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Gay-Lussac (Arago)

François Arago · 1854 · Free in the US

53,926 words · about 3 h 47 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
François Arago
Language
French
Published
1854
Length
53,926 words · about 3 h 47 min
Sections
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Contents (19)
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  2. Introduction about 1 min
  3. Texte entier about 1 h 53 min
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Introduction

INTRODUCTION.

La biographie dont je vais donner lecture est d’une longueur inusitée, malgré les nombreuses coupures que j’y ai faites ce matin même. Je pourrais, pour m’excuser, dire que Gay-Lussac n’était pas un académicien ordinaire, qu’il occupera une place très-éminente dans l’histoire scientifique de la première moitié du xix, que les titres seuls des importants Mémoires qu’il a publiés rempliraient un grand nombre de pages, etc., etc. ; mais j’aime mieux l’avouer sincèrement, je me suis aperçu trop tard que j’avais dépassé les limites généralement convenues, et lorsqu’il ne me restait plus le temps nécessaire pour donner une autre forme à mon travail.

Je me soumets donc sans réserve aux critiques qu’on pourra m’adresser à ce sujet. Je ferai seulement remarquer à tous ceux qui, venant chercher ici un délassement, n’y trouveraient malheureusement que de la fatigue, qu’un vieillard se laissant entraîner à parler avec trop de développement des mérites divers d’un ami, a peut-être droit à quelque indulgence.

Texte entier

INTRODUCTION.

La biographie dont je vais donner lecture est d’une longueur inusitée, malgré les nombreuses coupures que j’y ai faites ce matin même. Je pourrais, pour m’excuser, dire que Gay-Lussac n’était pas un académicien ordinaire, qu’il occupera une place très-éminente dans l’histoire scientifique de la première moitié du xix, que les titres seuls des importants Mémoires qu’il a publiés rempliraient un grand nombre de pages, etc., etc. ; mais j’aime mieux l’avouer sincèrement, je me suis aperçu trop tard que j’avais dépassé les limites généralement convenues, et lorsqu’il ne me restait plus le temps nécessaire pour donner une autre forme à mon travail.

Je me soumets donc sans réserve aux critiques qu’on pourra m’adresser à ce sujet. Je ferai seulement remarquer à tous ceux qui, venant chercher ici un délassement, n’y trouveraient malheureusement que de la fatigue, qu’un vieillard se laissant entraîner à parler avec trop de développement des mérites divers d’un ami, a peut-être droit à quelque indulgence.

ENFANCE DE GAY-LUSSAC. — SON ADMISSION À L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE.

Joseph-Louis Gay-Lussac, un des savants les plus illustres dont la France puisse se glorifier, naquit le 6 septembre 1778, à Saint-Léonard, petite ville de l’ancien Limousin, située près des frontières de l’Auvergne. Son grand-père était médecin, et son père procureur du roi et juge au Pont de Noblac.

Ceux qui ont eu l’occasion de remarquer la froide réserve qui caractérisait Gay-Lussac dans l’âge mûr, s’étonneront sans doute de m’entendre dire que, dans son enfance, il était bruyant, turbulent et très-aventureux. Pour justifier mon appréciation, je citerai un fait entre mille, que j’ai recueilli de la bouche de Gay-Lussac lui-même et que m’ont aussi raconté ses plus proches parents. Un vénérable curé, oncle de notre futur confrère, habitait une maison qui n’était séparée de celle occupée par la famille de Gay-Lussac que par une petite cour ; il avait établi son fruitier dans une pièce sur laquelle plongeaient les regards partant de la chambre où Gay-Lussac étudiait avec son frère, moins âgé d’un an. Le désir de goûter au fruit défendu s’empare de Gay-Lussac. Il pose momentanément, avec toutes les difficultés que chacun concevra, une perche entre la fenêtre de sa chambre et celle du bon curé, et armé d’un bâton, à l’extrémité duquel était fortement attachée une lame de couteau, il se place à califourchon sur le pont fragile ; parvenu au terme de son excursion aérienne, il brise un carreau, pique avec son arme les plus beaux fruits, rentre triomphant et sain et sauf dans son appartement. Cette manœuvre, qui pouvait lui coûter la vie, fut répétée plusieurs fois à de courts intervalles ; enfin, les parents de Gay-Lussac soupçonnèrent la vérité, et les deux frères furent conduits chez l’ecclésiastique pour lui faire des excuses.

La première idée de l’enfant fut de nier, mais la démonstration de sa culpabilité devint évidente ; Gay-Lussac éprouva une telle humiliation d’être surpris en flagrant délit de mensonge, qu’il résolut de ne plus jamais trahir la vérité, engagement qu’il a religieusement rempli pendant le reste de sa vie. Les personnes qui aiment à saisir dans la première enfance des hommes supérieurs des indices du caractère qu’ils montreront plus tard, me pardonneront si j’interromps un moment l’ordre des dates pour raconter une anecdote que notre confrère se rappelait avec une satisfaction bien naturelle ; il y sera aussi question de pommes.

Gay-Lussac étant venu à Paris, le directeur de la pension dans laquelle il fut placé s’aperçut un jour qu’on avait entièrement dépouillé plusieurs pommiers de son jardin. Le méfait ne pouvant, croyait-il, être attribué aux élèves, puisque pour aller de la cour au jardin il franchir deux murs élevés, il résolut d’expulser les domestiques. Gay-Lussac l’apprend, sollicite une audience, l’obtient, et là il s’écrie : « les domestiques sont innocents ; ce sont les élèves qui ont pris vos fruits ; je ne vous dirai pas qui faisait partie de l’expédition, mais je suis sûr du fait, car j’en étais ! » Ajoutons que la franchise exceptionnelle du jeune Gay-Lussac n’eut pour lui en cette circonstance, aucune conséquence fâcheuse. Elle lui valut, au contraire, l’affection toute particulière du directeur de la pension et de sa femme, qui, à partir de cette époque, lui prodiguèrent des soins vraiment paternels.

Gay-Lussac commença à s’occuper de la langue latine sous la direction d’un ecclésiastique qui résidait à Saint-Léonard, et pour lequel il a toujours montré le plus sincère attachement. Afin de concilier son goût pour les plaisirs bruyants de la jeunesse avec le désir qu’il avait d’accomplir ses devoirs, après avoir joué toute la journée avec ses camarades, il consacrait à l’étude une partie de ses nuits.

La Révolution de 89, si légitime dans son but, et qui commença avec tant de grandeur et de majesté, avait fini par se jeter dans de déplorables écarts. La loi des suspects atteignit le père de Gay-Lussac ; la translation de cet excellent homme à Paris eût peut-être causé sa mort.

Notre ami, fort inquiet, se rendait assidûment au club qui se réunissait dans sa ville natale, pour y saisir les moindres indices qui pouvaient menacer son père adoré.

La vue d’un jeune homme fort et vigoureux inspira aux meneurs de l’époque le projet de l’enrôler dans l’armée qui alors combattait les Vendéens ; Gay-Lussac eût pris la capote militaire et le fusil, mais sa tendresse filiale l’emporta ; il prouva qu’aux termes de la loi (il n’avait encore que quinze ans), il était dispensé d’aller rejoindre les défenseurs de la République, et on le laissa en repos.

Après le 9 thermidor, le père de Gay-Lussac, qui était heureusement resté dans les prisons de Saint-Léonard, recouvra la liberté. Le premier usage qu’il en fit fut de s’occuper de l’avenir du fils si bien doué qui lui avait donné pendant sa captivité les plus intelligentes preuves d’amour. Il l’envoya à Paris dans la pension de M. Savouret. On était alors en 95 ; la disette, l’impossibilité de nourrir ses élèves, amenèrent M. Savouret à fermer son établissement. Gay-Lussac fut reçu bientôt après dans la pension de M. Sensier, laquelle, placée pendant quelque temps à Nanterre et ensuite à Passy, hors des murs d’enceinte de Paris, jouissait de quelques avantages dont les pensions de la capitale étaient alors privées.

J’ai rencontré récemment dans nos assemblées de vieux camarades de collége de Gay-Lussac, et tous en ont conservé les meilleurs souvenirs. L’un d’entre eux, M. Dorblay, représentant du peuple, me disait avec effusion : « Il était le modèle de ses condisciples ; jamais nous ne le vîmes, malgré sa vigueur exceptionnelle, se livrer contre aucun d’eux à un mouvement de vivacité ou d’impatience ; quant à son travail, il était incessant. » L’élève que ses parents avaient conduit au spectacle, et à qui on demandait à quelle heure il était rentré, répondait ordinairement : « Je l’ignore, mais il devait être très-tard, puisqu’il n’y avait plus de lumière dans la chambre de Gay-Lussac. »

Bientôt les difficultés sous lesquelles M. Savouret avait succombé, atteignirent M. Sensier lui-même. De tous ses élèves, il ne conserva que Gay-Lussac, dont les parents lui adressaient furtivement quelque peu de farine. Réduite à la plus cruelle extrémité, madame Sensier transportait toutes les nuits à Paris, pour le mettre en vente, le lait de deux vaches qu’elle nourrissait dans son jardin ; mais les routes étant peu sûres, Gay-Lussac sollicita et obtint la faveur d’escorter quotidiennement sa bienfaitrice, armé d’un grand sabre pendant à un ceinturon. C’est durant le retour, qui se faisait de jour, que notre ami, couché sur la paille de la charrette que montait la laitière improvisée, étudiait la géométrie et l’algèbre, et se préparait ainsi aux examens de l’École polytechnique, qu’il devait bientôt subir.

Le 6 nivôse an vi, après des épreuves brillantes, Gay-Lussac reçut le titre si envié d’élève de l’École polytechnique. Nous le voyons, dans cet établissement, toujours au courant des travaux exigés, et donnant, dans les heures de récréation, des leçons particulières à des jeunes gens qui se destinaient aux services publics. C’est ainsi qu’il ajoutait de petites sommes aux trente francs que chaque élève de la première École polytechnique recevait pour ses appointements mensuels ; c’est ainsi qu’il parvint à se maintenir à Paris sans imposer de nouveaux sacrifices à sa famille.

Gay-Lussac a été un des élèves les plus distingués de l’École polytechnique, comme il en fut plus tard un des professeurs les plus illustres et les plus goûtés.

Berthollet, revenu d’Égypte en compagnie du général Bonaparte, demanda, en 1800, un élève de l’École polytechnique dont il voulait faire son aide dans les travaux du laboratoire. Gay-Lussac fut cet élève privilégié. Berthollet lui suggéra une recherche dont les résultats furent diamétralement opposés à ceux qu’attendait l’illustre chimiste. Je n’oserais affirmer que Berthollet ne fut pas un peu contrarié de se voir ainsi trompé dans ses prévisions, mais il est certain qu’à l’inverse de tant d’autres savants que je pourrais citer, après un premier mouvement d’humeur, la franchise du jeune expérimentateur ne fit qu’augmenter l’estime que l’immortel auteur de la Statique chimique avait déjà commencé à lui vouer. « Jeune homme, lui dit-il, votre destinée est de faire des découvertes, vous serez désormais mon commensal ; je veux, c’est un titre dont je suis certain que j’aurai à me glorifier un jour, je veux être votre père en matière de science. »

Quelque temps après, sans abandonner sa position auprès de M. Berthollet, Gay-Lussac fut nommé répétiteur du cours de Fourcroy, et le remplaça souvent, ce qui lui procura de bonne heure la réputation, qui n’a fait ensuite que grandir, d’un professeur très-distingué parmi les professeurs si habiles que la capitale comptait à cette époque.

L’homme, à raison de son poids, de la faiblesse de la force musculaire dont il est doué, semblait condamné à ramper toujours sur la surface de la terre, à ne pouvoir étudier les propriétés physiques des régions élevées de notre atmosphère qu’en montant péniblement au sommet des montagnes ; mais quelles sont les difficultés dont le génie allié à la persévérance ne parvienne à triompher ?

Un savant, qui a été membre de cette Académie, Montgolfier, calcula qu’en raréfiant, à l’aide de la chaleur, l’air contenu dans un ballon de papier d’une étendue limitée, on lui donnerait une force ascensionnelle suffisante pour enlever des hommes, des animaux, des instruments de toute espèce. Cette idée fut partiellement réalisée en juin 1783, dans la ville d’Annonai. La population parisienne étonnée put voir, le 21 novembre de cette même année, des voyageurs intrépides, Pilatre de Roziers et d’Arlandes, se promener dans les airs, suspendus à une montgolfière. Un autre physicien que cette Académie a aussi compté parmi ses membres, Charles, montra la possibilité de faire des ballons avec une étoffe vernie, presque imperméable à l’hydrogène, le plus léger des gaz connus, qui remplacerait l’air chaud avec avantage. De son voyage, exécuté le 1 décembre 1783, en compagnie de l’artiste Robert, avec un ballon ainsi gonflé, datent des ascensions infiniment moins aventureuses et qui sont devenues de nos jours un passe-temps pour des désœuvrés.

C’est à l’ancienne Académie des sciences qu’il faut également remonter, si l’on veut trouver un des voyages scientifiquement utiles, qu’on ait entrepris avec des ballons à gaz hydrogène.

Il paraissait résulter des expériences faites pendant une ascension exécutée par Robertson et Lhoest à Hambourg, le 18 juillet 1803, et renouvelée à Saint-Pétersbourg, sous les auspices de l’Académie impériale de cette ville, par le même Robertson et le physicien russe Saccharoff, le 30 juin 1804, que la force magnétique qui dirige l’aiguille aimantée à la surface de la terre, s’affaiblit considérablement à mesure qu’on s’élève dans l’atmosphère. Ce fait, qui venait confirmer la diminution de cette même force que M. de Saussure avait cru reconnaître dans son célèbre voyage au Col du Géant, parut avec raison assez important aux principaux membres de l’Institut, pour justifier une expérience solennelle. Elle fut confiée à deux physiciens, MM. Biot et Gay-Lussac, jeunes, entreprenants et courageux. Ce dernier terme pourra sembler empreint d’un peu d’exagération à ceux qui de nos jours ont vu des femmes singeant par leurs costumes des papillons ailés, placées entièrement en dehors de la nacelle d’un aérostat, s’élever de nos jardins publics, aux yeux de la foule ébahie. Mais on oublierait qu’aujourd’hui les ballons sont construits avec infiniment plus de soin, et que les moyens de sûreté se sont beaucoup accrus.

Nos deux physiciens partirent du jardin du Conservatoire des arts et métiers, le 24 août 1804, munis de tous les instruments de recherche nécessaires ; mais les petites dimensions de leur ballon ne leur permirent pas de dépasser la hauteur de 4,000 mètres. À cette hauteur ils essayèrent, à l’aide des oscillations d’une aiguille aimantée horizontale, de résoudre le problème qui avait été le but principal de leur voyage ; mais le mouvement de rotation du ballon présenta des obstacles imprévu et sérieux. Ils parvinrent toutefois à les surmonter en partie, et déterminèrent, dans ces régions aériennes, la durée de cinq oscillations de l’aiguille aimantée. On sait que cette durée doit augmenter là où la force magnétique qui ramène l’aiguille à sa position naturelle a diminué, et que cette durée doit être plus courte, si la même force directrice a augmenté. C’est donc un cas tout à fait analogue à celui du pendule oscillant, quoique les mouvements de l’aiguille s’exécutent dans le sens horizontal.

Les conséquences qu’on déduisit de leurs expériences me paraissent sujettes à des difficultés que je signalerai après avoir rendu compte de l’ascension exécutée peu de jours après par Gay-Lussac seul.

Cette ascension eut lieu le 16 septembre 1804, à neuf heures quarante minutes du matin. Cette fois, Gay-Lussac s’éleva jusqu’à la hauteur de 7,016 mètres au-dessus de la mer, la plus grande bien constatée où les hommes fussent alors parvenus et qui, depuis cette époque, n’a été qu’à peine une fois dépassée par MM. Barral et Bixio.

Dans cette seconde ascension, la physique s’enrichit de plusieurs importants résultats que j’essaierai de faire ressortir en peu de mots.

Nous trouvons, par exemple, qu’au moment où le thermomètre de Gay-Lussac, à 7,016 mètres de hauteur, marquait 9°.5 au-dessous de glace, celui de l’Observatoire de Paris, à l’ombre et au nord, indiquait + 27°.75. Ainsi 37° était l’étendue de l’échelle thermométrique à laquelle Gay-Lussac s’était trouvé exposé dans l’intervalle de dix heures du matin à trois heures après midi. Il n’était donc plus possible d’attribuer les neiges perpétuelles qui existent au sommet des hautes montagnes, à une action spéciale que ces sommités rocheuses exerceraient sur les couches d’air environnantes, car aucune élévation notable n’existait dans les régions au-dessus desquelles le ballon de Gay-Lussac avait successivement passé.

Ces énormes variations de température sont-elles liées, par une loi mathématique simple, aux changements de hauteur ?

En prenant pour exactes les observations thermométriques sur lesquelles Gay-Lussac lui-même élève quelques doutes, à cause de la rapidité du mouvement ascensionnel du ballon, et du temps dont un thermomètre a besoin pour indiquer exactement les températures des milieux dans lesquels il est plongé, on arriverait à ce résultat curieux que la température varierait moins, pour un changement de hauteur donné, près de terre que dans des régions de l’atmosphère d’une élévation moyenne.

Mais je dois remarquer que dans la manière ordinaire de discuter les observations aérostatiques, on fait un cercle vicieux. La formule analytique, à l’aide de laquelle on calcule les hauteurs successives du ballon, suppose implicitement, en effet, un égal abaissement de température dans toutes les régions atmosphériques pour le même changement de hauteur. Les observations de 1804, et celles qui ont été faites postérieurement, ne donneront des résultats à l’abri de toute objection que lorsqu’elles seront discutées suivant la méthode profonde dont on est redevable à notre ingénieux et illustre confrère M. Biot.

Les difficultés eussent été évitées si des observateurs, munis de théodolites et distribués à des distances convenables, avaient déterminé trigonométriquement, par leurs observations combinées, les hauteurs successives du ballon. Les savants et tes Académies, qui voudraient tenter de nouveau d’étudier scientifiquement la constitution physique de notre atmosphère, ne manqueront certainement pas de prendre ma remarque en sérieuse considération,

L’hygromètre de Saussure montra dans ses indications, pendant le voyage de Gay-Lussac, une marche irrégulière ; mais en tenant compte à la fois des degrés indiqués par cet instrument et de la température des couches où il fut observé, notre confrère trouva que la quantité d’humidité contenue dans l’air allait en diminuant avec une extrême rapidité.

On savait déjà, au moment de ce mémorable voyage, que l’air, sous toutes les latitudes et à peu de hauteur au-dessus du niveau de la mer, renferme à peu près les mêmes proportions d’oxygène et d’azote. Cela résultait avec évidence des expériences de Cavendish, de Macarty, de Berthollet et de Davy. On avait appris aussi par les analyses de Théodore de Saussure exécutées sur de l’air pris au Col du Géant, qu’à la hauteur de cette montagne, l’air contient la même proportion d’oxygène que celui de la plaine. Les analyses eudiométriques de Gay-Lussac, faites avec le plus grand soin sur l’air recueilli à 6,636 mètres de hauteur, établirent que l’air de ces hautes régions était non-seulement composé en oxygène et en azote comme celui qu’on aurait pris à la surface de la terre, mais encore qu’il ne renfermait pas un atome d’hydrogène.

Il n’est pas nécessaire d’insister ici sur l’importance de ces résultats ; ils montrèrent le vague des explications que donnaient alors les météorologistes, des étoiles filantes et autres phénomènes atmosphériques.

Les lignes suivantes, extraites de la relation de Gay-Lussac, mettent sur la voie de l’explication véritable du malaise que les voyageurs les plus vigoureux éprouvent en gravissant des pics élevés tels que le Mont-Blanc.

« Parvenu au point le plus haut de mon ascension, à 7,016 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer, dit le courageux physicien, ma respiration était sensiblement gênée ; mais j’étais encore bien loin d’éprouver un malaise assez désagréable pour m’engager à descendre. Mon pouls et ma respiration étaient très-accélérés : respirant très-fréquemment dans un air d’une extrême sécheresse, je ne dois pas être surpris d’avoir eu le gosier si sec, qu’il m’était pénible d’avaler du pain. »

Passons maintenant à l’expérience qui fut le motif principal des deux voyages aérostatiques entrepris sous les auspices de la première classe de l’Institut. Il , ainsi que je l’ai dit précédemment, de s’assurer si, comme on l’avait annoncé, la force magnétique exercée par le globe sur une aiguille aimantée, diminuait très-rapidement avec la hauteur. Gay-Lussac réussit dans ce second voyage à compter dans un temps déterminé deux fois plus d’oscillations que dans le premier. Les résultats doivent donc offrir une plus grande exactitude.

Il trouva qu’une aiguille qui, à la surface de la terre, employait 42′.2 pour faire dix oscillations, n’exécuta le même nombre d’oscillations qu’en 42′.8 à la hauteur de 4,808 mètres au-dessus de Paris. Le résultat fut 42′.5 à 5,681 mètres, et 41′.7 à 6, 884 mètres. Ces nombres n’offrent pas une marche très-régulière ; il aurait fallu, d’ailleurs, ainsi que Gay-Lussac en fait la remarque, pour en déduire des conséquences rigoureuses, les combiner avec des mesures correspondantes de l’inclinaison qui ne purent être effectuées. Comme M. Biot, d’après la discussion des nombres recueillis dans le premier voyage, notre ami tira de ses observations la conclusion que la force magnétique est constante à toutes les hauteurs accessibles. Cette conséquence était logique, à une époque où l’on ne savait pas généralement que, dans un lieu et dans des circonstances données, la durée des oscillations d’une aiguille magnétique est influencée par sa température, et que 37° d’abaissement du thermomètre doivent produire les changements les plus notables. On voit que dans l’état d’imperfection des instruments et de la science en 1804, il était impossible d’arriver à une solution exacte du problème qu’on avait en vue. Aussi, pourrait-on s’étonner d’entendre dire aujourd’hui que le problème est résolu.

Des considérations d’aucune nature n’autorisent à jeter un voile sur les lacunes de la science. Cette réflexion concerne spécialement les travaux des hommes dont l’autorité est incontestable et incontestée.

Gay-Lussac, après avoir terminé toutes ses recherches avec la tranquillité et le sang-froid d’un physicien assis dans son cabinet, prit terre à trois heures quarante-cinq minutes entre Rouen et Dieppe, à quarante lieues de Paris, près du hameau de Saint-Gourgon dont les habitants exécutèrent avec beaucoup de bienveillance toutes les manœuvres que le voyageur aérien leur commanda pour que la nacelle n’éprouvât pas des secousses qui auraient mis les instruments en danger.

La gravité de cette réunion et de ce récit ne doit pas m’empêcher, je crois, de rapporter une anecdote assez singulière dont je dois la connaissance à mon ami. Parvenu à 7,000 mètres, Gay-Lussac voulut essayer de monter plus haut encore, et se débarrassa de tous les objets dont il pouvait rigoureusement se passer. Au nombre de ces objets figurait une chaise en bois blanc que le hasard fit tomber sur un buisson tout près d’une jeune fille qui gardait des moutons. Quel ne fut pas l’étonnement de la bergère ! comme eût dit Florian. Le ciel était pur, le ballon invisible. Que penser de la chaise, si ce n’est qu’elle provenait du Paradis ? On ne pouvait opposer à cette conjecture que la grossièreté du travail ; les ouvriers, disaient les incrédules, ne pouvaient là-haut être si inhabiles. La dispute en était là lorsque les journaux, en publiant toutes les particularités du voyage de Gay-Lussac, y mirent fin, et rangèrent parmi les effets naturels ce qui jusqu’alors avait paru un miracle.

Les ascensions de et de Gay-Lussac vivront dans le souvenir des hommes comme les premières qui aient été exécutées avec un succès marqué, pour la solution de questions scientifiques.

Le phénomène météorologique si remarquable d’un abaissement du thermomètre à 40° au-dessous de zéro à une hauteur de 7,049 mètres, que et ont constaté pendant l’ascension entreprise à leurs propres frais, le 27 juillet 1850, a montré suffisamment que de belles découvertes attendent ceux qui marcheront sur leurs traces, pourvu qu’ils aient les connaissances nécessaires et soient munis, comme ces deux physiciens, d’une collection d’instruments exacts. Il est vraiment regrettable que les voyages exécutés toutes les semaines, avec des dispositions de plus en plus dangereuses, et qui, on peut le prévoir avec douleur, finiront par quelque terrible catastrophe, aient détourné les amis des sciences de leurs voyages projetés. Je conçois leurs scrupules, mais sans les partager. Les taches du Soleil, les montagnes de la Lune, l’anneau de Saturne et les bandes de Jupiter n’ont pas cessé d’être l’objet des investigations des astronomes, quoiqu’on les montre aujourd’hui pour dix centimes sur le terre-plein du Pont-Neuf, au pied de la colonne de la place Vendôme et en divers points de nos . Le public, maintenant si judicieux, si éclairé, ne confondrait pas ceux qui, dans un but de lucre, exposent journellement leur vie, avec des physiciens courant les mêmes dangers pour arracher à la nature quelques-uns de ses secrets.

LIAISON DE GAY-LUSSAC AVEC M. DE HUMBOLDT. — TRAVAIL SUR L’EUDIOMÉTRIE. — VOYAGE EN ITALIE ET EN ALLEMAGNE.

Pour peu qu’on soit au courant de l’histoire littéraire de la première moitié de ce siècle, on a entendu parler de la vive et profonde amitié que M. de Humboldt voua à Gay-Lussac, et de l’influence qu’elle exerça sur la carrière scientifique de l’habile chimiste ; mais on ne sait pas aussi bien comment elle naquit et se développa. Ceci mérite peut-être d’être raconté.

Avant de partir pour le mémorable voyage qui nous a fait connaître l’Amérique sous tant de rapports divers, M. de Humboldt s’y était préparé par des études assidues. L’une de ses recherches eut pour objet les moyens eudiométriques dont on faisait usage pour déterminer les principes constituants de l’air ; ce travail, exécuté à la hâte et par des procédés imparfaits, était quelque peu inexact ; Gay-Lussac s’en aperçut et releva l’erreur avec une vivacité que j’oserais blâmer si la jeunesse de l’auteur ne l’eût pas rendu excusable.

Je n’ai pas besoin de dire que Berthollet reçut M. de Humboldt à son retour avec la franche cordialité et la politesse de bon ton qui caractérisaient l’illustre chimiste, et dont le souvenir est gravé en traits ineffaçables dans l’esprit et dans le cœur de tous ceux qui eurent le bonheur de le connaître.

Un jour, aperçut parmi les personnes réunies dans le salon de la maison de campagne d’Arcueil, un jeune homme à la taille élevée et au maintien modeste, mais ferme. « C’est Gay-Lussac, lui dit-on, le physicien qui récemment n’a pas craint de s’élever dans l’atmosphère à la plus grande hauteur où les hommes soient parvenus, pour résoudre d’importantes questions scientifiques. — C’est, ajouta Humboldt dans un aparté, l’auteur de la critique acerbe de mon travail eudiométrique. » Mais bientôt, surmontant le sentiment d’éloignement que cette réflexion pouvait inspirer à un caractère ardent, il s’approche de Gay-Lussac, et après quelques paroles flatteuses sur son ascension, il lui tend la main et lui offre affectueusement son amitié : c’était, sous toute réserve, le soyons amis, Cinna ! de la tragédie, mais sans les réflexions blessantes qui, selon ce que rapporte Voltaire, firent dire au maréchal de La Feuillade, lorsqu’il venait de les entendre pour la première fois « Ah ! Auguste, comme tu me gâtes le soyons amis, Cinna ! » Tel fut le point de départ d’un attachement qui ne s’est jamais démenti et qui porta bientôt d’heureux fruits. Nous voyons, en effet, immédiatement après, les deux nouveaux amis exécuter en commun un travail eudiométrique important.

Ce travail, lu à l’Académie des sciences le 1 pluviôse an xiii, avait pour objet principal l’appréciation de l’exactitude à laquelle on peut arriver dans l’analyse de l’air avec l’eudiomètre de Volta ; mais les auteurs touchèrent en même temps à une foule de questions de chimie et de physique du globe sur lesquelles ils répandirent de vives lumières ou des conjectures très-ingénieuses. C’est dans ce Mémoire que se trouve la remarque qui depuis reçut, dans les mains de Gay-Lussac, des développements si importants, que l’oxygène et l’hydrogène, considérés en volumes, s’unissent pour former de l’eau, dans la proportion définie de 100 d’oxygène et de 200 d’hydrogène.

Nos annales scientifiques offrent un grand nombre de Mémoires publiés sous le nom de deux auteurs réunis. Ce genre d’association, beaucoup moins fréquent chez les étrangers, n’a pas été sans inconvénient. Si l’on excepte le cas fort rare, dont cependant je pourrais citer des exemples, où la part de chaque collaborateur a été nettement tracée, dans la rédaction commune, le public s’obstine à ne pas faire une part égale aux deux associés. Il casse souvent, au gré de ses caprices, les formules : Nous avons pensé, nous avons imaginé, en se fondant sur le prétexte assez plausible qu’une pensée n’a pas dû se présenter au même instant, à la même seconde, à l’esprit des deux associés. Il refuse à l’un d’eux toute initiative intellectuelle et réduit son rôle à l’exécution matérielle des expériences.

Ces inconvénients des publications en commun, presque inhérents à la nature humaine, disparaissent lorsque, par exception, l’un des associés se résout à ne pas laisser le public se livrer à des conjectures préconçues, souvent malicieuses, et se décide à répudier sans hésiter une part qui appartient à autrui. Il a été dans la destinée de Gay-Lussac de rencontrer un pareil collaborateur. Voici, en effet, ce que je lis dans une Note de « Insistons sur la remarque contenue dans ce Mémoire que 100 parties en volume d’oxygène exigent 200 parties de gaz hydrogène pour se saturer. Berzélius a déjà rappelé que ce phénomène est le germe de ce que plus tard on a découvert sur les proportions définies, mais le fait de la saturation complète est dû à la sagacité seule de Gay-Lussac. J’ai coopéré à cette partie des expériences, mais lui seul a entrevu l’importance du résultat pour la théorie. »

Une déclaration si franche, si loyale, n’étonnera personne de la part de l’illustre et vénérable académicien.

Nous reviendrons plus loin sur cette partie si remarquable des travaux de Gay-Lussac.

Gay-Lussac, répétiteur du cours de Fourcroy, obtint, par l’amitié et l’entremise de Berthollet, un congé d’un an afin de pouvoir accompagner dans un voyage d’Italie et d’Allemagne. Les deux amis s’étaient munis, avant de quitter Paris, d’instruments météorologiques et surtout d’appareils propres à déterminer l’inclinaison de l’aiguille magnétique et l’intensité de la force variable qui dirige les aiguilles aimantées sous différentes latitudes. Ils partirent de Paris le 12 mars 1805 ; ils mirent leurs instruments en expérience à Lyon, à Chambéry, à Saint-Jean de Maurienne, à Saint-Michel, à Lanslebourg et au Mont-Cenis, etc. Je reviendrai ailleurs sur les résultats magnétiques du voyage, à l’occasion d’un Mémoire de notre confrère inséré dans la collection de la Société d’Arcueil.

Gay-Lussac s’était nourri dans sa jeunesse des théories météorologiques de Deluc, et plusieurs d’entre elles l’avaient presque séduit, mais dans son passage des Alpes ses idées furent entièrement modifiées ; il sentit, par exemple, le besoin de recourir à l’action de courants ascendants atmosphériques pour expliquer un grand nombre de phénomènes curieux.

Rien n’éclaircit et n’étend plus les idées, quand il s’agit de phénomènes naturels, que les voyages à travers les montagnes, surtout quand on a le bonheur de jouir de la compagnie d’un observateur aussi éclairé, aussi ingénieux et aussi expérimenté que l’est M. de Humboldt.

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