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Vie de Louis-le-Débonnaire

Éginhard, le moine de Saint-Gall, Thégan, l’Anonyme dit l’Astronome et Auteur:Nithard · 1824 · Free in the US

57,584 words · about 4 h 2 min to read

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About this book

Author
Éginhard, le moine de Saint-Gall, Thégan, l’Anonyme dit l’Astronome et Auteur:Nithard
Language
French
Published
1824
Length
57,584 words · about 4 h 2 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Notice sur l’Anonyme dit l’Astronome about 1 min
  2. Texte entier about 2 h 1 min
  3. Préface de l’auteur about 2 min
  4. Texte about 1 h 57 min

Continue:

Notice sur l’Anonyme dit l’Astronome

NOTICE SUR L’ANONYME dit L’ASTRONOME, auteur de la vie de Louis-le-Débonnaire.

l n’y a rien à dire sur cet écrivain, car il ne reste de lui aucun souvenir, si ce n’est son ouvrage, le récit le plus complet que nous possédions du règne de Louis-le-Débonnaire. Quoique l’un des manuscrits de cette histoire, peut-être même le plus ancien, ne contienne pas la phrase où l’auteur dit qu’il fut l’un des deux astronomes consultés par Louis-le-Débonnaire sur la comète qui apparut en 837, sa qualité de contemporain n’est pas douteuse ; elle est attestée par sa préface, par plusieurs passages de son livre, et par l’affection très-décidée qu’il porte à Louis, comme à un patron dont il connaissait bien le caractère et avait ressenti la bonté. Au dire de Pierre Delalande, dans ses Supplémens aux Conciles des Gaules, un manuscrit du monastère de Saint-Tron lui donne le nom de Luitwolf ; mais aucun autre témoignage ne confirme cette assertion. On ne sait d’ailleurs aucun détail sur sa vie, ni le lieu ou l’époque de sa mort.

Malgré la confusion de sa chronologie, dans ce qui se rapporte au règne de Louis en Aquitaine, et quelques erreurs qui se rencontrent dans le récit même des faits auxquels l’Anonyme avait assisté, son ouvrage fait mieux connaître qu’aucun autre, non seulement les événemens de ce règne, mais le caractère de Louis, bon de nature, moral d’intention, et dont les torts comme les malheurs vinrent uniquement de ce qu’il était roi et fils d’un grand roi. Les historiens modernes, qui ont traité le monarque avec un mépris bien légitime, ont rarement accordé à l’homme assez d’estime et de pitié.

Reuber publia le premier, en 1584, un fragment de cet ouvrage, à partir de l’an 829. Il parut en entier, en 1588, par les soins de Pithou, et a été réimprimé depuis dans toutes les grandes collections d’historiens publiées en Allemagne ou en France. Le président Cousin en a donné une traduction dans son Histoire de l’Empire d’occident.

Texte entier

NOTICE SUR L’ANONYME dit L’ASTRONOME, auteur de la vie de Louis-le-Débonnaire.

l n’y a rien à dire sur cet écrivain, car il ne reste de lui aucun souvenir, si ce n’est son ouvrage, le récit le plus complet que nous possédions du règne de Louis-le-Débonnaire. Quoique l’un des manuscrits de cette histoire, peut-être même le plus ancien, ne contienne pas la phrase où l’auteur dit qu’il fut l’un des deux astronomes consultés par Louis-le-Débonnaire sur la comète qui apparut en 837, sa qualité de contemporain n’est pas douteuse ; elle est attestée par sa préface, par plusieurs passages de son livre, et par l’affection très-décidée qu’il porte à Louis, comme à un patron dont il connaissait bien le caractère et avait ressenti la bonté. Au dire de Pierre Delalande, dans ses Supplémens aux Conciles des Gaules, un manuscrit du monastère de Saint-Tron lui donne le nom de Luitwolf ; mais aucun autre témoignage ne confirme cette assertion. On ne sait d’ailleurs aucun détail sur sa vie, ni le lieu ou l’époque de sa mort.

Malgré la confusion de sa chronologie, dans ce qui se rapporte au règne de Louis en Aquitaine, et quelques erreurs qui se rencontrent dans le récit même des faits auxquels l’Anonyme avait assisté, son ouvrage fait mieux connaître qu’aucun autre, non seulement les événemens de ce règne, mais le caractère de Louis, bon de nature, moral d’intention, et dont les torts comme les malheurs vinrent uniquement de ce qu’il était roi et fils d’un grand roi. Les historiens modernes, qui ont traité le monarque avec un mépris bien légitime, ont rarement accordé à l’homme assez d’estime et de pitié.

Reuber publia le premier, en 1584, un fragment de cet ouvrage, à partir de l’an 829. Il parut en entier, en 1588, par les soins de Pithou, et a été réimprimé depuis dans toutes les grandes collections d’historiens publiées en Allemagne ou en France. Le président Cousin en a donné une traduction dans son Histoire de l’Empire d’occident.

orsque les actions bonnes ou mauvaises des anciens, et surtout des princes, sont mises en récit, elles offrent à ceux qui les lisent une double utilité ; les unes servent à leur édification et à leur réforme, les autres les dressent à la prudence. En effet, les grands, qui dominent comme des rochers élevés, ne peuvent, à cause de cela, rester cachés ; leur renommée se répand d’autant plus loin qu’elle est, dans une plus grande étendue, l’objet des regards ; et le nombre de ceux qui sont entraînés par leurs bons exemples est d’autant plus grand que chacun se fait gloire d’imiter ceux qui sont plus élevés. C’est une chose que nous apprennent les monumens que nous ont laissés ceux qui se sont appliqués, avant nous et par leurs récits, à instruire la postérité du chemin que chaque prince s’est frayé dans la vie. En imitant leur dessein, nous ne voulons ni déplaire aux vivans ni porter envie à ceux qui viendront après nous ; mais nous voulons, quoiqu’en style moins savant, raconter les actions et la vie du très-aimé de Dieu et très-orthodoxe empereur Louis. J’avoue, en effet, et je le dis sans artifice et sans flatterie, que le talent, je ne dis pas le mien qui est bien peu de chose, mais celui des grands auteurs, succombe en une telle matière. L’autorité divine nous apprend que la Sainte Sagesse enseigne et la sobriété, et la sagesse, et la justice, et le courage, lesquelles choses sont tout ce qu’il y a de plus doux pour l’homme dans la vie. Or ce prince s’entoura si constamment du cortége de toutes ces vertus, qu’on ne saurait dire celle qu’il faut le plus admirer en lui. Car quoi de plus sobre que sa sobriété, laquelle se nomme autrement frugalité ou tempérance ? Il la pratiqua si constamment qu’il avait toujours à la bouche ce proverbe ancien et connu en tous lieux : Rien de trop. Il se plaisait aussi dans cette sagesse que lui avait enseignée l’Écriture en disant : « La crainte du Seigneur, c’est la sagesse même. » Ils peuvent attester son amour pour la justice ceux qui ont vu le zèle dont il s’enflammait pour obtenir que chaque homme satisfît aux devoirs de sa condition, aimât Dieu par-dessus toutes choses et son prochain comme soi-même. Enfin le courage lui était tellement naturel, qu’au milieu des injustices aussi bien domestiques qu’étrangères dont il fut assailli, jamais son ame, invincible sous la protection divine, ne put être brisée par le poids de ses maux. La seule faute où ses envieux lui reprochent d’être tombé, est un excès de clémence. Nous cependant nous leur dirons avec l’apôtre : « Pardonnez-lui ce tort. » Au reste, celui qui lira ceci pourra reconnaître si ce reproche est ou non mérité.

Ce que j’ai écrit pour arriver jusqu’aux temps de l’Empire, je l’ai appris du récit du très-noble et très-dévot moine Adhémar, qui vécut contemporain de ce prince, et fut élevé avec lui. Pour le temps qui suit, ayant assisté aux événemens arrivés dans le palais, j’ai rapporté ici tout ce que j’ai vu ou pu apprendre.

VIE DE LOUIS-LE-DÉBONNAIRE, PAR L’ANONYME dit L’ASTRONOME.

e plus renommé des rois, Charles, qu’on ne peut mettre au dessous d’aucun prince de son temps, ayant, après la mort de son père et la fin malheureuse de son frère Carloman, pris seul le gouvernement du peuple et du royaume des Francs, pensa qu’il s’ouvrirait une source intarissable de salut et de prospérité, si, fortifiant la paix et la concorde de l’Église, il resserrait parmi les fidèles les liens de l’union fraternelle, exerçait sur les rebelles une sévère justice, portait en même temps ses secours à ceux qu’opprimaient les payens, et réduisait enfin, quelque effort qu’il en coûtât, les ennemis mêmes du nom chrétien à reconnaître et confesser la vérité. Consacrant donc à l’exécution de ces desseins le commencement de son règne, et les mettant sous la protection de Jésus-Christ pour qu’il les affermît, Charles, après avoir établi en France, avec le secours de Dieu, l’ordre qu’il crut utile d’y laisser, passa dans l’Aquitaine qui méditait de nouvelles guerres, soulevée par le tyran Hunold prêt à marcher en armes. Mais la terreur qu’il inspira força ce même Hunold à lui abandonner l’Aquitaine, et à fuir de retraite en retraite pour sauver sa vie.

Cette expédition terminée, et les affaires publiques et privées mises en ordre, selon l’occurrence, Charles laissa la très-noble et très pieuse reine Hildegarde, enceinte de deux jumeaux, dans un château royal, appelé Chasseneuil, et traversa la Garonne qui coule et sert de limite entre l’Aquitaine et la Gascogne, contrées qui étaient passées sous sa puissance quand le prince Loup se donna à lui avec tout ce qui lui appartenait. Là, ayant encore exécuté tout ce que lui dictèrent l’occasion et l’utilité du moment, il résolut de franchir le passage difficile du mont Pyrénée, et d’aller en Espagne secourir l’Église affligée sous le joug barbare des Sarrasins. Or ce mont qui atteint presque le ciel par sa hauteur, qui est hérissé de rochers à pic, de forêts épaisses et sombres, dont la route ou plutôt le sentier est si resserré qu’à peine est-il possible, non seulement à une armée, mais même à un très-petit nombre de voyageurs d’y trouver passage, fut cependant, avec le secours de Jésus-Christ, franchi heureusement par le roi. En effet, ce prince dont le cœur était agrandi par les desseins que Dieu lui inspirait, ne pouvait rester au dessous de Pompée, ni montrer moins d’ardeur qu’Annibal, qui tous deux, à travers les fatigues et les périls qu’ils partagèrent avec leurs soldats, surent jadis triompher des difficultés du passage. Mais ce premier bonheur, s’il est permis de le dire, fut souillé par un retour perfide et inattendu de l’inconstante fortune. Car, après qu’on eut fait en Espagne tout ce qu’on y put faire, la retraite fut d’abord heureuse ; mais le malheur vint bientôt à l’encontre, et les derniers corps de l’armée royale furent massacrés sur ce même mont Pyrénée. Les noms de ceux qui périrent étant connus, je me suis dispensé de les dire.

Le roi Charles revint donc et trouva la reine Hildegarde mère de deux fils, dont l’un frappé d’une mort prématurée mourut pour ainsi dire avant d’avoir vu la lumière ; l’autre, sorti heureusement du sein de sa mère, fut élevé avec les soins qui conviennent à l’enfance. Ils naquirent l’an 778 de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Celui qui promettait une constitution robuste, après avoir reçu dans le sacrement du baptême une nouvelle vie, fut appelé par son père du nom de Louis, et ce prince lui fit don du royaume d’Aquitaine, dont l’enfant avait pris en quelque sorte possession, en y naissant. Or, le sage et judicieux roi Charles, sachant qu’un royaume ressemble au corps humain et qu’il est attaqué tantôt par un mal, tantôt par un autre, si la prudence et le courage ne veillent comme des médecins pour lui conserver la santé, s’attacha les évêques par tous les moyens possibles. Il établit aussi dans toute l’Aquitaine des comtes, des abbés, et ce qu’on appelle communément des vassaux, tous choisis parmi les Francs, et d’un courage et d’une prudence qu’aucune ruse, aucune force n’attaquait impunément. Il leur commit le soin du royaume en tout ce qu’il crut utile de leur confier, comme la défense des frontières et l’intendance des domaines royaux. Il établit comtes dans la cité de Bourges, d’abord Humbert, et peu après Sturbie ; dans la cité de Poitiers, Abbon ; à Périgueux, Widbod ; en Auvergne, Itier ; dans le Velay, Bulle ; à Toulouse, Corson ; à Bordeaux, Siegwin ; à Albi, Haimon ; à Limoges, Roger.

Ces choses ainsi mises en ordre, le roi Charles traversa la Loire avec le reste de son armée, et se retira à Lutèce qu’on appelle aussi Paris. Peu de temps après il eut le désir de voir Rome, cette ville autrefois la maîtresse du monde, d’aller visiter la demeure du prince des Apôtres et du docteur des Gentils, et de se placer, lui et sa famille, sous leur protection sainte, afin qu’aidé du secours de ceux à qui est attribuée la puissance dans le ciel et sur la terre, il pût veiller au bien de ses sujets, et terrasser les crimes s’ils osaient lever la tête : persuadé aussi que ce ne serait pas pour lui un médiocre avantage si lui-même et ses fils recevaient, du vicaire des apôtres, les insignes de la royauté consacrées par sa bénédiction sacerdotale. Son dessein s’accomplit, avec la grâce de Dieu, selon son désir ; et dans cette même ville de Rome, le jeune Louis son fils, encore au berceau, vint recevoir, des mains du vénérable pontife Adrien, une bénédiction digne d’un prince appelé à régner un jour, ainsi que le diadème royal.

Ayant donc rempli l’objet pour lequel il était venu à Rome, le roi Charles revint paisiblement en France avec ses fils et son armée, et envoya le jeune roi Louis prendre possession de son royaume d’Aquitaine, lui donnant pour gouverneur Arnold, et choisissant avec sagesse et discernement d’autres ministres capables de lui servir de tuteurs. Ceux-ci le portèrent jusqu’à la cité d’Orléans dans son berceau. Mais là, revêtu d’armes convenables à son âge, il fut placé sur un cheval et conduit ainsi en Aquitaine, avec la grâce de Dieu. Pendant le peu de temps qu’il y demeura, c’est-à-dire pendant quatre années, le glorieux roi Charles livra et gagna, chez les Saxons, de continuels et rudes combats. Mais au milieu de ces victoires, craignant ou que le peuple d’Aquitaine ne devînt insolent en le sachant si éloigné, ou que son fils, encore dans ses plus jeunes années, ne contractât quelques mauvaises habitudes étrangères, dont l’enfance une fois imbue ne se défait que difficilement, il manda et fit venir auprès de lui ce prince qui déjà montait avec grâce à cheval, et voulut qu’il fût accompagné de toute son armée ; les comtes des Marches furent seuls laissés pour protéger les frontières du royaume et les garantir de toute incursion ennemie.

Le jeune Louis obéissant aux ordres de son père de tout son cœur et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d’une troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l’habit gascon, c’est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches longues et pendantes jusqu’au genou, les éperons lacés sur les bottines, et le javelot à la main : tel avait été le plaisir et la volonté du roi. Louis demeura donc auprès de son père et l’accompagna à Ehresbourg, jusqu’au temps où le soleil ayant décliné du sommet de l’équateur, sa chaleur est tempérée par l’approche de l’automne. Ce fut à la fin de cette saison qu’il revint avec la permission de son père passer l’hiver en Aquitaine.

Dans ce même temps un Gascon, du nom d’Adalric, s’empara, à l’aide d’une ruse, de Corson, duc de Toulouse, se l’attacha par les liens du serment, et puis après lui rendit la liberté. Pour punir cette insolence, le roi et les grands, par le conseil desquels la chose publique du royaume d’Aquitaine était administrée, convoquèrent une assemblée générale dans un lieu de la Septimanie appelé la Mort-des-Goths. Adalric y fut cité ; mais, connaissant sa faute, il refusa d’y venir jusqu’à ce que, rassuré par des otages mutuels, il s’y rendit enfin. À cause du péril que couraient ces otages, on n’osa rien lui faire ; il reçut même des présens, rendit nos otages, reprit les siens, et se retira de la sorte.

L’été suivant, mandé par son père, le roi Louis se rendit à Worms, simplement et sans suite ; il y passa l’hiver auprès de son père. Adalric reçut alors l’ordre de venir plaider sa cause devant les deux rois ; il vint se défendre et tâcha de se laver du crime qu’on lui imputait ; mais, ne l’ayant pu, il fut proscrit et condamné à un exil perpétuel. Pour le duc Corson, dont la négligence avait attiré sur le roi et sur les Francs un tel affront, il fut déposé du duché de Toulouse, et Guillaume fut mis à sa place. Celui-ci trouva la nation gasconne, qui de sa nature est turbulente, soulevée par l’événement dont je viens de parler, et fort exaspérée à cause du châtiment d’Adalric. Toutefois, tant par adresse que par force, il la subjugua bientôt et lui imposa la paix. Le roi Louis tint dans la même année un plaid général à Toulouse, pendant lequel Abithaur, général des Sarrasins, lui envoya, de concert avec les autres peuples voisins de l’Aquitaine, des députés chargés de demander la paix et de lui offrir des présens d’une magnificence royale. Le roi les ayant acceptés, les députés retournèrent chez eux.

L’année suivante le jeune Louis vint trouver le roi son père à Ingelheim, et le suivit de là jusqu’à Ratisbonne ; et, comme il touchait déjà à l’adolescence, il ceignit l’épée en cette ville ; puis, ayant suivi son père qui conduisait son armée contre les Avares, jusqu’à Chuneberg, il eut ordre en ce lieu de rétrograder et d’attendre le retour de son père auprès de la reine Fastrade. C’est pourquoi il passa avec elle l’hiver qui suivit, son père ayant persisté tout ce temps dans son expédition. Aussitôt que ce prince l’eut terminée, il fut ordonné à Louis de retourner en Aquitaine et d’aller en Italie secourir son frère Pepin avec toutes les troupes qu’il pourrait réunir. En conséquence il revint en Aquitaine pendant l’automne, mit ordre à tout ce qu’exigeait la sûreté du royaume ; et, après avoir traversé les défilés rocailleux et contournés du Mont-Cénis, il vint trouver son frère à Ravenne, où il célébra le saint jour de Noël.

Les deux princes, ayant réuni leurs forces, entrent ensemble dans le pays de Bénévent, ravagent tout ce qui se trouve sur leur passage, et se rendent maîtres d’un fort. L’hiver écoulé, ils retournent tous deux pleins de joie vers leur père ; mais une nouvelle troubla leur bonheur, car ils apprirent que, leur frère naturel Pepin méditant une révolte contre leur père, plusieurs nobles, complices de son crime, avaient été pris et condamnés. S’empressant donc de se rendre auprès du roi qui se trouvait en Bavière, ils parvinrent jusqu’en un lieu nommé Salz, où ils furent très-gracieusement accueillis par lui. Durant le reste de l’été et tout l’automne et l’hiver suivans, le roi Louis demeura auprès du roi son père ; car ce prince veillait avec le plus grand soin à ce que son fils n’eût jamais sous les yeux que de bons exemples et ne fût point corrompu par des mœurs étrangères.

Lorsqu’au printemps le jeune Louis fut congédié par son père, ce prince lui demanda comment il arrivait qu’étant roi il fût si parcimonieux dans son intérieur, qu’il ne donnât rien, pas même sa bénédiction, à moins qu’on ne la lui demandât. Il apprit de lui à cette occasion que les grands ne s’occupant que de leurs intérêts privés et négligeant les intérêts publics, les biens de l’État avaient été convertis en propriétés particulières, d’où il arrivait que le prince, seigneur seulement de nom, manquait presque de tout. Voulant donc remédier à cette pénurie, mais craignant que l’attachement des nobles envers son fils ne souffrît quelque atteinte s’il leur enlevait, par mesure de prudence, ce qu’ils avaient obtenu de son imprévoyance, Charles envoya auprès de lui ses commissaires, savoir, Willebert, qui fut dans la suite de Rouen, et le comte Richard, intendant de ses domaines, avec l’ordre de faire retourner au service public tous les domaines ruraux précédemment consacrés à l’usage du roi : ce qui fut exécuté.

Cette restitution faite, le roi Louis donna aussitôt une preuve de sa sagesse et mit au jour toute l’humanité qui lui était naturelle. Il décida qu’il passerait ses hivers dans quatre habitations différentes ; de telle façon qu’au bout de trois années écoulées il choisirait successivement pour séjourner durant l’hiver de la quatrième l’une de ces quatre habitations, savoir, Doué, Chasseneuil, Audiac, et Ebreuil. Ainsi chacun de ces domaines, quand son année arrivait, avait de quoi suffire à la dépense royale. Ces choses ainsi sagement établies, il défendit qu’à l’avenir les approvisionnemens militaires, qu’on appelait vulgairement fourrages, fussent fournis par le peuple. Et bien que les hommes d’armes se soumissent avec peine à un tel ordre de choses, ce prince miséricordieux, considérant et la pauvreté de ceux qui payaient cette taxe, et la cruauté de ceux qui l’exigeaient, et en même temps la perdition des uns et des autres, aima mieux fournir aux besoins de ses hommes sur ses propres domaines, que de mettre, en laissant subsister cette taxe, ses sujets en quelque péril. Dans le même temps il déchargea les Albigeois d’un tribut qu’ils payaient en vin et en farine. Il avait alors de lui Méginhaire, que son père lui avait envoyé ; homme sage, courageux, et qui savait apprécier ce qui est utile et convient à un roi. Ces règlemens du roi Louis furent, dit-on, tellement approuvés par son père, qu’à son exemple ce prince défendit en France qu’on fournît ces approvisionnemens militaires, et fit encore plusieurs autres changemens utiles, ne cessant de féliciter son fils de ses heureux progrès.

En l’année qui suivit, le roi vint à Toulouse, et y tint une assemblée générale. Les députés qui vinrent de la part d’Alphonse, prince de Galice, lui offrir des présens et solliciter la continuation de son amitié, furent accueillis et congédiés avec des assurances pacifiques. Il accueillit et congédia de la même façon d’autres députés que Bahaluc, duc des Sarrasins, qui commandait aux contrées montueuses voisines de l’Aquitaine, chargea de lui offrir des présens et de lui demander la paix. À cette même époque, craignant que la force naturelle de son tempérament ne l’entraînât à de dangereux désordres de mœurs, il épousa, par le conseil des siens, Hermengarde, issue d’un sang noble, car elle était fille du comte Ingéram. Il prit soin en même temps que les frontières de l’Aquitaine fussent mises en un bon état de défense. La cité d’Ausone, les châteaux de Cardonne, de Castreserre et les autres places fortes, auparavant désertes, furent réparées, habitées et confiées au commandement du comte Burrel avec les troupes nécessaires à leur défense.

Après que l’hiver fut écoulé, le roi Charles marchant contre les Saxons, ordonna à son fils de le venir joindre avec toutes les troupes qu’il pourrait rassembler : Louis, sans différer, le joignit à Aix-la-Chapelle, et le suivit jusqu’à Fremersheim sur le Rhin, où ce prince tint un plaid général. Il demeura auprès de lui jusqu’à la fête de saint Martin ; puis quittant la Saxe en même temps que son père, il revint en Aquitaine, l’hiver étant déjà plus d’à moitié passé.

L’été suivant, le roi Charles lui manda de le suivre en Italie ; mais changeant ensuite de dessein, il lui ordonna de demeurer dans ses États. Or, pendant que Charles se rendait à Rome et recevait dans cette ville les insignes impériales, le roi Louis vint pour la seconde fois à Toulouse et de là se dirigea vers l’Espagne. Comme il approchait de Barcelonne, Zaddon, duc de cette ville, se reconnaissant déjà son sujet, vint au devant de lui, mais toutefois sans lui rendre la ville. Le roi passa outre, et se jetant sur Lerida, la prit et la ruina. Après avoir détruit cette ville, dévasté et incendié plusieurs autres places fortes, il s’avança jusqu’à Huesca dont les champs couverts de blé furent moissonnés par la main du soldat, qui les incendia et les dévasta : tout ce qu’on put trouver hors de la ville fut consumé et dévoré par les flammes. Cette expédition terminée, il revint à l’approche de l’hiver en Aquitaine.

Au retour de l’été, le glorieux empereur Charles passa en Saxe, et ordonna à son fils de le suivre et de se préparer à demeurer l’hiver en ce pays. Le roi Louis, se hâtant de lui obéir, vint jusqu’à Nuitz, traversa le Rhin en ce lieu, et continua sans retard sa marche : mais, avant qu’il eût atteint son père, il rencontra dans le lieu nommé l’Ostphalie, un courrier qui lui commanda, de sa part, de ne pas avancer plus loin, de choisir au contraire un endroit propre à établir un camp, et d’y attendre son arrivée ; car la nation des Saxons étant subjuguée toute entière, l’empereur revenait déjà vainqueur. Quand son fils vint à sa rencontre, il l’embrassa avec tendresse, lui adressa beaucoup de remercîmens et de louanges, vantant à plusieurs reprises l’utilité de son obéissance, et s’estimant heureux d’être le père d’un tel fils. Comme cette longue et sanglante guerre contre les Saxons, qui consuma, selon ce qu’on rapporte, trente-trois années entières, était enfin terminée, le roi Louis, congédié par son père, revint avec son armée passer l’hiver dans ses États.

Quand il fut écoulé, l’empereur Charles trouvant l’occasion favorable (car il n’était inquiété par aucune guerre extérieure), entreprit de parcourir les provinces maritimes de son royaume. Ce que le roi Louis ayant appris, il lui envoya à Rouen Adhémar, pour le supplier de passer par l’Aquitaine, afin de visiter le royaume qu’il lui avait donné, et de venir jusqu’à Chasseneuil. L’empereur reçut cette demande avec bonté, en remercia son fils, mais refusa d’y souscrire, et lui ordonna même de venir le trouver à Tours. Son fils obéit, en fut accueilli avec les plus grandes félicitations et le suivit dans son retour en France jusqu’à Vernon, où il s’en sépara pour retourner en Aquitaine.

L’été suivant, Zaddon, duc de Barcelonne, cédant aux conseils d’un homme qu’il croyait son ami, s’avança jusqu’à Narbonne. Arrêté dans cette ville, il fut d’abord amené au roi Louis, et puis conduit devant l’empereur Charles. En ce même temps, le roi Louis ayant convoqué une assemblée générale de la nation, y délibéra sur l’état présent des choses. En effet, Bourguignon étant mort, le comté de Fezensac fut donné à Luitard. Les Gascons mécontens de cette nomination, se livrèrent à un tel désordre qu’ils firent périr par le fer une partie des hommes d’armes du nouveau comte, et firent mourir le reste dans les flammes. Appelés en jugement ils refusèrent d’abord d’obéir ; mais, contraints enfin à venir se défendre, ils subirent la peine que méritait une telle audace, et quelques-uns mêmes, condamnés d’après la loi du talion, périrent par le feu.

Ces choses terminées, le roi Louis et ses conseillers jugèrent à propos d’aller assiéger Barcelonne : l’armée fut divisée en trois corps ; Louis demeura avec le premier dans le Roussillon ; il chargea l’autre du siège de la ville, sous le commandement de Rostagne, comte de Gironne ; enfin, dans la crainte que les assiégeans ne fussent attaqués à l’improviste, il ordonna au troisième d’aller s’établir de l’autre côté de la ville. Les assiégés cependant envoyèrent à Cordoue solliciter des secours, et aussitôt le roi des Sarrasins se mit en marche avec une armée. Or, la troisième colonne de celle de Louis, parvenue à Saragosse, fut informée que les ennemis s’avançaient. Il y avait dans cette colonne Wilhelm premier enseigne, Adhémar et d’excellentes troupes. À cette nouvelle ils se jetèrent dans les Asturies et firent en deux attaques imprévues, et surtout dans la seconde, un très-grand carnage. Puis, ayant mis les ennemis en fuite, ils revinrent se joindre à ceux qui assiégeaient Barcelonne, et la cernant de concert, ne permirent à personne d’entrer ou de sortir de cette ville, qui fut réduite en un tel état, que les habitans se virent contraints par la famine d’arracher de leurs portes les cuirs même les plus desséchés pour les convertir en une affreuse nourriture. Quelques-uns de ces malheureux, préférant la mort à une si misérable vie, se précipitaient du haut des murailles ; d’autres se berçaient d’une vaine espérance et croyaient que les Francs seraient forcés par la rigueur de l’hiver à lever le siège. Mais cette espérance fut trompée par la sagesse et la prudence des nôtres. En effet, ayant rassemblé des matériaux de toutes parts, ils se mirent à construire des cabanes, comme étant résolus à passer l’hiver en ce lieu. À cette vue, les habitans déchus de leur espoir, et réduits à la dernière extrémité, livrèrent leur prince, parent de Zaddon, qu’ils avaient établi à sa place et qu’on nommait Hamur ; ils ne se réservèrent, en rendant leurs personnes et leur ville, que la faculté de se retirer.

Pendant que les nôtres cernaient encore cette ville fatiguée d’un long siège, ils prévirent qu’elle serait bientôt ou prise ou livrée. Prenant donc une sage et convenable, ils demandèrent que le roi vînt, afin que cette ville d’un si grand nom pût valoir à ce prince un nom glorieux, en succombant en sa présence. Le roi se rendit à cette sage demande. Il vint donc au milieu de l’armée qui cernait la place, et y demeura pendant six semaines d’un siège continuel, au bout desquelles la ville soumise se donna au vainqueur. Après qu’elle eut ouvert ses portes, le roi la fit occuper le premier jour par ses gardes ; quant à lui, il ne voulut point entrer avant d’avoir réglé par quelles actions de grâces dignes du Seigneur il consacrerait à son saint nom cette victoire qui comblait ses vœux. Le lendemain donc, précédé, ainsi que son armée, des prêtres et de tout le clergé, environné d’une pompe solennelle, il entra dans la ville au milieu des hymnes de louanges, et se rendit à l’église de la sainte et victorieuse croix pour rendre à Dieu des actions de grâces à l’occasion de la victoire qu’il lui avait accordée ; puis, laissant dans Barcelonne le comte Béra avec une garnison composée de Goths, il revint passer l’hiver dans ses États. Son père, qui avait appris le péril dont il semblait menacé du côté des Sarrasins, avait envoyé à son secours son frère Charles ; mais ce prince rencontra à Lyon un courrier du roi Louis, qui lui annonça que Barcelonne était prise, et l’empêcha de continuer sa marche. Charles revint auprès de son père.

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