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Histoire romaine (Velleius Paterculus) - Livre II

Velleius Paterculus · 1825 · Free in the US

37,277 words · about 2 h 37 min to read

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Licence: PD-US · Published in 1825 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Histoire_romaine_(Velleius_Paterculus)_-_Livre_II&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Velleius Paterculus
Language
French
Published
1825
Length
37,277 words · about 2 h 37 min
Sections
48 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (48)
  1. I about 1 min
  2. II about 1 min
  3. III about 1 min
  4. IV about 2 min
  5. V about 1 min
  6. VI about 2 min
  7. VII about 1 min
  8. VIII about 1 min
  9. IX about 1 min
  10. X about 1 min
  11. XI about 1 min
  12. XII about 2 min
  13. XIII about 1 min
  14. XIV about 1 min
  15. XV about 1 min
  16. XVI about 1 min
  17. XVII about 1 min
  18. XVIII about 1 min
  19. XIX about 1 min
  20. XX about 1 min
  21. XXI about 1 min
  22. XXII about 1 min
  23. XXIII about 1 min
  24. XXIV about 2 min
  25. XXV about 1 min
  26. XXVI about 1 min
  27. XXVII about 2 min
  28. XXVIII about 1 min
  29. XXIX about 2 min
  30. XXX about 1 min
  31. XXXI about 1 min
  32. XXXII about 1 min
  33. XXXIII about 3 min
  34. XXXV about 1 min
  35. XXXVI about 1 min
  36. XXXVII about 1 min
  37. Xxxviii about 2 min
  38. XXXIX about 1 min
  39. XL about 2 min
  40. XLI about 1 min
  41. XLII about 1 min
  42. XLIII about 1 min
  43. XLIV about 1 min
  44. XLV about 2 min
  45. XLVI about 1 min
  46. XLVII about 1 min
  47. XLVIII about 2 min
  48. XLIX about 1 h 35 min

Continue:

I

Le premier Scipion avait ouvert la route à la puissance romaine, c’est à la corruption que le second l’ouvrit. En effet, une fois supprimée la crainte qu’inspirait Carthage, une fois disparue la rivale qui leur disputait l’empire, ce n’est point par une marche insensible mais d’une course folle que les Romains laissant là la vertu, se précipitèrent vers les vices. Les anciens usages furent abandonnés, de nouveaux furent introduits ; aux veilles succéda le sommeil ; aux armes, les plaisirs ; la cité délaissa le travail pour l’oisiveté. C’est alors que Scipion Nasica construisit des colonnades dans le Capitole, que Métellus fit celles dont nous avons déjà parlé, que dans le cirque, Cneius Octavius en bâtit une bien plus magnifique encore ; et que la splendeur de l’État entraîna le faste des particuliers. Vint ensuite la lamentable et honteuse guerre d’Espagne contre Viriathe, un chef de brigands. La fortune y fut indécise mais plus souvent contraire aux Romains. Viriathe tué par la ruse plutôt que par le courage de Servilius Caepio, la guerre de Numance s’alluma, plus pénible encore. Cette ville n’eut jamais sous les armes plus de dix mille de ses citoyens, mais grâce à leur opiniâtre fermeté, à l’incapacité de nos chefs, ou à l’indulgence du sort, ils forcèrent non seulement les autres généraux mais même l’illustre Pompée, le premier des Pompées qui obtint le consulat, à conclure les plus honteux traités et en imposèrent de non moins honteux et exécrables au consul Mancinus Hostilius. Pompée dut l’impunité à son crédit. Mancinus éprouva une telle humiliation qu’il consentit à se laisser livrer aux ennemis par les féciaux, nu, les mains liées derrière le dos. Mais ceux-ci, comme avaient fait autrefois les vainqueurs des fourches Caudines, refusèrent de le recevoir et dirent qu’un État n’avait pas le droit de payer du sang d’un seul homme la violation de sa parole.

II

En livrant Mancinus, on provoqua dans l’État de violents désordres. En effet, Tibérius Gracchus, fils de Tibérius Gracchus, citoyen très illustre et très distingué, petit-fils de Publius Scipion l’Africain du côté maternel, avait été questeur dans cette guerre et avait conseillé et signé le traité. Il eut peine à tolérer l’annulation d’un de ses actes ou craignit d’être exposé lui-même à un jugement et à un châtiment analogues. Nommé tribun du peuple, cet homme, par ailleurs d’une vie irréprochable, supérieurement doué et de la plus grande droiture dans ses intentions, orné enfin de vertus aussi parfaites qu’un mortel peut les recevoir de la nature ou les acquérir par ses efforts, abandonna le parti des gens de bien, sous le consulat de Publius Mucius Scévola et de Lucius Calpurn ius, il y a de cela cent soixante-deux ans. Il promit le droit de cité à l’Italie entière, réalisa en même temps les vœux de tous en promulguant des lois agraires, bouleversa tout de fond en comble et mit la république au bord de l’abîme en lui faisant courir un double danger. Comme Octavius son collègue résistait dans l’intérêt de l’État, il annula ses pouvoirs et nomma des triumvirs chargés de répartir les terres et de conduire les colonies ; ce furent, avec lui-même, son beau-père l’ancien consul Appius et son frère Caïus qui était encore un tout jeune homme.

III

Publius Scipion Nasica, petit-fils de celui que le Sénat avait jugé l’homme le plus vertueux, fils de celui qui, censeur, avait bâti un portique dans le Capitole, arrière-petit-fils de Cneius Scipion, l’oncle de l’illustre Publius Scipion l’Africain, était alors un simple citoyen, revêtu de la toge. Bien qu’il fût cousin germain de Tibérius Gracchus, il faisait passer la patrie avant la parenté et jugeait que tout ce qui n’était pas conforme à l’intérêt de l’État était contraire aux intérêts des particuliers. Ces vertus lui valurent d’être le premier à recevoir pendant son absence la dignité de grand pontife. Entourant son bras g auche d’un pan de sa toge, il se posta au sommet du Capitole, au haut des marches et exhorta à le suivre ceux qui voulaient le salut de l’État. Alors les nobles, le Sénat, la meilleure et la plus grande partie de l’ordre équestre, avec ceux des plébéiens qui n’avaient pas subi l’influence de funestes conseils, se précipitèrent vers Gracchus qui, debout sur la place au milieu de ses bandes, cherchait à soulever une foule venue de presque toute l’Italie. Comme Gracchus dans sa fuite descendait, en courant, la pente du Capitole, il fut atteint d’un morceau de banc et finit par une mort prématurée une vie qui aurait pu être très glorieuse. C’est ainsi qu’on commença dans la ville de Rome à verser le sang des citoyens et à tirer le glaive impunément. Dès lors, le droit succomba sous la violence, le plus fort fut jugé le meilleur, les différends entre citoyens qui jadis étaient toujours apaisés par des accommodements furent réglés par l’épée, et les guerres furent engagées sans motif légitime, selon les profits qu’elles procuraient. Rien d’étonnant à cela : les exemples vont souvent plus loin que leur point de départ ; si étroit que soit le sentier où vous les laissez s’engager, ils s’en écartent et se frayent à eux-mêmes un large chemin. Une fois qu’on s’est écarté de la bonne route, on va à l’abîme et personne ne voit de honte à faire ce qui a été profitable à un autre.

IV

Pendant que ces faits se passaient en Italie, le roi Attale mourant léguait l’Asie au peuple rom ain, comme Nicomède lui légua plus tard la Bithynie ; mais Aristonicus prétendit qu’il était descendant de la famille royale et s’empara du pays par les armes. Il fut vaincu par Marcus Perpenna et après avoir figuré dans un cortège triomphal, mais dans celui de Manius Aquilius, il paya de la vie le crime qu’il avait commis ; il avait en effet au début de la guerre fait assassiner le très savant jurisconsulte Crassus Mucianus qui revenait alors de son proconsulat d’Asie. Pour venger tant de défaites subies autour de Numance, on nomma consul pour la seconde fois Publius Scipion Emilien, le second Africain, le destructeur de Carthage et on l’envoya en Espagne. Sa chance et son courage dont nous avions eu les preuves en Afrique, répondirent en Espagne à notre attente. Moins d’un an et trois mois après son arrivée, Numance entourée de travaux de siège était détruite et complètement rasée. Jamais avant lui homme d’aucune nation ne mérita d’immortaliser son nom par la destruction de villes plus illustres. Car en détruisant Carthage et Numance, il nous délivra de la crainte de la première et nous vengea des outrages de la seconde. Ce même Scipion interrogé par le tribun Carbon sur ce qu’il pensait de Tibérius Gracchus répondit que, si l’intention de Gracchus avait été de s’emparer du pouvoir, on avait eu raison de le tuer. Comme toute l’assemblée se récriait, il ajouta : ""Les ennemis en armes que j’ai tant de fois entendus ne m’ont pas effrayé de leurs cris ; comment pourriez-vous m’émouvoir par les vôtres, vous qui n’êtes pas les vrais fils de l’Italie ? " Peu de temps après son retour à Rome, sous le consulat de Manius Aquilius et de Caius Sempronius, il y a cent cinquante ans, cet homme qui avait été deux fois consul, deux fois triomphateur, qui avait détruit les deux villes qui étaient la terreur de Rome, fut un matin trouvé mort dans son lit et on remarqua sur sa nuque quelques traces de strangulation. La mort d’un si grand homme ne donna lieu à aucune enquête et on enterra la tête voilée, le corps de celui qui par ses exploits avait permis à Rome de dresser la sienne plus haut que le reste du monde. Selon l’avis du plus grand nombre, sa mort fut naturelle ; selon certains, elle fut le résultat d’un complot. Sa vie, en tout cas, fut de la plus grande noblesse et jusqu’alors aucune, sauf celle de son aïeul n’avait eu plus d’éclat. Il mourut à l’âge de cinquante-six ans ; si on en doute, il suffit de se reporter à la date de son premier consulat qu’il obtint dans sa trente-sixième année et le doute se dissipera.

V

Avant l’époque de la destruction de Numance, eut lieu en Espagne la brillante expédition de Décimus Brutus. Pénétrant chez tous les peuples espagnols, il s’empara d’un grand nombre d’hommes et de villes, s’avança jusqu’en des régions aux noms à peine connus et mérita le surnom de Gallaecus. Quelques années avant lui, dans ces mêmes régions, I’illustre Quintus Macédonicus avait montré une telle sévérité dans son commandement qu’au siège de la ville espagnole de Contrébie, cinq cohortes de légionnaires qui avaient dû abandonner une position escarpée, reçurent l’ordre d’y remonter sur-le-champ. Tous firent leur testament sous les armes, comme s’ils devaient aller à une mort certaine ; le chef ne s’entêta pas moins à persévérer dans son dessein etc les soldats qu’il avait envoyés à la mort, lui revinrent avec la victoire. Tels furent les effets de la honte s’ajoutant à la crainte et de l’espoir naissant du désespoir. Ce général se rendit très illustre par son courage et par cet exemple de sévérité. De son coté, Fabius Aemilianus, fils de Paulus, ne fut pas moins illustre par la discipline qu’il fit régner en Espagne.

VI

Dix ans après, la même démence qui avait saisi Tibérius Gracc hus, s’empara de son frère Caïus. Par toutes ses vertus comme par cette marque de folie, Caïus ressemblait à son frère, mais par l’intelligence et l’éloquence, il lui était bien supérieur. Il pouvait sans le moindre effort obtenir le premier rang dans l’État. Cependant, soit pour venger la mort de son frère, soit pour s’assurer l’accès au pouvoir royal, il suivit son exemple en se faisant nommer tribun. Il reprit ses revendications, mais en leur donnant plus d’ampleur et de violence ; il accordait le droit de cité à tous les Italiens, l’étendait presque jusqu’aux Alpes, partageait les terres, interdisait à tout citoyen de posséder plus de cinq cents arpents, comme l’avait jadis défendu la loi Licinia, établissait de nouveaux droits de circulation, emplissait les provinces de colonies nouvelles, transférait le pouvoir judiciaire du sénat aux chevaliers, introduisait l’usage de distribuer du blé au peuple. Tout était changé, tout était bouleversé et agité, rien ne restait dans le même état. Bien plus, il se fit proroger une seconde année dans ses fonctions de tribun. Le consul Lucius Opimius qui pendant sa préture avait détruit Frégelles, le poursuivit les armes à la main et avec lui Fulvius Flaccus : cet ancien consul, ancien triomphateur, brûlait lui aussi d’une coupable ambition et Caius Gracchus l’avait nommé triumvir à la place de son frère Tibérius, en même temps qu’il l’associait à son pouvoir royal. Opimius les tua tous deux et le seul acte impie qu’il commit fut de mettre à prix la tête, je ne dirai pas de Gracchus, mais d’un citoyen romain et de déclarer qu’il la payerait au poids de l’or. Flaccus qui, sur l’Aventin, excitait au combat une bande armée, fut égorgé avec l’aîné de ses deux fils. Gracchus s’enfuyait et allait être saisi par ceux qu’Opimius avait envoyés à sa poursuite, quand il tendit la gorge à son esclave Euporus qui fit preuve en se donnant la mort de la même énergie qu’il avait montrée en aidant son maître. Ce jour-là, le chevalier romain Pomponius fournit une preuve éclatante de son dévouement à Gracchus : imitant Horatius Coclès, il soutint sur un pont l’assaut des ennemis, puis se perça de son épée. Par une cruauté inouïe, les vainqueurs jetèrent au Tibre le corps de Caius, comme on avait fait autrefois pour celui de Tibérius.

VII

C’est ainsi que les fils de Tibérius Gracchus, petit-fils de Publius Scipion l’Africain, du vivant même de leur mère Cornélie, fille de l’Africain, trouvèrent la mort, pour avoir mal usé des dons les plus remarquables. S’ils se fussent contentés des honneurs qui conviennent à un citoyen, tout ce qu’ils s’efforcèrent d’acquérir par les désordres, ils l’eussent paisiblement obtenu de l’État. Ce cruel assassinat fut suivi d’un forfait sans exemple. Le fils de Fulvius Flaccus, jeune homme d’une beauté remarquable, âgé de moins de dix-huit ans et resté étranger aux crimes paternels, avait été envoyé par son père pour négocier un accord. Opimius le fit mettre à mort. Un haruspice étrusque, son ami, l’aperçut lorsqu’on le conduisait tout en pleurs à la prison. " Pourquoi, dit-il, ne fais-tu pas plutôt ainsi ? " et sur-le-champ il se brisa la tête contre le montant en pierre de la porte de la prison ; la cervelle jaillit, il expira. Puis on commença de cruelles poursuites contre les amis et les clients des Gracques. Opimius, homme par ailleurs vertueux et digne, fut plus tard condamné dans un procès public et comme on se souvenait de sa rigueur, il ne trouva aucune pitié chez ses concitoyens. Rupilius et Popilius qui, pendant leur consulat, s’étaient déchaînés avec la plus grande fureur contre les amis de Tibérius Gracchus furent ensuite, dans des procès publics, justement accablés par la même haine. Nous ajouterons à ce grand événement un détail dont la connaissance est de peu d’importance. C’est bien au consulat de cet Opimius que le très célèbre vin Opimien doit son nom. Qu’actuellement il n’y ait plus de ce vin, on peut le supposer d’après le nombre des années, car depuis Opimius jusqu’à ton consulat, Marcus Vinicius, il s’est écoulé cent cinquante et un ans. L’acte d’Opimius par lequel il voulut venger des inimitiés personnelles rencontra peu d’approbation. Le châtiment parut avoir été infligé pour satisfaire une haine particulière plutôt que pour protéger l’État.

VIII

Vers ce temps-là, sous le consulat de Porcius et de Marcius, on conduisit une colonie à Narbonne. Rapportons maintenant un exemple de la sévérité des tribunaux. Le petit-fils de Marcus Caton, l’ancien consul Caïus Caton dont la mère était la sœur de Scipion l’Afr icain, fut condamné pour concussion à son retour de Macédoine, bien que la contestation ne portât que sur quatre mille sesterces. Tellement les hommes de ce temps-là tenaient compte de la volonté de commettre la faute plutôt que de la grandeur de cette faute. Ils jugeaient l’acte d’après l’intention et c’est la nature du crime et non son étendue qu’ils appréciaient. C’est vers cette même époque qu’un seul jour vit le triomphe des deux frères Marcus et Caïus Métellus. Exemple non moins illustre et jusqu’alors unique, les fils de ce Fulvius Flaccus qui avait pris Capoue furent consuls en même temps. Toutefois l’un d’eux avait été donné en adoption. Il était entré comme fils adoptif dans la famille d’Acidinus Manlius. Quant aux deux Métellus qui furent censeurs en même temps, ce n’étaient pas deux frères mais deux cousins germains. Seuls, les Scipions avaient eu un bonheur semblable. Vers cette date, les Cimbres et les Teutons franchirent le Rhin et bientôt nos nombreuses défaites, puis les leurs les rendirent célèbres. A la même époque, Minucius qui construisit les portiques aujourd’hui encore bien connus, obtint son glorieux triomphe sur les Scordiques.

IX

C’est alors que brillèrent les orateurs Scipion Emilien, Lélius, Servius Galba, les deux Gracques, Caïus Fannius, Papirius Carbo. Il faut citer encore Métellus Numidicus, Scaurus et tout particulièrement Lucius Crassus et Marc Antoine. Aux génies de cette période succédèrent Caïus César Strabon et Publius Sulpicius. Quant à Quintus Mucius, il doit sa célébrité plutôt à sa science juridique qu’à son éloquence proprement dite. Vers la même époque également, Afranius se rendit célèbre par ses comédies romaines, Pacuvius et Accius par leurs tragédies, et leurs œuvres peuvent soutenir la comparaison avec celle des Grecs. Un autre écrivain sut donner à son œuvre une place honorable parmi celles de ces auteurs mêmes et si l’on trouve plus d’art dans ces dernières, il semble presque y avoir plus de vigueur dans la sienne. Je veux parler de Lucilius dont le nom fut célèbre et qui avait servi comme cavalier sous les ordres de Publius Scipion l’Africain pendant la guerre de Numance. Vers la même date, Jugurtha et Marius, qui étaient encore des jeunes gens, servaient sous le même Scipion l’Africain et apprenaient dans le même camp un art qu’ils pratiquèrent ensuite dans des camps ennemis. Sisenna, encore dans sa jeunesse, écrivait déjà comme historien, mais il ne publia son ouvrage sur les guerres civiles et les guerres de Sylla que plusieurs années après, à un âge assez avancé. Caelius vécut a vant Sisenna ; Rutilius, Claudius Quadrigarius et Valérius Antias furent ses contemporains. N’oublions d’ailleurs pas qu’à cette même génération appartenait Pomponius, écrivain illustre par ses idées, rude dans son style et qui se recommande par l’invention d’un genre nouveau.

X

Poursuivons par un trait de la sévérité des censeurs Cassius Longinus et Caepion. Il y a cent cinquante-sept ans ils firent comparaître devant eux l’augure Lépidus Emilius, lui reprochant d’avoir loué une maison six mille sesterces. Si aujourd’hui quelqu’un se logeait à un prix semblable, c’est à peine si on reconnaîtrait en lui un sénateur. Tant on passe naturellement des vertus aux fautes, des fautes aux vices, des vices à l’abîme ! On vit vers la même époque les illustres victoires de Domitius sur les Arvernes et de Fabius sur les Allobroges. Fabius, petit-fils de Paul Emile, dut à sa victoire le surnom d’Allobrogicus. Remarquons cette originalité de la famille des Domitius : son bonheur fut éclatant mais limité à un petit nombre de personnes. Pendant les sept générations qui précédèrent Cneius Domitius, jeune homme d’une si noble simplicité, il n’y eut dans cette famille que des fils uniques, mais tous parvinrent au consulat ou au sacerdoce et presque tous aux honneurs du triomphe.

XI

Vint alors la guerre de Jugurtha que dirigea Quintus Metellus, le premier général de son siècle. Son lieutenant fut Caius Marius, dont nous avons déjà parlé. Chevalier de naissance, il était grossier et rude mais d’une vertu irréprochable ; aussi remarquable à la guerre que détestable pendant la paix, il était affamé de gloire, insatiable, emporté, toujours agité. Par l’intermédiaire des publicains et des autres négociants d’Afrique, il accusa Métellus de traîner, de prolonger la guerre depuis trois années déjà, de montrer la morgue naturelle à la noblesse et de vouloir s’éterniser dans le commandement. Il fit si bien qu’ayant obtenu la permission d’aller à Rome , il fut nommé consul ; on lui confia même la direction d’une guerre que Métellus avait presque terminée en mettant par deux fois Jugurtha en déroute. Metellus obtint cependant le triomphe le plus éclatant et reçut le surnom de Numidicus qu’il avait mérité par sa loyauté et son courage. Nous avons signalé un peu plus haut l’éclat de la famille des Domitius ; il faut noter aussi celle des Cécilius. A cette époque, en effet, en moins de douze ans, plus de douze Métellus obtinrent soit le consulat, soit la censure, soit le triomphe. On voit bien là que, tout comme les villes et les empires, les familles voient leur fortune fleurir, vieillir et disparaître.

XII

Dès cette époque, par une sorte de prédestination, Caïus Marius se vit attacher comme questeur Lucius Sylla. Il l’envoya auprès du roi Bocchus et s’empara ainsi du roi Jugurtha, il y a de cela environ cent trente-huit ans. Marius fut désigné une seconde fois comme consul et de retour à Rome, au début de ce deuxième consulat, il mena Jugurtha dans son triomphe le jour des calendes de janvier. C’est alors qu’on vit s’avancer, comme nous l’avons dit plus haut, un immense flot de peuplades germaniques, les Cimbres et les Teutons. En Gaule, ils avaient battu et mis en fuite les consuls Caepion et Manlius et avant eux Carbon et Silanus ; ils les avaient dépouillés de leurs armées, ils avaient égorgé l’ancien consul Scaurus Aurélius et d’autres personnages très illustres. Le peuple romain pensa alors qu’aucun général n’était plus capable que Marius de repousser de si puissants ennemis et on multiplia ses consulats. Le troisième se passa en préparati fs de guerre. Cette année-là, le tribun du peuple Cneius Domitius proposa une loi qui donnait au peuple la nomination des prêtres, jusque-là choisis par leurs collègues. Pendant son quatrième consulat, Manlius en vint aux mains avec les Teutons au delà des Alpes, près d’Aix. Il massacra, tant le premier que le second jour, plus de cent cinquante mille ennemis et la nation des Teutons fut anéantie. Pendant son cinquième consulat, c’est de ce côte des Alpes, dans les plaines nommées Raudiennes que le consul Manlius aidé du proconsul Quintus Lutatius Catulus, livra lui-même une bataille décisive qui fut tout à fait heureuse. Plus de cent mille hommes furent tués ou pris. Par cette victoire, Marius semble avoir mérité que l’État n’ait pas de regret de sa naissance, et avoir fait autant de bien que de mal. Un sixième consulat lui fut donné pour le récompenser de ses services. Ne dépouillons pas cependant ce consulat de ce qui le rend glorieux. Avec une sorte de frénésie, Servilius Glaucia et Saturninus Apuleius prolongeaient leurs magistratures, déchiraient l’État et allaient jusqu’à disperser les comices par la violence et le massacre. Ce consul les dompta par les armes et ces hommes abominables furent punis de mort dans la curie Hostilia.

XIII

Puis quelques années se passèrent et on nomma tribun Marcus Livius Drusus. C’était un homme remarquable par sa noblesse, son éloquence, son honnêteté. Il montra dan s tous ses projets une intelligence et des intentions bien meilleures que les résultats qu’il obtint. Il voulait rétablir le sénat dans son antique gloire et lui rendre l’exercice de la justice. Les chevaliers avaient en effet obtenu le pouvoir judiciaire par les lois des Gracques. Après avoir durement frappé, malgré leur complète innocence, de nombreux citoyens des plus illustres, ils avaient poursuivi en vertu de la loi sur les concussions, Publius Rutilius, l’homme le plus vertueux non seulement de son siècle, mais de tous les temps et l’avaient condamné, à la grande douleur de toute la cité. Dans les entreprises mêmes où il travaillait pour le sénat, Drusus eut le sénat comme adversaire. Celui-ci ne comprenait pas que si les mesures de Drusus étaient en quelque point favorables à la plèbe, c’était pour prendre la foule comme par un appât ou dans un filet et pour que le peuple, en échange de faibles avantages, en abandonnât de plus grands. Bref, le destin de Drusus fut tel que le sénat aima mieux approuver les actes nuisibles de ses collègues que ses projets, tout excellents qu’ils fussent, méprisa l’honneur qu’il voulait lui rendre, accepta avec calme les outrages dont les autres l’accablaient, et se montra envieux de l’immense renommée de Drusus alors qu’il n’était pas blessé de la gloire moins éclatante de ses adversaires.

XIV

Comme le succès ne récompensait pas ses bonnes intentions, Drusus changeant d’idée voulut donner le droit de cité à l’Italie. Il y travaillait, quand revenant du forum entouré de cette foule immense et confuse qui l’escortait toujours, il fut frappé d’un coup de couteau dans la cour même de sa maison. L’arme resta fixée dans son coté et il mourut en quelques heures. Comme il allait rendre le dernier souffle, il murmura, à la vue du grand nombre de ceux qui l’entouraient en pleurant, une parole qui convient bien à l’honnêteté de sa conscienc e : "O mes parents et mes amis, dit-il, I’État retrouvera-t-il un citoyen semblable à moi ? " Telle fut la fin de cet illustre jeune homme. Ne passons pas sous silence cet autre trait de son caractère : il faisait bâtir une maison sur le Palatin, à cet endroit même où habita jadis Cicéron, puis Censorinus et où habite maintenant Statilius Sisenna. Son architecte lui promit qu’il construirait une maison d’où il pourrait voir tout autour de lui et où il serait à l’abri de tous les indiscrets, sans qu’aucun voisin y pût plonger ses regards. "Eh bien, dit-il, si tu es si habile, dispose ma maison pour que tout ce que je ferai puisse être aperçu de tout le monde." Parmi les lois de Gracchus, je compterais au nombre des plus dangereuses celle qui établit des colonies hors d’Italie. C’est une chose que nos ancêtres avaient évitée avec soin : car ils avaient remarqué combien Carthage l’emportait en puissance sur Tyr sa métropole, Marseille sur Phocée, Syracuse sur Corinthe, Cyzique et Byzance sur Milet, et toujours ils avaient fait revenir en Italie, pour les opérations du cens, les citoyens romains établis dans les provinces. La première colonie qui fut fondée hors d’Italie fut Carthage.

XV

La mort de Drusus fit éclater la guerre d’Italie qui couvait depuis longtemps. C’est en e ffet sous le consulat de Lucius César et de Publius Rutilius, il y a cent vingt ans, que toute l’Italie prit les armes contre les Romains. Le mal prit naissance chez les habitants d’Asculum, comme le montre l’assassinat du préteur Servilius et du légat Fonteius, puis gagna les Marses et se répandit dans toutes les autres régions. Le sort de ces peuples fut déplorable et cependant leur cause était très juste. Ils demandaient en effet à faire partie de cette cité dont leurs armes défendaient l’empire. Chaque année, à chaque guerre ils fournissaient un double contingent de fantassins et de cavaliers. On leur refusait cependant le droit d’entrer dans cette cité qui, grâce à eux, s’était élevée si haut qu’elle pouvait mépriser des hommes de même famille et de même sang, comme s’ils étaient des étrangers d’autres races. Cette guerre fit perdre à l’Italie plus de trois cent mille jeunes gens. Du côté des Romains, les généraux qui s’illustrèrent le plus furent Cneius Pompée, père du grand Pompée, Caïus Marius dont nous avons déjà parlé, Lucius Sylla qui, l’année précédente, avait rempli les fonctions de préteur, et Quintus Métellus, fils de Métellus Numidicus, qui avait obtenu à bon droit le surnom de Pius. Son père en effet avait été banni de la cité par Lucius Saturninus parce que seul il avait refusé de prêter serment aux lois de ce tribun. Par sa piété filiale et grâce à l’autorité du sénat et au consentement des citoyens, Quintus le fit rentrer d’exil. Les triomphes et les magistratures de Métellus Numidicus contribuèrent moins à sa gloire que le motif de son exil, cet exil lui-même et son retour.

XVI

Du côté des Italiens, les plus illustres chefs furent Silo Popaedius, Hérius Asinius, Insteius Caton, Caïus Pontidius, Télé sinus Pontius, Marius Egnatius et Papius Mutilus. Pour moi, respectueux de la vérité historique, je ne saurais par discrétion dérober à ma famille une partie de sa gloire. Minatus Magius d’Aeculanum, mon trisaïeul, est bien digne en effet qu’on rappelle son nom. Petit-fils du premier citoyen de Capoue Decius Magius, homme bien connu pour sa loyauté, Minatus se montra dans cette guerre si loyal envers les Romains qu’avec une légion qu’il avait levée lui-même chez les Hirpins, il prit Herculanum avec Titius Didius, assiégea Pompéi avec Lucius Sylla et s’empara de Cosa. Bien des historiens ont parlé de ses vertus mais celui qui les met le mieux en lumière, c’est Quintus Hortensius dans ses Annales. Le peuple romain rendit pleinement hommage à son remarquable dévouement, car il lui fit don du droit de cité à titre personnel et nomma ses deux fils préteurs à une époque où l’on n’en nommait que six à la fois. Pendant la guerre d’Italie, la fortune se montra si changeante et si cruelle qu’en deux années consécutives l’ennemi tua deux consuls romains, Rutilius, puis Cato Porcius et dispersa en bien des endroits les armées romaines, qu’on endossa le sagum et qu’on dut le garder pendant longtemps. Comme capitale de leur empire, les Italiens avaient choisi Corfinium qu’ils décidèrent d’appeler Italica. Puis Rome admit peu à peu dans la cité ceux qui n’avaient pas pris les armes ou ceux qui les avaient déposées le plus vite. Elle répara ainsi ses forces ; enfin Pompée, Sylla et Marius redressèrent l’État romain ébranlé et chancelant.

XVII

Si l’on néglige ce fait que la guerre continuait encore autour de Nole, on avait en très grande partie achevé la guerre d’ Italie ; les Romains préférèrent être presque réduits eux-mêmes à déposer les armes et ne donner le droit de cité qu’à des peuples vaincus et ruinés plutôt que de l’accorder à tous en gardant leurs forces intactes. Le consulat fut alors donné à Quintus Pompée et à Lucius Cornélius Sylla, homme qu’on ne peut assez louer tant que la victoire ne fut pas achevée, ni assez blâmer après cette victoire. Il était issu d’une famille noble et sixième descendant de Cornélius Rufinus, l’un des plus illustres généraux de la guerre de Pyrrhus. Voyant que l’éclat de sa famille avait pali, il se conduisit longtemps de telle sorte qu’on crut qu’il n’avait aucune intention de briguer le consulat. Puis après sa préture, il se fit remarquer dans la guerre d’Italie. Auparavant, il s’était signalé en Gaule comme légat de Marius en mettant en fuite des chefs ennemis très réputés. Ces succès lui firent prendre courage ; il brigua le consulat et fut élu presque à l’unanimité. Des voix. Cependant il n’obtint cet honneur qu’à l’âge de quarante-neuf ans.

XVIII

Vers la même époque vécut Mithridate, roi du Pont, homme qu’on ne peut passer sous silence et dont on ne saurait parler à la légère, ardent à combattre, remarquablement courageux, supérieur à tous parfois par la chance et toujours par l’énergie. C’était un chef dans les décisions, un soldat dans la lutte et par sa haine contre les Romains, un nouvel Hannibal. Il s’empara de l’Asie et y fit tuer tous les citoyens romains. Bien plus, dans les lettres qu’il avait envoyées aux cités, avec la promesse d’immenses récompenses, il avait ordonné de les faire périr le même jour, à la même heure. Personne à cette époque n’égala les Rhodiens par leur courage contre Mithridate ni par la loyauté envers les Romains. Cette loyauté fut mise en lumière par la perfidie des Myti

léniens qui livrèrent enchaînés à Mithridate, Manius Aquilius et d’autres Romains et à qui plus tard Pompée ne rendit la liberté qu’en considération du seul Théophane. Mithridate effrayait l’Italie qu’il semblait menacer, quand le sort donna à Sylla la province d’Asie. Celui-ci parti de Rome s’attarda devant Nole. Cette ville, en effet, s’entêtait à continuer la lutte et soutenait le siège de l’armée romaine, comme si elle se repentait d’être restée plus que toutes scrupuleusement fidèle pendant la guerre punique. Mais le tribun de la plèbe Publius Sulpicius, homme éloquent, actif, bien connu pour sa fortune, son crédit, ses relations, la vigueur de son intelligence et de son caractère, et qui jusque-là avait par l’honnêteté de ses desseins recherché la parfaite estime du peuple, parut alors avoir honte de ses vertus et considérer que les résultats payaient mal ses bonnes intentions. Devenu subitement un mauvais citoyen et aveuglé par l’ambition, il s’allia à Caïus Marius qui, malgré ses soixante-dix ans passés, continuait à convoiter commandements et provinces, et proposa au peuple une loi qui ôtait son commandement à Sylla et confiait à Caïus Marius la guerre contre Mithridate. Il présenta aussi d’autres lois funestes et détestables, intolérables dans un état libre. Bien plus, il fit tuer par des agents secrets de son parti le fils du consul Quintus Pompée, gendre de Sylla.

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