Read here

L’Hypnotisme et les Religions

X. X. · 1887 · Free in the US

31,767 words · about 2 h 13 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1887 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=L’Hypnotisme_et_les_Religions&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
X. X.
Language
French
Published
1887
Length
31,767 words · about 2 h 13 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Front matter about 1 h 7 min
  2. I about 7 min
  3. II about 4 min
  4. III about 5 min
  5. IV about 10 min
  6. V about 7 min
  7. VI about 23 min
  8. VII about 7 min
  9. Appendice about 4 min

Continue:

Front matter

-

Il y a mille moyens de produire le sommeil nerveux ou hypnotisme. La fixité du regard, une légère pression sur les yeux et sur la tête, l’attouchement de certains points du corps dits points hystériques, la simple suggestion mentale ou la volonté exprimée avec autorité, suffisent le plus souvent pour produire des phénomènes hypnotiques plus ou moins complets, suivant le tempérament du sujet. On peut du reste s’hypnotiser soi-même par l’immobilité, par la contemplation prolongée d’un même objet, ou en fixant fortement sa pensée pendant un temps considérable sur un même sujet de méditation. Plus n’est besoin du baquet de Mesmer, ni de l’arbre de Puységur, ni des passes du magnétisme. J. Braid et ses continuateurs, notamment M. Charcot, ont démontré que c’est en nous-mêmes que réside la capacité hypnotique, et non dans un fluide étranger. Mais une action extérieure, une certaine mise en scène est toujours utile pour impressionner l’imagination et agir sur le système nerveux.

D’après les statistiques médicales, sur cent personnes parfaitement saines d’esprit et de corps, il y en a une trentaine environ qui sont susceptibles d’être hypnotisées à des degrés variables. Lorsqu’il est question de personnes ayant donné quelques signes d’hystérie ou de troubles nerveux, la proportion des sujets hypnotisables s’élève jusqu’à 95%.

I

Il y a mille moyens de produire le sommeil nerveux ou hypnotisme. La fixité du regard, une légère pression sur les yeux et sur la tête, l’attouchement de certains points du corps dits points hystériques, la simple suggestion mentale ou la volonté exprimée avec autorité, suffisent le plus souvent pour produire des phénomènes hypnotiques plus ou moins complets, suivant le tempérament du sujet. On peut du reste s’hypnotiser soi-même par l’immobilité, par la contemplation prolongée d’un même objet, ou en fixant fortement sa pensée pendant un temps considérable sur un même sujet de méditation. Plus n’est besoin du baquet de Mesmer, ni de l’arbre de Puységur, ni des passes du magnétisme. J. Braid et ses continuateurs, notamment M. Charcot, ont démontré que c’est en nous-mêmes que réside la capacité hypnotique, et non dans un fluide étranger. Mais une action extérieure, une certaine mise en scène est toujours utile pour impressionner l’imagination et agir sur le système nerveux.

D’après les statistiques médicales, sur cent personnes parfaitement saines d’esprit et de corps, il y en a une trentaine environ qui sont susceptibles d’être hypnotisées à des degrés variables. Lorsqu’il est question de personnes ayant donné quelques signes d’hystérie ou de troubles nerveux, la proportion des sujets hypnotisables s’élève jusqu’à 95%.

Prenez un de ces sujets, mettez-le dans l’état hypnotique, et dites-lui que telle ou telle partie de son corps ou que son corps tout entier est devenu insensible : vous pourrez percer et lacérer ses chairs, le clouer sur une croix ou lui faire l’amputation d’un membre, sans qu’il éprouve aucune douleur. On reproduit ainsi — par la seule suggestion mentale — les effets de l’éther et du chloroforme. Bien avant que l’on parlât d’hypnotisme, le Trousseau avait découvert la puissance de la suggestion sur des sujets hystériques. Il guérissait des maladies nerveuses invétérées avec des boulettes de mie de pain. On disait au malade que ces boulettes renfermaient un poison violent, constituant un remède souverain dans son cas, et la boulette de mie de pain agissait, en effet, comme un poison violent et parfois comme un remède efficace. Les annales de la science renferment plusieurs observations de paralysies, existant depuis des années, qui furent ainsi guéries. Dans d’autres circonstances, on avait recours à des semblants d’opérations. Tantôt, c’étaient des pointes de feu, tantôt l’introduction d’une sonde dans l’œsophage, sous prétexte de déboucher l’estomac. Dans plusieurs cas, on s’est servi de l’hypnotisme pour pratiquer sans douleur l’amputation d’une jambe ou d’un bras, ou pour neutraliser les douleurs de l’enfantement.

Par un phénomène analogue, qu’un malade atteint d’une névrose quelconque, paralysie ou autre, se mette dans la tête qu’il sera guéri par un pèlerinage, il arrive à Lourdes ou à la Salette, et parfois, à la première goutte d’eau qui touche son corps ou qu’il absorbe, il est guéri.

Mais ni Lourdes, ni aucun autre lieu de pèlerinage n’ont jamais fait repousser un cheveu tombé, un doigt, un bras ou une tête coupés, parce qu’il n’y a là aucun phénomène nerveux sur lequel la suggestion mentale puisse avoir prise.

Quant à ressusciter des morts, la chose est plus facile, car on n’a jamais ressuscité que des gens plongés dans un sommeil léthargique ou cataleptique. C’est ce que prouve le témoignage de l’Évangile lui-même. Lorsque Jésus est appelé auprès de la fille de Jaïre, que l’on croyait morte, il dit : « Pourquoi faites-vous tant de bruit et pourquoi pleurez-vous ? Cette jeune fille n’est pas morte, elle n’est qu’endormie. » Alors, ayant fait sortir tout le monde et la prenant par la main, il lui dit : « Talitha cumi, » c’est-à-dire : « Jeune fille, levez-vous. » Au même instant, la jeune fille se leva et se mit à marcher. (Saint Marc, ch. V, vers. 38-43.) — Ainsi Jésus lui-même déclare que la mort de cette jeune fille n’est qu’apparente. Il ne l’a donc tirée que d’un sommeil léthargique ou cataleptique, comme nous en voyons tous les jours des exemples dans nos hôpitaux.

Dans les Indes, les prêtres-médecins et les thaumaturges font usage de la suggestion mentale, non seulement pour guérir certaines maladies, mais même pour pratiquer sans douleur des opérations chirurgicales très graves, telles que celles des cas d’éléphantiasis, si communs dans ces contrées. À l’aide de certaines cérémonies religieuses, le système nerveux du malade est impressionné de telle sorte qu’il devient insensible à la douleur. Les Arabes s’hypnotisent en balançant leur tête d’avant en arrière, et ils ont alors mille visions du ciel ou de l’enfer. Les faquirs tombent dans le même état en contemplant le nombril de Bouddha ou de Brahma, d’autres en contemplant leur propre nombril ou le bout de leur nez. Ils restent ainsi immobiles pendant des années, abîmés dans leurs visions.

Il paraît qu’il y a une douceur infinie dans cet anéantissement, dans cet isolement de la partie pensante d’avec le monde extérieur, dans cet affranchissement du cerveau des conditions ordinaires de la vie physique. Les uns demandent ces voluptés mystérieuses au hadchish, à l’opium ou à la morphine ; les autres, à la méditation religieuse, à la contemplation divine et à l’hypnotisme extatique. Les ravissements des sainte Thérèse et des François d’Assise n’ont pas d’autre explication, de même que ceux du premier Bouddha. Le Nirvana ou paradis bouddhique n’est autre chose que l’état d’hypnose poussé à son maximum d’intensité.

Toutes les religions ont eu leurs miracles et leurs martyrs, bien que chacune d’elles se donne pour la seule véritable et divine, prétendant que les autres n’ont que de faux miracles et de faux martyrs. Mais la science moderne a réduit tous ces prétendus miracles au rang de simples phénomènes nerveux. Quant à l’impassibilité des martyrs au milieu des plus affreux supplices, on l’explique aisément par l’hypnotisme extatique où les jetait l’exaltation de leur foi religieuse. Sainte Blandine était assise sur une chaise de fer rougie au feu et chantait — ravie en esprit, tandis que ses chairs grésillaient et fumaient, répandant une odeur de viande brûlée ; les premiers chrétiens d’Asie-Mineure se pressaient en si grand nombre devant les tribunaux pour demander le martyre, sous l’empire d’une véritable contagion de névrose, que les proconsuls étaient obligés de les faire chasser par les soldats. Les derviches tournent sur eux-mêmes et se frappent de leurs poignards à coups redoublés. Les fanatiques pèlerins de Jagernaut se font écraser les membres sous les roues du char de Vichnou, en chantant les louanges de leur Dieu. Les extatiques Indiens s’infligent avec joie les plus effroyables supplices, tombent en catalepsie, semblables à des morts, sont enterrés et reviennent à la vie. Tout dernièrement, à l’hôpital de Rochefort, par la simple suggestion hypnotique, on a renouvelé le phénomène des saints stigmates, et l’on a produit tous les symptômes de l’empoisonnement par le simple voisinage d’un médicament dont le malade ignorait le nom et les effets. C’est encore en raison d’un état nerveux particulier, résultant de la chute dans le vide, que l’on a vu des femmes et des enfants tomber d’un quatrième étage et se relever sans aucun mal, voire même sans aucune meurtrissure ou contusion. Quant aux visions et aux apparitions, on les reproduit à volonté, toujours et partout, à l’aide de la suggestion mentale et de l’hypnotisme.

Ainsi, tous les miracles et les prodiges dont abondent non seulement la légende chrétienne, mais encore l’histoire de toutes les religions et que l’on attribue tantôt à Dieu ou aux saints, tantôt au diable et aux sorciers, peuvent s’expliquer naturellement par des phénomènes nerveux et cérébraux dont on n’a pas su se rendre compte, pas même ceux qui les opéraient.

On aurait donc grand tort de nier a priori les prodiges opérés par les saints, par les pèlerinages ou par les exorcismes. Il y a certainement un côté légendaire dans tous ces récits, mais ils reposent sur un fond de vérité incontestable. Le seul appareil des cérémonies de l’exorcisme était suffisant pour engendrer l’état hypnotique, avec tout son cortège de crises nerveuses, de léthargie, de catalepsie, de somnambulisme, de fascination, de visions et d’hallucinations. Lisez l’Évangile et les Actes des Apôtres ; lisez la Vie des saints et des martyrs ; lisez les récits des possessions du moyen âge, l’histoire des ursulines de Loudun, des religieuses du cloître d’Auxonne et des calvinistes des Cévennes ; lisez la narration des soi-disant miracles jansénistes et la des revivals de l’Amérique contemporaine ; lisez les relations de pèlerinages à Lourdes ou à la Salette ; lisez le livre de M. Figuier sur le merveilleux à travers les âges et celui de M. de Mirville sur les esprits et leurs manifestations ; lisez la Gazette des Hôpitaux, toutes les revues médicales, les ouvrages de M. Charcot sur les maladies nerveuses, tous les ouvrages spéciaux et les thèses d’agrégation qui ont trait au sommeil nerveux ; enfin, lisez les livres sacrés de toutes les religions : partout vous rencontrerez les mêmes phénomènes.

Ou bien il faut admettre que tous ces phénomènes ne sont que des faits naturels, ou bien il faut dire que toutes les maladies nerveuses sont des possessions du démon. Dans le premier cas, si Jésus n’a pas chassé tous ces démons paralytiques, épileptiques, aveugles, sourds ou muets que l’on rencontre à chaque ligne du récit évangélique, que devient le christianisme ? Si, au contraire, on attribue à la possession du démon les diverses manifestations de l’hystérie, de l’hypnotisme et du somnambulisme, c’est Dieu qui abdique et qui livre l’homme au démon, en permettant à l’esprit du mal de revêtir ses mensonges des apparences de la vérité scientifique. Or, on ne peut admettre que Dieu nous ait donné la raison et le jugement pour ne pas nous en servir, ou pour nous conduire forcément et fatalement à l’erreur si nous nous en servons.

Avant de pouvoir dire qu’un fait est miraculeux et surnaturel, il faudrait avoir découvert scientifiquement quelles sont les limites véritables de la nature. Mais nous n’en sommes encore qu’à l’a b c de la connaissance des lois naturelles, et nous ne saurons jamais le dernier mot des puissances mystérieuses qui président aux phénomènes de la vie, de la maladie et de la mort.

Voilà pourquoi tous les raisonnements basés sur de prétendus miracles plus ou moins légendaires, ou de prétendues prophéties plus ou moins authentiques, mais toujours ambiguës et obscures, ne peuvent rien prouver aux yeux de l’homme raisonnable. Les faits les plus extraordinaires, fussent-ils bien et dûment constatés, fussent-ils inexplicables à la science actuelle, peuvent avoir une cause parfaitement naturelle, bien qu’encore inconnue.

II

Voici un fait dont on est tous les jours témoin dans nos hôpitaux. Une femme arrive, atteinte d’une paralysie partielle ou totale qui dure parfois depuis plusieurs années. Le médecin ou l’interne de service reconnaît une affection nerveuse. Il dit à cette femme de le regarder fixement et elle tombe instantanément dans l’état hypnotique. Il lui dit alors que sa paralysie a cessé et on lui ordonne de marcher, de mouvoir son bras ou sa jambe paralysée, d’emporter une table ou les matelas de son lit, et elle exécute immédiatement les ordres qu’elle a reçus. On lui dit qu’on va la réveiller, mais qu’elle sera guérie, et en effet elle se réveille guérie de sa paralysie, du moins pour un certain temps. Ce fait, aujourd’hui commun et banal, ne semble-t-il pas la reproduction de l’une des principales espèces de miracles qui abondent dans l’Évangile, dans l’histoire de l’Église et dans celle de toutes les religions révélées ?

Tout le monde sait aujourd’hui qu’à telle ou telle lésion cérébrale, à tel ou tel trouble du système nerveux, correspondent tantôt une paralysie partielle ou totale, tantôt la perte de la vue, de l’ouïe ou de la parole, tantôt des accès de frénésie, d’épilepsie ou de catalepsie. On sait également que tous ces désordres se calment et souvent se guérissent, soit temporairement, soit définitivement, sous l’influence de l’hypnotisme et de la suggestion mentale. Pour les cas de léthargie et de catalepsie, il suffit même ordinairement de souffler dans les yeux du malade pour le ramener à la vie.

Or, les maladies guéries par Jésus-Christ ne sont pour la plupart que des affections de forme nerveuse, semblables à celles que M. Charcot a étudiées avec tant de soin durant ces dernières années. Mais du temps de Jésus-Christ, comme du reste pendant tout le moyen âge, ces sortes de maladies étaient invariablement attribuées à la possession du démon. Les Évangiles ne parlent que de démons muets, de démons sourds et de démons aveugles, de démons épileptiques, de démons frénétiques, etc., etc. Jésus chassait tous ces démons comme M. Charcot calme les accès de ses malades, par la suggestion mentale, par une simple parole ou par un simple attouchement. Mais ce que M. Charcot fait scientifiquement, Jésus le faisait inconsciemment. Il se croyait de bonne foi possesseur d’un pouvoir surnaturel, inhérent à sa personne et venu d’en haut. De là cet illuminisme qui le transfigurait aux yeux de la foule et qui portait à leur maximum d’intensité la puissance de la suggestion hypnotique et l’influence de l’imagination dans tous les cas de désordres nerveux et de maladies hystériques qui lui étaient soumis.

Nous avons vu que, d’après le témoignage de Jésus lui-même, la résurrection de la fille de Jaïre n’est pas une résurrection véritable ; c’est un simple réveil d’un sommeil léthargique ou cataleptique, qu’on avait confondu avec la mort véritable, mais qui n’avait pas trompé Jésus-Christ, plus éclairé, sous ce rapport, que ses contemporains.

Même dans l’Évangile selon saint Jean, le seul qui raconte la résurrection de Lazare, il est écrit que Jésus dit à Marie : « Votre frère n’est pas mort, mais il dort. »

Il est vrai que cet Évangile additionne son récit d’un commentaire tendant à prouver que Jésus, en disant que Lazare dormait, voulait parler du sommeil de la mort. L’auteur ajoute même force détails pour ne laisser aucun doute dans l’esprit de ses lecteurs sur la mort véritable de Lazare. Il va jusqu’à faire dire à Marie, sœur du mort, que le corps sent déjà mauvais, bien qu’elle ne puisse le savoir, puisque le tombeau n’a pas encore été ouvert. Mais on sait que l’Évangile selon saint Jean a été écrit très longtemps après les autres Évangiles, par un disciple de cet apôtre, et sous l’influence des idées païennes de la Grèce. Il convient donc de n’accepter que sous bénéfice d’inventaire les commentaires de cet évangéliste tardif. Il est même douteux que la résurrection de Lazare ait jamais eu lieu, puisqu’elle est restée des trois premiers évangélistes, qui cependant racontent minutieusement les moindres guérisons d’apparence miraculeuse. Si Jésus avait réellement opéré plusieurs résurrections, tous les évangélistes en auraient fait mention, la résurrection des morts étant évidemment le plus important de tous les miracles. Il est donc fort à craindre que l’histoire de Lazare ne soit une légende ajoutée après coup par quelque disciple trop zélé.

Mais ce qui prouve péremptoirement que les prodiges opérés par Jésus-Christ et par les apôtres n’étaient que des phénomènes naturels, c’est qu’ils n’étaient pas seuls à posséder le don de les produire. En effet, les prêtres juifs accusaient Jésus de chasser les démons au nom de Béelzébuth, de même que les prêtres de nos jours attribuent à l’intervention du démon les convulsions des jansénistes et les phénomènes du somnambulisme, de l’hypnotisme et du spiritisme. Or, Jésus leur répondit : « Si c’est au nom de Béelzébuth que je chasse les démons, au nom de qui vos enfants les chassent-ils donc ? » Jésus reconnaissait ainsi que d’autres que lui, parmi les Juifs, avaient le même pouvoir. Les Actes des Apôtres sont d’ailleurs précis à cet égard. Ils disent que Simon le magicien reproduisait les guérisons et les autres opérations miraculeuses des apôtres.

On peut donc admettre que les guérisons des Évangiles soient vraies en principe. Mais les faits primitifs, en passant de bouche en bouche jusqu’à ce qu’ils fussent consignés par écrit, ont dû éprouver le sort naturel de toutes les traditions de ce genre. L’imagination des narrateurs successifs les a ornés, dans un grand nombre de cas, de détails de plus en plus merveilleux et apocryphes. Ainsi, que Jésus ait calmé, par l’ascendant prestigieux de sa personne et par son attitude inspirée, les crises nerveuses d’un maniaque épileptique, rien n’est plus facile à concevoir, puisque nous sommes tous les jours témoins de phénomènes analogues. Mais qu’il ait fait sortir du corps de ce maniaque toute une légion de démons, au nombre de deux mille, et qu’à la prière de ces mêmes démons il les ait fait entrer dans les corps d’un nombre égal de pourceaux, voilà ce qui devient purement légendaire et absolument inadmissible. (Évangile selon saint Marc, ch. V, vers. 2 à 13.)

N’est-ce pas le cas d’appliquer le proverbe : « Qui veut trop prouver, ne prouve rien ? »

III

Il n’y a personne qui n’ait entendu parler de convulsionnaires jansénistes. Ces fanatiques — sous l’influence de leur exaltation religieuse — tombaient dans un état nerveux extraordinaire qui non seulement les rendait insensibles aux coups et aux tortures, mais les leur faisait même rechercher avec ardeur, à tel point que les différents supplices auxquels ils se livraient volontairement avaient reçu le nom de secours. Ces étranges phénomènes ont duré pendant près d’un demi-siècle, en plein cœur de Paris. Ils ont été constatés d’une manière authentique et irréfragable, parfois même par acte notarié. Ils ont eu pour témoins des philosophes et des incrédules, comme Diderot et La Condamine, des gens de cour et des officiers de la maison du roi. La correspondance de Grimm (sorte de journal secret, envoyé aux divers potentats et aux personnages les plus considérables de l’Europe) en fait mention en plusieurs endroits. On en trouve également la relation dans l’histoire de Dulaure et dans une foule d’ouvrages très sérieux. Il est donc impossible de les révoquer en doute.

Or, entre autres expériences, était celle de la crucifixion. On lit dans la correspondance de Grimm (tome III, pages 18 à 29) le récit d’une scène de ce genre, dont La Condamine fut témoin, et dont il a dressé le procès-verbal séance tenante, à mesure que les faits s’accomplissaient. Deux femmes furent crucifiées en même temps en sa présence, le 13 avril 1750. L’une d’elles, nommée Françoise, l’avait été déjà deux fois. Ce jour-là, elle resta trois heures trente-cinq minutes clouée sur la croix. Le supplice avait commencé à sept heures. À huit heures un quart on mit la croix la tête en bas ; on l’y laissa un quart d’heure, et pendant ce temps Françoise lisait la Passion à haute voix. À huit heures trois quarts on applique à sa douze épées nues, avec assez de force pour que plusieurs aient plié sous l’effort. Entre autres l’épée du marquis de la Tour-du-Pin, brigadier des armées du roi, qui en fit tâter la pointe aiguë à M. de La Condamine. À dix heures, on enlève les clous des mains. (La Condamine en a conservé un.) À dix heures douze minutes, on relève la croix, où Françoise n’est plus clouée que par les pieds, ce qui n’empêche pas de mettre la croix presque debout contre la muraille. On lui fait alors une blessure au côté, avec une lance qui pénètre de trois lignes environ. À dix heures trente-cinq minutes, on ôte les clous des pieds et La Condamine prête son concours à cette opération. M. Figuier, dans son livre sur le merveilleux, dit de ces faits extraordinaires : « Ceux qui se sont passés en présence d’un public nombreux, qui ont même été établis juridiquement, ne peuvent être révoqués en doute. » (Tome I, page 397.)

Cette scène du crucifiement, rien ne serait plus facile que de la renouveler à l’aide des sujets hystériques de nos hôpitaux. Si on ne le fait pas, c’est purement par scrupule professionnel et par prudence, à cause des complications possibles. Mais dans les Indes, où règne une exaltation religieuse auprès de laquelle celle de nos extatiques chrétiens est insignifiante, on voit tous les jours des scènes encore plus extraordinaires. Les prêtres indiens se font suspendre par des crampons de fer entrés dans leurs chairs, supplice bien plus affreux que celui de la croix. Ils restent ainsi des journées entières jusqu’à ce qu’ils tombent dans un état de catalepsie présentant toutes les apparences de la mort. On les enterre alors avec pompe ; puis, après un certain délai, qui est parfois de plusieurs jours, on ouvre leurs tombeaux, et ils reviennent à la vie.

On sait qu’il est souvent difficile de distinguer l’état de léthargie ou de catalepsie de celui de la mort véritable. Monseigneur Donnet, archevêque de Bordeaux, a bien souvent raconté, soit en chaire, soit dans les salons, et une fois en plein Sénat, que, dans sa jeunesse, alors qu’il était simple missionnaire, il avait failli être enterré vivant, par suite d’une attaque de catalepsie que les médecins avaient prise pour la mort. On l’avait exposé sur un lit de parade, revêtu de ses habits sacerdotaux, et on allait clouer le cercueil, lorsque arriva un de ses amis intimes, en proie à un violent désespoir. Celui-ci se jeta sur le corps de son ami, lui parlant et lui faisant les plus déchirants adieux. À sa voix, le mort supposé reprit l’usage de ses sens et revint à la vie. Personne n’ignore qu’il atteignit depuis un âge très avancé.

M. Renan suppose que les apôtres, en croyant voir Jésus vivant après son supplice, ont été les jouets d’une hallucination. C’est là le point faible de son grand ouvrage sur les origines du christianisme. Croyants et incrédules se refusent à admettre qu’une simple hallucination ait pu engendrer une foi aussi ardente, une conviction aussi absolue, un mouvement religieux assez puissant pour transformer le monde païen. Non, les apôtres et les disciples n’ont pas été les jouets d’une hallucination. Ils ont réellement revu Jésus, merveilleusement échappé à la mort et vivant après son supplice. On sait que l’on pouvait rester sur la croix des journées entières sans mourir. Les suppliciés d’un tempérament robuste n’y mouraient que de faim. Jésus n’y est resté que quelques heures. Sous l’influence de la douleur et de l’exaspération nerveuse, résultat de la suspension de la croix, il a pu tomber dans un état léthargique ou cataleptique présentant toutes les apparences de la mort, mais qui aura cessé de lui-même et tout naturellement dans le repos de la chambre sépulcrale, ou bien auquel auront mis fin les ablutions et les frictions aromatiques en usage à cette époque dans les rites funéraires des Juifs.

Dans cette hypothèse, l’ascension s’expliquerait très simplement. Les ennemis de Jésus, ayant entendu parler de sa résurrection, furent dans un grand émoi. Ses amis réussirent à lui persuader de disparaître pendant un certain temps et de se cacher jusqu’à des jours meilleurs. Jésus donna donc un dernier rendez-vous à ses principaux disciples et leur fit ses adieux, leur promettant de revenir un jour. Après quoi il s’éloigna par un sentier de la montagne et disparut dans le brouillard, se rendant à quelque retraite cachée, probablement dans une de ces maisons à demi monastiques que possédaient les Esséniens, secte religieuse à laquelle Jésus appartenait.

Quant à la question de savoir ce qu’est devenu Jésus, il est probable qu’il mourut dans sa retraite — cette fois d’une manière réelle — peu de temps après avoir quitté ses disciples, par suite des émotions et des souffrances qu’il avait endurées. C’est ce qui l’empêcha de tenir la promesse qu’il avait faite de revenir bientôt au milieu des siens. Mais les premiers chrétiens — comptant sur sa parole — attendirent obstinément son retour. Le mot de salutation et de reconnaissance de la primitive Église était celui-ci : « Le Seigneur va venir. » Cette tradition, consacrée par l’Apocalypse, s’est transformée en article de foi. Aujourd’hui encore toutes les Églises chrétiennes croient au second avènement de Jésus-Christ.

IV

D. — Quel vêtement portait Jésus-Christ immédiatement après sa résurrection ?

R. — Il était habillé en jardinier, car lorsqu’il apparut à Marie-Madeleine, après être revenu à la vie, elle ne le reconnut pas et le prit pour le jardinier.

D. — N’est-ce pas avant d’avoir levé les yeux sur Jésus que Madeleine s’est ainsi trompée ?

R. — Pas le moins du monde. L’évangéliste saint Jean dit expressément (chap. XX, v. 14 et 15) : « Elle se retourna et vit Jésus debout et ne le reconnut pas. Et Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » Elle, supposant que c’était le jardinier, lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis, et j’irai le chercher. »

Il est donc évident que ce fut en voyant Jésus-Christ que Madeleine le prit pour le jardinier.

D. — Pourquoi Jésus-Christ était-il habillé en jardinier ?

R. — Parce que ses vêtements avaient été distribués aux soldats et tirés au sort. Lorsqu’il revint à la vie, on lui donna les premiers vêtements que l’on put trouver. On emprunta ceux du jardinier de Joseph d’Arimathie, dans la propriété duquel se trouvait la chambre sépulcrale où Jésus avait été déposé.

D. — Il y avait donc quelqu’un auprès de Jésus-Christ lorsqu’il revint à la vie ?

R. — Évidemment. Il est écrit dans l’Évangile que Joseph d’Arimathie, qui était un puissant personnage, demanda son corps pour l’ensevelir et qu’il l’emporta dans une de ses propriétés, où était un tombeau, ou chambre sépulcrale, taillé dans le roc. Là, on lava son corps et on le frictionna avec des essences aromatiques, comme c’était la coutume parmi les Juifs. C’est ce qui le fit revenir à la vie. L’Évangile de saint Jean dit que Nicodème apporta 100 livres d’aloès et de myrrhe. (Ch. XIX, v. 39.)

D. — Vous oubliez qu’il y avait des soldats pour garder le tombeau.

R. — Un seul évangéliste, saint Mathieu, parle de soldats. Mais, d’après lui, les soldats ne furent envoyés que le lendemain samedi. Joseph d’Arimathie et Nicodème avaient donc eu toute la nuit du vendredi au samedi pour soigner Jésus. Voici les paroles de saint Mathieu (chap. XXVII, v. 62 à 66) : « Le lendemain qui suivit le jour de Parasceve (vendredi), les prêtres et les pharisiens vinrent trouver Pilate, disant : « Commande que le tombeau soit gardé, de peur que ses disciples ne viennent l’enlever et ne disent au peuple : « Il est ressuscité… » Ils allèrent donc et scellèrent le sépulcre et placèrent des gardiens. »

D. — Je suis persuadé qu’il y avait, dès les premiers moments, une foule énorme de peuple pour garder le tombeau.

R. — Si cela avait été, les évangélistes n’auraient pas manqué de rapporter un détail aussi important. Mais la preuve que le tombeau n’a pas été gardé du vendredi au samedi, c’est que le samedi les prêtres vont trouver Pilate pour lui demander l’autorisation de faire garder ce tombeau, en disant que sans cela on pourrait enlever le corps. Il y a d’ailleurs trois évangélistes qui ne parlent pas de gardiens. Le corps de Jésus avait été remis à ses amis, Joseph d’Arimathie et Nicodème, tous deux très riches et très puissants. Ils l’avaient emporté dans une propriété privée, où personne n’avait le droit de s’occuper de ce qu’ils faisaient. Les eût-on épiés, on n’eût rien trouvé d’extraordinaire dans le lavage du corps, les fumigations et les frictions aromatiques, puisque ces opérations faisaient partie des cérémonies funèbres parmi les Juifs.

D. — Les évangélistes affirment que Jésus est mort sur la croix.

R. — Les évangélistes ont raconté les choses comme ils ont cru les voir. Mais leur récit lui-même démontre qu’ils ont cru sans aucune investigation sérieuse, sans aucune preuve . Ils s’en sont rapportés purement et simplement aux apparences, sans même soupçonner que ce qu’ils prenaient pour la mort véritable pouvait n’être qu’un simple état de léthargie ou de catalepsie résultant de la douleur physique et de la tension nerveuse produite par la suspension de la croix.

D’après l’Évangile, ce serait après trois ou quatre heures de supplice que Jésus aurait expiré. Mais ce temps était insuffisant, dans le cours ordinaire des choses, pour amener la mort d’un crucifié. Aussi, lorsqu’on vint demander le corps à Pilate, ne voulut-il pas croire tout d’abord que Jésus fût déjà mort. Il fallut l’affirmation du centurion pour le persuader. Or, le centurion n’était pas médecin, ni plus capable que les apôtres de distinguer la mort apparente de la mort réelle. De nos jours même les médecins s’y trompent encore souvent, comme nous en avons vu un exemple dans le cas du cardinal Donnet.

Si l’on vous présentait vivant, aujourd’hui, un homme qu’on aurait cru mort hier ou avant-hier, il n’est pas d’investigations médicales auxquelles vous n’ayez recours avant d’admettre que ce soit une résurrection véritable. Il faudrait les preuves scientifiques les plus irréfragables pour vous convaincre. Encore seriez-vous en droit de supposer que même les médecins ont pu être trompés par quelque circonstance inconnue à la science, par quelque phénomène physiologique inexpliqué. Dans le récit évangélique, les garanties les plus élémentaires de certitude raisonnable font absolument défaut. Les apôtres sont des gens grossiers, ignorants et crédules, qui n’ont pas même songé à prendre les précautions les plus vulgaires pour éviter d’être les victimes des apparences. Jésus lui-même a été dans l’impossibilité de juger si l’insensibilité d’où il a été tiré d’une manière si inattendue était vraiment un état de mort ou simplement une syncope léthargique ou cataleptique. On sait que lorsqu’on revient d’une syncope, on croit sortir du néant absolu.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…