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N.
DE
DEVOTION
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ette bagatelle fut trouvée parmi les papiers de feu M. l’Abbé de Voiſenon ; on y reconnaitra aiſément ſon ſtyle. Il la compoſa quelque-tems avant de paſſer pour les amuſemens de Mademoiſelle Huchon, ſa nouvelle amie, laquelle il avait pris comme le ſaint Roi David, dans ſa vieilleſſe, pris la jeune Abiſag pour le C’était une fille d’une grande beauté ; elle dormait toujours à
côté de lui, & il la laiſſa toujours vierge
Pour faire de cette bagatelle un ouvrage moral, nous en avons ſupprimé les tableaux trop libres ; nous n’aurions oſé préſenter à des lecteurs honnêtes des hardieſſes que dans ſes goguettes ſe permettait ſouvent feu M. l’Abbé.
Nous le trouvâmes un jour ſur le chemin de St. Germain ; je deſcends, nous dit-il, de Lucienne ; je viens de lire Sultan Miſapouf à la belle Comteſſe, pendant qu’elle était dans ſon bain. Mon cher Abbé, lui repliquâmes-nous, nous vieilliſſons l’un & l’autre, & votre conduite eſt toujours celle d’un jeune homme. La mort fera de vous ce qu’elle vient de faire de Voltaire. Elle vous empoignera lorſque vous y penſerez le moins.
Dieu pardonne au défunt, ajoutâmes-nous, mais par ſes plaiſanteries, il a fait plus de tort à notre ſainte religion, que par leurs bons raiſonnemens & M. l’Abbé Bergier, que par leurs prédications les Récolets, les Capucins, les Petits-Peres & M. l’Abbé Beauregard ; que par leurs bons exemples les Carmes, les Cordeliers & M. l’Abbé Savatier n’ont converti de libertins & d’impies.
Quoi ! reprit l’Abbé de Voiſenon avec cette pétulance, dont il donna ſi ſouvent des preuves au foyer de l’Opéra comique. Voltaire a guéri plus de gens à préjugés, que les Curés de Paris & de la Banlieue n’ont convertis de catins ; que tous les membres de l’école de Chirurgie n’ont traités de vérolés, & que le Roi de Pruſſe, lui-même, dans trois guerres qu’il a eues, n’a envoyé chez les morts de Tolpachs, de houſſards, de pandours & autres tueurs de cette eſpece.
Cet Abbé, comme on voit, avait l’expreſſion grivoiſe, & malheureuſement ſa conduite répondait à ſon langage.
L’an de notre ſalut 1765, il fut dangereuſement malade. Toutes les fois qu’on lui parla de recevoir l’Extrême-Onction, il répondit toujours qu’il n’aimait pas les huiles rances, ajoutant, à une réponſe auſſi peu chrétienne, une rechignade qui faiſait rire tous ceux qui commençaient à pleurer ſa mort.
Feu M. le Préſident de Mazi,
l’orateur le plus énergique qui ait jamais ſiegé aux enquêtes du Parlement de Paris, aimait beaucoup l’Abbé de Voiſenon, comme on peut aimer quelqu’un avec qui on a été autrefois en bonne fortune, il ſut que ſon ami était malade & rénitent ; il vint le voir & l’exhorter à faire, tant pour l’édification du Clergé de Paris, que pour l’édification de ſes maîtreſſes, ce qu’il convient en ces derniers momens ; il obtint d’abord du malade qu’il ferait ſa coulpe, & frere Nicodeme, Gardien des Capucins du Marais, fut appellé pour la recevoir.
Après cette coulpe, le Préſident exhorta l’Abbé à ſe faire apporter le S. Viatique. Je le veux bien, dit le malade, excédé de tant d’importunités, mais je te jure que ce ſera la derniere farce que ton amitié me fera jouer. Là-deſſus le fait avertir un porte-dieu, & ſe retire, regardant la complaiſance de l’ami, comme le triomphe de la grace janſéniſte, pour laquelle autrefois le fameux Abbé Pucelle, ſon oncle, combattit ſi courageuſement.
Du tems qu’on va à l’égliſe, chercher le S. Viatique, le malade ramaſſe ſes forces, ſort du lit, s’habille & va ſe promener ſur les boulevards. Son portier, qui était ivrogne & bon chrétien, lui dit : ah ! mon maître, mon bon maître vous vous en allez & le bon Dieu, va venir. Il ne vous trouvera pas. Lui dirai-je d’attendre. Non, répond le malade, tu lui diras de ſe faire écrire.
Dans les propos & la conduite de cet Abbé de Voiſenon, on ne vit jamais rien qui ſentit ſon membre de l’Académie Françaiſe. Auſſi ſes confreres avouaient-ils qu’il n’avait rien d’académique ; ils n’en parlaient que comme d’un homme frivole, très-léger en croyance, &, comme dit le pieux Brantome, c’eſt ce qu’on verra en liſant les exercices ſuivans.
Henri Roch avait autant de ſortes de réputations, qu’il y a de quartiers dans Paris ; au Palais royal on le prenait pour un amateur du beau ſexe : aux Thuileries il paſſait pour un philoſophe, ſes propos, ſes liaiſons & la ſageſſe de ſa conduite lui mériterent cet honneur : dans le faubourg St. Germain on le regardait comme un dévot. Ce qui lui valut cette réputation dont il ne ſe doutait pas, & dont il n’était pas digne, furent quelques viſites de bienſéance qu’il fit à M. le duc de Corgnon, chez qui ſe réuniſſaient les béats & les béates du quartier pour s’entretenir du prédicateur, du confeſſeur & du ſaint du jour, du purgatoire, du jugement, de la mort, de l’enfer & de beaucoup d’autres choſes, toutes de cette eſpece & toutes fort amuſantes. Moins M. Henri Roch avait parlé dans ce tripot qui s’appellait l’, plus on l’avait jugé un homme intérieur, un vrai dévot.
. la ducheſſe de Condor qui l’avait vu dans cette aſſemblée, le fit prier de la venir voir. Vous êtes, lui dit-elle, en le recevant, un homme à bonnes œuvres, & voilà pourquoi je déſire paſſer une journée avec vous. Je ſuis ſeule, mais tout-à-fait ſeule ; mon mari eſt parti ce matin pour la campagne ; mes femmes m’ont demandé la permiſſion d’aller au calvaire pour faire leur bon jour, & je compte ſur vous pour m’aider à faire mes exercices de dévotion.
À ces mots d’exercices & de dévotion, M. Henri Roch fut au moment de dire qu’il n’y entendait rien ; mais pendant que . la Ducheſſe parlait, il la regardait ; il voyait une femme jeune & belle ; il la plaignait d’être dévote : mais il admirait en elle deux grands yeux noirs & bleus, qu’elle baiſſait modeſtement, un front très-découvert & ſur lequel régnait en arc deux grands ſourcils, que la Grenée n’aurait pu mieux deſſiner. Ses dents étaient deux rangées de perles. Son teint était auſſi frais que celui d’une roſe à demi écloſe. Sous ſon mouchoir il ſoupçonnait deux de ces tréſors, tels qu’on en trouve rarement & tels que n’en ont jamais vu ni M. de Ruillieres , ni M. Greuſe lui-même, qui en a beaucoup vu.
Ce ſerait-là, penſait M. Henri Roch, une belle converſion à faire ; avec une dévote ſoyons dévots ; il n’y a pas grand mal à cela ; c’eſt une petite comédie à jouer ; voyons quel en ſera le dénouement. Je ferai, répondit-il, tout ce que . la Ducheſſe jugera à propos d’ordonner : heureux & très-heureux, ſi je puis lui être utile !
Ah ! Monſieur, répliqua Madame, que vous êtes honnête ! Les gens d’eſprit ſont toujours polis. Je m’attendais bien à cette complaiſance de votre part, & je vois avec plaiſir que je ne me ſuis pas trompée ; mais je m’apperçois que vous avez bien chaud. — Cela eſt vrai, Madame, je ſuis venu un peu vîte. — Pauvre garçon ! J’ai auſſi prodigieuſement chaud ; mais, ſi je ne me trompe, vous ſuez. — Cela eſt encore vrai. Le tems eſt lourd & peſant, & je ſuis venu à pied des Thuileries juſqu’ici. — Pauvre garçon ! Vous aurez mes chevaux pour vous en retourner ; & moi auſſi, je ſue horriblement ; vous avez l’air bien fatigué. — Un peu, Madame ; mais cela paſſera, — Pauvre garçon ! Vous me faites pitié. Je tremble que vous ne preniez quelque maladie. Savez-vous ce qu’il faut faire ? entrez dans ce petit cabinet ; vous y trouverez chemiſes, robe de chambre, caleçons, pantoufles & bas du matin. — Mais, Madame… — Quoi ! Madame ! il faut être dévot & point ſcrupuleux. Allez, mettez-vous à votre aiſe ; voulez-vous que j’aie à me reprocher de vous avoir procuré une pleureſie ? Le mal de la mort ? J’en mourrais de chagrin. Vous en ſerez d’ailleurs plus commodément pour m’aider à faire mes exercices de dévotion. Nous n’avons pas à craindre de donner du ſcandale, nous ſommes ſeuls, Ne vous l’ai-je pas dit ? Souvenez-vous-en donc ?
M. Henri Roch obéit, & l’inſtant d’après il reparut en robe de chambre. J’aime à vous voir comme cela, lui dit Madame ; avez-vous un peu moins chaud ? Vous bien eſſuyé ? Ce n’eſt pas tout : écoutez-moi ; on m’avait préparé un bain ; je ne veux pas le prendre ; il m’affoiblirait trop. Sans façon, allez-vous mettre dedans. — Mais, Madame. — quoi ! Encore Madame ! Laiſſez-vous faire ? Allez prendre ce bain ? Je le veux ; quand vous n’y reſteriez que dix minutes, cela vous délaſſera, & j’en aurais moins de crainte que vous ne tombiez malade : point de raiſonnement, & faites ce que je vous dis.
M. Henri Roch obéit ; il ſe rend au cabinet des bains. Ce cabinet était à côté d’un boudoir, où Madame la Ducheſſe entra preſqu’auſſi-tôt pour changer de chemiſe, La porte qui était entr’ouverte, laiſſa à M. Henri Roch la liberté de tout obſerver. Ses yeux n’avaient encore rien vu d’auſſi beau & d’auſſi éclatant ; la vérité pouvait aſſurer de Madame la Ducheſſe & de toutes les formes de ſon corps, ce que la fable a raconté de celui de Vénus.
Au ſortir du bain M. Henri Roch alla la . Avant de déjeûner, lui dit-elle, nous réciterons l’oraiſon de St. Chriſtophe, le patron de mon mari. C’eſt mon uſage, depuis que je ſuis avec lui, & je n’y ai jamais manqué. C’était un grand Saint que ce Saint Chriſtophe ! dites, cela n’eſt-il pas vrai ? — Oui, Madame, & ſon épouſe devait être une bien grande femme. — Oh ! c’eſt ce que je ne ſais pas, réplique Madame, en lui préſentant un chocolat délicieux. Le parfum de la vanille dont il était ambré, flattait agréablement l’odorat. Quand l’eſtomac eſt content, lui diſait-elle, on prie Dieu ; avec plus de dévotion.
Après ce déjeûner reſtaurant, on entra dans le boudoir, qui était d’un ſimple bois d’acajou ; pour tout meuble on voyait dans une niche une ottomane d’un ſatin violet. Les rideaux, les cordons, les galons, les glands, les franges, les houpes étaient aſſortis à ce meuble ; aux côtés de cette niche étaient deux prie-Dieu, garnis de leurs couſſins. C’eſt ici, dit Madame, que nous ferons nos exercices ſpirituels ; & nous n’y ſerons point interrompus : perſonne n’y entre ſans être appellé. Tout en donnant cette inſtruction à M. Henri Roch, elle ſort d’une petite bibliothèque les
Avant de commencer notre lecture, dit-elle, récueillons-nous un moment. Voilà votre prie-Dieu, & voici le mien. On ſe met à genoux ; après quelques minutes de recueillement, M. Henri pouſſe un grand ſoupir & s’écrie ; Dieu, qu’elle eſt belle ! De la beauté de qui parlez-vous donc, lui demande Madame la Ducheſſe ? Hélas ! répond-il, mon eſprit s’eſt élevé un moment juſqu’au ciel ; j’ai cru être avec les anges & contempler avec eux les beautés de la Sainte Vierge ; à la bonne heure, dit-elle ; j’avais penſé que vous vouliez parler de ma beauté ! Je vous en prie, rien de prophane dans nos exercices. Je ne ſuis pas belle, & nous ne ſommes ici que pour prier & pour nous ſanctifier. Dieu nous voit & nous ne devons rien faire ni dire, qui ne ſoit digne de lui. Aſſeyez-vous à côté de moi ; en liſant, vous ne ſerez pas obligé d’élever la voix ; vous vous en fatiguerez moins & je vous entendrai mieux. Liſons la méditation des élus dans le ciel ; la petite extaſe que vous avez eue, ſemble indiquer cette lecture.
À peine M. Henri Roch eut-il commencé à lire, que Madame la Ducheſſe l’arrêta & lui dit : fermez un moment ce livre, & avant tout, dites-moi pourquoi, en déjeûnant, m’avez-vous demandé, ſi la femme de St. Chriſtophe était bien grande ? Votre curioſité m’en donne. Quel intérêt prenez-vous à la taille de cette femme ? Êtez-vous pour les grandes tailles ? — Non pas abſolument ; mais vous ſavez, Madame, que St. Chriſtophe était très-grand ; & ſi Madame ſon épouſe n’avait eu qu’une taille ordinaire, elle eut été très à plaindre. — Très à plaindre ! — Et pourquoi ? s’il vous plait, dites-moi cela, je vous prie ? — c’eſt que, c’eſt… Madame, je n’en ſais rien, — Quoi ! c’eſt ? Vous le ſavez : voulez-vous faire le myſtérieux avec moi ? Je veux que vous me l’appreniez. — C’eſt, Madame, c’eſt que… je ne m’en ſouviens plus. — Encore ! c’eſt qu’il faut s’en ſouvenir & me le dire ſur le champ. — C’eſt que, c’eſt… comme l’on dit, c’eſt qu’il faut que chacun ait chauſſure à ſon pied. — Pauvre garçon ! que vous êtes innocent ! & quel rapport entre un pied avec ſa chauſſure, & S. Chriſtophe avec ſa femme ? Dites-moi ce que vous entendez ; car je ne vous comprends pas. Voilà mon pied & mon ſoulier ; expliquez-vous.
M. Henri Roch, en dévot bien appris, ſes gands, les yeux au ciel, & prenant enſuite le pied de Madame la Ducheſſe, il ainſi : Ce pied eſt très-petit ; le ſoulier l’eſt auſſi, quoiqu’il vous ſoit un peu trop grand. — Vous avez raiſon, Monſieur, il m’eſt beaucoup, mais beaucoup trop grand. — Cependant Madame, malgré cette différence, l’un ſemble fait pour l’autre ; mais ſi ce ſoulier n’étoit pas plus grand qu’une noix, vous ne pourriez vous en ſervir. Il en eut été de même de S. Chriſtophe à l’égard de ſa femme, ſi elle… Je vous entends, répart Madame, n’en dites pas davantage ; ſachez ſeulement que Dieu ne laiſſe pas ſes Saints dans l’embarras, & qu’il fait des miracles pour eux. Il en eut fallu, dit M. Henri Roch, un bien grand pour… ! Commençons notre lecture ſpirituelle.
’esprit humain eſt trop foible pour comprendre les délices que produira dans un bienheureux, la poſſeſſion de Dieu. Les joies humaines ne ſont rien en comparaiſon des joies céleſtes. Ce ne ſont que des goutes de cet océan, où l’on ſera plongé, de légeres étincelles de ce feu dévorant dont on ſera embraſé ! Dieu, en ſe communiquant à un bienheureux, l’unira tellement à ſon être, qu’il entrera en participation de ſes grandeurs & de ſa ſouveraine Sa poſſeſſion excitera dans l’ame des élus des tranſports divins, des raviſſemens d’une ſainte volupté ; comme un torrent impétueux, il les remplira, il les raſſaſiera, les embraſera, les énivrera d’amour & de plaiſir : ſaturabuntur, inebriabuntur.
Arrêtez un moment, Monſieur, lui dit Madame la Ducheſſe, faiſons quelques pieuſes réflexions là-deſſus. Le paradis doit être quelque choſe de bien beau ! Les délices des Saints doivent être bien délicieuſes ! qu’en penſez-vous ? N’avez-vous jamais eu l’envie d’en goûter ? — Ah ! Madame, que le tems me dure de m’en enivrer ! — Mais Monſieur, vous figurez-vous ce que peuvent être ces plaiſirs, ces ſaintes voluptés, ces raviſſemens divins, ces extaſes céleſtes ? Pourriez-vous imaginer quelque choſe pour en faire une légere comparaiſon ? J’ai entendu dire, répond M. Henri Roch, en baiſſant les yeux & la voix, que ces plaiſirs reſſemblent à ceux qu’une jeune femme bien amoureuſe peut trouver dans les bras d’un mari jeune, frais & vigoureux. Madame en doit ſavoir quelque choſe ! Moi ! replique-t-elle, non, en vérité, je n’en ſais rien du tout. Je n’ai jamais été amoureuſe de mon mari ; j’ai vingt ans, je n’en avais que ſeize lorſque je l’épouſai, & il en avait cinquante-huit. Je n’ai jamais trouvé grand plaiſir avec lui. Continuez à lire, ces délices des élus me font un grand, plaiſir.
M. Henri Roch reprend le livre ; mais en liſant il ne perd pas de vue Madame la dévote, il voit ſon viſage ſe colorer & s’enflammer inſenſiblement ; ſes yeux, à demi fermés, ſont tournés & fixés ſur lui, des ſoupirs entrecoupés s’échappent par intervalle de ſa bouche. Ah ! Monſieur Roch, s’écrie-t-elle, arrêtez, je n’en puis plus, ces délices du paradis me donnent des vapeurs ; que vais-je devenir ? Je m’en ſens ſuffoquée. Ne m’abandonnez pas, il me faudroit de l’air. De grace & au nom de Dieu, ôtez mon mouchoir du cou, ſur-tout ne vous ſcandaliſez pas des horreurs que vous verrez. M. Henri Roch écarte ce mouchoir, & ces horreurs qu’on craint de montrer, ſont deux globes d’albâtre. Leur blancheur eſt celle des lys, & leur douceur celle du ſatin. À la vue de ces merveilles les ſens de M. Henri Roch s’embraſent, & les yeux de Madame aux vapeurs ſont entiérement fermés. Elle ne s’apperçoit de rien. Peut-être même dans l’état de trouble & de pamoiſon où elle ſe trouve, s’imagine-t-elle commencer à goûter les délices des élus.
M. Roch, dit-elle d’une voix foible & mourante, je vous demande pardon de tant d’embarras, mais je ſouffre cruellement. Ayez la charité de m’aider à me déshabiller, ce n’eſt que ſur mon lit que je puis trouver du ſoulagement.
La promptitude & la dextérité avec laquelle M. Henri Roch travaillait, ſemblait dire à Madame la Ducheſſe qu’elle n’était point la premiere femme qu’il mettait au lit ; elle était couchée, & les vapeurs n’allaient qu’en augmentant. Ah ! mon mari, diſait-elle, mon bon mari, ſi vous étiez ici, vous me ſeriez d’un grand ſecours ! Dites-moi, Madame, demande M. Henri Roch, ce qu’il ferait, afin que pour vous guérir je puiſſe le faire ? Je me meurs de douleur de vous voir dans cet état. Je n’oſe, M. Roch, vous le dire. — Dites, Madame, dites, je vous en conjure, & ſi votre guériſon dépend de moi, vous pouvez compter ſur tous mes ſoins. — Vous craindrez peut-être d’offenſer Dieu. — Dans le triſte état où eſt Madame, il ne s’agit point d’offenſer Dieu, mais de vous empêcher de mourir. — Lorſque j’ai des vapeurs, mon mari fait l’œuvre de Dieu dans mon jardin ; s’il n’y avait point de péché à prendre ſa place ? — Ah ! Madame, le péché eſt une choſe horrible. Écoutez, M. Roch, pour qu’il n’y ait point de péché, offrez-le à Dieu comme un acte de charité & de dévotion. Faites-le pour l’amour de lui ; ôtez, mon cher, vos caleçons pour n’être pas gêné. C’eſt une croix que Dieu vous envoye, embraſſez-la de bon cœur, elle vous ſanctifiera. Vous le ſavez, mon cher, car vous êtes grandement dévot, que ce n’eſt que par les peines & les croix qu’on arrive aux plaiſirs du ciel.
Pas n’eſt beſoin, je penſe, de dire la ferveur avec laquelle M. Henri Roch embraſſa ſa croix. Deo gratias, M. Roch, lui dit Madame la Ducheſſe, votre remede eſt excellent pour les vapeurs, & Dieu ne laiſſera pas ſans récompenſe, un dévot qui travaille avec autant de ferveur que vous ; mais ne vous en allez pas encore, car mes vapeurs peuvent revenir. Sans vous je ſerais peut-être morte, & peut-être damnée, car il y a huit jours que je ne me ſuis pas confeſſée. Lorſque ces vilaines vapeurs me prennent, elles durent pluſieurs heures de ſuite & reviennent à pluſieurs repriſes ; grace à votre remede, je n’en ai jamais eu de criſe auſſi courte que celle que je viens d’éprouver.
Je vous avoue, Monſieur, qu’en vous recevant ce matin, je ne m’attendais pas à vous donner un ſi grand embarras : j’en ſuis confuſe, mais vous qui êtes dévot, vous ſavez que c’eſt Dieu qui, à ſon gré, donne la ſanté & la maladie ; il a mis la maladie en moi, & le remede en vous. La maladie eſt une croix que Dieu m’envoye. Cette croix eſt un arbre de vie pour qui l’embraſſe avec joie . Heureux celui qui eſt fortement attaché à cet arbre de vie.
M. Henri Roch bien réſigné à cette ſublime morale, ne répond rien, mais ſentant un redoublement de dévotion, il s’unit de nouveau, & plus fortement que jamais, à l’arbre de vie. Votre dévotion eſt grande, Monſieur, lui dit Madame, auſſi-tôt qu’elle peut parler ; pour guérir, j’ai fait quatre neuvaines à l’égliſe des grands carmes ; j’en ai fait autant à la chapelle de l’immaculée Conception, qui eſt chez les grands Cordeliers : pendant un an j’ai porté le ſcapulaire de la ſainte Vierge, & le cordon de S. François. J’ai fait dire deux mille meſſes chez les Religieuſes de la Conception : j’ai envoyé vingt-deux fois à dîner aux RR. PP. Capucins, & pendant tout un carême à collation aux RR. PP. Récolets. Rien ne m’a réuſſi. Mes vapeurs ne m’ont point quittée, & les criſes ſont plus violentes que jamais. Mon mari fait bien ce qu’il peut ; mais le pauvre homme ne peut pas grand’choſe ; il eſt âgé & ſon remede m’eſt preſqu’inutile.
J’ai peur, M. Roch, que mes vapeurs me reprennent : prévenons le mal, encore une fois pour l’amour de Dieu, mais ne péchons pas. J’aimerais mieux mourir : faiſons pendant le remede un acte d’amour de Dieu : diſons-lui tous deux enſemble que nous l’aimons de tout notre cœur, de toute notre ame, & ſur-tout de toutes nos forces : c’eſt ainſi qu’il mérite d’être aimé.
Quand ces actes d’amour furent achevés ; voyez, dit-elle à M. Henri Roch, à quel danger une jeune femme eſt expoſée avec un vieux mari ; convenez que je ſuis à plaindre. Pour être dévote on n’eſt pas inſenſible, on ſent des beſoins comme celles qui ne le ſont pas. Mon mari eſt bien un honnête homme, mais je ne l’ai que, parce qu’au ſortir du couvent on me le fit épouſer : c’eſt un homme de Dieu, un vrai dévot. Mon pere & ma mere ſont auſſi dévots : ils m’ont élevée dans la dévotion. En me mariant à un jeune homme, ils craignaient d’expoſer mon ſalut. Je ne dois pas leur en ſavoir mauvais gré. Ce qu’ils ont fait c’eſt pour mon bonheur, & ils ſe ſont trompés, car lorſque j’ai des vapeurs, je n’en ſuis pas moins à plaindre ; & ſans la charité que vous avez eue, je riſquais de mourir ſeule & ſans recevoir mes ſacremens. C’eſt Dieu lui-même qui m’a inſpiré de vous prier de venir aujourd’hui m’aider à faire mes de dévotion. Il n’a pas voulu me laiſſer mourir ſans m’être confeſſée. Je l’en remercie & vous auſſi.
Puis-je, M. Roch, vous demander un ſervice ? Écoutez : ces criſes de vapeurs me prennent juſqu’à ſix ou ſept fois, & les dernieres ſont toujours plus fortes que les premieres. Pour les prévenir ne pourrait-on pas ?… Je ſuis bien ſûre qu’alors j’en ſerais quitte. Si cela ne vous faiſait point trop de peine ? je vous demanderais le remede une troiſieme fois : afin d’éviter toute idée de péché & de plaiſir défendu, voici ce que je ferai : je m’imaginerai que c’eſt mon mari qui, pour me guérir, fait l’œuvre de Dieu dans mon jardin. Lorſque vous aurez achevé ma guériſon, nous reprendrons nos exercices de prieres : nous ferons une ſeconde lecture ſpirituelle, & un peu d’oraiſon mentale.
Pendant que Madame la Ducheſſe parlait ainſi, M. Henri Roch s’arrangeait en ſes bras, & commençait l’œuvre de Dieu. Cette œuvre était à peine achevée que Madame, reprenant vie & parole, lui demande : ſans curioſité, M. Roch, comment appellez-vous ce qui me guérit. — Cela s’appelle mon cœur. — Quoi c’eſt là votre cœur ! Je ne l’aurais jamais cru. Ah ! Monſieur, que votre cœur eſt bien fait pour le mien ; & je vous aſſure que ſi nos cœurs étaient toujours enſemble, je ne ſerais jamais malade. Sans compliment ce cœur eſt un remede ſouverain à mon état. Je me trouve beaucoup mieux, & nous nous leverons pour continuer nos excercices de dévotion.
Au ſortir du lit on rentra dans le boudoir pour reprendre la lecture. Je ne veux plus, dit Madame, du paradis : ce ſont ſes délices qui m’ont jetté dans cet horrible état de vapeurs, & leſquelles, ſi vous n’aviez été avec moi, m’auraient peut-être ſuffoquée. Au lieu de lecture nous ferons un moment d’oraiſon ; mais quel en ſera le ſujet ? Les feux de l’enfer, dit M. Roch. — Point de ces feux, je vous en prie, replique-t-elle, c’eſt : un ſujet trop chaud pour le tems qu’il fait ; méditons plutôt ſur les vains plaiſirs du monde.
Chacun ſe met à ſon prie-Dieu & l’oraiſon commence. M. Henri Roch riait doucement de ſon , ſe diſant en lui-même : un plaiſir qu’on cherche nous fuit des années entieres ; un moment arrive, & ſans nous y attendre, nous trouvons ce que nous avons déſiré ſi ſouvent, ſi ardemment & ſi inutilement ; il était ſeulement fâché que ce plaiſir lui eût ſi peu coûté. Tout en faiſant ces réflexions, il voit le long du rideau une eſpece de fouet ou de diſcipline, dont les cordes treſſées avec de la ſoie violette & des fils d’argent, étaient remplies de gros nœuds. L’idée lui vint de donner ou de faire donner la diſcipline à la belle dévote aux vapeurs. Ah ! pécheur, s’écria-t-il, malheureux que je ſuis ! je me ſuis peut-être damné ! Quoi ! dit Madame, damné ! vous ! Eh ! comment ? pourquoi ? vous avez fait une œuvre méritoire. Vous avez rappellé à la vie une jeune femme qui ſe mourait ſans vous ; vous avez même le mérite de l’avoir fait de bonne grace & ſans vous faire prier ; il n’y a rien là qui puiſſe damner, ſur-tout par les ſages précautions que nous avons priſes. Savez-vous, mon cher M. Roch, que je ſerais très-fâchée que fuſſiez damné, ſur-tout en ce tems-ci où il fait une chaleur exceſſive ; mais je n’en crois rien. N’eſt-ce pas pour l’amour de Dieu que vous avez diſſipé mes vapeurs ? N’avez-vous pas rapporté à Dieu le plaiſir que vous avez goûté, ſi toutefois vous en avez goûté ? — Hélas ! oui, Madame, j’en ai goûté un bien grand, un plaiſir céleſte, incomparable, un plaiſir des anges, & qui n’était pas fait pour un miſérable & chétif pécheur comme moi. Je crains de ne l’avoir pas entierement rapporté à Dieu, & de m’être un peu damné quand vous me preſſiez dans vos bras ; quand mes mains preſſaient votre ſein, ce ſein le plus beau que le ciel ait peut-être jamais formé. Je n’en ſuis pas bien ſûr, mais je crains de m’être oublié dans certains momens de & d’avoir tout-au-moins commis quelques péchés véniels. Si j’avais une diſcipline je m’en déchirerais les épaules, pour expier les fautes que je puis avoir commiſes en travaillant à votre guériſon.
Voilà, dit Madame, une diſcipline, mais j’ai regret que vous vous puniſſiez pour un péché dont vous n’êtes peut-être pas coupable. Pendant que vous ferez cet exercice de pénitence, & afin que Dieu vous pardonne, je dirai le Te Deum. Si je croyais que cela lui fût plus agréable de le chanter, je le ferais de bon cœur : je ne ſais pas la muſique ; mais d’ailleurs j’ai la voix aſſez juſte & aſſez jolie. Ah ! Madame, dit M. Henri Roch, le chant a bien une autre vertu que la ſimple priere, & voilà pourquoi, pour appaiſer Dieu, on chante toujours à l’égliſe & à l’opéra.
M. Henri Roch prend la diſcipline, & Madame la Ducheſſe commence par entonner le Te Deum ; mais ayant achevé le premier verſet, elle s’écrie : arrêtez, Monſieur ; vos ſcrupules allument les miens. Si vous avez péché, c’eſt moi qui en ſuis la cauſe ; c’eſt à moi à m’en punir, & ſi le plaiſir damne, je dois craindre de l’être, car j’en ai goûté un bien délicieux. Je crains, comme vous, de ne l’avoir pas entierement rapporté à Dieu ; je confeſſe qu’en recevant vos careſſes, ſur-tout lorſque nos cœurs étaient enſemble, j’ai eu certains momens de diſtractions, où je ne penſais pas à Dieu. C’eſt par vous que le plaiſir & la guériſon me ſont venus ; c’eſt auſſi par vous qu’il faut que le châtiment m’en arrive ; prenez cette diſcipline, frappez-moi. En parlant ainſi, Madame la Ducheſſe s’abouche ſur une ottomane, en criant : puniſſez, Monſieur, puniſſez une péchereſſe.
À la vue de tant de beautés, M. Henri Roch tombe à genoux, je me recueille un moment, dit-il, pour offrir à Dieu, & pour le prier d’avoir pour agréable la ſainte action que je vais faire. C’eſt dans cette attitude qu’il obſerve en détail des charmes, dont le moindre, comme l’on dit, ferait pâmer le pape & ſes ſoixante & dix cardinaux. La lune en ſon plein a moins d’éclat. Le marbre n’eſt pas plus ferme & le ſatin eſt moins agréable au toucher ; une douce carnation ſemble l’animer ; deux petites foſſettes l’une ſur chaque joue, ſont des agrémens qu’il eſt rare de trouver ; au tour de ces charmantes foſſettes ſont vingt petites veines d’azur, qui ſe croiſent en divers ſens, deſcendant le long de deux colonnes, ſur leſquelles, pour les arrondir & les perfectionner, la nature ſemble avoir épuiſé toutes ſes reſſources. L’art ne fit jamais rien d’auſſi beau. Pardon, Madame, dit M. Henri Roch ; mes yeux ſont éblouis, eſt-ce lui ? Oui, s’écrie-t-elle, c’eſt lui-même, frappez-le & frappez fort.
Il me vient, dit à ſon tour, M. Henri Roch un ſcrupule, ce n’eſt pas lui qui eſt coupable, & je crains de punir un innocent ; non en vérité, je n’en ferai rien ; je ne le frapperai pas. C’eſt à moi à me punir & non pas à vous, qui êtes une ſainte, & qui êtes malade. Oui, je veux me déchirer les épaules : arrêtez, s’écrie encore Madame la Ducheſſe, en ſe levant tout-à-coup, de grace modérez vos douleurs. Les remords, dont vous tourmenté, me font pitié ; ſi abſolument vous voulez vous punir, ce ſera moi qui ſerai chargée de ce pieux office, car je ne veux pas que dans votre déſeſpoir, vous vous puniſſiez plus qu’il ne faut. — Puiſque, Madame veut avoir cette bonté, je la ſupplie de ne pas m’épargner, & s’abouchant à ſon tour, il préſente à la belle dévote un dos ferme & nerveux ; c’étoit celui d’Hercule.
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The end
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