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L’ancien et le futur Québec

Arthur Buies · 1876 · Free in the US

25,314 words · about 1 h 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1876 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=L’ancien_et_le_futur_Québec&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Arthur Buies
Language
French
Published
1876
Length
25,314 words · about 1 h 46 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter about 53 min
  2. Chapitre I about 10 min
  3. Chapitre II about 9 min
  4. Chapitre III about 15 min
  5. Chapitre IV about 6 min
  6. Chapitre V about 7 min
  7. Chapitre VI about 6 min
  8. Sommaire under 1 min

Continue:

Front matter

QUÉBEC

-

PROJET DE SON EXCELLENCE LORD DUFFERIN

Chapitre I

J’ai guère plus d’une heure à vous parler, et j’ai à faire dérouler devant vous, au pas de course, l’histoire de plus de deux siècles et demi. Les faits passeront devant vous, rapides, sans répit, sans intervalles, comme des flots qu’un vent impétueux pousse les uns sur les autres ; seulement, les flots viennent toujours se briser soit sur le rivage, soit sur les écueils, tandis que notre histoire grandit et s’élève toujours ; nous aborderons avec Champlain au pied du roc de Stadacona en 1608, et nous monterons avec Lord Dufferin jusqu’au sommet de ce roc en 1876, et nous en ferons le tour en embrassant toute une ville là où il n’y avait, il y a deux cents ans, qu’une épaisse et sauvage forêt.

Champlain eût-il pu prévoir, lorsqu’il débarqua sur ce rocher farouche, hérissé, menaçant, qui semblait devoir l’éloigner au lieu de l’attirer, que ce même rocher serait un jour l’enjeu des deux nations civilisatrices du monde, que de sa possession dépendrait le sort de ces deux nations sur le vaste continent qui est devenu l’héritage des jeunes peuples ? Oui, messieurs, pendant cent cinquante ans, la lutte a été non seulement pour la domination, mais pour

l’expulsion complète du sol américain, de l’une ou de l’autre puissance, de la France ou de l’Angleterre. Québec resté aux mains des français, c’était pour eux la possession assurée de la vallée du Mississippi qu’ils avaient découverte et qu’ils occupaient au moyen de forts détachés ; c’était de plus, dans un avenir prochain, la conquête de toutes les colonies étrangères qui bordaient l’Atlantique jusqu’à la Floride. Les américains le sentaient bien, eux qui avaient équipé à leurs propres frais plus d’une expédition, par mer et par terre, pour attaquer nos murs, eux qui représentaient sans cesse à l’Angleterre, dans leurs demandes d’hommes et d’argent, qu’il fallait supprimer la France en Amérique, et, pour cela, la frapper à la base même, lui enlever Québec, le pivot de son empire colonial, que tout ce qui serait fait en dehors de cet objet ne serait que peine perdue, que sang inutilement versé. Et certes, avouons qu’il fallait en finir, qu’un dénouement était aussi désirable qu’inévitable. Cette lutte horrible qui mettait ainsi aux prises sans relâche deux peuples héroïques, pour chacun desquels il y avait certainement une large place sur ce vaste continent, était arrivée à un degré d’irritation, d’animosité et de sauvagerie qui menaçait de faire disparaître la civilisation dans le gouffre même de la barbarie qu’elle était venue combattre. Les indiens, altérés de sang, ivres de pillage et de destruction, atteints jusqu’aux os par tous les vices de la civilisation européenne, sans avoir pu acquérir une seule de ses vertus, ne connaissaient plus de frein, étaient devenus incontrôlables. Au milieu des ombres profondes de la nuit, quelquefois en pleine paix, des villages inoffensifs, avant-postes éloignés des colonies anglaises, perdus dans les bois, étaient mis par eux à feu et à sac, les maisons incendiées, les femmes et les enfants traînés par les chemins et égorgés, des hommes, trop vieux pour se défendre, coupés par morceaux et la tête dépouillée pour orner la ceinture de guerre de ces barbares féroces. De la terre imbibée de sang éclataient sous les pas des soldats victorieux des cris de vengeance et de malédiction ; pas un buisson, pas un taillis où ne passât le souffle des esprits errants de milliers de victimes ; sur un espace grand comme le tiers de l’Europe, vingt à trente mille hommes trouvaient le moyen de se traquer, de s’entre-détruire avec orgueil au nom de leur patrie respective, et ce sol vierge, demeure grandiose d’une nature épanouie dans toute sa noblesse et dans toute sa force, resplendissant modèle des harmonies réunies de la création, ce sol, si riche des prodigalités du ciel, ne lui envoyait en échange que des concerts d’imprécations, des cris étouffés dans la mort, et l’écho partout répété du bruit des canons qui tuaient les hommes.

Non, non, Dieu n’avait pas fait le nouveau monde, cette terre de l’affranchissement, terre traditionnelle du refuge contre tous les genres de persécution et d’oppression, pour le laisser envahir par les passions, par les rivalités et les folies cruelles qui désolaient l’ancien continent. L’heure de la crise décisive était marquée et le jour fatal approchait. Qui peut, en parcourant la sombre liste des martyrs, la douloureuse histoire de la guerre coloniale, avec ses horreurs renouvelées sur tous les points, avec ses tueries insatiables que rachetaient à peine l’héroïsme multiplié de notre race et des actions d’éclat qui font l’étonnement, presque la stupeur des historiens, qui peut échapper à un regret poignant, refouler en soi des larmes amères ? Il n’y avait donc pas une terre au monde, même au sein de ces vastes et généreuses retraites, où deux peuples héroïques, comme les français et les anglais, vivre en paix l’un à côté de l’autre ? Toutes les mers et tous les rivages étaient teints de leur sang l’un par l’autre versé ; une ambition insatiable les faisait se rencontrer jusqu’aux extrémités du monde et se combattre partout où la trace de leurs pas était empreinte ; ils se poursuivaient et se remplaçaient tour-à-tour dans tous les pays découverts ; la terre entière n’était pas assez grande pour y arborer à la fois l’étendard de St. George et la fleur de lys, et si les océans eûssent disparu soudain, laissant à sec leurs abîmes sans fond, on n’eût pas tardé à y voir plonger la France et l’Angleterre pour se disputer les écueils, les récifs et les cavernes encore humides des vagues en fuite.

Mais admirons un étrange retour de la destinée. Cette inimitié séculaire, cette soif de représailles attisée sans cesse par de nouvelles injures à venger, ont fait place subitement à une amitié que rien n’altère et qui dure déjà depuis soixante ans. Il semble que les grandes guerres du premier empire aient épuisé ce qui restait de haine dans le cœur des deux peuples ; la garde impériale, tombant à Waterloo sur un lit de mitraille, a fermé l’épopée militaire qui comptait huit siècles de combats ; sur le terrain sanglant de la dernière grande lutte, l’Angleterre et la France se sont tendu une main qui ne s’est pas desserrée depuis lors, et le monde soulagé a vu ces deux géants s’embrasser dans une étreinte qui semble désormais éternelle. Pour nous, cette paix remonte plus loin encore ; elle a aujourd’hui cent quinze ans, depuis la deuxième bataille des plaines d’Abraham livrée par le chevalier de Lévis, et voilà maintenant au juste un siècle, depuis l’invasion de 1775, que Québec n’a plus vu un seul ennemi sous ses murs.

Québec, Messieurs, c’est un grand nom dans l’histoire ; c’est le premier de toute l’Amérique ; Québec est la seule ville qui ait un passé un peu long sur cette terre si jeune ; elle n’a pour ainsi dire rien du nouveau monde que la liberté de ses citoyens et un avenir sans limites ; elle a la saveur antique et un cachet de noblesse que recouvre déjà la poussière des âges ; on y sent les générations disparues et comme des mânes qui de toutes parts le suaire du temps ; caractère et physionomie uniques sur une terre où l’œuvre de l’homme ne dure qu’un jour, où la veille n’apporte rien au lendemain, où le passé et l’avenir semblent également étrangers, parce qu’ayant fort peu emprunté à l’un, on ne se soucie guère de rien transmettre à l’autre. Québec a des monuments, chose étonnante en Amérique, et il a des ruines, chose unique ! Près de trois siècles y ont laissé leur image et leur empreinte sur le sol et dans l’air ; l’imagination peut s’y promener à l’aise autour d’un panorama admirable en évoquant à chaque pas des souvenirs aussi magnifiques que la nature qu’elle contemple… oh ! malheur à celui d’entre nous qui ne connaît pas l’histoire de la ville de Champlain, foyer modeste des plus beaux dévouements, du plus noble héroïsme, celui qui ne cherche pas la gloire et qui renferme toutes les grandeurs.

Avec un passé comme le nôtre, Messieurs, on prend rang de suite parmi les peuples qui ont grandi dans la mémoire des hommes ; les vertus difficiles, c’est-à-dire les vertus humbles, nous étaient familières, et le courage des vrais héros, celui qui est sans ressources et sans espoir, inconnu, ignoré souvent, presqu’aussitôt oublié, était l’âme même de nos aïeux, et quand je dis nos aïeux, je parle des habitants de Québec seul, parce que cette ville a été pendant cent cinquante ans le Canada tout entier. C’est elle qui maintenait, qui résistait, qui résumait tout ; c’était la seule ville militaire du continent, la seule où pût se jouer définitivement le sort des deux nations qui l’avaient colonisée ; c’était la seule au monde qui eût, à cent cinquante lieues de l’océan, un port de mer capable de contenir les plus grandes flottes, la seule aussi peut-être où l’on vît un aussi merveilleux ensemble de beautés naturelles servant de cadre aux plus éclatantes traditions dont puisse s’énorgueillir un peuple. Aussi, dès que l’heure de l’histoire eût sonné pour Québec tous les yeux se sont-ils tournés vers elle en y restant longtemps rivés par le respect et l’admiration ; pas un écrivain américain qui n’y ait consacré des pages éloquentes et émues, pas un seul qui ne soit venu remuer cette poussière féconde, pour y chercher les grandes leçons à transmettre aux générations futures ; pas un seul qui n’ait étudié ses fondations déjà séculaires, pures œuvres de sacrifice et de dévouement inépuisable ; pas un qui ne se soit incliné devant le nom immortel, quoique bien humble, de la duchesse d’Aiguillon, de de la Peltrie, de Marquette et de Brébeuf, aussi bien que devant les noms retentissants de Montcalm et de Wolfe. Ces fondateurs et ces martyrs n’ont pas gagné de batailles, mais ils voulaient gagner tout un monde à la foi chrétienne : ils soignaient les blessés et combattaient la mort que les guerriers semaient partout, et si nous devons admirer les hauts faits d’armes, que ne devons-nous pas sentir en présence de ces touchants et sublimes exemples qui illuminent d’un rayon doux et consolant bien des pages sanglantes ?

Avez-vous remarqué, Messieurs, depuis un certain nombre d’années, quelle ardeur de recherches, quelle étude passionnée nos écrivains canadiens dirigent sur Québec, point de mire pour ainsi dire unique, seul endroit du pays digne d’un intérêt qui se soutient dans tous les temps ? Le vieux Charlevoix avait déjà pressenti dès 1720 ce que deviendrait un jour notre ville parmi les cités monumentales de l’histoire, et il s’écriait dans son enthousiasme : « De même que Paris a été pendant longtemps inférieur à ce qu’est aujourd’hui Québec, de même il viendra un temps où celle-ci sera l’égale de Paris, et alors, aussi que l’œil peut atteindre, il ne découvrira sur les rives du St. Laurent que des villes, des demeures somptueuses, de riches prairies, des champs fertiles et des collines chargées de moissons, des quais superbes bordant la capitale, son port entouré et des centaines de navires y chargeant leurs opulentes cargaisons… » Ce temps n’est pas encore venu, mais le rêve de Charlevoix n’est pas non plus évanoui ; cent cinquante ans plus tard, de nos jours, un homme d’une nature d’élite, d’une imagination d’artiste, sensible au beau, ému et enchanté par le spectacle grandiose qu’offre au regard notre fleuve roulant dans son cadre de montagnes qui se poursuivent à perte de vue derrière l’horizon, rassemblant tumultueusement leurs mamelons hérissés, comme des sanglots qui ont soulevé la vaste poitrine de la terre et se sont brisés en éclatant, tantôt s’abaissent sous la pression douce de quelque gorge qui ondule sur leurs flancs comme la caresse sur la crinière d’un lion, tantôt coupent les cieux de leurs crêtes pelées et tondues par les orages, courbent avec fureur sous les vents du nord-est leurs forêts irritées, ou bien balancent aux souffles tièdes d’été leurs grandes ombres assoupies, dont l’image plonge jusque dans les profondeurs du fleuve, se replient sur elles-mêmes, et puis s’entr’ouvrent et se déploient avec une harmonie majestueuse, faite des variétés réunies de tous les aspects,… en présence d’un pareil spectacle, que la terre n’a nulle part répété, un autre homme a conçu de nos jours un rêve peut-être aussi grand que celui de Charlevoix, et, plus heureux que son devancier, il a voulu en commencer sans retard la réalisation ; cet homme, Messieurs, à qui nous sommes appelés à rendre ce soir notre hommage reconnaissant, c’est mylord Dufferin, le gouverneur-général.

Voilà un nom, Messieurs, qui nous est cher à tous, depuis qu’il nous est connu. À peine avait-il mis le pied sur le rivage canadien, que lord Dufferin, frappé de la beauté sans égale de Québec, en faisait sa demeure de prédilection. Depuis lors, cette préférence, ce beau feu, comme on disait jadis, qui est l’entraînement irrésistible d’une âme délicate vers les grandes œuvres de la création pure, n’a fait que croître, malgré l’éloignement, au point qu’aujourd’hui Son Excellence semble ne pouvoir plus vivre en Canada ailleurs qu’au milieu de nous. Mylord a étudié l’histoire de Québec et il l’a trouvée digne du cadre que la nature environnante fait à la ville ; il a compris surtout qu’il fallait faire quelque chose pour cette noble cité qui perdait tous les jours un lambeau de son passé, et que la décrépitude assaillait sur tous les points en menaçant de remplacer par des rides repoussantes la touchante majesté des ruines. Lord Dufferin relève le Québec qui s’écroule, mais il le relève en l’embellissant ; il veut même ressusciter des monuments entièrement disparus, retenir jusqu’à leur nom, mais en leur donnant un lustre inouï et une disposition nouvelle qui ne soit plus un obstacle au mouvement ; les remparts, jusqu’aujourd’hui ceinture gênante et beaucoup trop étroite pour une ville qui grandit, vont être percés de larges ouvertures pour la circulation, et seront désormais dans l’avenir un souvenir historique en même temps qu’une promenade tout autour de la capitale.

Chapitre II

Le plan de mylord Dufferin consiste en un boulevard de ceinture qui, partant de la citadelle, y revient après avoir fait le tour des remparts de la ville. Partout où des rues couperont ce boulevard, comme la rue St. Louis, la rue Dauphine nouvellement prolongée, la rue St. Jean, après la démolition de la porte, et la rue Richelieu qui va être continuée de façon à rejoindre la rue Ste. Hélène où se trouve l’église St. Patrick, les deux côtés de l’intersection seront réunis par un pont d’architecture normande avec tourelles pour en relever l’aspect et en compléter l’effet artistique.

Il convient, Messieurs, que nous partions du point de départ, c’est-à-dire du périmètre même de la citadelle, et c’est ici que trouvent leur place naturelle quelques mots sur l’histoire des fortifications de Québec.

Le Canada fut dès l’origine une colonie religieuse et son gouvernement un gouvernement théocratique. Convertir les sauvages, les gagner à la foi catholique, tel était le premier objet de ses fondateurs, objet déclaré, maintes fois proclamé. Il était donc nécessaire à l’efficacité de ce but que les établissements religieux pied, qu’ils se maintenir et protégés contre les attaques continuelles des sauvages ennemis qui pouvaient tout oser impunément sur le petit groupe de maisons dont se composait alors la colonie entière. De là, l’origine des fortifications.

Champlain avait jeté dès l’année 1620 les fondements d’un fort qui devint avec le temps le château St. Louis, et, pour y parvenir du bas du cap, il avait fait ouvrir un sentier tortueux qui fut plus tard la côte de la Montagne. Montmagny, son successeur, fit construire en 1636 un rempart de cèdre et de chêne rempli de terre et capable de porter des canons. Le fort avait alors quatre arpents carrés et formait un parallélogramme à chaque angle duquel, faisant face à la ville, le gouverneur fit élever un bastion en pierre. Soixante ans plus tard, Frontenac fit élever onze redoutes communiquant entre elles par des courtines de dix pieds de hauteur, faites de pieux et soutenues par des remblais de terre. Sur un côté du fort, il y avait une batterie de huit canons ; les fortifications s’étendaient alors, c’est-à-dire à la fin du dix-septième siècle, depuis le palais de l’Intendant dont on voit encore les ruines (ce palais a été détruit par les troupes du général Arnold, lors du dernier siège de Québec, il y a juste cent ans), jusqu’au cap Diamand, embrassant toute la haute-ville, et, depuis le palais en suivant le promontoire, sous forme de palissade, jusqu’à la grande batterie actuelle, que surmontaient trois canons.

De nos jours il y a là vingt canons de plus, accroupis sur leurs affûts, à 15 ou 20 pieds l’un de l’autre, le museau allongé sur le parapet qui borde le Sault-au-Matelot, prêts à vomir le feu, semblables à de grandes bêtes fauves qui vont s’élancer sur leur proie. Cependant, malgré leur aspect terrible, les boulets de ces canons là qui sont de 32 livres, feraient à peu près autant d’effet sur un monitor moderne qu’un pois-chiche sur un genou d’éléphant. Ces vingt-trois foudres de guerre n’attendent qu’un signal pour aller s’ajouter aux tuyaux de la compagnie du Gaz.

À la place des portes, il y avait d’énormes blocs et des boucauts remplis de terre, surmontés de petites pièces d’ordonnance ; le canon protégeait tout le pourtour de la haute-ville qui ne comprenait que quelques rues, dont la principale était la rue St. Louis, appelée Grande Allée, encore à moitié ombragée par la forêt, et où ne se trouvaient que quelques établissements militaires.

Le reste de la ville était encore occupé aux trois-quarts par d’autres établissements militaires et surtout par des maisons religieuses, tels que les couvents, les hôpitaux, les églises, le séminaire, le collège des Jésuites… auxquels aboutissaient tous les chemins, ce qui les rendait extrêmement tortueux, parce qu’il était impossible de suivre un plan régulier, chacun se bâtissant comme il le pouvait là où le roc était le plus facile. Il en résultait un double avantage ; c’est qu’on pouvait rassembler en un clin-d’œil sous la main toute la population, si un ennemi extérieur venait subitement à la menacer ; et, d’autre part, il n’y avait pas d’excuse possible pour ne pas aller à la messe. Aujourd’hui, le plan des rues n’a pas beaucoup changé ; seulement, il y en a qui font le tour des églises.

En 1720, sous la direction de Mr. Chaussegros de Léry, ingénieur civil, on commença à construire les vraies fortifications avec des remparts de pierre et des bastions au sud-ouest, suivant les règles de l’art. Une partie de ces fortifications est aujourd’hui comprise dans l’enceinte de la citadelle. En 1795, lorsqu’on abattit, pour les refaire, la plupart des vieilles fortifications du cap, on trouva la pierre commémorative des fondations de 1720. Depuis cette date jusqu’à la conquête, les remparts restèrent les mêmes ; à cette époque, ils furent réparés par les anglais ; ils le furent encore en 1775, et enfin, successivement, des augmentations eurent lieu et des ouvrages extérieurs s’élevèrent du côté de la terre, jusqu’à ce que les fortifications la physionomie que nous leur voyons depuis un demi-siècle. Ces fortifications consistent en bastions réunis par des courtines et des remparts de 25 à 30 pieds de haut ; la citadelle et les constructions et terrains qui en dépendent couvrent une superficie de quarante arpents, que domine la batterie de Brock élevée sur un monticule qui fait face aux plaines d’Abraham. Cette batterie est le point le plus élevé de tout l’ensemble des fortifications et a pour objet, je suppose, d’offrir la résistance suprême à l’ennemi qui aurait emporté d’assaut toutes les autres défenses. Comptons en outre les quatre tours Martello que l’on voit exposées sur les routes de St. Louis et de Ste. Foye. Ces tours sont construites en mur très épais du côté de la campagne, et en mur relativement mince du côté de la ville, de sorte que le feu de la citadelle pourrait aisément les abattre si un ennemi venait à s’en emparer.

Cet ennemi est attendu depuis cent ans ; voilà en effet cent ans juste qu’a eu lieu le dernier siège de Québec, et depuis lors les quatre tours Martello ont l’air d’avoir été toujours en s’amincissant de plus en plus. On pourra regarder à travers dans cent autres années, si les mettent encore un siècle à se décider à prendre Québec. À l’heure qu’il est, ces quatre tours feraient à un ennemi sérieux le même effet que ces croquemitaines en paille, le corps planté dans un manche à balai, qu’on s’imagine devoir effrayer les corneilles, suivant ce qu’affirme l’usage traditionnel, chose sacrée qui menace de devenir de plus en plus la routine ou l’encroûtement.

Après avoir quitté l’enceinte de la citadelle, nous suivrons le rempart et nous traverserons la rue St. Louis sur un pont qui sera construit à l’endroit où était l’ancienne porte. Les glacis qui s’étendent à gauche, jusqu’à la rue St. Jean, seront complètement nivelés pour faire place à un joli parc entouré d’une grille ; la porte St. Jean sera démolie à son tour, malgré l’admiration qu’elle inspire aux gens familiarisés avec les grands monuments grecs ou romains ; un pont la remplacera également, et nous continuerons jusqu’à la rue Richelieu qui fera, aussi elle, comme je l’ai dit plus haut, brèche à travers le rempart et ira rejoindre la rue Ste. Hélène qui passe devant l’église irlandaise. Rappelons en passant, Messieurs, que cette église date déjà de 1832, année terrible que deux générations se rappellent encore avec effroi, et, qu’à l’occasion de sa fondation, les protestants de Québec se signalèrent, malgré la terreur qu’un fléau jusqu’alors inconnu répandait sur la ville en la faisant déserter de ses meilleures familles ; c’est de leur part en effet que vinrent les plus généreuses souscriptions pour la construction de l’église St. Patrick.

Après avoir passé la porte St. Jean, nous suivons sur le rempart la rue de l’Arsenal, nous longeons le jardin militaire, puis nous débouchons sur la rue du Palais en laissant derrière nous les casernes de l’artillerie que les français avaient commencé à bâtir en 1750. Nous traversons la rue du Palais et nous montons par une pente, que le des mineurs va rendre très-douce, sur le dos du promontoire au bas duquel passait autrefois une seule rue étroite, la rue St. Paul, qui se baignait presque dans la rivière St. Charles. Là se trouvait, il n’y a pas plus de trois ans, un affreux corps de garde, , noir, hideux, repoussant, qui a été abattu en même temps que le rempart a baissé ; maintenant, cet espace est nettoyé, délivré, devrais-je dire, ouvert au grand air, et la vue s’étend librement sur toute la vallée de la rivière St. Charles et les montagnes qui s’échelonnent en arrière, jusqu’à l’horizon qui les confond avec le ciel.

Cependant, il y a des gens qui regrettent l’infecte corps de garde et la misérable porte du Palais qui laissait à peine passer voiture par voiture, péniblement traînée par un cheval haletant, essoufflé, morfondu à mi-côte, qui faisait le double du chemin en plongeant dans les cahots, tournant les bosses, biaisant, longeant, qui avançait d’un côté, qu’on ramenait de l’autre, qui montait en zigzag comme si on l’eût tirebouchonné du bas en haut, et qui, lorsqu’il était arrivé au haut de la côte, chance qu’il n’avait pas toujours, restait tout roide, étiré sur ses pattes, et la queue aplatie.

On ne saurait croire jusqu’où certaines personnes poussent le goût des antiquités. Il suffit qu’une chose soit décrépite, bien salie, bien déchiquetée, bien ratatinée, nauséabonde et informe, mais qu’elle ait cent ans, pour qu’elles la pressent sur leur cœur. C’est là une passion comme une autre, mais heureusement la plus ridicule de toutes, car si la passion pour le beau fait faire bien des folies et bien des bêtises, que doit-on attendre de la passion pour ce qui est laid, et vieux par dessus le marché ? On tombe assez souvent à ce sujet dans une confusion grotesque ; on prend aisément pour l’amour de l’antique une monomanie puérile qui s’exerce incessamment sur une foule de petits objets sans importance, qui s’y perd et s’y noie en laissant de côté les grands traits, les grands souvenirs, les véritables monuments de l’histoire et les leçons qu’ils renferment. Ceux qui sont atteints de cette maladie risible fouillent avec ardeur des champs de bataille pour y trouver des talons de bottes, et consulteront les mémoires et les récits de toute une génération, feront comparaître devant eux cent vétérans pour savoir si la culotte de Montcalm était en peau de daim ou en peau de chamois. Ce qu’il y a de plus amusant, c’est que l’amour des boutons de guêtre d’un autre âge devient une vraie rage ; il y a des gens qui passent toute leur vie à la recherche d’un tibia et qui barbouilleraient dix rames de papier pour démontrer l’endroit exact à six pouces près où Wolfe a rendu l’âme. J’avoue, pour moi, que j’aime mieux envoyer vingt-cinq billets doux par jour à une jolie femme qui vit de mon temps, que d’adresser cinquante volumes à la câline d’une vénérable qui avait l’honneur de causer avec mon bisaïeul.

Je ne veux pas pousser trop loin la médisance, mais l’occasion est trop bonne pour ne pas dire en passant que le goût du vieux pour le vieux est une de nos grandes faiblesses, à nous, . Il n’y a rien entre autres que nous aimions autant que les maisons brûlées, et il va dire que plus il y a longtemps qu’elles le sont, plus nous y tenons… ça devient antique !

Nous avons en vérité trop de choses pour occuper notre vie sans aller la remplir des ruines du passé ; ce n’est pas que l’archéologie et la recherche historique ne soient de nobles occupations, des sciences absolument indispensables ; non, certes, car sans elles il n’y aurait que ténèbres autour de nous ; la connaissance et le progrès de l’art seraient impossibles, de même que la conduite des affaires humaines ; l’expérience des temps passés, si féconde, serait perdue pour nous, de même que les plus beaux monuments de l’esprit humain, qui restent l’éternel exemple, l’éternel stimulant de toutes les générations ; mais il ne faut pas confondre ce travail plein d’enseignements, qui met en activité toutes les facultés de l’esprit, l’examen, le raisonnement et la critique, avec le pitoyable abus que des esprits, bornés aux petits côtés des choses, en font sous prétexte d’approfondir ; cette manie misérable est à la recherche historique comme la grimace est à la physionomie ; de même, l’amour des vieilleries, des masures séculaires, des constructions qui n’ont d’autre intérêt que parce qu’elles ne sont pas de notre siècle, n’a rien de commun avec la noble passion de l’antique qui porte la lumière dans le passé au lieu d’y chercher des entassements de ruines pour s’en barrer le chemin. Cela dit, Messieurs, j’aborde précisément le côté historique de ma conférence, au moment où nous sommes parvenus à l’Hôtel-Dieu, l’un des plus anciens de nos édifices, l’un des plus dignes d’être à jamais rappelés à nos souvenirs.

Chapitre III

Québec avait été fondé depuis un peu plus d’un quart de siècle, mais ne contenait guère plus de cinquante à soixante habitants ; les colons, arrivant dans un pays barbare, pauvres, manquant de tout, inaccoutumés au climat, étaient souvent malades ; de même, les sauvages qui, devenus vieux et infirmes, n’étaient plus qu’un objet d’éloignement pour les leurs, avaient besoin d’un asile ; c’est alors que la duchesse d’Aiguillon, désireuse de propager la foi parmi les Indiens, de secourir les maux et de recueillir la faiblesse, donna une rente de 1500 livres sur un capital de 20,000, pour fonder un hôpital dédié au précieux sang du sauveur et pour le repos de son âme. Tel est le point de départ de l’Hôtel-Dieu. Trois Hospitalières partirent donc de Dieppe, le 4 Mai 1639, accompagnées de de la Peltrie et de trois sœurs ursulines, pour venir fonder le premier hôpital du nouveau monde ; de ces trois Hospitalières, l’aînée, la supérieure, n’avait pas 29 ans, et la plus jeune seulement 22. À leur arrivée à Québec le 1 Août, ce fut une grande fête, une réjouissance, une manifestation comme on n’en vit pas pendant un siècle ; les magasins furent fermés, les troupes tenues sous les armes, tout travail suspendu et le canon tiré du fort. Les Hospitalières, en débarquant, embrassèrent la terre promise de leurs futurs labeurs, et, certes, de rudes labeurs les attendaient en effet, et surtout d’affreuses privations, une longue misère et des inquiétudes de tous les jours sur le sort du lendemain.

Elles eurent faim et elles avaient à peine pour tout vêtement que l’uniforme de leur ordre ; la colonie était si pauvre que non seulement elles ne trouvèrent pas les aliments nécessaires, mais qu’elles eurent à grand’peine pour se loger une petite maison qui n’avait pour tout ameublement qu’une table et deux bancs ; pendant quinze jours, après leur arrivée, elles couchèrent sur des branches d’arbres étendues à terre, et elles furent même obligées avant longtemps d’abandonner leur première installation, à cause des obstacles qu’offrait le roc et de la difficulté d’avoir de l’eau. Elles allèrent à Sillery où elles s’établirent près des jésuites ; mais, au bout de quatre ans, les Iroquois les ayant obligées à revenir, elles reprirent la construction de l’Hôtel-Dieu, le 16 mars 1646 ; on les vit alors aider elles-mêmes les ouvriers et travailler de leurs mains à la pose des pièces ; en 1649, elles pouvaient donner asile au reste des Hurons qui s’étaient réfugiés à Québec après leur dispersion par les Iroquois. Le premier Hôtel-Dieu était en bois et n’avait que quatorze pieds de largeur ; le 15 octobre 1654, elles en commencèrent un autre dont le gouverneur Lauzon posa la première pierre ; cet édifice fut fini en 1658. En 1660, les incursions continuelles des Iroquois les obligèrent à chercher refuge pendant trois semaines dans la maison des Jésuites ; le 5 mai, 1672, elles ajoutèrent à l’Hôtel-Dieu une aile et un nouveau corps de bâtisse, et Talon fit déposer dans la pierre une inscription commémorative de la duchesse d’Aiguillon. En 1696, de nouvelles augmentations vinrent compléter l’édifice qui revêtit alors à peu près sa forme actuelle et s’étendit sur une superficie d’environ douze arpents ; mais la rente qu’avait donnée la duchesse d’Aiguillon était devenue fort disproportionnée avec les dépenses toujours grossissantes de la maison, de sorte que ce n’est qu’à force d’économie, d’industrie, grâce à une subvention annuelle de l’état et aux dots apportées par les religieuses, que l’hôpital a pu se maintenir et arriver même à une situation relativement florissante, car aujourd’hui l’Hôtel-Dieu possède douze maisons dans la ville, une terre à St. Sauveur, des baux emphytéotiques dans le faubourg St. Jean, une ferme à la Canardière et une concession dans le faubourg St. Vallier. Quatre-vingts lits y sont occupés en moyenne, constamment, par les malades dont le traitement et l’entretien coûtent environ $5000 dollars par année, tandis que la subvention de l’établissement ne s’élève qu’à $640. Il n’y a que six domestiques dans tout l’établissement, les religieuses faisant elles-mêmes le ménage, l’ouvrage de la maison et soignant les malades ; elles prennent deux heures de récréation par jour et soignent les malades deux par deux, durant la nuit, à tour de rôle. Dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu, on trouve des peintures de maîtres, telles que la Nativité de Stella, la Vierge et l’Enfant de Coypel et un St. Bruno du grand LeSueur.

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