Préface
Mon dessein n’est pas de traiter directement l’Histoire des Oracles ; je ne me propose que de combattre l’opinion commune qui les attribue aux démons et les fait cesser à la venue de Jésus-Christ ; mais, en la combattant, il faudra nécessairement que je fasse toute l’histoire des oracles, et que j’explique leur origine, leur progrès, les différentes manières dont ils se rendaient, et enfin leur décadence, avec la même exactitude que si je suivais, dans ces matières, l’ordre naturel et historique.
Il n’est pas surprenant que les effets de la nature donnent bien de la peine aux philosophes. Les principes en sont si bien cachés, que la raison humaine ne peut presque, sans témérité, songer à les découvrir ; mais quand il n’est question que de savoir si les oracles ont pu être un jeu et un artifice des prêtres païens, où peut être la difficulté ? Nous qui sommes hommes, ne savons-nous pas bien jusqu’à quel point d’autres hommes ont pu être ou imposteurs, ou dupes ? Surtout quand il n’est question que de savoir en quel temps les oracles ont cessé, d’où peut naître le moindre sujet de douter ? Tous les livres sont pleins d’oracles. Voyons en quel temps ont été rendus les derniers dont nous ayons connaissance.
Mais nous n’avons garde de permettre que la décision des choses soit si facile : nous y faisons entrer des préjugés qui y forment des embarras bien plus grands que ceux qui s’y fussent trouvés naturellement ; et ces difficultés, qui ne viennent que de notre part, sont celles dont nous avons nous-mêmes le plus de peine à nous démêler.
L’affaire des oracles n’en aurait pas, à ce que je crois, de bien considérables, si nous ne les y avions mises. Elle était de sa nature une affaire de religion chez les païens ; elle en est devenue une sans nécessité chez les chrétiens ; et de toutes parts on l’a chargée de préjugés qui ont obscurci des vérités fort claires.
J’avoue que les préjugés ne sont pas communs d’eux-mêmes à la vraie et aux fausses religions. Ils règnent nécessairement dans celles qui ne sont l’ouvrage que de l’esprit humain : mais dans la vraie, qui est un ouvrage de Dieu seul, il ne s’y en trouverait jamais aucun, si ce même esprit humain pouvait s’empêcher d’y toucher et d’y mêler quelque chose du sien. Tout ce qu’il y ajoute de nouveau, que serait-ce que des préjugés sans fondement ? Il n’est pas capable d’ajouter rien de réel et de solide à l’ouvrage de Dieu.
Cependant ces préjugés, qui entrent dans la vraie religion, trouvent, pour ainsi dire, le moyen de se faire confondre avec elle, et de s’attirer un respect qui n’est dû qu’à elle seule. On n’ose les attaquer, de peur d’attaquer quelque chose de sacré. Je ne reproche point cet excès de religion, je les en loue, mais enfin, quelque louable que soit cet excès, on ne peut disconvenir que le juste milieu ne vaille encore mieux, et qu’il ne soit plus raisonnable de démêler l’erreur d’avec la vérité, que de respecter l’erreur mêlée avec la vérité.
Le christianisme a toujours été par lui-même en état de se passer de fausses preuves ; mais il y est encore présentement plus que jamais, par les soins que de grands hommes de ce siècle ont pris de l’établir sur ses véritables fondements, avec plus de force que les anciens n’avaient jamais fait. Nous devons être remplis, sur notre religion, d’une confiance qui nous fasse rejeter de faux avantages qu’un autre parti que le nôtre pourrait ne pas négliger.
Sur ce pied-là, j’avance hardiment que les oracles, de quelque nature qu’ils aient été, n’ont point été rendus par les démons, et qu’ils n’ont point cessé à la venue de Jésus-Christ. Chacun de ces deux points mérite bien une dissertation.
PREMIERE DISSERTATION
Que les oracles n’ont point été rendus par les démons.
Il est constant qu’il y a des démons, des génies malfaisants, et condamnés à des tourments éternels ; la religion nous l’apprend. La raison nous apprend ensuite que ces démons ont pu rendre des oracles, si Dieu le leur a permis. Il n’est question que de savoir s’ils ont reçu de Dieu cette permission.
Ce n’est donc qu’un point de fait dont il s’agit ; et, comme ce point de fait a uniquement dépendu de la volonté de Dieu, il était de nature à nous devoir être révélé, si la connaissance nous en eût été nécessaire.
Mais l’Écriture sainte ne nous apprend en aucune manière que les oracles aient été rendus par les démons, et dès lors nous sommes en liberté de prendre parti sur cette matière ; elle est du nombre de celles que la sagesse divine a jugées assez indifférentes pour les abandonner à nos disputes.
Cependant les avis ne sont point partagés ; tout le monde tient qu’il y a eu quelque chose de surnaturel dans les oracles. D’où vient cela ? La raison en est bien aisée à trouver, pour ce qui regarde le temps présent. On a cru, dans les premiers siècles du christianisme, que les oracles étaient rendus par les démons : il ne nous en faut pas davantage pour le croire aujourd’hui. Tout ce qu’ont dit les anciens, soit bon, soit mauvais, est sujet à être bien répété ; et ce qu’ils n’ont pu eux-mêmes prouver par des raisons suffisantes, se prouve à présent par leur autorité seule. S’ils ont prévu cela, ils ont bien fait de ne pas se donner toujours la peine de raisonner si exactement.
Mais pourquoi tous les premiers chrétiens ont-ils cru que les oracles avaient quelque chose de surnaturel ? Recherchons-en présentement les raisons, nous verrons ensuite si elles étaient assez solides.
CHAPITRE PREMIER
Première raison: pourquoi les anciens chrétiens ont cru que les oracles étaient rendus par les démons. — Les histoires surprenantes qui couraient sur le fait des oracles et des génies.
L’antiquité est pleine de je ne sais combien d’histoires surprenantes et d’oracles qu’on croit ne pouvoir attribuer qu’à des génies. Nous n’en rapporterons que quelques exemples, qui représenteront tout le reste.
Tout le monde sait ce qui arriva au pilote Thamus. Son vaisseau étant un soir vers de certaines îles de la mer Égée, le vent cessa tout à fait. Tous les gens du vaisseau étaient bien éveillés ; la plupart même passaient le temps à boire les uns avec les autres, lorsqu’on entendit tout d’un coup une voix qui venait des îles, et qui appelait Thamus. Thamus se laissa appeler deux fois sans répondre ; mais à la troisième il répondit. La voix lui commanda que, quand il serait arrivé à un certain lieu, il criât que le grand Pan était mort. Il n’y eut personne qui ne fût saisi de frayeur et d’épouvante. On délibérait si Thamus devait obéir à la voix : mais Thamus conclut que si, quand ils seraient arrivés au lieu marqué, il faisait assez de vent pour passer outre, il ne fallait rien dire ; mais que si un calme les arrêtait là, il fallait s’acquitter de l’ordre qu’il avait reçu. Il ne manqua point d’être surpris d’un calme à cet endroit-là, et aussitôt il se mit à crier de toute sa force que le grand Pan était mort. À peine avait-il cessé de parler, que l’on entendit de tous côtés des plaintes et des gémissements, comme d’un grand nombre de personnes surprises et affligées de cette nouvelle. Tous ceux qui étaient dans le vaisseau furent témoins de l’aventure. Le bruit s’en répandit en peu de temps jusqu’à Rome ; et l’empereur Tibère, ayant voulu voir Thamus lui-même, assembla des gens savants dans la théologie païenne, pour apprendre d’eux qui était ce grand Pan ; et il fut conclu que c’était le fils de Mercure et de Pénélope. C’est ainsi que, dans le dialogue où Plutarque traite des oracles qui ont cessé, Cléombrote conte cette histoire, et dit qu’il la tient d’Épithersès, son maître de grammaire, qui était dans le vaisseau de Thamus lorsque la chose arriva.
Thulis fut un roi d’Égypte, dont l’empire s’étendait jusqu’à l’Océan. C’est lui, à ce qu’on dit, qui donna le nom de Thulé à l’île qu’on appelle présentement Islande. Comme son empire allait apparemment jusque-là, il était d’une belle étendue. Ce roi, enflé de ses succès et de sa prospérité, alla à l’oracle de Sérapis, et lui dit :
— Toi qui es le maître du feu, et qui gouvernes le cours du ciel, dis-moi la vérité. Y a-t-il jamais eu et y aura-t-il jamais quelqu’un aussi puissant que moi ?
L’oracle lui répondit :
— Premièrement Dieu, ensuite la parole et l’esprit avec eux, tous s’assemblant en un, dont le pouvoir ne peut finir. Sors d’ici promptement, mortel, dont la vie est toujours incertaine.
Au sortir de là, Thulis fut égorgé.
Eusèbe a tiré des écrits mêmes de Porphyre, ce grand ennemi des chrétiens, les oracles suivants :
1. Gémissez, trépieds, Apollon vous quitte ; il vous quitte, forcé par une lumière céleste. Jupiter a été, il est, et il sera. Ô grand Jupiter ! hélas ! mes fameux oracles ne sont plus.
2. La voix ne peut revenir à la prêtresse : elle est déjà condamnée au silence depuis longtemps. Faites toujours à Apollon des sacrifices dignes d’un Dieu.
3. Malheureux prêtre, disait Apollon à son prêtre, ne m’interroge plus sur le divin Père, ni sur son Fils unique, ni sur l’Esprit qui est l’âme de toutes choses. C’est cet Esprit qui me chasse à jamais de ces lieux.
Auguste, déjà vieux, et songeant à se choisir un successeur, alla consulter l’oracle de Delphes. L’oracle ne répondait point, quoique Auguste n’épargnât pas les sacrifices. À la fin cependant il en tira cette réponse : « L’enfant hébreu, à qui tous les dieux obéissent, me chasse d’ici, et me renvoie dans les enfers. Sors de ce temple sans parler. »
Il est aisé de voir que sur de pareilles histoires, on n’a pas pu douter que les démons ne se mêlassent des oracles. Ce grand Pan qui meurt sous Tibère, aussi bien que Jésus-Christ est le maître des démons, dont l’empire est ruiné par cette mort d’un Dieu si salutaire à l’univers ; ou si cette explication ne vous plaît pas, car enfin on peut, sans impiété, donner des sens contraires à une même chose, quoiqu’elle regarde la religion, ce grand Pan est Jésus-Christ lui-même, dont la mort cause une douleur et une consternation générales parmi les démons, qui ne peuvent plus exercer leur tyrannie sur les hommes. C’est ainsi qu’on a trouvé moyen de donner à ce grand Pan deux faces bien différentes.
L’oracle rendu au roi Thulis, un oracle si positif sur la sainte Trinité, peut-il être une fiction humaine ? Comment le prêtre de Sérapis aurait-il deviné un si grand mystère, inconnu alors à toute la terre et aux Juifs mêmes ?
Si ces autres oracles eussent été rendus par des prêtres imposteurs, qui obligeait ces prêtres à se discréditer eux-mêmes et à publier la cessation de leurs oracles ? N’est-il pas visible que c’étaient des démons que Dieu même forçait à rendre témoignage à la vérité ? De plus, pourquoi les oracles cessaient-ils, s’ils n’étaient rendus que par des prêtres ?
CHAPITRE II
Seconde raison des anciens chrétiens pour croire les oracles surnaturels. — Convenance de cette opinion avec le système du christianisme.
Les démons étant une fois constants par le christianisme, il a été assez naturel de leur donner le plus d’emploi qu’on pouvait, et de ne les pas épargner pour les oracles et les autres miracles païens qui semblaient en avoir besoin. Par là, on se dispensait d’entrer dans la discussion des faits, qui eût été longue et difficile ; et tout ce qu’ils avaient de surprenant et d’extraordinaire, on l’attribuait à ces démons que l’on avait en main. Il semblait qu’en leur rapportant ces événements on confirmât leur existence et la religion même qui nous la révèle.
De plus, il est certain que, vers le temps de la naissance de Jésus-Christ, il est souvent parlé de la cessation des oracles, même dans les auteurs profanes. Pourquoi ce temps-là plutôt qu’un autre avait-il été destiné à leur anéantissement ? Rien n’est plus aisé à expliquer, selon le système de la religion chrétienne. Dieu avait fait son peuple du peuple juif, et avait abandonné l’empire du reste de la terre aux démons jusqu’à l’arrivée de son Fils : mais alors il les dépouille du pouvoir qu’il leur avait laissé prendre, il veut que tout fléchisse sous Jésus-Christ, et que rien ne fasse obstacle à l’établissement de son royaume sur les nations. Il y a je ne sais quoi de si heureux dans cette pensée, que je ne m’étonne pas qu’elle ait eu beaucoup de cours ; c’est une de ces choses à la vérité desquelles on est bien aise d’aider, et qui persuadent, parce qu’on y est favorable.
CHAPITRE III
Troisième raison des anciens chrétiens. — Convenance de leur opinion avec la philosophie de Platon.
Jamais philosophie n’a été plus à la mode qu’y fut celle de Platon chez les chrétiens, pendant les premiers siècles de l’Église. Les païens se partageaient encore entre les différentes sectes de philosophies : mais la conformité que l’on trouva qu’avait le platonisme avec la religion mit dans cette seule secte presque tous les chrétiens savants. De là vient l’estime prodigieuse dont on s’entêta pour Platon ; on le regardait comme une espèce de prophète, qui avait deviné plusieurs points importants du christianisme, surtout la sainte Trinité, que l’on ne peut guère nier qui ne soit assez clairement contenue dans ses écrits. Aussi ne manqua-t-on pas de prendre ses ouvrages pour des commentaires de Écriture, et de concevoir la nature du Verbe comme il l’avait conçue. Il se figurait Dieu tellement élevé au-dessus des créatures, qu’il ne croyait pas qu’elles pussent être sorties immédiatement de ses mains, et il mettait entre elles et lui ce Verbe, comme un degré par lequel l’action de Dieu pût passer jusqu’à elles. Les chrétiens prirent cette même idée de Jésus-Christ ; et c’est là peut-être la cause pourquoi jamais hérésie n’a été ni plus généralement embrassée, ni soutenue avec plus de chaleur que l’arianisme.
Ce platonisme donc, qui semblait faire honneur à la religion chrétienne, lorsqu’il lui était favorable, se trouva tout plein de démons ; et de là ils se répandirent aisément dans le système que les chrétiens imaginèrent sur les oracles.
Platon veut que les démons soient d’une nature moyenne entre celle des dieux et celle des hommes ; que ce soient des génies aériens destinés à faire tout le commerce des dieux et de nous ; que, quoiqu’ils soient proches de nous, nous ne les puissions voir ; qu’ils pénètrent dans toutes nos pensées, qu’ils aient de l’amour pour les bons et de la haine pour les méchants, et que ce soit en leur honneur qu’on a établi tant de cérémonies différentes.
Il ne paraît point par là que Platon reconnût de mauvais démons, auxquels on pût donner le soin des fourberies des oracles. Plutarque, dans le dialogue des oracles qui ont cessé, assure cependant qu’il en reconnaissait ; et, à l’égard des platoniciens, la chose est hors de doute. Eusèbe, dans sa Préparation évangélique, rapporte quantité de passages de Porphyre, où ce philosophe païen assure que les mauvais démons sont les auteurs des enchantements, des philtres et des maléfices ; qu’ils ne font que tromper nos yeux par des spectres et par des fantômes ; que le mensonge est essentiel à leur nature ; qu’ils excitent en nous la plupart de nos passions ; qu’ils ont l’ambition de vouloir passer pour des dieux ; que leurs corps aériens et spirituels se nourrissent de suffumigation, de sang répandu, et de la graisse des sacrifices ; qu’il n’y a qu’eux qui se mêlent de rendre des oracles, et à qui cette fonction, pleine de tromperie soit tombée en partage ; et enfin à la tête de cette troupe de mauvais démons, il met Hécate et Sérapis.
Jamblique, autre platonicien, en dit autant ; et comme la plupart de ces choses-là sont vraies, les chrétiens reçurent le tout avec joie, et y ajoutèrent même un peu du leur, selon Tertullien, dans son Apologétique : par exemple, que les démons dérobaient, dans les écrits des prophètes, quelque connaissance de l’avenir, et puis s’en faisaient honneur dans leurs oracles.
Ce système des chrétiens avait cela de commode, qu’il découvrait aux païens, par leurs propres principes, l’origine de leur faux culte, et la source de l’erreur où ils avaient toujours été. Ils étaient persuadés qu’il y avait quelque chose de surnaturel dans leurs oracles ; et les chrétiens qui avaient à disputer contre eux, ne songeaient point à leur ôter cette pensée. Les démons, dont on convenait de part et d’autre, servaient à expliquer tout ce surnaturel. On reconnaissait cette espèce de miracle ordinaire qui s’était fait dans la religion des païens : mais on leur en faisait perdre tout l’avantage par les auteurs auxquels on l’attribuait : et cette voie était bien plus courte et plus aisée que celle de contester le miracle même par une longue suite de recherches et de raisonnements.
Voilà comment s’établit, dans les premiers siècles de l’Église, l’opinion qu’on y prit sur les oracles des païens. Je pourrais aux trois raisons que j’ai apportées, en ajouter une quatrième, aussi bonne peut-être que toutes les autres ; c’est que dans le système des oracles rendus par les démons, il y a du merveilleux ; et si on a un peu étudié l’esprit humain, on sait quelle force le merveilleux a sur lui. Mais je ne prétends pas m’étendre sur cette réflexion : ceux qui y entreront m’en croiront bien, sans que je me mette en peine de la prouver, et ceux qui n’y entreront pas, ne m’en croiraient pas peut-être après toutes mes preuves.
Examinons présentement, l’une après l’autre, les raisons qu’on a eues de croire les oracles surnaturels.
CHAPITRE IV
Que les histoires surprenantes qu’on débite sur les oracles doivent être fort suspectes.
Il serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux démons ; mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point.
Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d’Allemagne, que je ne puis m’empêcher d’en parler ici.
En 1593, le bruit courut que, les dents étant tombées à un enfant de Silésie âgé de sept ans, il lui en était venu une d’or à la place d’une de ses grosses dents. Horstius, professeur en médecine dans l’université de Helmstad, écrivit, en 1595, l’histoire de cette dent, et prétendit qu’elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs ! Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens ni aux Turcs ! En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent, avec beaucoup d’adresse : mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre.
Rien n’est plus naturel que d’en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux.
De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver, et froids en été. De plus grands physiciens ont trouvé depuis peu que cela n’était pas.
Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d’erreur. On raisonne sur ce qu’ont dit les historiens ; mais ces historiens n’ont-ils été ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents ? Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifférent et appliqué.
Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion, il est assez difficile que, selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dus, ou qu’on ne donne à la vraie de faux avantages dont elle n’a pas besoin. Cependant on devrait être persuadé qu’on ne peut jamais ajouter de la vérité à celle qui est vraie, ni en donner à celles qui sont fausses.
Quelques chrétiens des premiers siècles, faute d’être instruits ou convaincus de cette maxime, se sont laissés aller à faire, en faveur du christianisme, des suppositions assez hardies, que la plus saine partie des chrétiens ont ensuite désavouées. Ce zèle inconsidéré a produit une infinité de livres apocryphes, auxquels on donnait des noms d’auteurs païens ou juifs ; car comme l’Église avait affaire à ces deux sortes d’ennemis, qu’y avait-il de plus commode que de les battre avec leurs propres armes, en leur présentant des livres qui, quoique faits, à ce qu’on prétendait, par des gens de leur parti, fussent néanmoins très avantageux au christianisme ? Mais, à force de vouloir tirer de ces ouvrages supposés un grand effet pour la religion, on les a empêchés d’en faire aucun. La clarté dont ils sont les trahit, et nos mystères y sont si nettement développés, que les prophètes de l’Ancien et du Nouveau Testament n’y auraient rien entendu auprès de ces auteurs juifs et païens. De quelque côté qu’on se puisse tourner pour sauver ces livres, on trouvera toujours, dans ce trop de clarté, une difficulté insurmontable. Si quelques chrétiens étaient bien capables de supposer des livres aux païens ou aux juifs, les hérétiques ne faisaient point de façon d’en supposer aux orthodoxes. Ce n’étaient que faux évangiles, fausses épîtres d’apôtres, fausses histoires de leurs vies ; et ce ne peut être que par un effet de la providence divine que la vérité s’est démêlée de tant d’ouvrages apocryphes qui l’étouffaient.
Quelques grands hommes de l’Église ont été quelquefois trompés, soit aux suppositions des hérétiques contre les orthodoxes, soit à celles des chrétiens contre les païens ou les juifs, mais plus souvent à ces dernières. Ils n’ont pas toujours examiné d’assez près ce qui leur semblait favorable à la religion ; l’ardeur avec laquelle ils combattaient pour une si bonne cause ne leur laissait pas toujours la liberté de choisir assez bien leurs armes. C’est ainsi qu’il leur arrive quelquefois de se servir des livres des sibylles, ou de ceux d’Hermès Trismégiste, roi d’Égypte.
On ne prétend point par là affaiblir l’autorité, ni attaquer le mérite de ces grands hommes. Après qu’on aura remarqué toutes les méprises où ils peuvent être tombés sur un certain nombre de faits, il leur restera une infinité de raisonnements solides, et de belles découvertes, sur quoi on ne les peut assez admirer. Si avec les vrais titres de notre religion ils nous en ont laissé d’autres qui peuvent être suspects, c’est à nous à ne recevoir d’eux que ce qui est légitime, et à pardonner à leur zèle de nous avoir fourni plus de titres qu’il ne nous en faut.
Il n’est pas surprenant que ce même zèle les ait persuadés de la vérité de je ne sais combien d’oracles avantageux à la religion, qui coururent dans les premiers siècles de l’Église. Les auteurs des livres des sibylles et de ceux d’Hermès ont bien pu l’être aussi de ces oracles ; du moins il était plus aisé d’en supposer que des livres entiers.
L’histoire de Thamus est païenne d’origine ; mais Eusèbe et d’autres grands hommes lui ont fait l’honneur de la croire. Cependant elle est immédiatement suivie, dans Plutarque, d’un autre conte si ridicule, qu’il suffirait pour la décréditer entièrement. Démétrius dit dans cet endroit que la plupart des îles qui sont vers l’Angleterre sont désertes, et consacrées à des démons et à des héros ; qu’ayant été envoyé par l’empereur pour les reconnaître, il aborda à une de celles qui étaient habitées, que peu de temps après qu’il y fut arrivé, il y eut une tempête et des tonnerres effroyables, qui firent dire aux gens du pays qu’assurément quelqu’un des principaux démons venait de mourir, parce que leur mort était toujours accompagnée de quelque chose de funeste. À cela, Démétrius ajoute que l’une de ces îles est la prison de Saturne, qui y est gardé par Briarée, et enseveli dans un sommeil perpétuel, ce qui rend, ce me semble, le géant assez inutile pour sa garde, et qu’il est environné d’une infinité de démons, qui sont à ses pieds comme esclaves.
Ce Démétrius ne faisait-il pas des relations bien curieuses de ses voyages ? Et n’est-il pas beau de voir un philosophe comme Plutarque nous conter froidement ces merveilles ? Ce n’est pas sans raison qu’on a nommé Hérodote le père de l’histoire. Toutes les histoires grecques, qui, à ce compte-là sont ses filles, tiennent beaucoup de son génie ; elles ont peu de vérité, mais beaucoup de merveilleux et de choses amusantes. Quoi qu’il en soit, l’histoire de Thamus serait presque suffisamment réfutée, quand elle n’aurait point d’autre défaut que celui de se trouver dans un même traité avec les démons de Démétrius.
Mais, de plus, elle ne peut recevoir un sens raisonnable. Si ce grand Pan était un démon, les démons ne pouvaient-ils se faire savoir sa mort les uns aux autres sans y employer Thamus ? N’ont-ils point d’autres voies pour s’envoyer des nouvelles, et d’ailleurs sont-ils si imprudents que de révéler aux hommes leurs malheurs et la faiblesse de leur nature ? Dieu les y forçait, direz-vous. Dieu avait donc un dessein ; mais voyons ce qui s’ensuivit. Il n’y eut personne qui se désabusât du paganisme pour avoir appris la mort du grand Pan. Il fut arrêté que c’était le fils de Mercure et de Pénélope, et non pas celui que l’on reconnaissait en Arcadie pour le Dieu de tout, ainsi que son nom le porte. Quoique la voix eût nommé le grand Pan, cela s’entendit pourtant du petit Pan ; sa mort ne tira guère à conséquence, et il ne paraît pas qu’on y ait eu grand regret.
Si ce grand Pan était Jésus-Christ, les démons n’annoncèrent aux hommes une mort si salutaire que parce que Dieu les y contraignait. Mais qu’en arriva-t-il ? Quelqu’un entendit-il ce mot de Pan dans son vrai sens ? Plutarque vivait dans le second siècle de l’Église, et cependant personne ne s’était encore avisé de dire que Pan fût Jésus-Christ mort en Judée.
L’histoire de Thulis est rapportée par Suidas, auteur qui ramasse beaucoup de choses, mais qui ne les choisit guère. Son oracle de Sérapis pêche de la même manière que le livre des sibylles, par le trop de clarté sur nos mystères ; mais, de plus, ce Thulis, roi d’Égypte, n’était pas assurément un des Ptolémées. Et que deviendra tout l’oracle, s’il faut que Sérapis soit un Dieu qui n’ait été amené en Égypte que par un Ptolémée, qui le fit venir de Pont, comme beaucoup de savants le prétendent sur des apparences très fortes ? Du moins, il est certain qu’Hérodote, qui aime tant à discourir sur l’ancienne Égypte, ne parle point de Sérapis, et que Tacite conte tout au long comment et pourquoi un des Ptolémées fit venir de Pont le dieu Sérapis, qui n’était alors connu que là.
L’oracle rendu à Auguste sur l’enfant hébreu n’est point du tout recevable. Cédrénus le cite d’Eusèbe, et aujourd’hui il ne s’y trouve point. Il ne serait pas impossible que Cédrénus citât à faux, ou citât quelque ouvrage faussement attribué à Eusèbe. Il est bien homme à vous rapporter, sur la foi de certains faux actes de saint Pierre, qui couraient encore de son temps, que Simon le Magicien avait à sa porte un gros dogue qui dévorait ceux que son maître ne voulait pas laisser entrer ; que saint Pierre, voulant parler à Simon, ordonna à ce chien d’aller lui dire, en langage humain, que Pierre, serviteur de Dieu, le demandait ; que le chien s’acquitta de cet ordre, au grand étonnement de ceux qui étaient alors avec Simon ; mais que Simon, pour leur faire voir qu’il n’en savait pas moins que saint Pierre, ordonna au chien, à son tour, d’aller lui dire qu’il entrât, ce qui fut exécuté aussitôt ! Voilà ce qui s’appelle, chez les Grecs, écrire l’histoire. Cédrénus vivait dans un siècle ignorant, où la licence d’écrire impunément des fables se joignait encore à l’inclination générale qui y porte les Grecs.
Mais quand Eusèbe, dans quelque ouvrage qui ne serait pas venu jusqu’à nous, aurait effectivement parlé de l’oracle d’Auguste, Eusèbe lui-même se trompait quelquefois, et on en a des preuves constantes. Les premiers défenseurs du christianisme, Justin, Tertullien, Théophile, Tatien, auraient-ils gardé le silence sur un oracle si favorable à la religion ? Étaient-ils assez peu zélés pour négliger cet avantage ? Mais ceux mêmes qui nous donnent cet oracle le gâtent en y ajoutant qu’Auguste, de retour à Rome, fit élever dans le Capitole un autel avec cette inscription : C’est ici l’autel du fils unique, ou aîné de Dieu. Où avait-il pris cette idée d’un fils unique de Dieu, dont l’oracle ne parle point ?
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The end
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