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LES POÈMES NATIONAUX
Cri de Guerre
væ victoribus
Il est souillé, le sol sacré de la patrie ! Nos cités, nos moissons, nos champs sont saccagés ; Les toits fument ! Debout pour la sainte tuerie ! Frappez ! fauchez ! hachez ! des deux mains égorgez !
Ils descendent du nord, Vandales d’un autre âge, Semant partout le meurtre et le crime et le vol. De la terre des Franks ils rêvent le partage : Purgeons de leur présence et vengeons notre sol !
Derrière et devant eux, brûlez ! faites le vide ! Enfermons ces bandits dans un désert sans fin ! La flamme et la famine à cette horde avide ! Que tous, hommes, chevaux, que tous crèvent de faim !
Ils sont venus, eh bien ! qu’ils restent ! Terre altière, France, ouvre-toi sous eux et te referme après ! Qu’il n’en sorte pas un vivant de ta frontière ! Notre vieux sol gaulois avait besoin d’engrais.
Écoutez ces sanglots des enfants et des veuves, Ces cris de nos soldats en leur fleur moissonnés... Pour tout ce sang, du sang ! Que l’onde de nos fleuves Roule en monceaux les Huns dans leurs flots profanés !
Dix contre un, ils s’en vont dévastant nos campagnes ; La bombe incendiaire éventre la maison ; Des plaines aux cités, des hameaux aux montagnes, Leur sinistre passage empourpre l’horizon.
Sus aux envahisseurs ! Sus aux hommes de proie ! La guerre des buissons ! la guerre des taillis ! Traquons-les ! plongeons-nous dans l’implacable joie De tuer pour sauver ou venger son pays !
Jeunes et vieux, debout pour la lutte des braves ! Femmes, les Huns verront que vos seins, que vos flancs N’ont point porté, n’ont point allaité des esclaves ! Loups de la Gaule, à vous leurs cadavres sanglants !
Que veulent-ils ? Détruire, exterminer la race Des Latins, démembrer le pays des aïeux Et, joignant le cynisme à la haine vorace, Assassiner un peuple à la face des cieux !
Frapper Paris ! éteindre un des flambeaux du monde ! Décapiter la France ! ô rêve monstrueux ! Voilà ce que l’Europe, en sa stupeur profonde, Souffrirait... sans bondir et se ruer contre eux !
Ainsi donc plus de droit humain, plus de justice ! La force est tout ! honneur aux Teutons ravageurs !... Sacrilège abandon et lâcheté complice ! Au ban des nations ces hordes d’égorgeurs !
D’un même sang issus, peuples, race latine, Venez armés du fer, venez armés du feu ! Cause commune, enfants de commune origine ! La France est l’avant-garde et le soldat de Dieu !
Contre la barbarie épousez sa bannière ! Prenez place en nos rangs ! guerre au dévastateur ! Vous êtes le Progrès, les Arts et la Lumière, Soyez aussi le Droit au fer libérateur !
Du fond de ses marais l’engeance féodale A vomi sous nos murs son python couronné. Si nous n’écrasons pas du pied l’hydre vandale, Civilisation, ton règne est terminé !
Entre l’ombre et le jour, entre l’homme et la bête, La lutte est sans merci, la mort doit la finir ! Latins, accourrez tous à l’héroïque fête ! En sauvant le présent vous saurez l’avenir !
* * *
Mais qu’ils viennent ou non, France chevaleresque, Fais ton devoir ! combats pour tous ! et haut les cœurs ! Châtie en la domptant l’arrogance tudesque ! Que le sol des vaincus dévore les vainqueurs !
Berceau de Jeanne d’Arc, valeureuse Lorraine, Alsace, Laon, Strasbourg, en décombre changés, Pays qui n’êtes plus qu’une fumante arène, La France se relève et vous serez vengés !
Après vingt ans, la France, asservie et flétrie, A reconquis son âme avec sa liberté ! Elle s’apprête au grand combat de la patrie : Elle y retrouvera la gloire et sa fierté !
De Valmy, d’Iéna, de cent autres batailles, Vous les héros, grands morts à vaincre accoutumés, Que votre âme guerrière au jour des représailles, Que votre âme revive en nos cœurs enflammés !
Versez-nous votre foi, la foi sans défaillance Qui vous fit affronter, soldats transfigurés, Mille morts, qui vous fit les vainqueurs dans Mayence, Et les maîtres des rois contre nous conjurés.
Soufflez-nous votre esprit, l’esprit patriotique Qui revêtit d’exploits la grande nation ; Qui, d’un rempart d’airain couvrant la République, La sauva de la honte et de l’invasion.
Oh ! vous êtes pour nous l’exemple et l’histoire. Ce que vous avez fait, vos fils le referont. A nos drapeaux trahis reviendra la victoire, Et vos lauriers par nous, ô morts, refleuriront !
Donc, du nord au midi, de l’est à l’ouest, aux armes ! Entendez-vous ce cri : « La Patrie en danger ! » A nos frères tombés donnons d’abord des larmes ; Puis, tous debout ! et face et mort à l’étranger !
Des plages de Marseille aux mers de la Bretagne, De Lyon, de Bordeaux, de toutes nos cités, Venez ! venez du bourg, du bois, de la montagne, De partout, et vengez vos foyers insultés !
Paysan, prends ta faux ! bûcheron, prends ta hache ! Enfant, arme ton bras des pierres du chemin ! Eh ! qui de nous voudrait, à jamais traître et lâche, Subir l’âpre conquête et le joug du Germain ?
D’un unanime élan, d’un effort héroïque, Français, purgez vos murs de bandits forcenés ! Au tocsin de l’honneur et de la République, Courez à l’ennemi ! frappez ! exterminez !
Sous chacun de vos coups c’est un tyran qui tombe ! Dans chacun de vos coups frappe la Liberté ! De ces vainqueurs d’un jour qu’une immense hécatombe Fume, et soit votre exemple à la postérité !
Comme aux champs de Morat, tombeau du Téméraire, Châtiant les forfaits du Teuton destructeur, Dressons un monument, fatidique ossuaire, Fait des restes maudits d’un peuple usurpateur !
Se partager la France, ô démence ennemie ! La France ne sait pas se laisser conquérir ! Un pacte avec la mort plutôt que l’infamie ! Pour le salut commun, debout ! — Vaincre ou mourir !
* * *
Et vous vaincrez ! — Soldats d’une lutte féconde, D’où le Droit et l’Honneur sortiront triomphants, Sur vos succès l’espoir de vingt peuples se fonde ! Frères, vous défendez la liberté du monde En défendant la terre où sont nés vos enfants.
France, tu sortiras de cette épreuve amère Pure et transfigurée aux yeux de l’univers. Dans le sang de tes fils lavée, ô pauvre mère ! De l’Empire expiant l’opprobre et la chimère, Tu te rachèteras au prix de tes revers !
O revers inouïs ! désastre épouvantable ! Calamités sans nom ! immense effondrement ! O mère ! en tes malheurs le ciel est équitable : De tes fautes subis la leçon lamentable ! Sors libre de ta chute et de ton châtiment !
Sois libre ! Ton divorce avec la tyrannie Te rendra ta féconde et sereine fierté. Flambeau libérateur, ton lumineux génie Sous le ciel reprendra sa mission bénie, Répandant sa pensée à tous et sa clarté.
Hypocrites rongés d’une exécrable envie, Tous les porteurs de sceptre, imposteurs couronnés, T’accusent de rêver à tes pieds asservie L’Europe entière, — toi dont l’or, le sang, la vie Fut toujours la rançon des peuples enchaînés !
Ta pensée illumine et délivre ! l’épée En tes mains affranchit après avoir dompté ! Voir du joug féodal l’Europe émancipée, Voilà ton rêve à toi dans l’ardente épopée De tes combats géants contre la Royauté.
Les rois l’ont bien compris ! Ils savent que ton âme D’une œuvre de salut est sans cesse en travail ; Que toute nation à ton contact prend flamme !... Toi de moins sous le ciel, tel est leur rêve infâme ! Ils régiront en paix les peuples, leur bétail.
Tu troubles leur repos : toi debout, toi vivante, Pour eux plus de sommeil, plus de sécurité. A ta perte conspire une haine savante : Ils veulent, t’immolant sur ton œuvre fervente, Dans son foyer natal tuer la Liberté.
Liberté, défends-toi par la main de la France ! France, des nations sois le bras justicier ! Pour le Droit en péril, pour le siècle en souffrance, Pour les peuples trompés et pour leur délivrance, Pour ton propre salut, hors du fourreau l’acier !
Pour la dernière fois, qu’en tes mains étincelle Le fer, le fer sacré qui délivre des rois ! Sans merci ni pitié, qu’à flots le sang ruisselle ! Que la guerre s’embrase horrible, universelle ! Mais que ce soit du moins pour la dernière fois !
Qu’après avoir dompté l’antique barbarie, Qu’après avoir puni l’audace et ses forfaits, Pour prix de tant de sang, hélas ! et de tuerie, La Victoire, aux vaincus de la grande patrie, D’une paix magnanime impose les bienfaits.
Dieu clément, mets un terme aux fureurs homicides L’un sur l’autre lançant les peuples déchaînés ! Montre-leur le néant de leurs luttes arides, Égorgements sans but, stupides suicides De stupides troupeaux à l’abattoir menés !
Dieu de bonté, mets fin à ces aveugles haines Par qui des nations les maux sont aggravés ! Pour qui donc versons-nous la pourpre de nos veines ? Quel profit tirons-nous de nos victoires vaines ? Des maîtres plus cruels et des fers mieux rivés !
Dieu paternel, fait luire enfin sur notre tête Le jour de ta justice et de ta volonté ! Sur la terre apaisée et sous le ciel en fête, Fais éclore et fleurir ce rêve du poète : Le règne de l’Amour et de la Liberté !
Septembre 1870
Le Rossignol pendant le Siège de Paris
Quand tu dormais sous la ramée, Frêle oiseau, sans ailes encor, Invisible et de ruse armée, Une main sur toi s’est fermée Et du ciel priva ton essor.
Et tu grandis dans l’esclavage, Exilé de l’air et des bois, Rêvant peut-être un lieu sauvage Plein de silence et de feuillage, Où libre pût monter ta voix.
Quand tu parus dans ma retraite, Que ta voix devait réjouir, Heureux d’abriter un poète, Mon humble toit se mit en fête, Chanteur ailé, pour t’accueillir.
Rêvant pour toi paix et bien-être, Je t’installai près du foyer, D’où l’on peut voir par ma fenêtre Au vent se bercer le vieux hêtre ; Au ciel le nuage ondoyer.
Mais d’abord, farouche, irascible, Comme un captif chez son geôlier, Poète au silence invincible, Tu restas froid, morne, insensible, À mon accueil hospitalier.
« Sois libre ! je hais l’esclavage ! Loin d’ici veux-tu t’envoler ? Pars ! retourne au natal bocage ! » J’ouvris la fenêtre et ta cage ; Tu refusas de t’en aller !
Reste donc, et sois béni, frère ! Tu n’as pas fui mon amitié. Le sort m’est si dur et contraire, Que j’ai besoin, cœur solitaire, D’un cœur qui me prenne en pitié !
Et dès lors ma sollicitude Veilla sur toi sans t’alarmer. De me voir tu pris l’habitude, Et, soit instinct, soit gratitude, Tu finis, je crois, par m’aimer.
Chaque jour ma main fraternelle, Te prodiguant les soins jaloux, T’offrait le grain et l’eau nouvelle ; Et sur moi ta noire prunelle Dardait un regard vif et doux.
L’hiver, l’horrible hiver du Siège, Quand tout Paris manquait de pain, Cerné par le Hun sacrilège, Malgré la disette et la neige, Toi du moins tu n’eus froid ni faim.
Jours d’angoisse ! ô malheurs célèbres Dont mon cœur saigne avec orgueil ! Toi, pendant ces heures funèbres, Hôte muet de mes ténèbres, Ton deuil répondait à mon deuil.
Au bruit sinistre de la bombe Qui passe effleurant la maison, D’un vivant partageant la tombe, Tu me rappelais la colombe, La colombe d’Anacréon.
Ta présence en ma nuit morose Évoquait mon soleil natal, La plaine où mûrit la jam-rose, Nos monts d’azur que l’aube arrose, Tout mon beau ciel oriental ;
Mon île austère, mais sereine, L’oasis des grands flots amers Où de l’Inde erre la Sirène, Baignant dans l’or son front de reine, Ses pieds dans le saphir des mers.
Ô vision éblouissante ! Mirage aux lointaines clartés ! Dans le passé mon âme absente Oubliait de l’heure présente Les navrantes réalités.
J’entendais au pied des collines, Dans l’herbe en fleur ensevelis, Se berçant au vent des ravines, Les chœurs ailés aux voix divines De nos frères les bengalis.
Chante comme eux ! que ma pensée, Pleurant les maux de mon pays, Ô rossignol ! par toi bercée, Revole vers l’aube éclipsée De mes bonheurs évanouis !
Le chant, bien mieux que la parole, Sait du sort adoucir les coups ; Avec lui la douleur s’envole : Il berce, il endort, il console Ce qui souffre et gémit en nous.
En ces temps d’atroce tuerie, Où le Hun fourbe et carnassier Promène en nos champs sa furie, Heureux qui peut pour la patrie Mourir aux éclairs de l’acier !
Mais la mort, cette mort qu’on brave En plein soleil, sous les cieux purs, Nous fuit ! c’est l’hiver, la faim hâve Qui nous frappent, bétail esclave, Enfermés dans nos propres murs !
Inexorable Destinée ! Forfaits par l’enfer applaudis !… C’en est trop ! viens, Muse obstinée, Voile à mon âme consternée La hideur de ces temps maudits !
La force ici ment au courage, Le Droit est trahi par le sort. D’un vainqueur défions la rage : Comme l’Alcyon dans l’orage, Rossignol ! chantons dans la mort.
Laissons s’ouvrir et se détendre Nos cœurs par l’angoisse envahis. Chante, oiseau ! que je croie entendre La voix mélancolique et tendre De nos frères les bengalis !
Que ton chant limpide et sonore Ouvre à mon esprit enchaîné Ce libre azur que l’astre dore, Nos horizons baignés d’aurore, Le beau rivage où je suis né !
Mais non : morne, farouche, austère, Tant que l’hiver planant au ciel D’un blanc linceul couvrit la terre, Sachant souffrir, sachant te taire, Tu restas sourd à mon appel.
C’est bien, je comprends ton silence : Quand du talon de l’étranger Notre sol subit l’insolence, Quand de partout ce cri s’élance : « Sauvons la patrie en danger ! »
Quand au bruit strident des mitrailles Qui sur nos toits pleuvent des cieux, Se mêle, au sein de nos murailles, Le glas sonnant les funérailles D’un peuple trahi par ses dieux ;
Quand l’obus sème l’incendie Et dans nos murs et dans nos champs, Non ! ce n’est point, ô Poésie ! Ton heure à toi, l’heure choisie Pour les rêves et pour les chants.
C’est l’heure où le cœur se replie Dans un amer recueillement, L’heure, où des maux de la patrie Chacun, dans son âme meurtrie, Couve l’altier ressentiment ;
L’heure des détresses communes Où chacun à tous doit s’unir, Et, navré des mêmes fortunes, Des représailles opportunes Attend le jour lent à venir.
Vienne ce jour, ô mère ! ô France ! Jour trois fois cher à tes enfants, Et des cœurs vibrant d’espérance Jaillira pour ta délivrance La strophe aux mètres triomphants !
Alors, sans fureur qui t’égare, Mais sur tous levant ton flambeau, Le Hun fratricide et barbare Pourra te voir, comme Lazare, Sortir vivante du tombeau !
Alors... Trêve aux paroles vaines ! Le silence au vaincu sied mieux. Laissons le soleil dans nos veines, Comme la sève aux troncs des chênes, Refaire le sang des aïeux !
Or, le froid déjà diminue, L’air a des souffles caressants, Un soleil pâle, ouvrant la nue, Fond la neige, et la glèbe nue Se verdit de gazons naissants.
Du printemps, de la paix prochaine On voit les signes précurseurs ; L’air s’azure et se rassérène, Et, là-bas, décroît dans la plaine Le flot noir des envahisseurs.
Lourds de butin, légers de gloire, Qu’ils partent repus ! L’avenir, Ô vous qui souillez la victoire, Un jour fera dire à l’histoire Si nous savons nous souvenir.
Bientôt les lilas vont éclore, Du sol vont poindre les moissons ; L’alouette au gosier sonore Dans l’azur que l’aube colore Déjà s’élance des buissons.
Déjà planent les hirondelles Autour de nos toits mutilés, Saluant de leurs cris fidèles Nos clochers et nos citadelles Par l’Aigle noire, hélas ! souillés.
Les gais moineaux à ma fenêtre Ont repris leurs jeux querelleurs, Leur vol réjouit le vieux hêtre, L’aïeul pensif qui les vit naître Et les berça parmi ses fleurs.
Au soleil dissipant la brume, Cher hôte avec moi prisonnier, Ton œil noir aussi se rallume, Et tu sens glisser sous ta plume Les tiédeurs du vent printanier.
Tu contemples de ma croisée, Pensif en ta cage d’osier, La cour de lierre pavoisée, Le bassin à l’onde irisée, La haute tige du rosier.
L’esprit du chant en toi s’agite, Ton aile en trahit le frisson, Au cœur le sang te bat plus vite, Du printemps la muse t’invite À lancer au ciel ta chanson.
L’ivresse dont ton âme est pleine Dilate et soulève ton corps ; J’écoute, respirant à peine : Enfin, de ta gorge d’ébène Jaillit le flot de tes accords.
Flot lumineux, gammes ailées, Flèches du son au large éclair, Vocalise aux notes perlées Tombant en grappes étoilées Dans le silence ému de l’air ;
Hymne où la volupté soupire Sa riche lamentation, Cris d’amour que le cœur inspire, Musique où palpite et respire Le clavier de la passion ;
Tous ces secrets, doux ou sublimes, Qu’à rendre l’homme est impuissant, Désirs, transports, langueurs intimes, O roi du chant ! tu les exprimes Dans ta langue au multiple accent ;
Bruits de la source au frais murmure, Soupirs du vent au sein des bois, Toutes les voix de la nature, Mélodieuse créature, Tu les résumes dans ta voix !
Verse-la donc en mon oreille, Ta voix aux magiques douceurs ! Évoque en mon âme et réveille La vision et la merveille D’un Éden fleurissant ailleurs !
Verse, verse à pleine poitrine L’ivresse qui déborde en toi ! Qu’à ton chant ma nuit s’illumine ! Traduis dans ta langue divine L’idéal qui soupire en moi !
Dis le printemps, dis l’espérance, Le départ du dévastateur ! Dis le jour de la délivrance ! Dis !… Tout mon être fait silence Pour t’écouter, divin chanteur !
Divin chanteur au noir plumage, Suave artiste au gosier d’or, La lyre envîrait ton ramage, Et tout barde en toi rend hommage À la Muse au lyrique essor.
Et tu chantes, et ma retraite S’emplit d’accords et de clarté, Et ton hymne étoilé, poète, De ma solitude muette A payé l’hospitalité.
Sois béni, barde prophétique, Toi qui dans nos jours de malheurs, Devant mon deuil patriotique, Évoques, vision stoïque, L’avenir aux espoirs vengeurs ;
Toi de qui la voix inspirée, Du printemps fêtant le retour, Annonce à la Cité sacrée Votre départ, horde exécrée, Horde du Hun et du vautour ;
Toi qui dans mon âme meurtrie Ravives, au jour du danger, Ma double et haute idolâtrie : Le saint amour de la patrie, La sainte horreur de l’étranger !
Une victime de Sedan
A LA MÉMOIRE DE MON AMI D’ENFANCE HYACINTHE ROLLAND, lieutenant-colonel d’artillerie, né à l’île Bourbon, mortellement blessé à la bataille de Sedan.
I
Tu dors sous la terre étrangère, Frappé par l’obus ennemi, De mon enfance toi le frère, De ma jeunesse toi l’ami !
Soldat au cœur stoïque et brave, Voyant nos foyers envahis, Quand vint ton heure, calme et grave, Tu sus mourir pour ton pays.
Du sein des tempêtes traîtresses Où la France allait s’engloutir, J’entends encor de tes détresses Le cri dans mon cœur retentir :
« Surpris ! perdus ! — L’armée entière, Fantassins, cavaliers, chevaux, Gît sanglante dans la poussière, Comme Rolland à Roncevaux.
« Revers sans nom ! sort lamentable ! Le nombre et l’astuce ont vaincu ! Rêve impossible et véritable ! Et voir cela ! ... J’ai trop vécu !
« Aux armes ! La levée en masse ! Devant ce flot de ravageurs Qui nous submerge et vous enlace, Levez-vous ! soyez nos vengeurs !
« Fils de la ferme, enfants des villes, Tous, tous, de l’un à l’autre bout Du sol, sur ces meutes serviles Ruez-vous en armes ! — debout !
« Des francs-tireurs, des volontaires Lancez sur eux les bataillons ! Que ces bandits incendiaires Trouvent la mort dans vos sillons !
« Derrière vous faites le vide ! Brûlez maisons, fourrage et grain ! Que des pillards la horde avide Autour de vous meure de faim !
« Prenez la faux ! prenez la hache ! Prenez la fourche et le bâton ! Frappez sans trêve et sans relâche ! Chassez du pays le Teuton !
« Nous restons, nous, à la frontière Pour la défendre et vous couvrir ! Que la France se lève entière, Jetant son cri : « Vaincre ou mourir ! »
Ainsi, le soir d’une bataille, Tu m’écrivais. Le lendemain, Tombant sur un lit de mitraille, Tu t’affaissais, l’épée en main ;
Et couché dans ta froide bière, Pour toujours tu t’es endormi, Toi qui par le cœur fus mon frère ! Toi de ma jeunesse l’ami !
II
O guerre, exécrable furie, Sois maudite sur son cercueil ! De mon frère et de ma patrie Je porte au cœur le double deuil !
Sois maudite, horrible prêtresse De l’horrible dieu des combats ! Frappé dans ma double tendresse, Désormais que faire ici-bas ?
Sois maudite, atroce Mégère, Toi qui m’a pris ce que j’aimais ! Il dort sous la terre étrangère : Que faire ici-bas désormais ?
III
Hélas ! ma vie est orpheline. Seul avec nos espoirs trahis, Enfant de la même colline, Pour te pleurer je te survis.
Tombez, tombez, larmes discrètes Que n’essuîra plus l’amitié ! Coulez, ô blessures secrètes, Dans l’ombre où je fuis la pitié !
Et toi, Muse aux chastes caresses, Du passé descends à ma voix ! Endors mes présentes tristesses Au chant des bonheurs d’autrefois.
IV
C’était un fils de nos savanes, Une âme dont la loyauté De nos cieux clairs et diaphanes Reflétait la limpidité.
Il naquit dans mon île heureuse, Aux pics neigeux, aux verts palmiers ; Une même vallée ombreuse Abrita nos songes premiers.
Il rêvait bataille et victoire, Au temps de sa verte primeur ; Les fiers récits de notre histoire Charmaient sa belliqueuse humeur.
Un beau fait de chevalerie Mettait l’éclair en son regard ; Les preux hantaient sa rêverie, Et son héros était Bayard.
Dans l’enfant l’homme se révèle, Le fruit s’annonce dès la fleur : Il fut dans une ère nouvelle Un servant de l’antique honneur.
La gloire à son brûlant mirage, Jeune encor, l’avait fasciné : Chevalier perdu dans notre âge, En d’autres jours que n’est-il né !
Nature aimante autant que fière, Cœur d’or sous l’armure d’acier, Rude pour la fortune altière, Pour le malheur hospitalier,
Il sut toujours vers l’humble peine, Qui se dérobe en sa pudeur, Venir discret et la main pleine Des saintes aumônes du cœur.
Que de fois, dans la défaillance Du rêveur sous le sort ployé, J’ai repris sève et confiance, Mon bras sur son bras appuyé !
Ravivant mon âme alanguie, Sa force employait la douceur : Du frère il avait l’énergie Et les tendresses de la sœur.
La franche équité du créole Vibrait dans ses moindres accents ; Et du succès jamais l’idole N’a connu son loyal encens.
Brave et sûr comme son épée, Au Droit vaincu gardant sa foi, Jamais la victoire usurpée Ne l’a vu plier sous la loi.
Comme l’eau qui sort de la roche Dans notre montagnes de granit, Âme limpide et sans reproche, Loin de la source où fut son nid,
Au milieu des camps et des villes, Partout où son flot l’a porté, Il traversa nos mœurs serviles Sans y souiller sa pureté.
Fuyant tout chemin qui dévie, De la faveur n’acceptant rien, Il mena droit sa noble vie : Il vit le mal et crut au bien ;
Et, soldat au devoir fidèle, Quand vint son jour, vaillant martyr, Comme le héros, son modèle, Pour son pays il sut mourir.
V
Et maintenant, loin de notre île Aux pics neigeux, aux palmiers verts, Il dort dans son dernier asile, L’ami que je pleure en mes vers.
Il dort, et je ne sais pas même Sous quel tertre, dans quel caveau, Il a trouvé, tranquille et blême, L’hospitalité du tombeau.
J’ignore en quels lieux il repose, J’ignore où prier et venir, Où puisse poser son pied rose La colombe du souvenir.
VI
Revole aux bois de notre enfance, Revole, oiseau, vers nos grands bois ! C’est là qu’en sa fleur d’innocence Notre âme habitait autrefois.
C’est là qu’habite encor son ombre, C’est là qu’elle erre au bord des mers, Au pied du morne abrupt et sombre Que blanchit l’onde aux flux amers.
Il aimait ce lieu solitaire, Où la flèche des filaos Mêle sans fin sa plainte austère A la plainte sans fin des flots ;
Où le vent qui vient des ravines, Sur la grève aux cailloux polis, Porte imprégné d’odeurs divines Le chant plaintif des bengalis.
Plage ombreuse où la brise et l’onde, Et l’oiseau, tout semble gémir : C’est là, dans cette paix profonde, Qu’il espérait un jour dormir.
C’est là, dans cette anse isolée, Verdoyant Éden de la mort, Qu’à son tour ma nef exilée Viendra trouver l’abri du port.
C’est là qu’avant moi revenue, Fidèle à son premier séjour, Son âme, à ces beaux lieux connue, M’attend, sûre de mon retour ;
Là que nos ombres fraternelles, Dans la paix des nuits sans réveil, Au bruit des vagues maternelles, Dormiront leur dernier sommeil.
Le Siège de Paris
La patrie allume ma voix. ANDRÉ CHÉNIER.
I
Lève-toi du cercueil, ô République, ô France, Pour les maudire lève-toi ! Ils ont, ces lourds rhéteurs, trompé ton espérance Et platement trahi ta foi. Succomber sans combattre, ô douleur ! ô ruines De la patrie en deuil ! Et voir Le vil drapeau des Huns flotter sur nos collines ! Inénarrable désespoir ! Discoureurs éternels, leur béate incurie Et leur loquace inaction Énervaient ta colère, endormaient ta furie, O Paris, ô peuple, ô lion ! Capituler sans lutte est leur œuvre d’eunuques. A la mort tu voulais courir,
Non te rendre ! Tes chefs aux prudences caduques N’ont su ni vaincre ni mourir. Ils devaient céder ni fort ni territoire, Ils le disaient d’un ton ronflant. Silence, écrivassiers ! Ceignez une écritoire Au lieu de glaive à votre flanc. Vous nous avez conduits par vos lenteurs traîtresses A la défaite sans combats. Grâce à vous, l’Aigle noire est sur nos forteresses. Parler si haut, tomber si bas ! Jactances de rhéteurs, entêtements de mules, Stupidités sans précédent ! Retirez-vous, félons ! vous les dignes émules Du triste sire de Sedan !
II
Et qu’ils ne disent pas que ta voix récrimine, O Muse ! et qu’ici le vainqueur C’est la fatalité, l’invincible famine, Que « tout est perdu, fors l’honneur » ! Mort du roi chevalier tombé dans sa vaillance, Qui t’inscrirait sur leur blason ? L’avenir y burine : « Inepte imprévoyance », Et le peuple y lit : « Trahison » !
III
Que l’avenir les juges ! — O ville au grand courage, Toi dont les fils courbent leurs fronts Sous l’indicible poids d’une indicible rage, C’est toi d’immérités affronts Qu’ils faut venger, qu’il faut laver, qu’il faut absoudre ! O Paris ! tu fis ton devoir. Au nom du Droit t’armant du glaive et de la foudre, Au monde asservi tu fis voir Ce que peuvent chez toi l’amour de la patrie Et l’amour de la liberté. C’est toi qui de la France, et livrée et meurtrie, Sauvas du moins la dignité. Sans armes, sans soldats, sans défense, surprise Par le flot de l’invasion, Le danger te grandit, le péril t’électrise : Cité, tu deviens nation ! Improvisant, forgeant pour ta lutte héroïque L’homme et le fer, l’arme et le bras, Tu fais surgir du sol ta milice civique, Phalange par qui tu vaincras ! Tirant tout de tes flancs, mère aux nobles entrailles, Fondant ton âme et ton écrin, Tu couvres tes remparts, bastions et murailles, De canons et de cœurs d’airain.
Parcs et châteaux, grands bois ombrageant ta ceinture, Peuvent au Hun servir d’abris : Ils tombent ! — A ton deuil solennel la nature Mêle son deuil et ses débris. Adieu, palais ! adieu jardins aux beaux feuillages ! Parcs ombreux, séjours fortunés, Vous, du moins, par le Hun alléché de pillages, Vous ne serez point profanés ! Écroulez-vous, châteaux ! brûlez, champs magnifiques ! Vallons, délices de l’été, Fraîches villas, brûlez ! tombez, bois pacifiques, Pour le salut de la cité ! Et sur la glèbe nue, ô Paris ! tu te dresses Sublime, au loin versant l’effroi. Qu’il vienne, l’agresseur convoitant tes richesses, Le vide est fait autour de toi. Et poursuivant ton œuvre, — œuvre religieuse, — Tout sacrifice t’est léger ; Et chacun sent en soi ta foi contagieuse Grandir, et braver l’étranger. L’héroïsme s’embrase à ton altier courage, La guerre campe en tes faubourgs ; Et pour mener à fin ce gigantesque ouvrage, Il t’a suffi de quelques jours. Et quand le Hun pillard accourt, horde innombrable, Guerrière aux yeux dardant l’éclair, Il te voit, l’arme en main, tranquille et formidable, Debout dans ton corset de fer !
IV
Il te disait frivole, amollie et sans force, Toute au plaisir qui seul te sied ; C’était juger du fruit au luxe de l’écorce : L’armure est d’or, le cœur d’acier. Il te disait la ville au vice habituée, La Babylone aux dieux impurs, Et comme on entre aux bras d’une prostituée, Il croyait entrer dans tes murs. Et du haut de ces murs dont le bronze foudroie, Voici que ton bras punisseur Se lève, et que frappant au front l’homme de proie, Tu vois reculer l’agresseur ! En vain l’invasion t’enserre de son onde ; Comme la mer contre un écueil, Au pied de tes remparts où l’airain tonne et gronde, Vient se briser son lourd orgueil. La force, qui pour lui prime le Droit, recule Devant le Droit par toi vengé. Trop de fois, dix contre un, féroce et sans scrupule, De sang et d’or il s’est gorgé ! Ici, la force échoue. — A l’œuvre, astuce infâme Dont l’esprit du Hun est pourvu ! Ceux que ne peut dompter la force, on les affame : Le grand de Molke a tout prévu.
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