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Dialogues des morts (Le Bouyer de Fontenelle)

Bernard Le Bouyer de Fontenelle · 1825 · Free in the US

34,154 words · about 2 h 24 min to read

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About this book

Author
Bernard Le Bouyer de Fontenelle
Language
French
Published
1825
Length
34,154 words · about 2 h 24 min
Sections
36 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (36)

Continue:

II. Artémise, Raimond Lulle

Cela m’est tout-à-fait nouveau. Vous dites qu’il y a un secret pour changer les métaux en or, et que ce secret s’appelle la pierre philosophale, ou le grand œuvre ?

Oui, et je l’ai cherché long-temps.

L’avez-vous trouvé ?

Non ; mais tout le monde l’a cru, et on le croit encore. La vérité est que ce secret là n’est qu’une chimère.

Pourquoi donc le cherchiez-vous ?

Je n’en ai été désabusé qu’ici-bas.

C’est, ce me semble, avoir attendu un peu tard.

Je vois bien que vous avez envie de me railler. Nous nous ressemblons pourtant plus que vous ne croyez.

Moi, je vous ressemblerais ! moi qui fus un modèle de fidélité conjugale, qui bus les cendres de mon mari, qui lui élevai un superbe monument, admiré de tout l’univers ! Comment pourrais-je ressembler à un homme qui a passé sa vie à chercher le secret de changer les métaux en or ?

Oui, oui, je sais bien ce que je dis. Après toutes les belles choses dont vous venez de vous vanter, vous devîntes folle d’un jeune homme qui ne vous aimait pas : vous lui sacrifiâtes ce bâtiment magnifique, dont vous eussiez pu tirer tant de gloire ; et les cendres de Mausole que vous aviez avalées, ne furent pas un assez bon remède contre une nouvelle passion.

Je ne vous croyais pas si bien instruit de mes affaires. Cet endroit de ma vie était assez inconnu, et je ne m’imaginais pas qu’il y eût bien des gens qui le sussent.

Vous avouerez donc que nos destinées ont du rapport, en ce qu’on nous fait à tous deux un honneur que nous ne méritons pas ; à vous, de croire que vous aviez été toujours fidèle aux mânes de votre mari, et à moi, de croire que j’étais venu à bout du grand œuvre ?

Je l’avouerai très volontiers. Le public est fait pour être la dupe de beaucoup de choses ; il faut profiter des dispositions où il est.

Mais n’y aurait-il plus rien qui nous fût commun à tous deux ?

Jusqu’à présent, je me trouve fort bien de vous ressembler. Dites.

N’avons-nous point tous deux cherché une chose qui ne se peut trouver ; vous, le secret d’être fidèle à votre mari, et moi, celui de changer les métaux en or ? Je crois qu’il en est de la fidélité conjugale comme du grand œuvre.

Il y a des gens qui ont si mauvaise opinion des femmes, qu’ils diront peut-être que le grand œuvre n’est pas assez impossible pour entrer dans cette comparaison.

Oh ! je vous le garantis aussi impossible qu’il faut.

Mais d’où vient qu’on le cherche, et que vous-même, qui paraissez avoir été homme de bon sens, vous avez donné dans cette rêverie ?

Il est vrai qu’on ne peut trouver la pierre philosophale, mais il est bon qu’on la cherche : en la , on trouve de fort beaux secrets qu’on ne cherchait pas.

Ne vaudrait-il pas mieux chercher ces secrets qu’on peut trouver, que de songer à ceux qu’on ne trouvera jamais ?

Toutes les sciences ont leur chimère, après laquelle elles courent, sans la pouvoir attraper ; mais elles attrapent en chemin d’autres connaissances fort utiles. Si la chimie a sa pierre philosophale, la géométrie a sa quadrature du cercle, l’astronomie ses longitudes, les mécaniques leur mouvement perpétuel ; il est impossible de trouver tout cela, mais fort utile de le chercher. Je vous parle une langue que vous n’entendez peut-être pas bien : mais vous entendrez bien du moins que la morale a aussi sa chimère ; c’est le désintéressement, la parfaite amitié. On n’y parviendra jamais, mais il est bon que l’on prétende y parvenir : du moins en le prétendant, on parvient à beaucoup d’autres vertus, ou à des actions dignes de louange et d’estime.

Encore une fois, je serais d’avis qu’on laissât là toutes les chimères, et qu’on ne s’attachât qu’à la recherche de ce qui est réel.

Pourrez-vous le croire ? Il faut qu’en toutes choses les hommes se proposent un point de perfection au-delà même de leur portée. Ils ne se mettraient jamais en chemin, s’ils croyaient n’arriver qu’où ils arriveront effectivement ; il faut qu’ils aient devant les yeux un terme imaginaire qui les anime. Qui m’eût dit que la chimie n’eût pas dû m’apprendre à faire de l’or, je l’eusse négligée. Qui vous eût dit que l’extrême fidélité dont vous vous piquiez à l’égard de votre mari, n’était point naturelle, vous n’eussiez pas pris la peine d’honorer la mémoire de Mausole par un tombeau magnifique. On perdrait courage, si on n’était pas soutenu par des idées fausses.

Il n’est donc pas inutile que les hommes soient trompés ?

Comment, inutile ? Si par malheur la vérité se montrait telle qu’elle est, tout serait perdu ; mais il paraît bien qu’elle sait de quelle importance il est qu’elle se tienne toujours assez bien cachée.

II. Callirhée, Pauline

Pour moi, je tiens qu’une femme est en péril dès qu’elle est aimée avec ardeur. De quoi un amant passionné ne s’avise-t-il pas pour arriver à ses fins ? J’avais résisté à Mundus, qui était un jeune romain fort bien fait ; mais enfin, il remporta la victoire par un stratagême. J’étais fort dévote au dieu Anubis. Un jour une prêtresse de ce dieu me vint dire de sa part qu’il était amoureux de moi, et qu’il me demandait un rendez-vous dans son temple. Maîtresse d’Anubis ! figurez-vous quel honneur. Je ne manquai pas au rendez-vous ; j’y fus reçue avec beaucoup de

de tendresse ; mais à vous dire la vérité, cet Anubis, c’était Mundus. Voyez si je pouvais m’en défendre. On dit bien que des femmes se sont rendues à des dieux déguisés en hommes, et quelquefois en bêtes ; à plus forte raison devra-t-on se rendre à des hommes déguisés en dieu.

En vérité, les hommes sont bien remplis d’avarice. J’en parle par expérience, et il m’est arrivé presque la même aventure qu’à vous. J’étais une fille de la Troade, et sur le point de me marier ; j’allais, selon la coutume du pays, accompagnée d’un grand nombre de personnes, et fort parée, offrir ma virginité au fleuve Scamandre. Après que je lui eus fait mon compliment, voici Scamandre qui sort d’entre ses roseaux, et qui me prend au mot. Je me crus fort honorée, et peut-être n’y eut-il pas jusqu’à mon fiancé qui ne le crût aussi. Tout le monde se tint dans un silence respectueux. Mes compagnes enviaient secrètement ma félicité, et Scamandre se retira dans ses roseaux quand il voulut. Mais combien fus-je étonnée un jour que je rencontrai ce Scamandre qui se promenait dans une petite ville de la Troade, et que j’appris que c’était un capitaine athénien qui avait sa flotte sur cette côte-là !

Quoi ! vous l’aviez donc pris pour le vrai Scamandre !

Sans doute.

Et était-ce la mode en votre pays que le fleuve acceptât les offres que les filles à marier venaient lui faire ?

Non ; et peut-être s’il eût eu coutume de les accepter, on ne les lui eût pas faites. Il se contentait des honnêtetés qu’on avait pour lui, et n’en abusait pas.

Vous deviez donc bien avoir le Scamandre pour suspect ?

Pourquoi ? Une jeune fille ne pouvait-elle pas croire que toutes les autres n’avaient pas eu assez de beauté pour plaire au dieu, ou qu’elles ne lui avaient fait que de fausses offres, auxquelles il n’avait pas daigné répondre ? Les femmes se flattent si aisément ! Mais vous, qui ne voulez pas que j’aie été la dupe du Scamandre, vous l’avez bien été d’Anubis.

Non, pas tout-à-fait. Je me doutais un peu qu’Anubis pouvait être un simple mortel.

Et vous l’allâtes trouver ? cela n’est pas excusable.

Que voulez-vous ? J’entendais dire à tous les sages, que si l’on n’aidait soi-même à se tromper, on ne goûterait guère de plaisirs.

Bon, aider à se tromper ! Ils ne l’entendaient pas apparemment dans ce sens-là. Ils voulaient dire que les choses du monde les plus agréables sont dans le fond si minces, qu’elles ne toucheraient pas beaucoup, si l’on y faisait une réflexion un peu sérieuse. Les plaisirs ne sont pas faits pour être examinés à la rigueur, et on est tous les jours réduit à leur passer bien des choses sur lesquelles il ne serait pas à propos de se rendre difficile. C’est là ce que vos sages…

C’est aussi ce que je veux dire. Si je me fusse rendue difficile avec Anubis, j’eusse bien trouvé que ce n’était pas un dieu ; mais je lui passai sa divinité, sans vouloir l’examiner trop curieusement. Et où est l’amant dont on souffrirait la tendresse, s’il fallait qu’il essuyât un examen de notre raison ?

La mienne n’était pas si rigoureuse. Il se pouvait trouver tel amant qu’elle eût consenti que j’aimasse ; et enfin il est plus aisé de se croire aimée d’un homme sincère et fidèle que d’un dieu.

De bonne foi, c’est presque la même chose. J’eusse été aussitôt persuadée de la fidélité et de la constance de Mundus que de sa divinité.

Ah ! il n’y a rien de plus outré que ce que vous dites. Si l’on croit que des dieux aient aimé, du moins on ne peut pas croire que cela soit arrivé souvent ; mais on a vu souvent des amans fidèles qui n’ont point partagé leur cœur, et qui ont sacrifié tout à leurs maîtresses.

Si vous prenez pour de vraies marques de fidélité les soins, les empressemens, des sacrifices, une préférence entière, j’avoue qu’il se trouvera assez d’amans fidèles ; mais ce n’est pas ainsi que je compte. J’ôte du nombre de ces amans tous ceux dont la passion n’a pu être assez longue pour avoir le loisir de s’éteindre d’elle-même, ou assez heureuse pour en avoir sujet. Il ne me reste que ceux qui ont tenu bon contre le temps et contre les faveurs, et ils sont à peu près en même quantité que les dieux qui ont aimé des mortels.

Encore faut-il qu’il se trouve de la fidélité, même selon cette idée. Car, qu’on aille dire à une femme qu’on est un dieu épris de son mérite, elle n’en croira rien ; qu’on lui jure d’être fidèle, elle le croira. Pourquoi cette différence ? C’est qu’il y a des exemples de l’un, et qu’il n’y en a pas de l’autre.

Pour les exemples, je tiens la chose égale ; mais ce qui fait qu’on ne donne pas dans l’erreur de prendre un homme pour un dieu, c’est que cette erreur la n’est pas soutenue par le cœur. On ne croit pas qu’un amant soit une divinité, parce qu’on ne le souhaite pas ; mais on souhaite qu’il soit fidèle, et on croit qu’il l’est.

Vous vous moquez. Quoi ! toutes les femmes prendraient leurs amans pour des dieux, si elles souhaitaient qu’ils le fussent ?

Je n’en doute presque pas. Si cette erreur était nécessaire pour l’amour, la nature aurait disposé notre cœur à nous l’inspirer. Le cœur est la source de toutes les erreurs dont nous avons besoin ; il ne nous refuse rien dans cette matière là.

II. Charles V, Érasme

N’en doutez point, s’il y avait des rangs chez les morts, je ne vous céderais pas la préséance.

Quoi ! un grammairien, un savant, et pour dire encore plus, et pousser votre mérite jusqu’où il peut aller, un homme d’esprit prétendrait l’emporter sur un prince qui s’est vu maître de la meilleure partie de l’Europe ?

Joignez-y encore l’Amérique, et je ne vous en craindrai pas davantage. Toute cette grandeur n’était pour ainsi dire qu’un composé de plusieurs hasards ; et qui désassemblerait toutes les parties dont elle était formée, vous le ferait voir bien clairement. Si Ferdinand, votre grand-père, eut été homme de parole, vous n’aviez presque rien en Italie ; si d’autres princes que lui eussent eu l’esprit de croire qu’il y avait des antipodes, Christophe Colomb ne se fût point adressé à lui, et l’Amérique n’était point au nombre de vos états, si après la mort du dernier duc de Bourgogne, eût

bien songé à ce qu’il faisait, l’héritière de Bourgogne n’était point à Maximilien, ni les Pays-Bas pour vous ; si Henri de Castille, frère de votre grand’mère Isabelle, n’eût point été en mauvaise réputation auprès des femmes, ou si sa femme n’eut point été d’une vertu assez douteuse, la fille de Henri eût passé pour être sa fille, et le royaume de Castille vous échappait.

Vous me faites trembler. Il me semble qu’à l’heure qu’il est, je perds, ou la Castille, ou les Pays-Bas, ou l’Amérique, ou l’Italie.

N’en raillez point. Vous ne sauriez donner un peu plus de bon sens à l’un, ou de bonne foi à l’autre, qu’il ne vous en coûte beaucoup. Il n’y a pas jusqu’à l’impuissance de votre grand-oncle, ou jusqu’à la coquetterie de votre grand’tante, qui ne vous soient nécessaires. Voyez combien c’est un édifice délicat, que celui qui est fondé sur tant de choses qui dépendent du hasard.

En vérité, il n’y a pas moyen de soutenir un examen aussi sévère que le vôtre. J’avoue que vous faites disparaître toute ma grandeur et tous mes titres.

Ce sont là pourtant ces qualités dont vous prétendiez vous parer ; je vous en ai dépouillé sans peine. Vous souvient-il d’avoir ouï dire que l’Athénien Cimon, ayant fait beaucoup de Perses prisonniers, exposa en vente d’un côté leurs habits, et de l’autre leurs corps tout nus ; et que comme les habits étaient d’une grande magnificence, il y eut presse à les acheter ; mais que pour les hommes personne n’en voulut ? De bonne foi, je crois que ce qui arriva à ces Perses là, arriverait à bien d’autres, si l’on séparait leur mérite personnel d’avec celui que la fortune leur a donné.

Mais quel est ce mérite personnel ?

Faut-il le demander ? Tout ce qui est en nous. L’esprit, par exemple, les sciences.

Et l’on peut avec raison en tirer de la gloire ?

Sans doute. Ce ne sont pas des biens de fortune, comme la noblesse ou les richesses.

Je suis surpris de ce que vous dites. Les sciences ne viennent-elles pas aux savans, comme les richesses viennent à la plupart des gens riches ? N’est-ce pas par voie de succession ? Vous héritez des anciens, vous autres hommes doctes, ainsi que nous de nos pères. Si on nous a laissé tout ce que nous possédons, on vous a laissé aussi ce que vous savez ; et de la vient que beaucoup de savans regardent ce qu’ils ont reçu des anciens, avec le même respect que quelques gens regardent les terres et les maisons de leurs aïeux, où ils seraient fâchés de rien changer.

Mais les grands naissent héritiers de la grandeur de leurs pères, et les savans n’étaient pas nés héritiers des connaissances des anciens. La science n’est point une succession qu’on reçoit, c’est une acquisition toute nouvelle que l’on entreprend de faire ; ou si c’est une , elle est assez, difficile à recueillir, pour être fort honorable.

Hé bien, mettez la peine qui se trouve a acquérir les biens de l’esprit, contre celle qui se trouve à conserver les biens de la fortune, voilà les choses égales ; car enfin, si vous ne regardez que la difficulté, souvent les affaires du monde en ont bien autant que les spéculations du cabinet.

Mais ne parlons point de la science, tenons-nous-en à l’esprit ; ce bien là ne dépend aucunement du hasard.

Il n’en dépend point ? Quoi ! l’esprit ne consiste-il pas dans une certaine conformation du cerveau, et le hasard est-il moindre, de naître avec un cerveau bien disposé, que de naître d’un père qui soit roi ? Vous étiez un grand génie : mais demandez à tous les philosophes à quoi il tenait que vous ne fussiez stupide et hébêté ; presque à rien, à une petite position de fibres ; enfin, à quelque chose que l’anatomie la plus délicate ne saurait jamais apercevoir. Et après cela, ces messieurs les beaux-esprits nous oseront soutenir qu’il n'y a qu’eux qui aient des biens indépendans du hasard, et ils se croiront en droit de mépriser tous les autres hommes ?

À votre compte, être riche ou avoir de l’esprit, c’est le même mérite.

Avoir de l’esprit est un hasard plus heureux ; mais au fond, c’est toujours un hasard.

Tout est donc hasard ?

Oui, pourvu qu’on donne ce nom à un ordre que l’on ne connaît point. Je vous laisse à juger si je n’ai pas dépouillé les hommes encore mieux que vous n’aviez fait ; vous ne leur ôtiez que quelques avantages de la naissance, et je leur ôte jusqu’à ceux de l’esprit. Si avant que de tirer vanité d’une chose, ils voulaient s’assurer bien qu’elle leur appartint, il n’y aurait guère de vanité dans le monde.

II. Milon, Smindiride

Tu es donc bien glorieux, Milon, d’avoir porté un bœuf sur tes épaules aux jeux olympiques ?

Assurément, l’action fut fort belle. Toute la Grèce y applaudit, et l’honneur s’en répandit jusques sur la ville de Crotone ma patrie, d’où sont sortis une infinité de braves athlètes. Au contraire, ta ville de Sibaris sera décriée à jamais par la mollesse de ses habitans, qui avaient banni les coqs, de peur d’en être éveillés, et qui priaient les gens à manger un an avant le jour du repas, pour avoir le loisir de le faire aussi délicat qu’ils le voulaient.

Tu te moques des Sibarites ; mais toi, Crotoniate grossier, crois-tu que se vanter de porter un bœuf, ce ne soit pas se vanter de lui ressembler beaucoup ?

Et toi, crois-tu avoir ressemblé à un homme, quand tu t’es plaint d’avoir passé une nuit sans dormir, à cause que parmi les feuilles de roses dont ton lit était semé, il y en avait eu une sous toi qui s’était pliée en deux.

Il est vrai que j’ai eu cette délicatesse ; mais pourquoi te paraît-elle si étrange ?

Et comment se pourrait-il qu’elle ne me le parût pas ?

Quoi ! n’as-tu jamais vu quelque amant, qui étant comblé des faveurs d’une maîtresse à qui il a rendu des services signalés, soit troublé dans la possession de ce bonheur, par la crainte qu’il a que la n’agisse dans le cœur de la belle, plus que l’inclination ?

Non, je n’en ai jamais vu. Mais quand cela serait ?

Et n’as-tu jamais entendu parler de quelque conquérant, qui, au retour d’une expédition glorieuse se trouvât peu satisfait de ses triomphes, parce que la fortune y aurait eu plus de part que sa valeur, ni sa conduite, et que ses desseins auraient réussi sur des mesures fausses et mal prises ?

Non, je n’en ai point entendu parler. Mais encore une fois, qu’en veux-tu conclure ?

Que cet amant et ce conquérant, et généralement presque tous les hommes, quoique couchés sur des fleurs, ne sauraient dormir, s’il y en a une seule feuille pliée en deux. Il ne faut rien pour gâter les plaisirs. Ce sont des lits de roses, où il est bien difficile que toutes les feuilles se tiennent étendues, et qu’aucune ne se plie ; cependant le pli d’une seule suffit pour incommoder beaucoup.

Je ne suis pas fort savant sur ces matières-là ; mais il me semble que toi, et l’amant et le conquérant que tu supposes, et tous tant que vous êtes, vous avez extrêmement tort. Pourquoi vous rendez-vous si délicats ?

Ah ! Milon, les gens d’esprit ne sont pas des Crotoniates comme toi ; mais ce sont des Sibarites encore plus raffinés que je n’étais.

Je vois bien ce que c’est. Les gens d’esprit ont assurément plus de plaisirs qu’il ne leur en faut, et ils permettent à leur délicatesse d’en retrancher ce qu’ils ont de trop. Ils veulent bien être sensibles aux plus petits désagrémens, parce qu’il y a d’ailleurs assez d’agrémens pour eux, et sur ce pied là, je trouve qu’ils ont raison.

Ce n’est point du tout cela. Les gens d’esprit n’ont point plus de plaisirs qu’il ne leur en faut.

Ils sont donc fous de s’amuser à être si délicats ?

Voilà le malheur. La délicatesse est tout-à-fait digne des hommes ; elle n’est produite que par les bonnes qualités et de l’esprit et du cœur : on se sait bon gré d’en avoir ; on tâche à en acquérir, quand on n’en a pas. Cependant la délicatesse diminue le nombre des plaisirs, et on n’en a point trop ; elle est cause qu’on les sent moins vivement, et d’eux-mêmes ils ne sont point trop vifs. Que les hommes sont à plaindre ! leur condition naturelle leur fournit peu de choses agréables, et leur raison leur apprend a en goûter encore moins.

II. Paracelse, Molière

N’y eut-il que votre nom, je serais charmé de vous, Paracelse ! On croirait que vous seriez quelque Grec ou quelque Latin, et on ne s’aviserait jamais de penser que Paracelse était un philosophe suisse.

J’ai rendu ce nom aussi illustre qu’il est beau. Mes ouvrages sont d’un grand secours à tous ceux qui veulent entrer dans les secrets de la nature, et surtout à

ceux qui s’élèvent jusqu’à la connaissance des génies et des habitans élémentaires.

Je conçois aisément que ce sont là les vraies sciences. Connaître les hommes que l’on voit tous les jours, ce n’est rien ; mais connaître les génies que l’on ne voit point, c’est toute autre chose.

Sans doute. J’ai enseigné fort exactement quelle est leur nature ; quels sont leurs emplois, leurs inclinations, leurs différent ordres ; quel pouvoir ils ont dans l’univers.

Que vous étiez heureux d’avoir toutes ces lumières ! Car à plus forte raison vous saviez parfaitement tout ce qui regarde l’homme ; et cependant beaucoup de personnes n’ont pu seulement aller jusques là.

Oh ! il n’y a si petit philosophe qui n’y soit parvenu.

Je le crois. Vous n’aviez donc plus rien qui vous embarrassât sur la nature de l’âme humaine, sur ses fonctions, sur son union avec le corps ?

Franchement, il ne se peut pas qu’il ne reste toujours quelques difficultés sur ces matières ; mais enfin on en sait autant que la philosophie en peut apprendre.

Et vous n’en saviez pas davantage ?

Non. N’est-ce pas bien assez ?

Assez ? Ce n’est rien du tout. Et vous sautiez ainsi par-dessus les hommes que vous ne connaissiez pas, pour aller aux génies ?

Les génies ont quelque chose qui pique bien plus la curiosité naturelle.

Oui ; mais il n’est pardonnable de songer à eux qu’après qu’on n’a plus rien à connaître dans les hommes. On dirait que l’esprit humain a tout épuisé, quand on voit qu’il se forme des objets de sciences qui n’ont peut-être aucune réalité, et dont il s’embarrasse à plaisir. Cependant il est sûr que des objets très réels lui donneraient, s’il voulait, assez d’occupation.

L’esprit néglige naturellement les sciences trop simples, et court après celles qui sont mystérieuses. Il n’y a que celles-là sur lesquelles il puisse exercer toute son activité.

Tant pis pour l’esprit ; ce que vous dites est tout-à-fait à sa honte. La vérité se présente à lui ; mais parce qu’elle est simple, il ne la reconnaît point, et il prend des mystères ridicules pour elle, seulement parce que ce sont des mystères. Je suis persuadé que si la plupart des gens voyaient l’ordre de l’univers tel qu’il est, comme ils n’y remarqueraient ni vertus des nombres, ni propriétés des planètes, ni fatalités attachées à de certains temps ou à de certaines révolutions, ils ne pourraient pas s’empêcher de dire sur cet ordre admirable : Quoi ! n’est-ce que cela ?

Vous traitez de ridicules des mystères où vous n’avez su pénétrer, et qui en effet sont réservés aux grands hommes.

J’estime bien plus ceux qui ne comprennent point ces mystères-là, que ceux qui les comprennent ; mais malheureusement, la nature n’a pas fait tout le monde capable de n’y rien entendre.

Mais vous qui décidez avec tant d’autorité, quel métier avez-vous donc fait pendant votre vie ?

Un métier bien différent du vôtre. Vous avez étudié les vertus des génies, et moi, j’ai étudié les sottises des hommes.

Voilà une belle étude ! Ne sait-on pas bien que les hommes sont sujets à faire assez de sottises ?

On le sait en gros et confusément ; mais il en faut venir aux détails, et alors on est surpris de l’étendue de cette science.

Et à la fin, quel usage en faisiez-vous ?

J’assemblais dans un certain lieu le plus grand nombre de gens que je pouvais, et là je leur faisais voir qu’ils étaient tous des sots.

Il fallait de terribles discours pour leur persuader une pareille vérité.

Rien n’est plus facile. On leur prouve leurs sottises, sans employer de grands tours d’éloquence, ni des raisonnemens bien médités. Ce qu’ils font est si ridicule, qu’il ne faut qu’en faire autant devant eux, et vous les voyez aussitôt crever de rire.

Je vous entends ; vous étiez comédien. Pour moi, je ne conçois pas le plaisir qu’on prend à la comédie : on y va rire des mœurs qu’elle représente ; et que ne rit-on des mœurs mêmes ?

Pour rire des choses du monde, il faut en quelque façon en être dehors, et la comédie vous en tire : elle vous donne tout en spectacle, comme si vous n’y aviez point de part.

Mais on rentre aussitôt dans ce tout dont on s’était moqué, et on recommence à en faire partie ?

N’en doutez pas ; l’autre jour, en me divertissant, je fis ici une fable sur ce sujet. Un jeune oison volait avec la mauvaise grâce qu’ont tous ceux de son espèce, quand ils volent ; et pendant ce vol d’un moment, qui ne l’élevait qu’à un pied de terre, il insultait au reste de la basse-cour. « Malheureux animaux, disait-il, je vous vois au-dessous de moi, et vous ne savez pas fendre ainsi les airs. » La moquerie fut courte, l’oison retomba dans le même temps.

À quoi donc servent les réflexions que la comédie fait faire, puisqu’elles ressemblent au vol de cet oison, et qu’au même instant on retombe dans les sottises communes ?

C’est beaucoup que de s’être moqué de soi ; la nature nous y a donné une merveilleuse facilité pour nous empêcher d’être la dupe de nous-mêmes. Combien de fois arrive-t-il que dans le temps qu’une partie de nous fait quelque chose avec ardeur et avec empressement, une autre partie s’en moque ? Et s’il en était besoin même, on trouverait encore une troisième partie qui se moquerait des deux premières ensemble. Ne dirait-on pas que l’homme soit fait de pièces rapportées ?

Je ne vois pas qu’il y ait matière sur tout cela d’exercer beaucoup son esprit. Quelques légères réflexions, quelques plaisanteries souvent mal fondées ne méritent pas une grande estime : mais quels efforts de méditation ne faudrait-il pas faire pour traiter des sujets plus relevés ?

Vous revenez à vos génies, et moi, je ne reconnais que mes sots. Cependant, quoique je n’aie jamais travaillé que sur ces sujets si exposés aux yeux de tout le monde, je puis vous prédire que mes comédies vivront plus que vos sublimes ouvrages. Tout est sujet aux changemces de la mode ; les productions de l’esprit ne sont pas au-dessus de la destinée des habits. J’ai vu je ne sais combien de livres et de genres d’écrire enterrés avec leurs auteurs, ainsi que chez de certains peuples on enterre avec les morts les choses qui leur ont été les plus précieuses pendant leur vie. Je connais parfaitement quelles peuvent être les révolutions de l’empire des lettres ; et avec tout cela, je garantis la durée de mes pièces. J’en sais bien la raison. Qui veut peindre pour l’immortalité doit peindre des sots.

II. Sapho, Laure

Il est vrai que dans les passions que nous avons eues toutes deux, les muses ont été de la partie, et y ont mis beaucoup d’agrément ; mais il y a cette différence, que c’était vous qui chantiez vos amans, et moi j’étais chantée par le mien.

Hé bien, cela veut dire que j’aimais autant que vous étiez aimée.

Je n’en suis pas surprise, car je sais que les femmes ont d’ordinaire plus de penchant à la tendresse que les hommes. Ce qui me surprend, c’est que vous ayez marqué à ceux que vous aimiez, tout ce que vous sentiez pour eux, et que vous ayez en quelque manière attaqué leur cœur par vos poésies. Le personnage d’une femme n’est que de se défendre.

Entre nous, j’en étais un peu fâchée ; c’est une injustice que les hommes nous ont faite. Il ont pris le parti d’attaquer, qui est bien plus aisé que celui de se défendre.

Ne nous plaignons point ; notre parti a ses avantages. Nous qui nous défendons, nous nous rendons quand il nous plaît ; mais eux qui nous attaquent, ils ne sont pas toujours vainqueurs, quand ils le voudraient bien.

Vous ne dites pas que les hommes nous attaquent, ils suivent le penchant qu’ils ont à nous attaquer ; mais quand nous nous défendons, nous n’avons pas trop de penchant à nous défendre.

Ne comptez-vous pour rien le plaisir de voir, par tant de douces attaques, si long-temps continuées, et redoublées si souvent, combien ils estiment la conquête de votre cœur ?

Et ne comptez-vous pour rien la peine de résister à ces douces attaques ? Ils en voient le succès avec plaisir dans tous les progrès qu’ils font auprès de nous, et nous, nous serions bien fâchées que notre résistance eût trop de succès.

Mais enfin, quoiqu’après tous leurs soins, ils soient victorieux à bon titre, vous leur faites grâce en reconnaissant qu’ils le sont. Vous ne pouvez plus vous défendre, et ils ne laissent pas de vous tenir compte de ce que vous ne vous défendez plus.

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