Front matter
FIN DE LA TABLE.
C’était au commencement de février1886. J’étais alors chapelain chez les Sœurs du Bon-Pasteur, à Montréal, 182 rue Fullum. Il se présente un inconnu : « On me dit, monsieur, que vous faites des livres ? — Quelques fois. — Je suis un enfant perdu, ma paroisse natale est St-Polycarpe, mon père s’appelle Hyacinthe Cholet, j’ai été volé à l’âge de cinq ans, j’ai passé ma jeunesse sur mer, j’ai déserté mon navire, je me suis mis à la recherche de mes parents, après dix longues années je les ai retrouvés. J’ai écrit ma vie, je l’ai porté à un libraire qui, après une minute d’examen, m’a répondu, net et franc, que ma rédaction ne supportait pas la lecture. Il m’a renvoyé à vous pourriez-vous me peigner et me brosser cela ? — Mon ami, laissez-moi votre manuscrit, et revenez dans trois jours : nous verrons. »
Je vis qu’il y avait matière à un petit volume tout-à-fait original, aux aventures romanesques, aux péripéties émouvantes, quelque chose dans le genre de Geneviève de Brabant, avec cette différence toutefois, que le récit du chanoine Schmid n’est qu’une légende, tandis que la relation de est la pure et simple vérité.
Texte entier
Les soussignés ont acquis des parties ci-dessus mentionnées, le 24décembre1892, la propriété du présent ouvrage.
C’était au commencement de février1886. J’étais alors chapelain chez les Sœurs du Bon-Pasteur, à Montréal, 182 rue Fullum. Il se présente un inconnu : « On me dit, monsieur, que vous faites des livres ? — Quelques fois. — Je suis un enfant perdu, ma paroisse natale est St-Polycarpe, mon père s’appelle Hyacinthe Cholet, j’ai été volé à l’âge de cinq ans, j’ai passé ma jeunesse sur mer, j’ai déserté mon navire, je me suis mis à la recherche de mes parents, après dix longues années je les ai retrouvés. J’ai écrit ma vie, je l’ai porté à un libraire qui, après une minute d’examen, m’a répondu, net et franc, que ma rédaction ne supportait pas la lecture. Il m’a renvoyé à vous pourriez-vous me peigner et me brosser cela ? — Mon ami, laissez-moi votre manuscrit, et revenez dans trois jours : nous verrons. »
Je vis qu’il y avait matière à un petit volume tout-à-fait original, aux aventures romanesques, aux péripéties émouvantes, quelque chose dans le genre de Geneviève de Brabant, avec cette différence toutefois, que le récit du chanoine Schmid n’est qu’une légende, tandis que la relation de est la pure et simple vérité.
Sur ces entrefaites, le 17février, je fus nommé à la cure de l’Isle Bizard. Le trouble et les embarras d’une installation, les occupations diverses du ministère pastoral, le surcroit de besogne qu’entraîne nécessairement une année jubilaire, d’autres travaux littéraires auxquels je dus mettre la dernière main, tout cela fit que le cahier de l’enfant perdu dormit oisif au fond de ma bibliothèque. Enfin, au mois de novembre, je pus l’étudier quelque peu. De suite, je découvris que la suite fourmillait de lacunes ; de plus, bon nombre d’événements n’avaient pas de charpente, squelettes sans chair ni moëlle, narrés maigres, tels qu’en écrivent ceux qui n’ont pas l’habitude du style. En effet, embarrassés sur la manière d’exprimer un détail, ils sautent à pieds joints pardessus ; et pourtant, c’est dans les détails, ménagés et développés à propos, que se trouve tout le charme de l’intérêt.
Je fis venir , il passa huit jours dans mon presbytère. Je l’interrogeai sur le long et sur le large, je le harcelai de questions. Il me de fil en aiguille, toutes les phases de son existence mouvementée. Les lacunes se comblèrent, les récits se complétèrent, les points obscurs s’éclaircirent ; ses aventures prenaient bien autrement de vie et de piquant dans sa bouche, que sous sa plume. Alors, je pus me mettre à rédiger, libre dans mes allures, en toute connaissance de causes, sans être arrêté, à tout bout de champ, par des problèmes insolubles ou des données incomplètes.
Quand le travail fut fini, au mois de mars de cette année1887, avant de livrer la copie à l’imprimerie, je demandai à de revenir me voir ; et, d’un seul trait, je lui ai relu tout l’ouvrage, la plume à la main, corrigeant les quelques erreurs de détails qui avaient pu s’y glisser à mon insu. En sorte que je puis dire que, à part les notes au bas des pages, le livre ne renferme pas un seul avancé qui ait pris naissance dans mon cerveau.
Tout, chez le héros de cette histoire, éloigne l’idée d’imposture : son air candide et franc, ses manières pleines de naïve simplicité, une certaine timidité naturelle, l’accord constant qui règne entre les différentes parties de son discours. J’ai visité St-Malo, où il dit avoir passé les années de son enfance ; j’ai parcouru les côtes du Labrador et de la Baie des Chaleurs, où il erra plusieurs mois après son évasion. Sans faire semblant de rien, à plusieurs reprises, je l’ai soumis, sur la description géographique et topographi- que de ces lieux, à des interrogatoires et serrés : toujours il en est sorti avec honneur.
Dans le courant de l’été, étant allé faire une visite au curé de St-Polycarpe, je me rendis chez monsieur et madame H. Cholet, qui vivent encore. Le père était absent ; je fus frappé de la ressemblance qui existe entre la mère et le fils dans la complexion des traits, dans la couleur du teint, et surtout dans le timbre de la voix. La bonne mère est convaincue que Dieu, dans sa miséricorde, lui a ramené son enfant. « Personne du reste, dit-elle, dans toute la famille, n’en doute. » Ses paroles et ses explications, tant sur l’enlèvement du petit Pierre que sur son retour, s’accordent parfaitement avec celles qui étaient couchées par écrit dans mon cahier.
Je levai le baptistaire de l’enfant Pierre Cholet ; et son âge se trouve être exactement celui que se donne aujourd’hui. Voici le document en son entier : « Ce quatre octobre, mil huit cent quarante, nous prêtre soussigné avons baptisé Pierre, né, le vingt-huit du mois dernier, du légitime mariage de Hyacinthe Cholet, cultivateur du lieu, et l’Angélique André dit St-Amand. Parrain, Pierre André dit St-Amand, marraine, Justine Cholet, qui, ainsi que le père, n’ont su signer. — T. Brassard, Ptre. »
J’écrivis une lettre circulaire à une quinzaine de personnes, bien posées, tout-à-fait dignes de confiance, qui habitaient dans le voisinage de Cholet, lors de l’enlèvement ; leurs réponses sont confirmer les dires de notre héros. Je donne ces lettres dans leur simplicité charmante.
—
Doucet, mère de Pierre Doucet, enlevé à l’âge de six ans, en même temps que Pierre Cholet, son petit cousin :
Hamelin :
Hamelin, Sophie Cédilot :
Lauzon :
Bélanger :
Duckett, maître de poste de Côteau-Station :
Giroux :
Assez en fait de citations, je pourrais les multiplier à satiété. De ce qui précède, il ressort, je crois, jusqu’à l’évidence, que cette histoire n’est ni une fiction, ni un conte, ni une légende, ni même ce qu’on est convenu d’appeler un roman historique, mais bel et bien, dans toute la force du terme, le récit exact d’événements réels, tels qu’ils se sont passés, sans fard ni couleurs. Je me suis fait un scrupule de ne rien ajouter à la vérité nue, de n’y rien retrancher. Je n’ai pas voulu demander des émotions à une imagination surexcitée ; le simple exposé de ces tristes aventures me paraissait suffisant pour attacher les esprits et toucher les cœurs.
J’ai laissé la parole au héros lui-même, me contentant de mettre de l’ordre et de la proportion dans ses développements, de donner à sa phrase la correction grammaticale. J’ai cru devoir laisser dans sa bouche un certain nombre de mots canadiens, le lecteur me saura gré, je l’espère, de n’avoir pas fait disparaître du récit cette couleur locale, cette émanation du terroir laurentien ; seulement, pour l’intelligence des étrangers qui n’en saisiraient pas très bien la nuance, j’ai donné l’explication ou l’origine de ces expressions, dans de courtes notes au bas des pages.
Ami lecteur, sois-moi indulgent ; pour ta récréation, j’ai poussé avant dans la nuit plusieurs veillées sans sommeil. Si tu dans ces pages quelques fautes, ne soit pas trop sévère. Un auteur aime à se corriger sur les feuillets de son livre, au fur et à mesure qu’ils sortent de l’impression. Or, quand le mien sera imprimé, je serai bien loin d’ici, parcourant, avec , les forêts sauvages qui recouvrent la hauteur des terres, entre la Province de Québec et le territoire de la Baie d’Hudson.
Donné à St-Raphaël de l’Isle Bizard, ce 24mai1887, noces d’or de Victoria, reine de la Grande-Bretagne, fête encore plus solennelle de Marie, reine des anges et des hommes : Auxilium christianorum, ora pro nobis.
L’ENFANT ου PIERRE CHOLET
Mon nom est Pierre Cholet. Je suis né en 1840. Mon père s’appelle Hyacinthe Cholet, et ma mère Marie St-Amand. J’ai vu le jour à St-Polycarpe, comté de Soulanges, dans la côte , à une lieue environ de l’église ; notre maison était la deuxième de l’école.
J’ai été volé, à l’âge de cinq ans, ou plutôt, pour parler plus juste, de quatre ans, neuf mois et vingt jours, avec un petit frère, Toussaint Cholet, âgé d’un peu plus de trois ans, et un petit cousin, Pierre Doucet, âgé de six ans. Je me rappelle les détails de cet enlèvement, comme si c’était hier. J’y ai pensé si souvent sur la terre étrangère !
C’était dans l’été, le 7 de juillet1845, à ce qu’on m’a dit depuis. Nous rentrâmes à la maison, mon petit frère et moi, revenant des framboises, il pouvait être dix heures. Je demandai une beurrée à
qui allait et venait dans la maison, occupée, portant quelque chose dans ses bras. Elle me dit d’attendre un peu. Je continuai à demander en pleurnichant. Elle me donna une tape, avec ces mots : « donc, petit tannant. » Je me trouvai fâché, j’ôtai ma petite bougrine, et je la jetai par terre. « C’est bon, repris-je, je vais m’en aller, et je ne reviendrai plus. »
Je regardai par la fenêtre pour voir si je n’apercevrais pas mon petit cousin, qui demeurait tout vis-à-vis, de l’autre côté du chemin. Il sortait la porte, je le rejoignis. Le petit Toussaint courut après nous, en pleurant. « Attendez-moi, attendez-moi donc. » Nous nous arrêtâmes ; il s’était fait faire une beurrée, et il nous en donna à chacun une bouchée. Nous partîmes, suivant d’abord le chemin du roi, pour aller manger des framboises sur la terre du deuxième voisin de . Nous longeâmes la clôture de ligne qui va, vers l’ouest, du côté des terres de la Rivière-à-Delile. Alors la paroisse n’était pas défrichée comme aujourd’hui ; pas très loin des maisons, on voyait des broussailles, des souches et des abattis d’arbres à demi-brûlés et noircis.
Je me rappelle que nous nous amusâmes assez longtemps à casser des harts, au bout desquelles fleurissaient des petits chats. Nous étions à jouer sur le bord d’une crique, lorsque nous vîmes venir un homme qui avait sur le dos un porte-manteau. Effrayés, nous voulûmes nous sauver. Il nous cria de nous arrê- ter. « Que faites-vous là, mes petits enfants, dit-il ? — Nous jouons, monsieur. — Venez-ici, que je vous montre des bebelles. » Nous nous sommes regardés avec étonnement, avec crainte ; puis comme rassurés tout-à-coup, nous dit : « Allons voir cette boîte qu’il a sur le dos. » Le monsieur mit son porte-manteau à terre, il nous fit examiner des joujous. « Maintenant venez à ma voiture, je vais vous montrer d’autre chose de bien plus beau encore. » Nous marchâmes un bon bout, Pierre Doucet et moi, joyeux, le tenant par la main ; Toussaint pleurait, il avait de la misère à nous suivre.
La voiture était surmontée d’une grande boîte, dans le genre de celles qu’ont les chariots des boulangers et des pédeleurs ou colporteurs. Sur le devant de la boîte, à la queue du cheval, étaient assises une vieille femme et une petite fille, d’environ six ans. « Embarquez, nous dit le petit marchand, je vais vous mener chez vos parents. » Nous ne le voulions pas, nous pleurions, il nous prit dans ses bras et nous fit monter de force. « C’est bien loin pour nous rendre chez nous, dit Pierre Doucet. — Oui, oui, nous arrivons. Vous endormez-vous ? — Non, nous voulons descendre, mettez-nous à terre. » Toussaint criait à pleine tête. Le marchand arrête son cheval tout court, en colère, il sacrait comme un diable déchaîné en nous bourrassant, il nous fourra dans la grande boîte, où il y avait des guénilles et des ferrailles. Puis il donna un coup de fouet à son cheval qui partit au galop, le contrecoup nous fit heurter la tête contre la paroi de la boîte, violemment. Presqu’aussitôt, le petit Toussaint s’endormit. Pierre Doucet et moi, nous pleurâmes tout le long du chemin.
Qui nous a volés ? Le matin, il était passé un colporteur, avec une voiture comme celle que j’ai décrite ; Madame Doucet, la mère de Pierre, qui était chez nous, par manière d’étrivation, lui avait fait déplier sa marchandise ; puis elle déclara qu’elle n’avait besoin de rien. Il se choqua, les femmes . Il leur dit : « Vous vous souviendrez de moi, avant qu’il soit nuit. » Est-ce que, nous ayant vu rôder autour de la maison, il nous avait choisis pour ses victimes, et le sujet de ses vengeances ? c’est probable.
Avons-nous été volés sur la côte Ste-Marie où demeuraient nos parents ? Avions-nous, tout en nous amusant, suivi la de ligne, la longueur des deux terres, environ soixante arpents, jusqu’à la côte de la Rivière-à-Delile ? Quelle heure du jour était-il, lorsque le petit marchand nous entraîna à sa voiture ? ce sont autant de questions, auxquelles mes effacés ne peuvent répondre. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il y avait joliment longtemps que nous avions quitté la maison, et que nous avions marché une bonne distance.
Nous voyageâmes le reste de la journée et toute la nuit, sans arrêter. Au petit jour, nous débarquâmes sur un rivage désert, nous avions grandement faim. Le marchand me plaça dans un canot, en me disant : « Reste bien tranquille, je vais aller chercher tes petits compagnons à la voiture. » Le petit Doucet me cria : « Pierre, Pierre, où es-tu, Pierre ? » Je lui répondis, en pleurant : « Où sont nos parents ! » Le petit marchand nous dit, avec menace : « Taisez-vous, taisez-vous tout de suite ». Doucet s’est mis à pleurer plus fort. Le marchand lui donna une sur la tête : « Tais-toi, c’est assez pleurer pour rien. » Pierre s’est tu pour un moment. Là-dessus, je dis à mon petit frère : « Ne pleure pas, parce que le monsieur va te battre. » Il s’est arrêté, mais il soupirait beaucoup. Nous étions couchés tous trois au fond du canot, la femme et la petite fille étaient accroupies sur le devant, l’homme en arrière. Il nous dit : « Consolez-vous, on arrive chez vos parents. — Est-ce chez nous, demanda le petit Doucet. — Oui, c’est chez vous. — C’est bien loin, repris-je. » Et je me levai la tête un petit brin pour voir. Le marchand, aussitôt, me cria de sa grosse voix : « Cache-toi. »
Nous abordâmes dans une île, pas très grande, et la côte en était couverte de broussailles, de joncs et de hautes herbes. Nous y passâmes trois ou quatre jours sous la tente, en compagnie de la vieille et de la petite fille ; l’homme était absent. Nous couchions sur une robe de buffle. La femme faisait la cuisine en plein air, sur une petite cheminée construite en pierres des champs ; nous allions aux environs ramasser des morceaux de bois pour alimenter le feu ; et, de notre malheur, cela nous amusait.
Maintenant, je suis à me demander où cette île pouvait-elle bien être située : était-ce au pied du Rapide de Lachine ? était-ce au bas de l’île de Montréal, en arrivant à Boucherville ? Dans notre voyage ininterrompu de l’après-midi et de la nuit, nous avions pu nous rendre dans l’un comme dans l’autre endroit. Tout ce que je me rappelle, c’est que l’île n’était pas grande, qu’il n’y avait point de hauts arbres, et que la terre ferme se trouvait assez loin en vue.
Quand le marchand revint, il faisait noir. Il nous traversa en canot et nous débarqua sans la femme et la petite fille, sur une grève isolée. Nous voulions nous amuser à ramasser des coquillages, il nous en empêcha rudement. Il mit le petit Toussaint à cheval sur son cou et il nous prit, Pierre Doucet et moi, par la main. Doucet pleurait. Le marchand s’arrêta : « Vas-tu cesser de crier, oui ou non ? » Pierre se tut pour deux ou trois minutes, puis il reprit à pleurer de plus belle. « Ou tu vas te taire, dit le marchand, ou tu vas pleurer pour tout de bon. » Il dépose Toussaint à terre, court chercher une hart, et en donne à Pierre trois ou quatre coups sur le dos. « Tais-toi, tu n’es pas raisonnable. »
Le marchand nous conduisit dans une maison où se trouvait une femme seule, et où nous couchâmes deux nuits. Elle nous donna à souper ; Pierre ne mangea que quelques bouchées, il se disait malade. Pour mon frère et moi, nous avions bon appétit ; nous étions plus jeunes, nous nous rendions moins compte que notre petit cousin de notre malheur.
Le lendemain matin, le marchand est venu nous voir, en compagnie de deux grands et gros hommes. Ils nous examinèrent sans parler, nous avions peur. Ils revinrent le soir même et ils nous firent mettre à chacun un habillement bleu. Le petit marchand nous dit de suivre dorénavant les deux étrangers. Il nous avait vendu, il livrait sa marchandise.
Ces deux hommes nous menèrent aune chaloupe, que conduisaient cinq matelots. Il faisait noir comme chez le loup, et il pleuvait à verse. Après avoir navigué une bonne escousse, nous montâmes à bord d’un gros bâtiment, sur lequel il y avait une cinquantaine d’hommes.
Le capitaine était bien vieux, il avait la barbe toute blanche. Il nous fit rester dans sa chambre et il nous questionna bien gros sur notre père, sur notre mère, sur nos autres parents. Le petit Doucet pleurait, il lui dit : « Ne pleure pas, je vais vous donner des pommes et des candis. » Pierre se tut pour le reste de la nuit.
Le fils du capitaine, qui était le second à bord, nous demanda nos noms. Il dit à Pierre Doucet : « Dorénavant tu t’appelleras Pierre Marin ; » à moi : « tu t’appelleras Louis Marin ; » et à Toussaint : « tu t’appelleras Toussaint Marin. » Je me rappelle fort bien cette circonstance, où l’on nous imposa de nouveaux noms, sous lesquels nous furent connus dans la suite ; vivant au milieu d’étrangers, nous oubliâmes nos noms véritables et ce n’est que bien des années plus tard que je découvris que je m’appelais Cholet, et mon petit cousin Doucet.
Revenons pour un moment à la maison paternelle, et considérons ce qui s’y pas- sait ; ces détails, comme de raison, je ne les ai appris qu’à mon retour à St-Polycarpe, lorsque j’eus retrouvé mes parents.
Nos mères ne de notre disparition que dans l’après-midi ; elles coururent d’abord chez les voisins, et elles furent surprises de ne pas nous y trouver ; les uns n’avaient eu aucune connaissance de nos allers et venues, les autres nous avaient vu jouer sur le chemin et nous amuser à bâtir de petits fours dans le sable, c’était tout. Le père de Pierre Doucet se rendit vers le soleil couché à la Rivière-à-Delile chez son père, pensant que nous aurions pu marcher jusque-là. Il revint tout découragé. Sans perdre de temps, les deux familles éplorées, avec l’aide des voisins, se mirent à battre les bois des environs ; ils passèrent toute la nuit et toute la journée du lendemain qui était un samedi, à chercher, à appeler, à crier, mais en vain.
Le dimanche, le curé de St-Polycarpe, , ne dit qu’une basse messe, il annonça à son prône qu’il n’y aurait pas de vêpres, invitant toute la paroisse à se joindre aux parents dans leurs recherches ; , des Cèdres, fit à ses paroissiens la même invitation. Des centaines de personnes se portèrent sur la côte Ste-Marie ; d’abord on parcourut les champs et les bois qui s’étendaient au sud de la concession du côté de la Rivière-Delile, puis ceux qui se trouvaient au nord, du côté du domaine de . La troupe s’avançait sur une seule ligne, comme une armée rangée en bataille, chaque homme se tenant à quatre ou cinq pieds de son voisin, afin d’être certain de ne laisser aucun sentier qu’il ne battu, aucune retraite qu’elle ne visitée, aucun fourré qu’il ne fouillé. La cloche de l’église sonnait presque continuellement, pour donner un signal aux petits enfants s’ils vivaient encore, et pour empêcher les grandes personnes elles-mêmes de s’égarer dans ces bois, qui étaient dans ce temps-là d’une étendue . Quelques-uns tiraient du fusil, d’autres jouaient du porte-voix : c’était un bruit, un vacarme continuel que l’écho se renvoyait d’un bout à l’autre de la paroisse.
Ces recherches se continuèrent pendant quinze jours, et elles furent poussées jusque dans les paroisses voisines. D’abord on était anxieux de nous retrouver vivants ; puis, quand cet espoir fut perdu, on se serait cru encore heureux de tomber sur nos cadavres, afin de les confier à la terre sainte, et de faire cesser toute inquiétude dans l’esprit de nos parents. Nos mères surtout ne pouvaient se consoler. « S’ils avaient rendu le dernier soupir, disaient-elles, dans leurs lits, nous nous soumettrions plus facilement à la volonté de Dieu. Hélas ! sont-ils morts après bien des tortures ? ont-ils été dévorés par les loups ? Sont-ils devenus la pâture des oiseaux de proie ? Cruelle incertitude qui nous écrase ! »
Ce leur fut une peine qui ne s’effaça jamais entièrement de leur mémoire. De longues années plus tard, quand, seul des trois enfants perdus, je revins aux lieux de ma naissance, je trouvai que la blessure vivait encore au fond des cœurs.
Cependant nous étions en route pour la France. Probablement nous nous arrêtâmes quelques semaines dans le golfe St-Laurent, où le vaisseau, sur lequel nous étions, avait des intérêts dans les pêcheries.
Mon petit frère et moi, nous étions redevenus assez gais, ignorant la grandeur de notre infortune. Le petit Doucet, lui, ne mangeait pas ; bientôt il se trouva malade dangereusement, il languit quelques jours sur son hamac, puis après une assez courte agonie il trépassa. Quand il fut mort, le Second nous dit : « Venez voir votre petit compagnon qu’on va jeter à l’eau. » Ils le mirent sur une longue planche, et le firent glisser à la mer, Pierre disparut pour toujours dans les flots. Je tenais Toussaint par la main, et je pleurais. « Tais-toi, me dit le Second, parce qu’on va t’en faire autant. » Le capitaine nous appela dans sa chambre, et nous donna force bonbons pour nous amuser. On se console vite à cinq ans. J’oubliai, pour lors, mon petit ami ; mais, quelques années plus tard, quand ma raison se fut développée, son image est ressuscitée dans mes souvenirs, je le regrettai. Comme je donnerais cher aujourd’hui pour le voir partager ma bonne fortune !
Le vieux capitaine nous chargeait de joujous et de bebelles ; il s’amusait souvent avec nous, il était pour nous un bon père. Mais le Second était dur, il nous donnait des tapes par la tête, il nous tirait les oreilles, quand le capitaine dormait. Un jour qu’il nous faisait des malices, son père lui dit : « Arrête-toi donc, quel mal te font-ils ? — Ils traînent tout sur le pont. — Alors, ils font comme toi, quand tu étais petit. »
Le bon vieux capitaine tomba malade à son tour, la nouvelle se répandit qu’il allait mourir. Tout le monde était consterné sur le vaisseau, on se regardait d’un air inquiet, les matelots parlaient tout bas. Il demanda son fils et lui dit : « Dieu m’appelle à lui, aie bien soin de ces deux petits garçons, ne les maltraite pas. » Et il lui répéta à notre sujet bien des .
Il me fit approcher. « Louis, j’ai une chose à te dire. Tu dois savoir que je ne suis pas ton père ; si tu ne le sais pas, je te l’apprends, à toi, parce que tu comprends mieux que ton petit frère. C’est un homme que je ne connais pas, qui vous a volés, qui vous a amenés à moi, et qui vous a vendus. J’ai eu pitié de vous autres. J’espère que le bon Dieu ne me fera pas trop souffrir pour cette action ; le vol n’est pas mien. Approche, cher Louis que je t’embrasse. Aime bien ton frère ; écoute le Second, sois bon enfant. Viens, toi aussi, Toussaint, viens m’embrasser. » Il pleurait, et nous pleurions avec lui.
Quelques jours après, le capitaine mourut ; on apporta son corps à St-Malo, où il demeurait. Nous le regrettâmes beaucoup, il avait été doux et tendre pour les petits orphelins. Que Dieu ait pitié de son âme !
Nous passâmes, mon frère et moi, notre enfance à St-Malo. On nous plaça chez un vieillard nommé Cottin ; c’était le frère du capitaine, mort sur mer, et l’oncle du Second, qui devint capitaine à la place de son père. Il restait en face des quais, un peu en dehors de la ville. Nous passâmes chez lui huit ou neuf ans.
Il était assez bon pour nous ; mais sa vieille était bien mauvaise.
faisait l’école à une vingtaine de petits garçons. Sept ou huit appartenaient, comme nous, à la compagnie, et demeuraient dans sa maison ; les autres étaient les enfants des officiers du bord, ils habitaient à l’extérieur, et ils ne venaient nous rejoindre que pour le temps des classes. Nous étions gardés à vue d’œil ; il ne nous était point permis de sortir de la cour, où nous jouions, excepté pour aller sur les vaisseaux, quand il y en avait en rade ; souvent nous prenions là nos repas et notre sommeil. Pendant huit ans, il ne m’est arrivé que deux fois d’aller dans la ville, qui n’était qu’à trois pas, et encore sous la garde du père Cottin. De loin en loin, le capitaine venait nous voir, et s’informait de notre santé, de nos progrès.
À l’école, outre la lecture, j’appris un peu d’orthographe, d’arithmétique, de géographie, et mon catéchisme. Je fis ma première communion à bord d’un steamer appartenant à la compagnie, sur lequel se trouvait un chapelain ; il s’appelait . Nous allions quelquefois à la messe sur le pont des navires, mais jamais dans les églises de la ville. En réalité nous étions de petits prisonniers. Nous savions déjà que nous avions été des enfants volés ; par certains mots, échappés par ci, par là, à nos surveillants, nous apprîmes que nos parents étaient du Canada ; cependant ni alors, ni plus tard, nous n’osâmes parler de ce sujet au capitaine, sachant que nous serions fort mal venus.
Quand nous eûmes, moi quatorze ou quinze ans, mon frère treize ou quatorze ans, nous nous embarquâmes pour faire des voyages de , et pour prendre le collier de misère. Le métier était encore plus rude pour mon jeune frère, comme il était moins fort que moi et moins endurci aux coups ; car, dans les premiers temps de notre navigation, nous mangeâmes plus de coups que de pain. Frotter les couteaux, laver la vaisselle, cirer les bottes, balayer le pont, monter dans les cordages, telle était notre occupation. Nous avons assez pleuré pour remplir une petite fontaine de larmes.
La compagnie possédait un grand nombre de vaisseaux qu’elle louait, les uns au gouvernement pour le transport des troupes, les autres aux commerçants pour l’expédition de leurs marchandises, les autres à des associations de pêcheurs à la morue. Le nôtre, chargé de vivres et de filets, allait approvisionner et surveiller les pêcheries de la France, près des côtes de Terreneuve ; il devait éloigner des eaux françaises les navires américains et ceux de la Nouvelle-Écosse, pour les empêcher d’y prendre le capelan qui sert à faire la bouette.
Quand nous partîmes, il y eut bien des saluts à terre, et à bord bien des coups de canon. C’était le premier d’avril, et vers le 17 nous faisions naufrage, à une petite distance de Pictou, avec un grand vent du sud-ouest et une grosse tempête de neige. Le capitaine appela tous les matelots. « Vite, dit-il, abattez toutes les voiles. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais il est trop tard, déjà le navire bat sur les écueils, on l’entend craquer de toutes parts. Le capitaine se lamente à tous les saints, il voudrait bien sauver son équipage. On n’entend partout que ce cri : « nous allons périr, nous allons périr ! » Plusieurs se jettent à l’eau avec des ceintures de sauvetage en liège.
Les cinq chaloupes sont mises à flot. La première, qui fut prête à partir, portait douze hommes ; ils périrent tous, une mer crevant sur eux. Le capitaine me dit : « embarque avec moi. » Un matelot dut crier par trois fois à Toussaint : « dépêche-toi, dépêche-toi » ! Le pauvre enfant se jeta à corps perdu dans la chaloupe, en se lamentant. Les vagues étaient grosses comme des montagnes. Nous ramions avec ardeur. Comme nous étions à trois arpents de terre, une houle longue et forte nous souleva, et d’un seul coup nous porta au rivage ; nous sautâmes sur le sable dans l’eau jusqu’à la ceinture, et à force de bras nous à hisser l’embarcation sur la côte. Avec la grâce de Dieu, les autres chaloupes furent aussi assez heureuses pour aborder. Et nous étions là, grelottant, sur ce rivage abandonné, loin de toute habitation.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of L’Enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet.
