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Insania (recueil)

Auguste Lacaussade · 1896 · Free in the US

13,406 words · about 56 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1896 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Insania_(recueil)&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Auguste Lacaussade
Language
French
Published
1896
Length
13,406 words · about 56 min
Sections
22 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (22)
  1. Esquisse about 1 min
  2. Conseils about 2 min
  3. Chant d’Avril about 1 min
  4. Chanson de Juin under 1 min
  5. La Grotte under 1 min
  6. Chanson de Mai about 1 min
  7. Insania about 5 min
  8. Solitude et Renoncement about 2 min
  9. Monologue about 3 min
  10. Au temps under 1 min
  11. La Douleur under 1 min
  12. Litanie about 1 min
  13. Dernières Paroles about 2 min
  14. Préface about 10 min
  15. Résignation about 1 min
  16. La Pensée about 1 min
  17. Dernier Adieu about 1 min
  18. Un souvenir d’Avril about 1 min
  19. Les Roses de l’oubli about 1 min
  20. La Fleur des Tombeaux about 1 min
  21. À Hermine about 2 min
  22. Le Poète et la Vie about 20 min

Continue:

Esquisse

Dans un lieu plein de fleurs, inondé de lumière, À tes yeux apparut, et grande, et blanche, et fière, La dame au long profil. De ses plis opulents La pourpre du velours drapait ses nobles flancs. Sur sa taille élancée aux courbes onduleuses Les lustres balançaient leurs gerbes lumineuses. Parmi des fleurs, — l’abeille ainsi porte son dard, — Brillait à son côté la nacre d’un poignard.

Un noir tissu coulant de sa tête étoilée, Belle comme la nuit dans sa splendeur voilée, Sur son col, sur ses bras, flottant à larges tours, De sa divine épaule ombrageait les contours. Dans ses cheveux de jais, boucles riches et fines, Quelques fleurs de grenade aux touffes purpurines S’ouvraient et, d’un teint mat relevant les pâleurs, Empourpraient son beau front de leurs chaudes couleurs. Ses longs yeux noirs — des yeux de Grecque ou d’Andalouse — Lançaient l’humide éclat de leur flamme jalouse. Un rire lumineux entre ses dents flottait ; Un mol et vague arôme autour d’elle montait ; Et, svelte comme un lys, et d’hommage enivrée, Heureuse d’être belle et de tous admirée, Elle allait et versait sur les groupes tremblants L’ineffable langueur de ses regards troublants.

Et toi, seul, à l’écart, dans la nuit de ton âme Sentant vivre et passer ton rêve en cette femme, Pensif, tu recevais sur ton front attristé Les éblouissements que dardait sa beauté.

Conseils

Esprit mâle et sincère aux tendresses profondes, Crois-moi, contre un plomb vil n’échange pas ton or : La perle que tu veux n’habite point nos ondes, Leur sein n’enferme point ton idéal trésor.

À tes ennuis sacrés la terre est insensible ; Les amours primitifs y sont morts à jamais. Jamais tu n’atteindras ton rêve inaccessible, Ami ! tu l’as placé sur de trop purs sommets.

Comme la fleur qui naît sur les cimes austères Et, vierge, doit mourir sur le mont paternel, N’exhale que pour Dieu tes espoirs solitaires ; Ne verse tes senteurs que dans les vents du ciel.

Tu parles une langue ici-bas incomprise, Et la route est déserte où cheminent tes pas. Ton infini désir, la foule le méprise ; Ses sordides instincts, tu ne les connais pas.

Ferme-toi donc ! subis, âme haute et limpide, De ton culte sacré subis l’auguste loi. D’un monde où tout est faux, et servile, et cupide, Les liens mensongers ne sont pas faits pour toi.

L’homme est ingrat et dur, la femme amère et vide. Poète, que leur font tes songes étoilés ! Les belles voluptés dont ta soif est avide Ne roulent point en eux leurs flots immaculés.

Vis et chante à l’écart ; dans tes rimes heureuses Réfléchis les splendeurs du tranquille univers. À la femme, à la fleur, à ces choses trompeuses, Ne prends que le parfum qu’il te faut pour tes vers.

Passe au milieu des jours libre, calme, impassible, Couvre ton cœur brûlant de sereines froideurs ; Comme en ces bassins bleus où dort l’astre paisible, Que ton chaste Idéal dorme en tes profondeurs !

Si jamais, ébloui d’une flamme éphémère, Sous des yeux enivrants tu te troublais un soir, Étouffe dans ton sein la naissante chimère ! Arrache de ton cœur un impossible espoir !

À ton tour ne va point, dans la tourbe adultère, Brûler un lâche encens sur quelque autel banal : Plus elle sait aimer, plus l’âme doit se taire ; Porte sans défaillir l’ivresse de ton mal !

Mais, si vaine est la lutte et la plaie incurable, Voile au moins le secret de ta sainte pâleur : Que nul regard, raillant ton âme vulnérable, Ne lise sur ton front ta divine douleur !

Tais-toi ! D’un âcre feu les veines consumées, Même sous l’œil fatal qu’attendrit ta fierté, Tais-toi ! — Tu pourrais voir sur des lèvres aimées Flotter le rire amer de l’incrédulité.

Tais-toi ! L’oreille ouverte aux vanités flatteuses, La fille d’Ève au front candide, au cœur de fer, Ne sait point démêler, facile aux voix menteuses, L’accent tombé du ciel ou monté de l’enfer.

Tais-toi ! Le sein frappé d’une atteinte trop sûre, N’implore, en ton orgueil, ni merci ni retour : Laisse en dedans couler ta mortelle blessure ! Saigne en silence et meurs, meurs d’un muet amour !

Chant d’Avril

Quand je la vois, il fait beau dans mon âme, Tout est lumière en moi, tout est fraîcheur ; Un ciel d’avril où l’aube épand sa flamme A moins de brise et d’azur que mon cœur. Tel que l’oiseau dont la voix est muette, Sous son regard si je reste sans voix, C’est de bonheur. Oh ! mon âme est en fête Quand je la vois !

L’abeille d’or vibrant dans la lumière, La fleur buvant la pourpre de midi, Le daim furtif, au bord de la clairière, Humant du jour le silence attiédi, L’esprit heureux que la Muse caresse, Le rossignol rêvant au fond des bois, Seuls ont connu, seuls diraient mon ivresse Quand je la vois !

Chanson de Juin

L’humide éclat du lys, le blond duvet des pêches Seraient moins doux pour moi, moins frais que ton baiser. L’abeille du désir vole et veut se poser, Veut se poser, ô fleur ! à tes lèvres si fraîches.

La rose ouvre son cœur à l’amoureuse mouche, Et l’enivre de miel et la berce au zéphyr. Quand pourrai-je, à mon tour, sur tes lèvres cueillir, Miel divin, le baiser qui parfume ta bouche ?

Dans l’air plein de soleil entends-tu ces murmures ? Que disent les oiseaux au dôme épais des bois ? Ce que te dit mon cœur qui gémit dans ma voix : J’ai faim de tes baisers et de tes lèvres mûres.

La Grotte

Sous cette grotte au frais mystère, Seuls, un jour, ils se sont assis. Heureux, ils oubliaient la terre, Le monde et leurs propres soucis. L’eau courante au fond des ravines, L’oiseau caché dans les buissons Mêlaient pour eux leurs voix divines Sous l’ardent soleil des moissons. Le lys des bois, la brise agreste, Le ramier gémissant d’amour Versaient sur cette heure céleste Les tièdes voluptés du jour ; Des sureaux et des chèvrefeuilles Flottait dans l’air la molle odeur… Le grand frêne étendit ses feuilles Pour voiler au ciel leur bonheur.

Chanson de Mai

La nature d’un vert manteau Couvre l’épaule des collines, Le vent de mai sur le coteau Se joue au front des aubépines, L’agneau bondit sur le gazon, La fauvette au bord du buisson Chante au soleil sa mélodie ; Mais pour moi triste est sa chanson : Je suis seul à l’entendre, — hélas ! Elle est partie.

La violette aux yeux d’azur Sourit dans l’herbe aux marguerites, Sur le chaume, aux flancs du vieux mur, Tremblent au vent les clématites, Sur la robe verte des prés Boutons d’or et pavots pourprés Balancent leur tête fleurie ; Mais, ô fleurs ! ô champs diaprés ! Vous ne m’êtes plus rien, — hélas ! Elle est partie.

Du jour saluant les lueurs, Toi qui dans la nuit irisée T’élances des grands blés en fleurs, L’aile brillante de rosée, Joyeux poète de l’été, Ta voix vibrant dans la clarté Fait plus sombre ma rêverie ; Prends pitié d’un cœur attristé, Tais-toi ! vive alouette, — hélas ! Elle est partie.

Elle est partie, et pour toujours : O désespoir ! ô solitude ! Fuyez, printemps ! Mourez, beaux jours ! Toi, reviens, saison froide et rude ! Vents plaintifs, bruits des bois glacés, Voix de nos rêves dispersés, Bercez mon âme endolorie ! Adieu, soleil des jours passés ! Salut, hiver lugubre ! — hélas ! Elle est partie.

Insania

Sois gai, secoue au vent ta tête libre et fière ; Respire à pleins poumons ta brise printanière ; Ris aux beaux jours ; jouis, rimeur insoucieux, Des parfums de la terre et de l’azur des cieux ; De ton avril cueillant les plaisirs et les roses, Raille nos soins jaloux, nos souvenirs moroses, Et, d’une lèvre vive où rit ta liberté, De tes bonheurs premiers bois le vin enchanté ! Ton heure aussi viendra… Sur cette blonde tête, Oiseau de flamme, un jour s’abattra la tempête. Comme en un ciel d’été, sans pluie et sans éclairs, La foudre tout à coup éclate au fond des airs, Un jour, enveloppé d’un invisible orage, Tu sentiras pâlir et mourir ton courage. Subitement frappé, sous le trait acéré S’affaissera ton cœur en proie au mal sacré. Tu blêmiras, tes yeux perdront leur jeune flamme ; Une indicible angoisse habitera ton âme.

Vaste et morne, un désir sans fond comme la mer Ballottera tes jours dans un délire amer. Vague, sombre, rongé d’une âpre inquiétude, Pour y souffrir en paix cherchant la solitude, Tu fuiras tes amis. Ton esprit studieux Dans les livres, dans l’art aux plaisirs sérieux Ne mettra plus sa joie ; et la Muse elle-même, Celle qui nous est douce et mérite qu’on l’aime, La Muse aura perdu sur ton cœur tout pouvoir. Ta fierté, le présent, l’avenir, le devoir, Tout sera délaissé. Sans flamme et sans génie, Tu ne penseras plus. La fiévreuse insomnie Envahira ta couche. Un songe sans réveil, De ta paupière sèche écartant le sommeil, Embrasera tes nuits : dans ton cerveau débile Brûlera fixe et belle une image immobile ! Implorant l’aube, hélas ! pour rafraîchir tes maux, Tu chercheras la paix et l’ombre des rameaux. Devant le calme auguste et le bonheur des choses, Tu sentiras tes yeux s’emplir de pleurs sans causes. Les grands bois, leur silence aux charmes apaisants Berceront, mais en vain, tes souvenirs cuisants. Ni l’haleine des eaux ni le vent des pelouses N’éteindront l’âpre feu de tes veines jalouses. La paix des bois, la paix immuable des cieux, Impassible ironie, irriteront tes yeux. Alors, ô déplorable, ô triste créature ! Comme la Muse et l’art tu fuiras la nature. Par la douleur aigri, de toi-même lassé,

Traînant partout au flanc le trait qui t’a blessé, A des pas adorés rivé comme un esclave, Sans vertu pour porter ou briser ton entrave, Tu vivras… jusqu’au jour où, sous l’âcre poison, Après ton cœur sentant défaillir ta raison, Sentant, sous l’action rongeante de ta peine, Se fausser ta nature et naître en toi la haine, Toi-même, épouvanté qu’on doive tant souffrir, Tu maudiras ton mal sans en vouloir guérir. Et tant de désespoir, pourquoi ?… pour peu de chose : Pour un sourire éclos sur quelque lèvre rose, Pour quelque tête vide aux cheveux parfumés, Pour deux yeux bleus ou noirs par l’enfer allumés.

* * *

O vous par qui le mal est entré dans le monde, Race en calamités, en misères féconde, De qui l’instinct cruel et plein de vanité Nous sait tout prendre, tout, jusqu’à notre fierté ; Race d’enchantements et de ruse pourvue, Le curieux désir de voir et d’être vue Est tout votre cœur ! Mère et fille du péché, Comme Ève, votre esprit frivole n’est touché Que par l’éclat du faux ; vous aimez l’imposture,

Ce qui flatte ou reluit ! Si le sort en pâture Vous livre une âme ouverte à l’infini désir, Vous trouvez à la perdre un étrange plaisir : Vous brisez, vous brûlez dans cette âme flétrie L’idéal, cette fleur de l’Éden, sa patrie !

* * *

Et vous, nos compagnons de trouble et de douleurs, Vous dont la lèvre sait l’amertume des pleurs ; Hommes, têtes encor de cheveux couronnées, Vieillards, fronts qu’a blanchis la neige des années, Jeunes et vieux, parlez, et, la main sur le cœur, Dites, en est-il un parmi vous qui, vainqueur De la Vipère, ait su porter sans perdre haleine Le poids de son amour ou le poids de sa haine ? En est-il parmi vous un seul qui, mâle et fier, Ait pu sans défaillir boire le miel amer, Et qui, l’angoisse au flanc, éperdu de souffrance, N’ait blasphémé jamais la vie et l’espérance ? En est-il un, un seul, doux et fort jusqu’au bout, Job de la passion, sur son fumier debout, Qui n’ait un jour maudit le Dieu de sa jeunesse ? S’il en est un, eh bien, que notre œil le connaisse ! Que pour nous enseigner il se lève entre nous ! Que je le voie, et l’aime, et l’envie à genoux !

* * *

Muse, dès le berceau toi qui fus ma nourrice, Toi la mère et la sœur et la consolatrice, Si ton culte jamais à mon esprit fut cher, Entends ce cri poussé par mon âme et ma chair. Ce n’est point, aujourd’hui, pour moi que je t’implore, Mon cœur ne saigne plus, bien qu’il palpite encore : Ma veine est desséchée et mon jour est rempli. Ce qu’il me faut cueillir, c’est la fleur de l’oubli… Eh bien, soit ! levez-vous, croissez sur mes ruines, O roses sans parfums, mais aussi sans épines ! Dans mon sentier désert, sur mon stérile écueil, Berçant aux vents des nuits vos emblèmes de deuil, Levez-vous ! — Et toi, meurs, jeunesse inassouvie ! Rêve impossible à qui, mon nom, mon art, ma vie, J’avais tout immolé ! Longtemps, lâche énervé, J’ai pâli, j’ai langui d’un bonheur introuvé. J’ai pu longtemps, ô Muse ! ô ma seconde mère ! Te préférer une ombre, une aride chimère ; Mais ils sont loin, ces jours d’ardente oisiveté : Avec mon cœur tu m’as rendu ma liberté, Clémente amie ! eh bien, par mon retour sincère, Par mes jours expiés de honte et de misère, Par ces pleurs dont toi seule as su tarir les flots,

Par ton sein maternel qui berça mes sanglots, Par ton culte sacré, par notre amour suprême, Entends ma voix priant pour un autre moi-même, Pour l’un des tiens, ô Muse ! une âme dans sa fleur, L’enfant spirituel que s’est donné mon cœur. De tes tristes élus il porte au front le signe : Garde pour tes lacs bleus, garde les jours du cygne ! Que ton oiseau divin n’aille point à son tour Saigner, proie innocente, aux serres du vautour ! Contre l’homme et la vie, et le monde et son piège, Défends ce jeune esprit, ô Muse ! et le protège. Que ce lys virginal à ton ombre bercé Du ver au dard mortel ne soit jamais blessé ! Close aux vents d’ici-bas, que cette âme choisie Ne s’ouvre qu’à ta brise heureuse, ô Poésie ! De la femme sans cœur épargne-lui les fers ! Sauve au moins, sauve un fils des maux par tous soufferts !

Solitude et Renoncement

Il n’est d’autre remède à l’amour que les Piérides. THÉOCRITE

Sous ton modeste toit, que l’amitié visite, Clos tes jours occupés, cultive en paix ton art. Ne va point dans la foule où l’homme vain s’agite : La foule t’est mauvaise, ami ; vis à l’écart.

Dieu t’a fait le cœur haut, l’esprit inexorable ; Tu ne saurais longtemps toi-même t’abuser. Pour qui le voit de près, ce monde est misérable : Il le faudrait bientôt haïr ou mépriser.

Non ! ni mépris ni haine, ami ; reste impassible. Que la Muse à jamais soit tes seules amours. Toi, tu te souviendrais ! dans ton âme inflexible, Le mal comme le bien reçu vivra toujours !

Ton cœur n’est point pareil à ces plages de sable, Oublieuses du flot quand le flot a passé. Des jours tu garderas la trace ineffaçable, Qu’ils aient brisé ton rêve ou qu’ils l’aient caressé.

Nature douce et forte aux durables empreintes, Tu saurais pardonner, mais non point oublier. Crains du ressouvenir les poignantes étreintes ! Tu maudirais tes dieux sans les calomnier !

Aimer, lutter, souffrir, mieux vaut l’indifférence ! La paix, du moins, la paix est dans l’obscurité. Pour conquérir le but où va ton espérance, Il faudrait moins d’amour et plus de vanité.

Tu saurais trop aimer ! — Ton cœur, c’est ton génie. Toute à chacun, ta vie a soif de dévoûment. Ce qu’il ne peut sentir, l’égoïste le nie : L’air qu’il lui faut, ami, n’est point ton élément.

Tu saurais trop aimer ! — De navrantes tendresses Sans profit ni merci dévoreraient tes jours ; Ta main se glacerait entre des mains traîtresses : L’aspic naîtrait couvé par l’Ève des amours !

Tu saurais trop aimer ! — À tes instincts rebelle, En vain tu voilerais les flammes de ton cœur ; L’âme aimante est un lys que son parfum décèle : Ferme à d’ingrats frelons ta vie et ta liqueur.

Devant le mal vainqueur, devant le fait cynique Si tu baissais les yeux ou détournais le front : “Il ne voit pas ! ” dirait la Dupe satanique. L’un niera ta pudeur, d’autres l’exploiteront.

Oui, tes propres vertus, tes fiertés, tes noblesses, Tu les verrais te nuire un jour et te trahir ! Le lâche traduirait tes pitiés en faiblesses !… Ah ! tu sais trop aimer, ami ; crains de haïr !

Haïr, c’est s’abaisser ! Lutter, la lutte est vaine ! À d’odieux combats n’avilis pas ta main ! Prise plus haut le sang qui coule dans ta veine : L’hydre au fiel venimeux ne vaut pas ton dédain !

La foule est ainsi faite, ami, je l’ai connue : Pour y vivre, il faut être ou victime ou bourreau… Rien plutôt ! que l’éclair s’éteigne dans la nue ! Que le glaive insouillé dorme vierge au fourreau !

Vis pour ton art. Renonce aux rêves du bel âge. Comme un lac de montagne au flot clair et dormant, Reflète en ton esprit l’étoile et le feuillage ; Vis et mûris pour Dieu dans ton isolement.

La solitude est douce à l’âme et salutaire. Élabore en secret, lys des grands bois, ton miel. Que ton cœur, clos et mort du côté de la terre, Ne reçoive le jour que du côté du ciel !

Monologue

J’ai rêvé, j’ai souffert, j’ai chanté dans les cieux, Et je tombe, à mon tour, chercheur audacieux. J’ai rêvé bien longtemps une rose divine. Ô songe misérable ! ô réveil douloureux ! De la rose mon cœur n’a gardé que l’épine, Et je saigne, et l’angoisse habite ma poitrine… Tout est faux, hors le mal ! tout, hors la trahison ! Des plus hauts dévoûments voilà donc le salaire !… Triste et fatal objet d’amour et de colère, La foudre m’écrasant au seuil de ta maison Ne t’eût point arrêtée ! et, passant sur ma cendre, Dans l’abîme tes pieds auraient voulu descendre… Des souvenirs amers j’exprime le poison Et m’en abreuve… En vain j’appelais la raison À ton aide, et l’honneur, et Dieu, ta fierté même, Ton vertueux passé qui gémit et qui m’aime ; Vainement j’ai prié, supplié, conjuré,

Femme ! de respecter en toi ma foi suprême, Mon culte unique, hélas ! et mon bonheur sacré ; Tu vis mes désespoirs et ma mélancolie, Et ces fièvres du cœur, mères de la folie, Et, toute à tes instincts, tu n’as rien écouté ! Tu fus aveugle et sourde, impitoyable, impie, Dénaturée, indigne, atroce !… Ô cruauté ! Étrange cruauté d’enfant et de sauvage !… Pour te pouvoir juger qu’il m’a fallu souffrir ! Du mal que tu m’as fait comprends-tu le ravage ?… Ah ! qui sait trop aimer ne sait pas moins haïr ! Eh bien, malgré l’outrage et ma désespérance, Non ! je ne voudrais pas t’infliger ma souffrance ! Mépriser son amour et n’en pouvoir guérir, L’enfer ne connaît point de plus âpre torture !…

L’enfer ! il est en nous… Funeste créature ! Ce n’est point le présent seulement, l’avenir, Non ! tu m’as tout flétri, tout, jusqu’au souvenir ! Un doute amer emplit mon âme empoisonnée. Niant le bien, raillant ma vile destinée, Je maudis ce passé qu’un jour j’ai pu bénir !

Je le sais, Dieu puissant, tout effet a sa cause. Malheur au front sur qui ta colère se pose ! L’éclair choisit, guidé par ton doigt irrité. Juste est le châtiment… je l’aurai mérité : J’ai pris au sérieux l’être vide, frivole, Plus mobile que l’onde ou la poudre qui vole.

Malheureux ! j’ai placé mes rêves infinis Dans l’être au cœur banal… Mes rêves sont punis. Eh bien, soit ! mais, ô Dieu ! l’amie et la complice Devait-elle être encor l’instrument du supplice ? Pour frapper d’un seul coup et l’esprit et la chair, Ne pouvais-tu choisir, du moins, un bras moins cher ? La blessure insondable, intime, inexprimée, Tu nous la fais avec la main la plus aimée ! Est-ce là nous guérir ? Ta cruelle amitié, Comme la femme, ô Dieu ! serait donc sans pitié !… Il est des coups affreux, inattendus, rapides, La foudre en plein azur ! sous l’éclair abhorré Notre raison s’égare et nous tombons stupides, Muets d’horreur, l’esprit d’hébétement navré ! On a cru réchauffer contre son cœur un ange, Et l’ange tout à coup en vipère se change, Et mord !… et de la plaie ouverte à notre flanc, La foi, l’amour, l’espoir coule avec notre sang !…

Avec mon cœur, ô toi qui m’as pris mon génie, Contemple ma ruine et mon abaissement. Ma détresse est ton œuvre, et dans mon insanie, De mes jours avortés j’ai l’amer sentiment. Oui, mon âme est tombée ! oui, ma vie est perdue ! Oh ! si j’avais le mot qui guérit ou qui tue ! Rassasié d’angoisse, indigné d’en gémir, Ce lâche amour, mon cœur le voudrait revomir ! Vains efforts ! lutte et deuil insensés ! noire offense Qui, changeant tout pour nous, nous rend tout odieux !

Je hais l’homme, et l’espoir, et la clarté des cieux ! Je doute des tombeaux, des fleurs et de l’enfance ! Tout ce qui fut un jour le charme de mes yeux, Les monts, les bois, les mers, tout m’est une torture : Je sens partout le vide et partout l’imposture ! Pourquoi n’es-tu pas morte avant la trahison ! Mes pleurs auraient du moins respecté ton gazon !… Assez ! tais-toi, mon cœur ! Rentre dans le silence, Fantôme au flanc blessé de mon amour trahi ! Que la pitié te reste ! Et toi, Dieu de clémence, S’il faut que je survive à mon sort accompli, Des ressentiments noirs sauve au moins ma démence ! Apprends-moi le pardon ! enseigne-moi l’oubli !

Au temps

toi que le bonheur redoute, Fatidique vieillard, seul ami du malheur, Dieu qui portes la faux, éternel moissonneur, Ô Temps ! — ma voix t’implore, écoute Ce vœu, — le dernier vœu que doit gémir mon cœur.

Hâte pour moi ton vol suprême ; Des espoirs décevants moissonne en moi la fleur ; Étouffe dans mon sein une implacable ardeur : Fais que j’oublie autant que j’aime ! Détruis un lâche amour, ô divin destructeur !

La Douleur

Dieu lui-même a respect de la souffrance humaine ; Réelle est la douleur si la cause en est vaine. Qu’importe par qui nous souffrons ! La fleur du bien grandit sur les âpres collines : L’homme qui sait porter sa couronne d’épines Devient un dieu sous les affronts.

Ne maudis point, ami, ta suprême torture ; Respecte ta douleur, la douleur nous épure ; Laissons le blasphème à l’orgueil. Le fleuve de la vie aux ondes limoneuses, Pour rejaillir au ciel en gerbes lumineuses, Doit se briser contre un écueil.

Litanie

Paix des soirs dans les bois sauvages, Bleu silence des nuits sous les cieux étendu, Charme apaisant des mers mourant sur les rivages, Rendez-moi le repos que mon âme a perdu !

Parfums des brises matinales, Du jour au flanc des monts ineffables blancheurs, Rosée, urnes des lys aux perles virginales, Sur ma tempe embrasée épandez vos fraîcheurs !

Murmures des gorges profondes, Souffles mystérieux des bois où l’aube a lui, Ondoîments des moissons, balancements des ondes, Bercez d’un cœur navré, bercez l’intense ennui !

D’où vient le trouble qui m’assiège ? Pourquoi ce vide morne, ô Dieu ! cette langueur ? Les beaux jours sont-ils morts ? et l’âge, de sa neige, A-t-il blanchi ma tête ? a-t-il glacé mon cœur ?

Non ! de ses plus riches corbeilles Mon radieux été me verse le trésor : Dans les sureaux en fleur bourdonnent les abeilles, Au ciel l’astre de juin roule son disque d’or.

Et pourtant ma vie est troublée ! D’un indicible ennui je me sens consumer. Brises des eaux, senteurs des bois, voûte étoilée, Guérissez-moi ! mon âme est malade d’aimer.

Dernières Paroles

La vie et la douleur m’ont appris la sagesse, La voici : l’amour est mortel. Il meurt même avant nous, et l’homme en sa détresse N’a point d’ennemi plus cruel.

Qu’est-ce donc que la vie ? amertume et torture, Doute et désespoir, tour à tour. Mais le plus grand des maux que nous fit la nature, Et le plus fatal, c’est l’amour !

L’amour est un combat entre l’homme et la femme, Qui rive au vaincu le vainqueur. Tendresse et volupté, nous dit-on : — lutte infâme ! L’un l’autre, on s’y mange le cœur.

D’où vient-on ? Où va-t-on ? Questions sans réponse ; Le ciel reste sourd à nos cris. Et le sphinx de la vie en nous raillant enfonce Ses griffes dans nos flancs meurtris.

La nature, mêlant l’ivresse à la souffrance, De l’homme ardente à se jouer, Pour leurrer ses douleurs lui donne l’espérance, L’amour pour se perpétuer.

Créer, tel est son but, but fatal et sinistre : Indifférente à nos tourments, Dans cette œuvre sans fin l’amour est son ministre, Nous, ses aveugles instruments.

La femme autant que l’homme est victime et complice Du maître imposé par le sort. L’un de l’autre on aggrave à l’envi le supplice Qui n’a de terme que la mort.

La femme, c’est cette ombre à nos pas attachée : Courez vers elle, elle vous fuit ; Fuyez-la, vous voyez la vipère alléchée Derrière vous qui vous poursuit.

Aime, on te trahira ; sois sincère et fidèle, On se rira de ta candeur. La femme change ; l’onde est moins mouvante qu’elle : Que ferait-elle de ton cœur !

Change et trompe, à ton tour ! aime et trompe sans cesse ! Torture qui sait torturer ! Brise la coupe après en avoir bu l’ivresse ! Fais pleurer pour ne pas pleurer !

Et voilà donc la vie ! un échange adultère De mensonge et de trahison ! L’enfer à deux au lieu de l’Éden sur la terre ! Au lieu de miel, l’âcre poison !

Et voilà donc la vie ! et c’est là ce qu’on nomme Bonheur, ivresse, volupté ! Néant amer ! ô cœur misérable de l’homme ! Inénarrable vanité !

Mourons ! — Suprême asile et suprême assistance, O Mort ! contre un joug détesté, Viens donc, viens m’affranchir du mal de l’existence, O mort auguste ! ô liberté !

Préface

COMMENT ON IMPRIME TOLSTOÏ

Il n’est point d’écrivain qui jouisse, actuellement, de plus d’autorité, et qui soit plus admiré que Léon Tolstoï. Le moindre article sorti de sa plume, son opinion sur n’importe quelle question ont bientôt fait le tour de la presse mondiale et sont commentés comme un événement littéraire considérable. Mais tandis que tout le monde connaît les écrits de Tolstoï, peu de personnes savent comment ils sont livrés au public dans leur intégralité et sont répandus hors de la frontière malgré la censure russe. On ignore quels hommes dévoués ont consacré leur vie, leur fortune, leur talent à la tâche de faire connaître et de répandre dans le monde entier les œuvres du maître, en dépit de tous les obstacles.

Il y a une quinzaine d’années, M. Paul Birukov, M. V. Tchertkov et sa femme fondèrent à Moscou une maison d’éditions sous la raison sociale Posrednick (l’Intermédiaire). Cette maison d’éditions fut bientôt classée, en Russie, parmi les premières. Son succès venait surtout de la collaboration très large et très active du comte L. Tolstoï, allié à la famille de V. Tchertkov. (La sœur de Mme Tchertkov, née Diedrichs, est mariée à un fils du comte Tolstoï, André). Toutes les éditions populaires des œuvres de L. Tolstoï, ses contes et ses récits pour le peuple parurent chez Posrednick, dont le but principal était de répandre dans les masses les idées généreuses de l’écrivain.

Grâce à son développement considérable, Posrednick lançait chaque œuvre par centaines de mille, et à des prix très modiques.

Les brochures se vendaient 5, 3, 2, 1 et même 1/2 copek. Outre ces éditions populaires, Posrednick en avait entrepris d’autres « pour les intellectuels » dans lesquelles entrèrent la plupart des chefs-d’œuvre de la littérature russe, et qui étaient vendues aussi à des prix relativement très minimes. Dans les premières années, la censure russe ne mit que peu d’entraves aux éditions, mais, par la suite, elle s’avisa que les idées propagées par ces livres n’étaient pas tout à fait à l’unisson du régime gouvernemental de la Russie, et dès lors les tracasseries des censeurs se firent de jour en jour plus nombreuses. Dans ces conditions, il était bien difficile de continuer l’œuvre commencée : il fallait borner le choix des ouvrages à éditer, faire des coupures, et, malgré tout, l’ouvrage n’obtenait pas toujours le « bon à tirer » du comité de la censure. Bien entendu, il fut défendu à Posrednick d’éditer les œuvres de Léon Tolstoï ; tout ce qui sortait de cette maison inspirait, à priori, un véritable effroi aux censeurs, si bien que les pages choisies de Dostoievsky, de Garchine, de Potekhine et de plusieurs autres, autorisées jadis, furent ensuite interdites. La censure défendit même les fragments des œuvres de Tikhone Zadonsky, honoré par l’Église orthodoxe comme un saint ; et enfin, comble à toute mesure, la publication du « Sermon sur la montagne », — c’est-à-dire, selon les conceptions de l’Église, les paroles de Dieu ! — trouvé dangereux pour le peuple, fut interdite par la censure.

Devant ces difficultés, Tchertkov et Birukov songèrent à transporter leur maison à l’étranger. Les événements hâtèrent cette décision.

En 1896 le gouvernement russe commençait une lutte à outrance contre les Doukhobors qui refusaient de se soumettre au service militaire. Léon Tolstoï et ses amis prirent position en faveur des pauvres persécutés.

Pour cette participation, après une série de chicanes policières, Tchertkov, Birukov, Boulenger et quelques autres furent chassés de la Russie et se réfugièrent en Angleterre. Au commencement de 1898 ils y établirent une typographie russe. D’abord installés à Purleigh, près de Londres, les Tchertkov transférèrent leur établissement à Christchurch, sur la côte méridionale de l’Angleterre, où ils vivent actuellement.

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