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DRAME EN CINQ ACTES ET EN PROSE
Préface
Pendant ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé cette pièce, uniquement pour prévenir l’abus d’une contrefaçon infidèle, furtive, et prise à la volée pendant les représentations. Mais ces amis eux-mêmes, pour éviter d’être froissés par les agents de la Terreur, s’ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols (car alors tout était péril), se crurent obligés de les défigurer, d’altérer même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes.
Honorablement rappelé dans ma patrie, après quatre années d’infortunes, et la pièce étant désirée par les anciens acteurs du Théâtre-Français, dont on connaît les grands talents, je la restitue en entier dans son premier état. Cette édition est celle que j’avoue.
Parmi les vues de ces artistes, j’approuve celle de présenter, en trois séances consécutives, tout le roman de la famille Almaviva, dont les deux premières époques ne semblent pas, dans leur gaieté légère, offrir de rapports bien sensibles avec la profonde et touchante moralité de la dernière ; mais elles ont, dans le plan de l’auteur, une connexion intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de la Mère coupable.
J’ai donc pensé, avec les comédiens, que nous pouvions dire au public : Après avoir bien ri, le premier jour, au Barbier de Séville, de la turbulente jeunesse du Comte Almaviva, laquelle est à peu près celle de tous les hommes ;
Après avoir, le second jour, gaiement considéré, dans la Folle Journée, les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres ;
Venez vous convaincre avec nous, par le tableau de sa vieillesse, et voyant la Mère coupable, que tout homme qui n’est pas né un épouvantable méchant finit toujours par être bon, quand l’âge des passions s’éloigne, et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d’être père ! C’est le but moral de la pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ces détails feront ressortir.
Et moi, l’auteur, j’ajoute ici : Venez juger la Mère coupable, avec le bon esprit qui l’a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir à mêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette femme infortunée ; si ses pleurs commandent les vôtres, laissez-les couler doucement. Les larmes qu’on verse au théâtre, sur des maux simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle, sont bien douces. On est meilleur quand on se sent pleurer : on se trouve si bon après la compassion !
Auprès de ce tableau touchant si j’ai mis sous vos yeux le machinateur, l’homme affreux qui tourmente aujourd’hui cette malheureuse famille, ah ! je vous jure que je l’ai vu agir ; je n’aurais pas pu l’inventer. Le Tartuffe de Molière était celui de la religion : aussi, de toute la famille d’Orgon, ne trompa-t-il que le chef imbécile ! Celui-ci, bien plus dangereux, Tartuffe de la probité, possède l’art profond de s’attirer la respectueuse confiance de la famille entière qu’il dépouille. C’est celui-là qu’il fallait démasquer. C’est pour vous garantir des pièges de ces monstres (et il en existe partout) que j’ai traduit sévèrement celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le-moi en faveur de sa punition, qui fait la clôture de la pièce. Ce cinquième acte m’a coûté ; mais je me serais cru plus méchant que Bégearss, si je l’avais laissé jouir du moindre fruit de ses atrocités, si je ne vous eusse calmés après des alarmes si vives.
Peut-être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui me consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de l’âge. Il m’a tourmenté bien longtemps ! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant, j’hésitais de m’en occuper : je craignais de manquer de force, et peut-être n’en avais-je plus à l’époque où je l’ai tenté ! mais enfin, je l’ai composé dans une intention droite et pure, avec la tête froide d’un homme et le cœur brûlant d’une femme, comme on a dit que J.-J. Rousseau écrivait. J’ai remarqué que cet ensemble, cet hermaphrodisme moral, est moins rare qu’on ne le croit.
Au reste, sans tenir à nul parti, à nulle secte, la Mère coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles ; peines auxquelles malheureusement le divorce, très-bon d’ailleurs, ne remédie point. Quoi qu’on fasse, il déchire ces plaies secrètes, au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cœur, l’indulgence, en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j’ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.
Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre, en examinant cette pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie, fondue dans le pathétique d’un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques juges
ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux éléments réunis. L’intrigue, disaient-ils, est le propre des sujets gais, c’est le nerf de la comédie : on adapte le pathétique à la marche simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s’évanouissent à l’application, comme on peut s’en convaincre en s’exerçant dans les deux genres. L’exécution plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite, et le mélange heureux de ces deux moyens dramatiques, employés avec art, peut produire un très-grand effet. Voici comment je l’ai tenté :
Sur des événements antécédents connus (et c’est un fort grand avantage), j’ai fait en sorte qu’un drame intéressant existât aujourd’hui entre le comte Almaviva, la comtesse, et les deux enfants. Si j’avais reporté la pièce à l’âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût arrivé :
D’abord le drame eût dû s’appeler, non la Mère coupable, mais l’Épouse infidèle, ou les Époux coupables. Ce n’était déjà plus le même genre d’intérêt ; il eût fallu y faire entrer des intrigues d’amour, des jalousies, du désordre, que sais-je ? de tout autres événements ; et la moralité que je voulais faire sortir d’un manquement si grave aux devoirs de l’épouse honnête, cette moralité, perdue, enveloppée dans les fougues de l’âge, n’aurait pas été aperçue.
Mais ici c’est vingt ans après que les fautes sont consommées, c’est quand les passions sont usées, c’est quand leurs objets n’existent plus, que les conséquences d’un désordre presque oublié viennent peser sur l’établissement et sur le sort de deux enfants malheureux qui les ont toutes ignorées, et qui n’en sont pas moins les victimes. C’est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées, qui, lisant peu dans l’avenir, sont beaucoup plus près du danger de se voir égarées que de celui d’être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.
Puis, opposant au scélérat notre pénétrant Figaro, vieux serviteur très-attaché, le seul être que le fripon n’a pu tromper dans la maison, l’intrigue qui se noue entre eux s’établit sous cet autre aspect.
Le scélérat inquiet se dit : En vain j’ai le secret de tout le monde ici, en vain je me vois près de le tourner à mon profit ; si je ne parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m’arriver malheur !
D’un autre côté, j’entends le Figaro se dire : Si je ne réussis à dépister ce monstre, à lui faire tomber le masque, la fortune, l’honneur, le bonheur de cette maison, tout est perdu. La Suzanne, jetée entre ces deux lutteurs, n’est ici qu’un souple instrument dont chacun entend se servir pour hâter la chute de l’autre.
Ainsi, la comédie d’intrigue, soutenant la curiosité, marche tout au travers du drame, dont elle renforce l’action sans en diviser l’intérêt, qui se porte tout entier sur la mère. Les deux enfants, aux yeux du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu’ils s’épouseront, si le scélérat est chassé ; car ce qu’il y a de mieux établi dans l’ouvrage, c’est qu’ils ne sont parents à nul degré, qu’ils sont étrangers l’un à l’autre : ce que savent fort bien, dans le secret du cœur, le comte, la comtesse, le scélérat, Suzanne et Figaro, tous instruits des événements ; sans compter le public qui assiste à la pièce, et à qui nous n’avons rien caché.
Tout l’art de l’hypocrite, en déchirant le cœur du père et de la mère, consiste à effrayer les jeunes gens, à les arracher l’un à l’autre, en leur faisant croire à chacun qu’ils sont enfants du même père : c’est là le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan que l’on peut appeler complexe.
Une telle action dramatique peut s’appliquer à tous les temps, à tous les lieux où les grands traits de la nature, et tous ceux qui caractérisent le cœur de l’homme et ses secrets, ne seront pas trop méconnus.
Diderot, comparant les ouvrages de Richardson avec tous ces romans que nous nommons l’histoire, s’écrie, dans son enthousiasme pour cet auteur juste et profond : Peintre du cœur humain ! c’est toi seul qui ne mens jamais ! Quel mot sublime ! Et moi aussi j’essaye encore d’être peintre du cœur humain ! mais ma palette est desséchée par l’âge et les contradictions. La Mère coupable a dû s’en ressentir.
Que si ma faible exécution nuit à l’intérêt de mon plan, le principe que j’ai posé n’en a pas moins toute sa justesse ! Un tel essai peut inspirer le dessein d’en offrir de plus fortement concertés. Qu’un homme de feu l’entreprenne, en y mêlant, d’un crayon hardi, l’intrigue avec le pathétique ; qu’il broie et fonde savamment les vives couleurs de chacun ; qu’il nous peigne à grands traits l’homme vivant en société, son état, ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la vérité frappante que l’exagération même, qui fait briller les autres genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement : touchés, intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le drame est un genre décoloré, né de l’impuissance de produire une tragédie ou une comédie. L’art aura pris un noble essor, il aura fait encore un pas.
Ô mes concitoyens, vous à qui j’offre cet essai, s’il vous paraît faible ou manqué, critiquez-le, mais sans m’injurier. Lorsque je fis mes autres pièces, on m’outragea longtemps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro, que vous avez aimé depuis. J’étais jeune aussi, j’en riais. En vieillissant l’esprit s’attriste, le caractère se rembrunit. J’ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à ma personne, à l’occasion de mes ouvrages : on n’est pas maître de cela.
Critiquez la pièce : fort bien. Si l’auteur est trop vieux pour en tirer du fruit, votre leçon peut profiter à d’autres. L’injure ne profite à personne, et même elle n’est pas de bon goût. On peut offrir cette remarque à une nation renommée par son ancienne politesse, qui la faisait servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd’hui celui de la haute vaillance.
Personnages
La scène est à Paris, dans l’hôtel occupé par la famille du comte, et se passe à la fin de 1790.
Acte I
Le théâtre représente un salon fort orné.
Que madame s’éveille et sonne ; mon triste ouvrage est achevé. (Elle s’assied avec abandon.) À peine il est neuf heures, et je me sens déjà d’une fatigue… Son dernier ordre, en la couchant, m’a gâté ma nuit tout entière… Demain, Suzanne, au point du jour, fais apporter beaucoup de fleurs, et garnis-en mes cabinets. — Au portier : Que, de la journée, il n’entre personne pour moi. — Tu me formeras un bouquet de fleurs noires et rouge foncé, un seul œillet blanc au milieu… Le voilà. — Pauvre maîtresse ! elle pleurait !… Pour qui ce mélange d’apprêts ?… Eeeh ! si nous étions en Espagne, ce serait aujourd’hui la fête de son fils Léon… (Avec mystère.) et d’un autre homme qui n’est plus ! (Elle regarde les fleurs.) Les couleurs du sang et du deuil ! (Elle soupire.) Ce cœur blessé ne guérira jamais ! — Attachons-le d’un crêpe noir, puisque c’est là sa triste fantaisie. (Elle attache le bouquet.)
(Cette scène doit marcher chaudement.)
Entre donc, Figaro ! Tu prends l’air d’un amant en bonne fortune chez ta femme !
Peut-on vous parler librement ?
Oui, si la porte reste ouverte.
Et pourquoi cette précaution ?
C’est que l’homme dont il s’agit peut entrer d’un moment à l’autre.
Honoré Tartufe Bégearss ?
Et c’est un rendez-vous donné. — Ne t’accoutume donc pas à charger son nom d’épithètes ; cela peut se redire et nuire à tes projets.
Il s’appelle Honoré !
Mais non pas Tartufe.
Morbleu !
Tu as le ton bien soucieux !
Furieux. (Elle se lève.) Est-ce là notre convention ? M’aidez-vous franchement, Suzanne, à prévenir un grand désordre ? Serais-tu dupe encore de ce très-méchant homme ?
Non, mais je crois qu’il se méfie de moi ; il ne me dit plus rien. J’ai peur, en vérité, qu’il ne nous croie raccommodés.
Feignons toujours d’être brouillés.
Mais qu’as-tu donc appris qui te donne une telle humeur ?
Recordons-nous d’abord sur les principes. Depuis que nous sommes à Paris, et que M. Almaviva… (il faut bien lui donner son nom, puisqu’il ne souffre plus qu’on l’appelle monseigneur…)
C’est beau ! et Madame sort sans livrée ! nous avons l’air de tout le monde !
Depuis, dis-je, qu’il a perdu, par une querelle de jeu, son libertin de fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous ! comme l’humeur du comte est devenue sombre et terrible !…
Tu n’es pas mal bourru non plus !
Comme son autre fils paraît lui devenir odieux !…
Que trop !
Comme madame est malheureuse !…
C’est un grand crime qu’il commet !
Comme il redouble de tendresse pour sa pupille Florestine ! comme il fait surtout des efforts pour dénaturer sa fortune !
Sais-tu, mon pauvre Figaro, que tu commences à radoter ? Si je sais tout cela, qu’est-il besoin de me le dire ?
Encore faut-il bien s’expliquer pour s’assurer que l’on s’entend ! N’est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais, le fléau de cette famille, après avoir chiffré, comme secrétaire, quelques ambassades auprès du comte, s’est emparé de leurs secrets à tous ? que ce profond machinateur a su les entraîner, de l’indolente Espagne, en ce pays remué de fond en comble, espérant y mieux profiter de la désunion où ils vivent, pour séparer le mari de la femme, épouser la pupille, et envahir les biens d’une maison qui se délabre ?
Enfin, moi, que puis-je à cela ?
Ne jamais le perdre de vue, me mettre au cours de ses démarches…
Mais je te rends tout ce qu’il dit.
Oh ! ce qu’il dit… n’est que ce qu’il veut dire ! Mais saisir, en parlant, les mots qui lui échappent, le moindre geste, un mouvement, c’est là qu’est le secret de l’âme ! Il se trame ici quelque horreur. Il faut qu’il s’en croie assuré, car je lui trouve un air… plus faux, plus perfide et plus fat ; cet air des sots de ce pays, triomphant avant le succès ! Ne peux-tu être aussi perfide que lui ? l’amadouer, le bercer d’espoir ? quoi qu’il demande, ne pas le refuser ?…
C’est beaucoup !
Tout est bien, et tout marche au but, si j’en suis promptement instruit.
… Et si j’en instruis ma maîtresse ?
Il n’est pas temps encore ; ils sont tous subjugués par lui. On ne te croirait pas : tu nous perdrais sans les sauver. Suis-le partout, comme son ombre… et moi, je l’épie au dehors…
Mon ami, je t’ai dit qu’il se défie de moi ; et s’il nous surprenait ensemble… Le voilà qui descend… Ferme !… ayons l’air de quereller bien fort. (Elle pose le bouquet sur la table.)
Moi, je ne le veux pas. Que je t’y prenne une autre fois !…
Certes !… oui, je te crains beaucoup !
Ah ! tu me crains… Tiens, insolente !
Des coups à moi… chez ma maîtresse !
Eh ! mais, quel bruit ! Depuis une heure j’entends disputer de chez moi…
Depuis une heure !
Je sors, je trouve une femme éplorée…
Le malheureux lève la main sur moi !
Ah ! l’horreur, monsieur Figaro ! Un galant homme a-t-il jamais frappé une personne de l’autre sexe ?
Eh ! morbleu, monsieur, laissez-nous ! je ne suis point un galant homme, et cette femme n’est point une personne de l’autre sexe ; elle est ma femme, une insolente qui se mêle dans des intrigues, et qui croit pouvoir me braver, parce qu’elle a ici des gens qui la soutiennent. Ah ! j’entends la morigéner…
Est-on brutal à cet excès ?
Monsieur, si je prends un arbitre de mes procédés envers elle, ce sera moins vous que tout autre ; et vous savez trop bien pourquoi.
Vous me manquez, monsieur ! je vais m’en plaindre à votre maître.
Vous manquer, moi ? c’est impossible. (Il sort.)
Mon enfant, je n’en reviens point. Quel est donc le sujet de son emportement ?
Il m’est venu chercher querelle ; il m’a dit cent horreurs de vous. Il me défendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J’ai pris votre parti ; la dispute s’est échauffée ; elle a fini par un soufflet… Voilà le premier de sa vie ; mais moi, je veux me séparer. Vous l’avez vu…
Laissons cela. — Quelque léger nuage altérait ma confiance en toi ; mais ce débat l’a dissipé.
Sont-ce là vos consolations ?
Va ! c’est moi qui t’en vengerai ! il est bien temps que je m’acquitte envers toi, ma pauvre Suzanne ! Pour commencer, apprends un grand secret… Mais sommes-nous bien sûrs que la porte est fermée ? (Suzanne y va voir. Il dit à part :) Ah ! si je puis avoir seulement trois minutes l’écrin au double fond que j’ai fait faire à la comtesse, où sont ces importantes lettres…
Eh bien ! ce grand secret ?
Sers ton ami ; ton sort devient superbe. — J’épouse Florestine ; c’est un point arrêté : son père le veut absolument.
Qui, son père ?
Et d’où sors-tu donc ? Règle certaine, mon enfant, lorsque telle orpheline arrive chez quelqu’un comme pupille, ou bien comme filleule, elle est toujours la fille du mari. (D’un ton sérieux.) Bref, je puis l’épouser… si tu me la rends favorable.
Oh ! mais Léon en est très-amoureux.
Leur fils ? (Froidement.) Je l’en détacherai.
Ha !… Elle aussi, elle est fort éprise !
De lui ?…
Oui.
Je l’en guérirai.
Ha ! ha !… Madame, qui le sait, donne les mains à leur union.
Nous la ferons changer d’avis.
Aussi ?… Mais Figaro, si je vois bien, est le confident du jeune homme.
C’est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d’en être délivrée ?
S’il ne lui arrive aucun mal…
Fi donc ! la seule idée flétrit l’austère probité. Mieux instruits sur leurs intérêts, ce sont eux-mêmes qui changeront d’avis.
Si vous faites cela, monsieur…
Je le ferai. — Tu sens que l’amour n’est pour rien dans un pareil arrangement. (L’air caressant.) Je n’ai jamais vraiment aimé que toi.
Ah ! si Madame avait voulu…
Je l’aurais consolée, sans doute ; mais elle a dédaigné mes vœux !… Suivant le plan que le comte a formé, la comtesse va au couvent.
Je ne me prête à rien contre elle.
Que diable ! il la sert dans ses goûts ! Je t’entends toujours dire : Ah ! C’est un ange sur la terre !
Eh bien ! faut-il la tourmenter ?
Non ; mais du moins la rapprocher de ce ciel, la patrie des anges, dont elle est un moment tombée !… Et puisque dans ces nouvelles et merveilleuses lois le divorce s’est établi…
Le comte veut s’en séparer ?
S’il peut.
Ah ! les scélérats d’hommes ! quand on les étranglerait tous !…
J’aime à croire que tu m’en exceptes.
Ma foi !… pas trop.
J’adore ta franche colère : elle met à jour ton bon cœur ! Quant à l’amoureux chevalier, il le destine à voyager… longtemps. — Le Figaro, homme expérimenté, sera son discret conducteur. (Il lui prend la main.) Et voici ce qui nous concerne : Le comte, Florestine et moi, habiterons le même hôtel : et la chère Suzanne à nous, chargée de toute la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticité, aura la grande main sur tout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal contradicteur ; des jours filés d’or et de soie, et la vie la plus fortunée !…
À vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprès de Florestine.
À dire vrai, j’ai compté sur tes soins. Tu fus toujours une excellente femme ! J’ai tout le reste dans ma main ; ce point seul est entre les tiennes. (Vivement.) Par exemple, aujourd’hui tu peux nous rendre un signalé… (Suzanne l’examine. Bégearss se reprend.) Je dis un signalé, par l’importance qu’il y met. (Froidement.) Car, ma foi ! c’est bien peu de chose ! Le comte aurait la fantaisie… de donner à sa fille, en signant le contrat, une parure absolument semblable aux diamants de la comtesse. Il ne voudrait pas qu’on le sût.
Ha ! ha !…
Ce n’est pas trop mal vu ! De beaux diamants terminent bien des choses ! Peut-être il va te demander d’apporter l’écrin de sa femme, pour en confronter les dessins avec ceux de son joaillier…
Pourquoi comme ceux de madame ? C’est une idée assez bizarre.
Il prétend qu’ils soient aussi beaux… Tu sens, pour moi, combien c’était égal ! Tiens, vois-tu ? le voici qui vient.
Monsieur Bégearss, je vous cherchais.
Avant d’entrer chez vous, monsieur, je venais prévenir Suzanne que vous avez dessein de lui demander cet écrin…
Au moins, monseigneur, vous sentez…
Eh ! laisse là ton monseigneur ! N’ai-je pas ordonné, en passant dans ce pays-ci…
Je trouve, monseigneur, que cela nous amoindrit.
C’est que tu t’entends mieux en vanité qu’en vraie fierté. Quand on veut vivre dans un pays, il n’en faut point heurter les préjugés.
Eh bien ! monsieur, du moins vous me donnez votre parole…
Depuis quand suis-je méconnu ?
Je vais donc vous l’aller chercher. (À part.) Dame ! Figaro m’a dit de ne rien refuser !…
J’ai tranché sur le point qui paraissait l’inquiéter.
Il en est un, monsieur, qui m’inquiète beaucoup plus : je vous trouve un air accablé…
Te le dirai-je, ami ? la perte de mon fils me semblait le plus grand malheur. Un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure, et rend ma vie insupportable.
Si vous ne m’aviez pas interdit de vous contrarier là-dessus, je vous dirais que votre second fils…
Mon second fils ! je n’en ai point !
Calmez-vous, monsieur ; raisonnons. La perte d’un enfant chéri peut vous rendre injuste envers l’autre, envers votre épouse, envers vous. Est-ce donc sur des conjectures qu’il faut juger de pareils faits ?
Des conjectures ? Ah ! j’en suis trop certain ! Mon grand chagrin est de manquer de preuves. — Tant que mon pauvre fils vécut, j’y mettais fort peu d’importance. Héritier de mon nom, de mes places, de ma fortune… que me faisait cet autre individu ? Mon froid dédain, un nom de terre, une croix de Malte, une pension, m’auraient vengé de sa mère et de lui ! Mais conçois-tu mon désespoir, en perdant un fils adoré, de voir un étranger succéder à ce rang, à ces titres ; et, pour irriter ma douleur, venir tous les jours me donner le nom odieux de son père ?
Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant à vous apaiser ; mais la vertu de votre épouse…
Ah ! ce n’est qu’un crime de plus. Couvrir d’une vie exemplaire un affront tel que celui-là ; commander vingt ans, par ses mœurs et la piété la plus sévère, l’estime et le respect du monde ; et verser sur moi seul, par cette conduite affectée, tous les torts qu’entraîne après soi ma prétendue bizarrerie !… Ma haine pour eux s’en augmente.
Que vouliez-vous donc qu’elle fît ? Même en la supposant coupable, est-il au monde quelque faute qu’un repentir de vingt années ne doive effacer à la fin ? Fûtes-vous sans reproche vous-même ? Et cette jeune Florestine, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus près…
Qu’elle assure donc ma vengeance ! Je dénaturerai mes biens, et les lui ferai tous passer. Déjà trois millions d’or, arrivés de la Vera-Cruz, vont lui servir de dot ; et c’est à toi que je les donne. Aide-moi seulement à jeter sur ce don un voile impénétrable. En acceptant mon portefeuille, et te présentant comme époux, suppose un héritage, un legs de quelque parent éloigné.
Voyez que, pour vous obéir, je me suis déjà mis en deuil.
Quand j’aurai l’agrément du roi pour l’échange entamé de toutes mes terres d’Espagne contre des biens dans ce pays, je trouverai moyen de vous en assurer la possession à tous deux.
Et moi, je n’en veux point. Croyez-vous que, sur des soupçons… peut-être encore très-peu fondés, j’irai me rendre le complice de la spoliation entière de l’héritier de votre nom, d’un jeune homme plein de mérite ? car il faut avouer qu’il en a…
Plus que mon fils, voulez-vous dire ? Chacun le pense comme vous ; cela m’irrite contre lui…
Si votre pupille m’accepte, et si, sur vos grands biens, vous prélevez, pour la doter, ces trois millions d’or du Mexique, je ne supporte point l’idée d’en devenir propriétaire, et ne les recevrai qu’autant que le contrat en contiendra la donation que mon amour sera censé lui faire.
Loyal et franc ami ! quel époux je donne à ma fille !…
Monsieur, voilà le coffre aux diamants ; ne le gardez pas trop longtemps ; que je puisse le remettre en place avant qu’il soit jour chez madame.
Suzanne, en t’en allant, défends qu’on entre, à moins que je ne sonne.
Avertissons Figaro de ceci. (Elle sort.)
Quel est votre projet sur l’examen de cet écrin ?
Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront ; écoute. Un certain Léon d’Astorga, qui fut jadis mon page, et que l’on nommait Chérubin…
Je l’ai connu ; nous servions dans le régiment dont je vous dois d’être major. Mais il y a vingt ans qu’il n’est plus.
C’est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l’audace de l’aimer. Je la crus éprise de lui ; je l’éloignai d’Andalousie, par un emploi dans ma légion. — Un an après la naissance du fils… qu’un combat détesté m’enlève ; (Il met la main à ses yeux.), lorsque je m’embarquai vice-roi du Mexique ; au lieu de rester à Madrid, ou dans mon palais à Séville, ou d’habiter Aguas-Frescas, qui est un superbe séjour, quelle retraite, ami, crois-tu que ma femme choisit ? Le vilain château d’Astorga, chef-lieu d’une méchante terre, que j’avais achetée des parents de ce page. C’est là qu’elle a voulu passer les trois années de mon absence ; qu’elle y a mis au monde… (après neuf ou dix mois, que sais-je ?) ce misérable enfant, qui porte les traits d’un perfide ! Jadis, lorsqu’on m’avait peint pour le bracelet de la comtesse, le peintre, ayant trouvé ce page fort joli, désira d’en faire une étude : c’est un des beaux tableaux de mon cabinet.
Oui… (il baisse les yeux) à telles enseignes que votre épouse…
Ne veut jamais le regarder. Eh bien ! sur ce portrait, j’ai fait faire celui-ci, dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le même joaillier qui monta tous ses diamants ; je vais le substituer à la place du mien. Si elle en garde le silence, vous sentez que ma preuve est faite. Sous quelque forme qu’elle en parle, une explication sévère éclaircit ma honte à l’instant.
Si vous demandez mon avis, monsieur, je blâme un tel projet.
Pourquoi ?
L’honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou malheureux, vous eût présenté certains faits, je vous excuserais de les approfondir. Mais tendre un piège ! des surprises ! Eh ! quel homme, un peu délicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi ?
Il est trop tard pour reculer ; le bracelet est fait, le portrait du page est dedans…
Monsieur, au nom du véritable honneur…
Ah ! mon cher portrait, je te tiens ! J’aurai du moins la joie d’en orner le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter !…
Ah ! voilà la boîte brisée !
Non ; ce n’est qu’un secret que le débat a fait ouvrir. Ce double fond renferme des papiers !
Je me flatte, monsieur, que vous n’abuserez point…
« Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains faits, me disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir… » Le hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. (Il arrache les papiers.)
Pour l’espoir de ma vie entière, je ne voudrais pas devenir complice d’un tel attentat ! Remettez ces papiers, monsieur, ou souffrez que je me retire.
Je n’en veux pas apprendre davantage ; renferme tous les autres, et moi, je garde celui-ci.
Non ; quel qu’il soit, vous avez trop d’honneur pour commettre une…
Une… ! Achevez ! tranchez le mot, je puis l’entendre.
Pardon, monsieur, mon bienfaiteur ! et n’imputez qu’à ma douleur l’indécence de mon reproche.
Loin de t’en savoir mauvais gré, je t’en estime davantage. (Il se jette sur un fauteuil.) Ah ! perfide Rosine !… Car, malgré mes légèretés, elle est la seule pour qui j’aie éprouvé… J’ai subjugué les autres femmes ! Ah ! je sens à ma rage combien cette indigne passion… ! Je me déteste de l’aimer !
Au nom de Dieu, monsieur, remettez ce fatal papier.
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