décadente
On a contesté aux Décadents le pouvoir de faire école. On a prétendu qu’ils sont des anomalies regrettables et, par suite, impuissants à toutes sortes de productions. On en a même appelé à quelques énergumènes de l’élucubration et de l’incohérence pour prouver par leurs grimoires que l’existence des Décadents en tant qu’école est une simple farce et ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête.
J’ai le devoir impérieux de ne pas laisser se propager plus longtemps les clameurs blasphématoires que d’incurables scribes ont fait parvenir jusqu’à nos oreilles, bien que ces bruits ne soient qu’une conséquence naturelle de l’existence de l’école et une indéniable preuve de sa vitalité.
Les Décadents ont un chef suivi de toute une pléiade de jeunes écrivains, une esthétique nouvelle, un éditeur et, même, des lecteurs. Que faut-il de plus pour constituer une école ?
Ce mouvement littéraire ne date pourtant point d’aujourd’hui : Baudelaire pourrait en être appelé le vrai . On trouve dans les Fleurs du Mal le germe de toutes les beautés que nous admirons et surtout l’idée qui a présidé à la conception de l’école décadente.
Verlaine et Mallarmé qu’on peut en considérer comme les seuls initiateurs n’ont pas moins de vingt ans d’exercice l’un et l’autre dans l’occupation du nouveau genre d’écrire.
Et Rimbaud, ce frère intellectuel de Verlaine, presque divin par la langue, ravi si jeune à l’Art, mort, disent les uns, roi d’une peuplade sauvage, disent les autres, ou peut-être… qui sait ? Rimbaud n’a-t-il pas produit les Premières Communions depuis 1871 ?
Comme on le voit, cette littérature n’est point venue sans préparation, comme ces cryptogames vénéneux qui naissent n’importe où par une nuit d’orage ; elle est l’œuvre du temps ; sa gestation a été longue et son éclosion devait inévitablement se produire au moment où elle s’est faite. Si elle n’est pas arrivée plus tôt, c’est que le Naturalisme n’avait pas encore donné toute la mesure de sa passion pour les objets bas, vulgaires ou répugnants.
C’est au mois d’août 1885 que mes amis et moi, écœurés de cette littérature vénale, stérile et terre à terre où s’illustre Zola, et qui fait les délices du bourgeois sans âme, nous avons jeté au nom de tous ceux qui s’intéressent aux Arts, un formidable cri d’alarme ouï et répercuté par tous les échos à travers les deux Mondes.
Dans un but d’universalisation du Beau, pour la première fois peut-être, prenant en pitié l’aberration des masses, nous avons daigné mettre à la portée du public une feuille qui fut comme le sanctuaire de l’Art : le Décadent, sans abdiquer pourtant les hautes prérogatives du sacerdoce dont nous avons conscience. Eh bien l’épreuve, honorable pour notre dévouement, est la plus éclatante affirmation de l’impossibilité matérielle, manifeste, patente, de rompre jamais l’invincible attraction de la boue sur la prunelle des foules. Nous avons l’orgueil d’avoir vu notre tentative circonscrite au monde intellectuel, d’avoir placé si haut que le reste de l’humanité, qui ne nous a pas compris, n’a guère pu que nous apercevoir.
Comme consécration de notre œuvre, nous avons recueilli les sarcasmes de l’ignorance hostile à toute excelsion, car nous n’avons rien tenté qui ne portât l’empreinte du beau, origine du bien et de toute moralité.
Je ne veux point faire ici l’apologie de l’École décadente, ni même la réfutation des arguments qu’on a élevés contre elle ; je me propose tout simplement de dire ce qu’elle est, son but et ses moyens. Je m’interdis absolument l’usage de l’éloge ou du blâme pour ne donner qu’un récit impartial, un résumé historique et non une œuvre plus ou moins intéressée d’attaque ou de défense.
J’en parlerai sans modestie comme sans orgueil : la modestie est l’apanage des fats ou bien le pire des orgueils, l’orgueil déguisé, et je trouve que l’orgueil n’est véritablement un défaut que quand il va se loger dans l’âme d’une médiocrité. J’ai la conviction d’avoir collaboré à un grand mouvement littéraire, j’en dirai ce que j’en pense, ni plus, ni moins, parce que je crois à son utilité.
Avant nous
Ce siècle sur son déclin avait vu naître la plus immorale des littératures. Sorte d’encyclopédie impersonnelle dont l’esprit de minutieuse analyse est l’unique mérite, le Naturalisme, vrai miroir de cette société démocratique n’a jamais eu aucune élévation dans les idées. Il n’en pouvait avoir. Comment des écrivains qui ne pensent pas pourraient-ils distraire un instant leur esprit de la matière ? Pour eux le monde n’est qu’une immense machine automatique et les hommes qui l’habitent des mannequins stupides obéissant à des influences physiologiques inéluctablement fatales.
C’était bien la littérature de cette triste époque de nivellement intellectuel à outrance, où tout ce qui porte l’empreinte de la pensée est considéré comme une insulte pour ces plèbes qui ne pardonnent pas, et qui souffrent moins de leur propre abjection que de la hauteur de ceux qui les surpassent.
Condamné à la monographie des choses, le Naturalisme a fait les délices de ceux qui sont incapables de voir ou de sentir autrement que par leurs sens.
Un instant quelques fanatiques de ce genre ont pu
croire l’idée irrémédiablement anéantie sous l’invasion de la matière, et les foules ont trépigné de joie à la lecture de quelques répugnantes descriptions, preuve manifeste que tout leur idéal gît uniquement dans la matérialité des choses.
Cette littérature ne pouvait être qu’éphémère elle ne représentait pas la civilisation ses excès et ses tendances pornographiques avaient rendu inévitable la réaction qui s’opère aujourd’hui. C’est à l’École décadente qu’était réservé l’honneur de broyer le Naturalisme et de créer un goût meilleur qui ne fut plus en contradiction directe avec le progrès moderne.
La littérature et les mœurs
La Vie est la grande génératrice de toutes les littératures. C’est elle qui détermine les mouvements de la Pensée : Voyez les autres évolutions littéraires, toutes sont la conséquence d’un changement de mœurs ou d’une transformation sociale.
Comme rien ne stagne perpétuellement et que le progrès imprime à la vie une direction continue d’en-avant, à chaque étape de la société correspond une nouvelle forme littéraire. Les hommes seraient impuissants à éterniser une littérature quelconque ; quand même ils parviendraient à comprimer l’idée nouvelle, le dégoût du
passé, l’anxieuse attente de l’inconnu suffiraient à provoquer ces changements de forme.
C’est que la littérature est bien l’âme de la société. Elle en reflète toutes les idées, elle en est plus que la chair, plus que le sang : elle est le souffle qui lui donne l’expression de la vie.
Les monuments ne portent pas toujours une empreinte si fidèle et si forte de la caractéristique des temps. La pensée écrite embrasse toute une époque, en résume toutes les tendances et est la source unique de cette vie vécue, vivante, pantelante que nous aimons, et qui nous secoue jusqu’au fond de l’être par d’électriques et vibrantes commotions.
Le Naturalisme a été l’image exacte de cette société bâtarde faussement appelée républicaine ; il la représente telle qu’elle est. Ceux qui le trouvent outré ne doivent s’en prendre qu’à notre époque dont il ne fait que réfléchir les vices sans exagération. Il est bien la vraie littérature de ces temps de curée, où sans frein, sans gouvernement, les hommes de toutes les classes, torturés par le ventre, s’abandonnent à leurs instincts de brutes, pêle-mêle, comme les empereurs romains avec leurs esclaves sur la fin de quelque monstrueuse et abominable orgie.
Mais aujourd’hui on se ; on sait que les appétits de quelques-uns seraient domptés plus facilement par la faim que par les victuailles ; chacun reprend son rang et le monde son antique équilibre. Une épaisse somnolence d’impuissance et de dégoût se répand sur la terre ; l’honnête homme exaspéré par le triomphe du Mal et vaincu par l’omnipotence d’une destinée hostile s’affale de lassitude, de torpeur et d’ennui.
Une littérature nouvelle, correspondant avec l’état mental de la société, devait être la conséquence de cette situation d’esprit et de la séparation des classes.
Spleen moderne
Notre époque n’est point malade ; elle est fatiguée, elle est écœurée surtout. Les plus nobles tentatives de philanthropie ont échoué par la faute de ceux même dont elles auraient amélioré le sort. Que d’hommes, poussant l’abnégation jusqu’au mépris de la promiscuité, ont travaillé au bonheur de l’humanité et n’en ont retiré que des conspirations !
Tout ce qu’on a fait pour élever le niveau moral et intellectuel des masses est demeuré sans résultat. Étrange la société de l’avenir ! l’aristocratie ne fera que s’affiner de jour en jour au progrès de la civilisation, tandis que les classes inférieures s’avilissant davantage, découvriront toutes les sortes d’infamies possibles et de turpitudes inconnues.
En face de ces lamentables succès, l’homme intellectuel sent un dégoût profond et le spleen incurable, inévitable, l’assaille, le broie comme la voûte d’une église qui lui tomberait sur les épaules. Oh ! ce spleen n’est point celui des empereurs blasés de pouvoir, de femmes et d’orgies : il est plus noir, plus intense, plus irrémédiable, puisqu’il porte à maudire l’existence, appeler la Mort et souhaiter le Néant.
Il ne faudrait point inférer de ce qui précède que l’homme moderne est triste, pessimiste dans l’acception du mot. Au contraire il est gai, ou s’il ne l’est pas réellement, il sait abdiquer ses souveraines tristesses en face de ce monde par trop superficiel. Vaincu par la fatalité, il sait que sa blessure est mortelle ; mais, plus fort dans sa défaite, que le vainqueur qui l’a brisé, il refoule son mal au fond de l’âme et le cache sous des apparences de gaieté, défi sublime qu’il jette à la destinée pour montrer qu’elle peut l’anéantir mais qu’elle est impuissante à faire déchoir son indomptable et téméraire orgueil !
C’est dans l’isolement et même dans les foules, lorsque le penseur faisant abstraction des êtres matériels qui se meuvent autour de lui, dans la solitude de son esprit en une contemplation synthétique du monde, que ce spleen immense, si terrible, l’envahit et le force à manifester des aspirations vers le Néant, humiliantes pour lui, déshonorantes pour la divinité. Oh ! alors, il souffre intensément de cette maladie atroce dont les effets sont d’autant plus terribles que les causes en sont complètement inconnues, ou peut-être même n’existent pas.
Devant cette preuve de son impuissance, voyant son intelligence fatalement broyée sous l’engrenage d’une d’une destinée stupide, il prend la vie en dégoût, et l’écœurement qu’il ressent d’exister à l’état d’automate mû par une puissance aveugle se traduit dans ses écrits et donne à la littérature décadente cette forme grave ou gaie, selon qu’il exhale l’amertume de ses plaintes ou l’ironie amère de son intolérable désespoir.
Le décadisme
La littérature décadente synthétise l’esprit de notre époque, c’est-à-dire celui de l’élite intellectuelle de la société moderne. On ne saurait faire entrer en ligne de compte quand il s’agit d’Art, la multitude, qui ne pense pas et qui ne peut être comptée que numériquement. Le haut public intellectuel, le seul qui compte et dont les suffrages sont une consécration, celui-là en a bien assez de toutes ces émotions factices, de ces excitations grossières, de ces conventions banales d’un monde imaginaire que les dernières littératures mettaient en œuvre pour la stimulation des sens.
Il est las de tout le fatras romantique et naturaliste qui fascine quelquefois l’imagination mais qui est impuissant à faire cesser l’engourdissement du cœur.
Ce qu’il veut, c’est la vie ; il est assoiffé de cette vie intense telle que le progrès l’a faite, il a besoin de s’en soûler ; il voudrait condenser en une seule, la sienne, nombre d’existences d’hommes, en extraire le suc, en faire vibrer en lui tous les frémissements. Par une contradiction bizarre, mais qu’explique pourtant l’effet du désespoir, le besoin de vivre est la caractéristique de cette époque où on semble avoir acquis la sombre et épouvantable certitude du Néant.
La littérature décadente se propose de refléter l’image de ce monde spleenétique. Elle ne prend que ce qui intéresse directement la vie. Pas de descriptions : on suppose tout connu. Rien que une synthèse rapide donnant l’impression des objets. Ne pas dépeindre, faire sentir ; donner au cœur la sensation des choses, soit par des constructions neuves, soit par des symboles évoquant l’idée avec plus d’intensité par la comparaison. Synthétiser la matière, mais analyser le cœur.
Tel est ce programme si simple et bien en harmonie avec la vie moderne. Aujourd’hui que l’homme a tout vu, qu’il sait tout, qu’il a éprouvé toutes les émotions, il a un besoin effréné de sensations nouvelles. Maintenant qu’il a examiné les parties, il lui faut considérer des ensembles.
Avec la marche vertigineuse des choses, il a besoin de jouir beaucoup en peu de temps. Il ne peut plus lire les longs romans d’aventures avec des descriptions qui ne finissent pas.
Que lui importent les héros invraisemblables ? il est un homme. Que lui font les descriptions ? il a dans la poitrine un cœur inerte qui a besoin de vibrer. Ce qu’il veut, c’est ce frissonnement de la vie dont le contact électrise la sienne.
Les écrivains pénétrés de l’esprit de cette fin de siècle doivent être brefs et narrer les luttes intimes du Cœur, la seule chose qui l’homme, qu’il ne connaisse pas, qu’il ne connaîtra jamais, parce que le cœur humain est aussi vaste que l’Infini.
C’est triste à dire, mais l’humanité ne saurait être ramenée à quelques types généraux mus par les mêmes règles, obéissant aux mêmes influences. De même que tous les hommes se ressemblent par la forme, mais diffèrent par les traits, de même pour dépeindre tous les cœurs, il faudrait autant de monographies qu’il y a d’individus.
L’Éternité, le Cœur et l’Infini sont trois choses qu’il ne sera jamais donné à l’homme d’approfondir complètement, trois mystères qui défieront éternellement la Science et qui sont la preuve irréfragable de l’impuissance humaine.
Le Décadent
C’est pleins de ces idées que Maurice du Plessys et moi, nous avons résolu de fonder une publication qui rallierait les écrivains où se manifestaient des tendances pour la nouvelle forme littéraire.
Il y avait peu de temps que je connaissais , par l’intermédiaire de , notre ami commun, qui nous présenta l’un à l’autre un jour de fête à Saint-Denys.
Nous fûmes vite en pleine d’idées. Nous rassemblâmes chez moi quelques-uns de nos amis, et la création d’un journal fut décidée.
Ce n’était pas tout.
Une longue discussion s’ensuivit pour lui donner un titre. Chacun apportait le sien. Pour donner satisfaction à tous les fondateurs, je vis le moment où l’on serait obligé de le faire paraître successivement sous le titre préféré de chacun, si ce mode de publication ne nous eût paru devoir être nuisible à la vente.
Enfin tout le monde se résigna et il fut convenu que le journal s’appellerait le Décadent.
Ce titre, qui est un véritable contresens, nous était imposé. Voici pourquoi nous l’avons pris.
Depuis quelques temps les chroniqueurs parisiens et particulièrement , désignaient ironiquement les écrivains de la nouvelle école du sobriquet de décadent.
Pour éviter les mauvais propos que ce mot peu privilégié pouvait faire naître à notre égard, nous avons préféré, pour en finir, le prendre pour drapeau.
Chacun de nous fut enchanté de cette façon de tourner les obstacles, et l’on ne songea plus qu’à se mettre à l’œuvre.
L’entreprise ne manquait pas de charmes, mais elle était hérissée de difficultés nouvelles et non prévues. Ni le courage, ni l’initiative ne nous manquaient ; il n’y a que l’argent qui nous ait fait défaut.
Au premier appel de nos amis, la copie du premier nu- méro fut vite trouvée. C’est alors que nous avons acquis la certitude qu’il ne suffit pas d’avoir des collaborateurs pour faire paraître un journal, même littéraire, il faut aussi, et surtout, un imprimeur.
Eh bien ! il ne s’est pas trouvé dans tout Paris un homme assez passionné pour l’art pour entreprendre à ses frais la publication du Décadent !
Pourtant c’était une idée que nous que nous portions en nous, et cette idée nous avons failli la voir périr dans son germe, par l’impossibilité où nous étions d’aucun sacrifice pécuniaire.
Nous ne pouvions pas nous résigner à l’abandon de projets dont nous considérions déjà la réalisation comme une sorte de devoir sacré, et nous passions la majeure partie du temps à échafauder des combinaisons qui s’effondraient bien vite faute d’argent pour les étayer. Les jours, les semaines, puis les mois coulaient et rien, toujours rien, jamais rien. Ah ! si la fortune venait quand on dort… mais la fortune est une prostituée qui ne se donne qu’à des hommes plus dépravés qu’elle même !
Nous avons connu les âpres dégoûts, les désespoirs sans issue des âmes ardentes qui mangeraient l’univers et qui sont condamnées fatalement à l’inertie par les défaillances du corps. Heureusement, pour nous arracher à ce pessimisme glacial, nous avions soin de purifier notre esprit dans l’eau lustrale des bocks ou des verres d’absinthe, douce consolation qui nous dédommageait amplement de l’appréhension d’un déluge futur.
Enfin aucune providence ne nous venant en aide, j’achetai quelques kilos de caractères, des casses et une presse à bras. Je hissai le tout dans ma chambre de la rue Lamar- tine ; au sixième étage, morceau par morceau, à l’insu du concierge qui n’eut pas souffert dans la maison l’établissement d’une imprimerie clandestine. Chacun s’y prêta un peu et tout fut fait la nuit.
Mais, le lendemain, j’étais l’objet d’une surveillance active de la part de tous les locataires. On m’avait vu porter des choses que je dissimulais. Tout le monde me regardait avec un visage sinistre : on a dû croire que je faisais un commerce interlope, peu rassurant pour la sécurité de la maison.
La nuit suivante je me mis à monter la presse, mais le bruit empêchait ma voisine de s’endormir. Exaspérée de ne pouvoir fermer l’œil, la bonne femme vint frapper à ma porte. Elle était furieuse. Je parvins néanmoins à l’amadouer et à lui faire promettre de ne pas se plaindre moyennant un cent de cartes de visite.
Ce n’était pas tout ; la voisine de dessous — heureusement je n’en avais pas au-dessus — vint à son tour, lasse d’avoir crié et d’avoir cogné au plafond avec un manche à balai pour me faire taire ; elle m’apostropha de la plus violente façon. À la vue de mon matériel, elle faillit tomber en syncope :
— C’est donc un atelier de forgeron ! dit-elle ; mais vous allez faire effondrer le plancher sur moi !
Elle fut prise d’une véritable panique, et regardait un à un mes collaborateurs qu’elle prenait pour des ouvriers.
Elle ne voulait plus retourner se coucher, dans la crainte que la machine ne lui tombât sur le nez. J’étais fort embarrassé de la voir s’obstiner à demeurer, et Pradet déployait inutilement toutes les ressources de sa dialectique pour lui prouver qu’elle pouvait dormir tranquille.
Nous ne parvînmes à la renvoyer qu’en déplaçant la machine, qui se trouvait juste au-dessus de son lit, et en lui promettant de ne pas bouger le reste de la nuit.
Je fus obligé, pour assourdir le bruit, de faire un tapis de tout le linge et les vieux habits que j’avais. Je faisais la composition dans la partie avancée de la nuit, le matin la mise en pages et dans la soirée, l’impression.
Je parvins à calmer toutes les inquiétudes, et au bout de quelques jours le roulis du Décadent était passé dans les coutumes de la maison.
Nos premiers numéros ne sont pas venus sans effort. Peu expert en l’art de la typographie, j’ignorais qu’il fallût mouiller la composition pour la mise en pages, et nous avions continuellement des paquets en pâte.
Ce qui nous a toujours gênés, c’est l’insuffisance de caractères. Souvent une sorte de lettres manquait. Une fois la casse des a était presque vide et Paul Pradet avait encore à composer un article de plus de soixante lignes. Pour cela il était obligé de chercher des synonymes à presque tous les mots où il y avait des a.
Ce qui était surtout intolérable, c’était la chaleur de l’été. Les toitures de zinc réverbéraient les rayons du soleil sur notre lucarne et faisaient de notre chambre une petite étuve où, pour résister, il fallait faire grande consommation de boisson et travailler presque à l’état de nudité complète.
Malgré ces inconvénients, le Décadent progressa rapidement. En moins de quinze jours, il fut connu du Tout-Paris intellectuel. Notre tirage devint vite insuffisant et il fallut avoir recours à une grande imprimerie.
Toute la presse, française et étrangère, s’occupa de ce journal, et la chronique parisienne y vit l’occasion d’une excellente aubaine. Quelques naïfs croyant découvrir en nous des indices de fumisme, se mirent à le clamer bien haut, mais ils ne tardèrent pas à se taire, craignant de n’avoir pas pour eux l’honneur même de leur découverte.
La marche littéraire du Décadent n’a guère varié, quoique nous ayons accepté comme collaborateurs des hommes qui ne représentaient nullement l’idée décadente. Nous avons été large : nous avons convié tout le monde. C’était un tort sans doute, puisque beaucoup sont tombés dans un excès tout à fait opposé à notre but. C’est ainsi qu’on en a vu s’imaginer de bonne foi être décadents en défigurant les mots ou en bouleversant la construction des phrases.
Le bon sens public a fait justice, il est vrai, de ces indélicats innovateurs, mais il n’en est pas moins rejailli sur nous un blâme général pour leur avoir donné la raison d’être.
Le Décadent a été un organe ouvert à toutes les intelligences. Chacun a été libre d’y développer ses théories, quelque contradictoires qu’elles fussent avec les nôtres. Nous n’avons exclu personne. Notre journal a représenté l’école en général : symboliste, verlainiens, mallarmistes, quintescents, etc.
On s’étonnera peut-être de voir tant de groupes différents dans l’école décadente, mais il n’en pouvait être autrement, à une époque où tout est nuances et où les nuances elles-mêmes ont jusqu’à des sous-nuances imperceptibles.
Sans la création du Décadent, il est certain que la plupart de ces groupes n’eussent jamais existé ; il leur a fallu la protection de cette feuille puissante pour s’épanouir à l’aise.
Le premier qui s’est manifesté, celui qui semblait le plus sérieux par les hommes qui le composaient : Gustave Kahn, Jean Moréas, Paul Adam, Édouard Dujardin, Gaston Du- breuilh, a créé un organe intéressant : le Symboliste, dont il n’est paru que trois ou quatre numéros
Ce journal représentait une fraction des Décadents indépendants, c’est-à-dire qui, pour ne se rattacher ni à Verlaine ni à Mallarmé n’en ont pas moins leur caractère éminemment personnel. La Vogue, revue fondée par et dirigée par était encore un de leurs principaux organes.
a voulu aussi créer une feuille indépendante exclusivement réservée aux Symbolistes et qu’il dénomma improprement la Décadence. Il n’en est d’ailleurs paru que quelques numéros.
Toutes ces publications prospéraient au point de vue de la réclame, mais le jour où le Décadent fut suspendu, pour des raisons que je donnerai plus tard, toutes sont disparues en même temps et n’ont guère laissé de souvenir durable que dans la mémoire de leurs commanditaires.
C’est la propriété de toutes les fortes semences de faire naître à côté du rejeton principal des tiges plus faibles qui vivent de la vie de celui-ci et qui meurent avec lui. Le Décadent a eu cet honneur et nous n’avons jamais songé à nous en faire vanité.
Tandis que naissaient et s’étiolaient dans l’ombre ces feuilles éphémères, par le bruit fait autour de nous, nous avons donné l’illusion d’un tirage de cinquante mille exemplaires, chiffre inusité jusqu’à ce jour dans les fastes du journalisme littéraire. Aucun journal de ce genre n’a été plus répandu, qui ait été publié aussi bien en France que dans le reste du monde.
Jules Barbey d’Aurevilly
Barbey est grand ! Prétendre le prouver supposerait qu’on en peut douter. C’est aussi inutile en ce sens qu’on ne prouve pas une chose qui s’explique par elle-même, évidente comme la du jour, patente comme la décrépitude de cette fin de siècle. L’indifférence ou le dédain des plèbes pour ce grand homme, quelle preuve plus éclatante et plus sûre de son vaste génie ! Car nous vivons à une époque de corruption et d’abjection telle que la haine et le mépris sont devenus le critérium unique du talent.
C’est dans nos mœurs : à l’avenir un triomphe ne sera complet qu’autant qu’il aura provoqué les acclamations de l’élite si restreinte du monde intellectuel et les conspuations de la multitude des voyous.
Le comte Barbey d’Aurévilly s’apitoie assez sur l’humanité pour ne pas s’inquiéter des jugements qu’on peut porter sur lui.
Chrétien et avec Péladan le dernier écrivain du Christianisme, il soutient cet antique édifice religieux qui s’écroule et que l’aurore du XX ne trouvera pas debout.
Destinée étrange que celle de cette religion, et qui me porte à croire qu’une sorte de fatalité plane au-dessus de Dieu même ! Tandis que les autres croyances meurent à défaut de voix, celle-ci, sur son déclin, a produit le plus colossal penseur de tous les siècles et de toutes les nations.
On éprouve je ne sais quel sentiment d’admiration à voir ce géant de la pensée s’acharner à la défense d’une idée à laquelle les étreintes de l’égoïsme contemporain ont communiqué les germes de la mort.
Jules Barbey d’Aurevilly n’est pas un décadent, loin de nous la pensée de l’accaparer ; mais il est avec Baudelaire le digne précurseur de ce mouvement de psychologie et de synthèse, lui, le psychologue profond dont le regard synthétique est capable d’embrasser la nature entière.
Il est bien l’écrivain unique de ce siècle. À part Verlaine nul ne peut lui être comparé. Victor Hugo, qui passe pourtant pour un géant, n’est qu’un nain auprès de lui. Barbey s’élève autant au-dessus de Victor Hugo que celui-ci au-dessus du reste de l’humanité.
Les écrivains du Décadent
Il est de notre devoir de consacrer quelques lignes à ces mâles intellectuel qui résument le XIX comme sa pensée la plus intime, à cette trinité d’hommes que le hasard a fait contemporains pour la grandeur et la rédemption de cette triste époque, et sans qui le Décadent n’eut jamais eu l’éclat d’un modeste soleil dans l’épaisseur des ténèbres ambiantes : Jules Barbey d’Aurevilly, Paul Verlaine, Maurice du Plessys.
Paul Verlaine
Verlaine est le poète du Cœur.
Nul n’a rendu avec une grâce aussi infiniment suprême, à part les sentiments généraux perceptibles à tous, ces multiples et délicates émotions de l’âme, inappréciables pour la partie inculte de l’humanité. Ses vers, intimes et profonds, ont quelque chose du frémissement de la vie.
L’homme au cœur immense à qui il a été donné de tout sentir et de reproduire si exactement les émotions les plus fortes comme les sensations les plus fugaces, par une de ces fatalités inhérentes à la nature humaine, devait aussi accepter, comme épreuve à ses hautes facultés, tout ce que la vie a d’affreux, d’écœurant et de noir.
Je ne tenterai pas de narrer ses accidents. Lui seul peut dire les phases douloureuses de son existence et est capable de communiquer au lecteur l’horreur de cette société maudite qui l’écrase de sa brutalité d’ignorante, lui si doux, lui si faible, lui si sage. Ce serait aussi une tâche trop lourde pour moi ; Verlaine s’en acquittera sans doute un jour. À quoi bon étaler sa misère devant un siècle qui ne saurait qu’en rire et qui n’a d’admiration que pour les médiocrités braillardes, et de cœur que pour les prostituées ?
D’ailleurs Verlaine est plus grand que le mal, puisqu’il vit et qu’il le tolère encore. S’il voulait guérir, il a le remède en lui et il aurait la force de se l’appliquer. Plus fort que ces esclaves qui mouraient sous les étrivières ou sous les meurtrissures des chaines, il ne laisserait pas à la douleur physique ou à la faim une haute prérogative qui n’appartient qu’à lui.
Lorsque, impuissant à surmonter son dégoût, il aura effectué l’affranchissement suprême de son génie, sans doute on trouvera parmi ses papiers intimes cette autobiographie vengeresse qui stigmatisera dans le Futur l’opprobre du XIX. Oui, elle mérite d’être flétrie cette époque néfaste qui voit Verlaine sur la paille et Boulanger au pinacle : le génie méconnu et le braillard acclamé. Quel temps ! un homme qui n’a rien fait, dépasser en réputation militaire le premier Bonaparte ! Et pourtant quelle différence ! l’un a fait sa réclame à coups de canons sur tous les champs de bataille de l’Europe, et l’autre en vulgarisant sa photographie et en se faisant lancer par les journaux de Paris.
Heureusement Boulanger, qui est l’œuvre de la réclame, périra par le journalisme : Bonaparte est tombé à Waterloo, lui tombera sous un article d’Albert Millaud, d’Edmond Deschaumes ou peut-être d’Henri Rochefort.
Qui sait si, par ordre de Dieu, ce n’est pas pour son châtiment que ce malheureux siècle est condamné à acclamer éternellement des médiocrités, pour avoir méconnu, le plus grand poëte de tous les temps : le Maitre, Paul Verlaine.
Maurice du Plessys
Parallèlement aux deux Maîtres, Paul Verlaine et Jules Barbey d’Aurévilly, Maurice du Plessys dans les hautes régions de l’Art contemporain. Jeune et quasiment vierge de toutes sortes de productions, il n’en est pas moins une sorte d’Atlas portant sur ses épaules le ciel tempétueux du monde décadent.
Un volume ne suffirait pas pour examiner à fond cet esprit complexe pliant à toutes les innovations de la modernité.
Gentleman de la littérature, c’est comme tel que je le présente au public plus appéteur de ses excentricités que capable d’apprécier ses ouvrages.
Il est une de ces gloires de notre XIX faites de réclame, de gestes et de bruit, et d’autant plus solides qu’elles ne reposent sur rien. Comme elles n’ont de cause que dans l’individu même, la Critique ne peut leur faire subir aucune atteinte et elles durent autant que l’homme dont elles auréolent la tête.
Ce n’est pas à dire qu’il n’ait rien fait il est un des fondateurs du Décadent. Comme Socrate il n’a rien écrit, mais comme Socrate il a pensé. Qu’importe s’il n’a rien produit, si sa pensée féconde a guidé nos collaborateurs et les a soutenus contre les défaillances aux heures terribles de la lutte ?
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