Texte entier
'
'
Puisqu’il m’a été donné de tracer de Jésus une image qui a obtenu quelque attention, j’ai cru devoir offrir cette image, sous une forme convenablement préparée, aux pauvres, aux attristés de ce monde, à ceux que Jésus a le plus aimés. Beaucoup de personnes ayant regretté que le livre, par son prix et son volume, ne fût pas accessible à tous, j’ai sacrifié l’introduction, les notes et certains passages de texte qui le lecteur assez versé dans les recherches spéciales de la critique. Par la suppression de ces diverses parties, on a atteint un triple but. D’abord, le livre est devenu d’un format si modeste, que toute personne qui y trouvera du goût pourra le posséder. En second lieu, je ne crois pas qu’il y reste un mot ni une phrase qui exige, pour être compris, des études préliminaires. Enfin, par ces retranchements j’ai obtenu un résultat qui ne m’est pas moins précieux. J’avais fait mon livre avec la froideur absolue de l’historien, se proposant pour unique objet d’apercevoir la nuance la plus fine et la plus juste du vrai. Cette franchise ne pouvait manquer de causer quelques froissements à tant d’âmes excellentes que le christianisme élève et nourrit. Plus d’une fois, j’ai regretté de voir des personnes auxquelles j’aurais infiniment aimé à plaire, détournées de la lecture d’un livre dont quelques pages n’auraient peut-être pas été pour elles sans agrément ni sans fruit. Je crois que beaucoup de vrais chrétiens ne trouveront dans ce petit volume rien qui les blesse. Sans changer quoi que ce soit à ma pensée, j’ai pu écarter tous les passages qui étaient de nature à produire des malentendus, ou qui auraient demandé de longues explications.
L’histoire est une science comme la chimie, comme la géologie. Pour être entièrement comprise, elle exige des études approfondies, dont le résultat le plus élevé est de savoir apprécier la différence des temps, des pays, des nations et des races. Aujourd’hui, un homme qui croit aux fantômes, aux sorciers, n’est plus tenu chez nous pour un homme sérieux. Mais, autrefois, des hommes éminents ont cru à tout cela, et peut-être, en certains pays, est-il encore possible, de nos jours, d’allier une vraie supériorité à de pareilles erreurs. Les personnes qui ne sont pas arrivées, par des voyages, par de longues lectures ou par une grande d’esprit, à s’expliquer ces différences, trouvent toujours quelque chose de choquant dans les récits du passé ; car le passé, si héroïque, si grand, si original, n’avait pas, sur certains points fort importants, les mêmes idées que nous. L’histoire complète ne peut reculer devant cette difficulté, même au risque de provoquer les plus graves méprises. La sincérité scientifique ne connaît pas les mensonges prudents. Il n’est pas en ce monde un motif assez fort pour qu’un savant se contraigne dans l’expression de ce qu’il croit la vérité. Mais, quand une fois on a dit, sans une ombre d’arrière-pensée, ce qu’on croit certain ou probable ou possible, n’est-il pas permis de laisser là les distinctions subtiles pour s’attacher uniquement à l’esprit général des grandes choses, que tous peuvent et doivent comprendre ? N’a-t-on pas le droit d’effacer les dissonances pour ne plus songer qu’à la poésie et à l’édification, qui surabondent en ces vieux récits ? Le chimiste sait que le diamant n’est que du charbon ; il sait les voies par lesquelles la nature opère ces profondes transformations. Est-il obligé pour cela de s’interdire de parler comme le monde et de ne voir dans le plus beau joyau qu’un simple morceau de carbone ?
Ce n’est donc pas ici un nouveau livre. C’est la « Vie de Jésus, » dégagée de ses échafaudages et de ses obscurités. Pour être historien, j’avais dû chercher à peindre un Christ qui eût les traits, la couleur, la physionomie de sa race. Cette fois, c’est un Christ en marbre blanc que je présente au public, un Christ taillé dans un bloc sans tache, un Christ simple et pur comme le sentiment qui le créa. Mon Dieu ! peut-être est-il ainsi plus vrai. Qui sait s’il n’y a pas des moments où tout ce qui sort de l’homme est immaculé ? Ces moments ne sont pas longs ; mais il y en a. C’est ainsi du moins que Jésus apparut au peuple ; c’est ainsi que le peuple le vit et l’aima ; c’est ainsi qu’il est resté dans le cœur des hommes. Voilà ce qui a vécu en lui, ce qui a charmé le monde et créé son immortalité.
Je ne réfuterai pas pour la vingtième fois le reproche qu’on m’adresse de porter atteinte à la religion. Je crois la servir. Certaines personnes s’imaginent que, par de timides réticences, on empêchera le peuple de perdre la foi au surnaturel. Quand même une telle précaution serait honnête, elle serait fort inutile. Cette foi, le peuple l’a perdue. Le peuple, en cela d’accord avec la science positive, n’admet pas le surnaturel particulier, le miracle. Faut-il conclure de là qu’il est étranger aux hautes croyances qui font la noblesse de l’homme ? Ce serait une grave erreur. Le peuple est religieux à sa manière. Quoi de plus touchant que son respect pour la mort ? Son courage, sa sérénité, son désir de s’instruire, son indifférence au ridicule, ses grands instincts d’héroïsme, son goût pour les ouvrages d’art ou de poésie qui procurent les émotions sérieuses en s’adressant aux sentiments nobles, cette perpétuelle jeunesse qui brille en lui quand il s’agit de gloire et de patrie, tout cela est de la religion et de la meilleure. Le peuple n’est nullement matérialiste. On lui plaît par l’idéalisme. Son défaut, si c’en est un, est de faire bon marché de tous les intérêts quand il s’agit d’une idée. Il serait funeste de lui prêcher l’irréligion ; il serait inutile d’essayer de le ramener aux vieilles croyances surnaturelles. Reste un seul parti, qui est de lui tout dire. Le peuple saisit très-vite et par une sorte d’instinct profond les résultats les plus élevés de la science. Il voit que, parmi les formes religieuses qui ont existé jusqu’ici, aucune ne peut prétendre à une valeur absolue ; mais il sent bien aussi que le fondement de la religion ne croule pas pour cela. Lui inspirer le respect même des formes qui passent, lui en montrer la grandeur dans l’histoire, mettre en relief ce que ces formes antiques ont eu de bon et de saint, n’est-ce pas faire acte pieux ? Pour moi, je pense que le peuple tournerait le dos à sa délivrance, le jour où il tiendrait pour des chimères la foi, l’abnégation, le dévouement. La part d’illusions qui autrefois se mêlait à tous les grands mouvements soit politiques, soit religieux, n’est pas un motif pour refuser à ces mouvements la sympathie et l’admiration. On peut être bon Français sans croire à la sainte ampoule. On peut aimer Jeanne d’Arc sans admettre la réalité de ses visions.
Voilà pourquoi j’ai pensé que le tableau de la plus étonnante révolution populaire dont on ait gardé le souvenir pouvait être utile au peuple. C’est ici vraiment la vie de son meilleur ami ; toute cette épopée des origines chrétiennes est l’histoire des plus grands plébéiens qu’il y ait jamais eu. Jésus a aimé les pauvres, haï les prêtres riches et mondains, reconnu le gouvernement existant comme une nécessité ; il a mis hardiment les intérêts moraux au-dessus des querelles des partis ; il a prêché que ce monde n’est qu’un songe, que tout est ici-bas image et figure, que le vrai royaume de Dieu, c’est l’idéal, que l’idéal appartient à tous. Cette légende est une source vive d’éternelles consolations ; elle inspire une suave gaieté ; elle encourage à l’amélioration des mœurs sans vaine hypocrisie ; elle donne le goût de la liberté ; elle porte enfin à réfléchir sur les problèmes sociaux, qui sont les premiers de notre temps. Jésus ouvre sur ce point des vues d’une profondeur étonnante. Quand on sort de son école, on conçoit très-bien que la politique ne saurait plus être un jeu frivole, que l’essentiel un jour sera de travailler au bonheur, à l’instruction et à la vertu des hommes, que tout effort pour écarter de telles questions est frappé de stérilité.
Humbles serviteurs et servantes de Dieu, qui portez le poids du jour et de la chaleur ; ouvriers qui travaillez de vos bras à bâtir le temple que nous élevons à l’esprit ; prêtres vraiment saints qui gémissez en silence de la domination d’orgueilleux sadducéens ; pauvres femmes qui souffrez d’un état social où la part du bien est encore faible ; ouvrières pieuses et résignées au fond de la froide cellule où le Seigneur est avec vous, venez à la fête qu’un jour Dieu, en son sourire, prépara pour les simples de cœur. Vous êtes les vrais disciples de Jésus. Si ce grand maître revenait, où croyez-vous qu’il reconnaîtrait la vraie postérité de la troupe aimable et fidèle qui l’entourait sur le bord du lac de Génésareth ? Serait-ce parmi les défenseurs de symboles qu’il ne connaissait pas, dans une église officielle qui favorise tout ce qu’il a combattu, parmi les partisans d’idées vieillies associant sa cause à leurs intérêts et à leurs passions ? Non ; ce serait parmi nous, qui aimons la vérité, le progrès, la liberté. Et, si un jour il s’armait du fouet pour chasser les hypocrites, en qui pensez-vous qu’il reconnaîtrait le pharisien de sa parabole ? En ceux qui disent : « O Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme ce grand coupable, ce malheureux, cet homme de néant, » ou en ceux qui disent : « O toi, que je méconnais peut-être, mais que j’aime et qui dois rechercher avant tout l’hommage d’un cœur sincère, révèle-toi, car ce que je veux, c’est te voir ? » Considérez l’horizon ; on y sent poindre une aurore, la délivrance par la résignation, le travail, la bonté, le soutien réciproque ; la délivrance par la science, qui, pénétrant les lois de l’humanité et assujettissant de plus en plus la matière, fondera la dignité de tous les hommes et la vraie liberté. Préparons, en faisant chacun notre devoir, ce paradis de l’avenir. Pour moi, je serai heureux si un moment, avec ces récits du passé, je vous ai fait oublier le présent, si j’ai renouvelé pour vous la douceur de cette idylle sans pareille qui, il y a dix-huit cents ans, ravit de joie quelques humbles comme vous.
'
L’événement capital de l’histoire du monde est la révolution par laquelle les plus nobles portions de l’humanité ont passé des anciennes religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion fondée sur l’unité divine, la trinité, l’incarnation du Fils de Dieu. Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. La religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans à se former. Mais l’origine de la révolution dont il s’agit est un fait qui eut lieu sous les règnes d’Auguste et de Tibère. Alors vécut une personne supérieure qui, par son initiative hardie et par l’amour qu’elle sut inspirer, créa l’objet et posa le point de départ de la foi future de l’humanité.
Jésus naquit à Nazareth, petite ville de Galilée, qui n’eut avant lui aucune célébrité. Toute sa vie il fut désigné du nom de « Nazaréen, » et ce n’est que par un détour assez embarrassé qu’on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous verrons plus tard le motif de cette supposition, et comment elle était la conséquence obligée du rôle prêté à Jésus. On ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne d’Auguste, vers l’an 750 de Rome, probablement quelques années avant l’an 1er de l’ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il naquit.
La population de Galilée était fort mêlée. Cette province comptait parmi ses habitants, au temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et même Grecs). Les conversions au judaïsme n’étaient pas rares dans ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de celui qui a le plus contribué à effacer dans l’humanité les distinctions de sang.
Il sortit des rangs du peuple. Son père Joseph et sa mère Marie étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur travail, dans cet état si commun en Orient, qui n’est ni l’aisance ni la misère. L’extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D’un autre côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce qui contribue à l’élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne manque de rien un aspect de dénûment. La ville de Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être pas beaucoup de ce qu’elle est aujourd’hui. Les rues où il joua enfant, nous les voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours qui séparent les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d’établi, de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte, quelques coussins à terre, un ou deux vases d’argile et un coffre peint.
La famille, qu’elle provînt d’un ou de plusieurs mariages, était assez nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs, dont il semble avoir été l’aîné. Tous sont restés obscurs ; car il paraît que les quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins germains. Marie, en effet, avait une sœur nommée aussi Marie, qui épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms paraissent désigner une même personne), et fut mère de plusieurs fils qui jouèrent un rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères lui faisaient de l’opposition, prirent le titre de « frères du Seigneur. » Les vrais frères de Jésus n’eurent d’importance, ainsi que leur mère, qu’après sa mort. Même alors ils ne paraissent pas avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été plus spontanée et dont le caractère semble avoir eu plus d’originalité.
Ses sœurs se marièrent à Nazareth, et il y passa les années de sa première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme au nord la plaine d’Esdrelon. La population est maintenant de trois à quatre mille âmes, et elle peut n’avoir pas beaucoup varié. Le froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme à cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu’offrent les villages dans les pays orientaux. Les maisons, à ce qu’il semble, ne différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd’hui les parties les plus riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent pas d’être fort agréables. Les environs, d’ailleurs, sont charmants, et nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l’absolu bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le seul endroit peut-être de la Palestine où l’âme se sente un peu soulagée du fardeau qui l’oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La population est aimable et souriante ; les jardins sont frais et verts. Antonin Martyr, à la fin du sixième siècle, fait un tableau enchanteur de la fertilité des environs, qu’il compare au paradis. Quelques vallées du côté de l’ouest justifient pleinement sa description. La fontaine, où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville, est détruite ; ses canaux crevassés ne donnent plus qu’une eau trouble. Mais la beauté des femmes qui s’y rassemblent le soir, cette beauté qui était déjà remarquée au sixième siècle et où l’on voyait un don de la Vierge Marie, s’est conservée d’une manière frappante. C’est le type syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n’ait été là presque tous les jours, et n’ait pris rang, l’urne sur l’épaule, dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonin Martyr remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les chrétiens, sont ici pleines d’affabilité. Aujourd’hui encore, les haines religieuses sont à Nazareth moins vives qu’ailleurs.
L’horizon de la ville est étroit ; mais, si l’on monte quelque peu et que l’on atteigne le plateau fouetté d’une brise perpétuelle qui domine les plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l’ouest, se déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux saints de l’âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem et d’Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que l’antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de Sulem et le Thabor, s’entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes plaines de la Pérée, qui forment du côté de l’est une ligne continue. Au nord, les montagnes de Safed, en s’inclinant vers la mer, dissimulent Saint-Jean-d’Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de Khaïfa. Tel fut l’horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du nord, l’on entrevoit presque, sur les flancs de l’Hermon, Césarée de Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des gentils, et, du côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant d’abstraction et de mort. Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par d’authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où s’attachait la piété des âges grossiers, c’est sur cette hauteur de Nazareth qu’il bâtira son temple. Là, au point d’apparition du christianisme et au centre d’action de son fondateur, devrait s’élever la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de Nazaréens oubliés, qui n’ont pas franchi l’horizon de leur vallée, le philosophe serait mieux placé qu’en aucun lieu du monde pour contempler le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d’innombrables défaillances et nonobstant l’universelle vanité.
'
Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l’éducation de Jésus. Il apprit à lire et à écrire, sans doute selon la méthode de l’Orient, consistant à mettre entre les mains de l’enfant un livre qu’il répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu’à ce qu’il le sache par cœur. Le maître d’école dans les petites villes juives était le hazzan ou lecteur des synagogues. Jésus fréquenta peu les écoles plus relevées des scribes (Nazareth n’en avait peut-être pas), et il n’eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les droits du savoir. Ce serait une grande erreur cependant de s’imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L’éducation scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la valeur personnelle, entre ceux qui l’ont reçue et ceux qui en sont dépourvus. Il n’en était pas de même en Orient, ni en général dans la bonne antiquité. L’état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n’a pas été aux écoles est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale, et surtout l’esprit général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes. L’Arabe, qui n’a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué ; car la tente est une sorte d’académie toujours ouverte, où, de la rencontre des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l’esprit n’ont rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont les hommes d’école au contraire qui passent pour pédants et mal élevés. Dans cet état social, l’ignorance, qui chez nous condamne l’homme à un rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande originalité.
Il n’est pas probable qu’il ait su le grec. Cette langue était peu répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et des villes habitées par les païens, comme Césarée. L’idiome propre de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d’hébreu qu’on parlait alors en Palestine. A plus forte raison n’eut-il aucune connaissance de la culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction « celui qui élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science grecque. » En tout cas, elle n’avait pas pénétré dans les petites villes comme Nazareth. Même à Jérusalem, le grec était très-peu étudié ; les études grecques étaient considérées comme dangereuses et même serviles ; on les déclarait bonnes tout au plus pour les femmes en guise de parure. L’étude seule de la Loi passait pour libérale et digne d’un homme sérieux. Interrogé sur le moment où il convenait d’enseigner aux enfants « la sagesse grecque, » un savant rabbin avait répondu : « A l’heure qui n’est ni le jour ni la nuit, puisqu’il est écrit de la Loi : « Tu l’étudieras jour et nuit. »
Ni directement ni indirectement, aucun élément de doctrine profane ne parvint donc jusqu’à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme ; son esprit conserva cette franche naïveté qu’affaiblit toujours une culture étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à beaucoup d’efforts souvent parallèles aux siens. D’une part, la vie dévote des esséniens ou thérapeutes, de l’autre, les beaux essais de philosophie religieuse tentés par l’école juive d’Alexandrie, et dont Philon, son contemporain, était l’ingénieux interprète, lui furent inconnus. Les fréquentes ressemblances qu’on trouve entre lui et Philon, ces excellentes maximes d’amour de Dieu, de charité, de repos en Dieu, qui font comme un écho entre l’Évangile et les écrits de l’illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés.
Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre qui s’enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud. Si quelques pharisiens l’avaient déjà apportée en Galilée, il ne les fréquenta pas, et, quand il toucha plus tard cette casuistique niaise, elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les siens beaucoup d’analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la douceur de son caractère, par l’opposition qu’il faisait aux hypocrites et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus, s’il est permis de parler de maître, quand il s’agit d’une si haute originalité.
La lecture des livres de l’Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus d’impression. Le canon des livres saints se composait de deux parties principales, la Loi, c’est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels que nous les possédons aujourd’hui. Une vaste méthode d’interprétation allégorique s’appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui répondait aux aspirations du temps. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux docteurs de Jérusalem, se révélait pleinement au beau génie de Jésus. La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme ; il crut pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva dans un merveilleux accord avec son âme lyrique ; ils restèrent toute sa vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe, en particulier, et son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves d’avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c’est-à-dire de ces écrits assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu’on n’accordait plus qu’aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa : c’est le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du temps d’Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d’un ancien sage, était le résumé de l’esprit des derniers temps. Son auteur, vrai créateur de la philosophie de l’histoire, avait pour la première fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires qu’une série de faits subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi les livres d’Hénoch, alors révérés à l’égal des livres saints, et les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand mouvement dans l’imagination populaire. L’avénement du Messie avec ses gloires et ses terreurs, les nations s’écroulant les unes sur les autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l’aliment familier de son imagination, et, comme ces révolutions étaient censées prochaines, qu’une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l’ordre surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d’abord parfaitement naturel et simple.
Qu’il n’eût aucune connaissance de l’état général du monde, c’est ce qui résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre lui parait encore divisée en royaumes qui se font la guerre ; il semble ignorer la « paix romaine, » et l’état nouveau de société qu’inaugurait son siècle. Il n’eut aucune idée précise de la puissance romaine ; le nom de « César » seul parvint jusqu’à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, Césarée, ouvrages pompeux des Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, à prouver leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers les membres de la famille d’Auguste, dont les noms, par un caprice du sort, servent aujourd’hui, bizarrement altérés, à désigner de misérables hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, œuvre d’Hérode le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu’elle a été apportée là toute faite, comme une machine qu’il n’y avait plus qu’à monter sur place. Cette architecture d’ostentation, arrivée en Judée par chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même diamètre, ornement de quelque insipide « rue de Rivoli, » voilà ce qu’il appelait « les royaumes du monde et toute leur gloire. » Mais ce luxe de commande, cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu’il aimait, c’étaient ses villages galiléens, mélange confus de cabanes, d’aires et de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers, d’oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits. Les charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met en scène les rois et les puissants, prouvent qu’il ne conçut jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit le monde à travers le prisme de sa naïveté.
Encore moins connut-il l’idée nouvelle, créée par la science grecque, base de toute philosophie et que la science moderne a hautement confirmée, l’exclusion des forces surnaturelles auxquelles la naïve croyance des vieux âges attribuait le gouvernement de l’univers. Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. Le merveilleux n’était pas pour lui l’exceptionnel ; c’était l’état normal. La notion du surnaturel avec ses impossibilités, n’apparaît que le jour où naît la science expérimentale de la nature. L’homme étranger à toute idée de physique, qui croit qu’en priant il change la marche des nuages, arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien d’extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le résultat de volontés libres de la Divinité. Cet état intellectuel fut toujours celui de Jésus. Mais, dans sa grande âme, une telle croyance produisait des effets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez le vulgaire, la foi à l’action particulière de Dieu amenait une crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à une notion profonde des rapports familiers de l’homme avec Dieu et à une croyance exagérée dans le pouvoir de l’homme ; belles erreurs qui furent le principe de sa force ; car, si elles devaient un jour le mettre en défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son temps une force dont aucun individu n’a disposé avant lui ni depuis.
De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se plaît à le montrer dès son enfance en révolte contre l’autorité paternelle et sortant des voies communes pour suivre sa vocation. Il est sûr, au moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa famille ne paraît pas l’avoir aimé, et, par moments, il semble dur pour elle. Jésus, comme tous les hommes exclusivement préoccupés d’une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang. Le lien de l’idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent. « Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses disciples ; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma sœur. » Les simples gens ne l’entendaient pas ainsi, et, un jour, une femme, passant près de lui, s’écria, dit-on : « Heureux le ventre qui t’a porté et les seins que tu as sucés ! — Heureux plutôt, répondit-il, celui qui écoute la parole de Dieu et qui la suit ! »
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Jésus (Renan).
