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Tant mieux pour elle

Claude-Henri de Fusée de Voisenon · 1781 · Free in the US

13,520 words · about 57 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Claude-Henri de Fusée de Voisenon
Language
French
Published
1781
Length
13,520 words · about 57 min
Sections
17 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (17)
  1. Chapitre 1 about 3 min
  2. Chapitre 2 about 4 min
  3. Chapitre 3 about 3 min
  4. Chapitre 4 about 3 min
  5. Chapitre 5 about 2 min
  6. Chapitre 6 about 4 min
  7. Chapitre 7 about 3 min
  8. Chapitre 8 about 3 min
  9. Chapitre 9 about 3 min
  10. Chapitre 10 about 4 min
  11. Chapitre 11 about 4 min
  12. Chapitre 12 about 4 min
  13. Chapitre 13 about 3 min
  14. Chapitre 14 about 3 min
  15. Chapitre 15 about 4 min
  16. Chapitre 16 about 3 min
  17. Chapitre 17 about 4 min

Continue:

Chapitre 1

Le Prince Potiron étoit plus vilain que son nom ; le Prince Discret étoit charmant ; la Princesse Tricolore étoit plus fraîche, plus brillante qu’un beau jour de printemps : elle détestoit Potiron, elle adoroit Discret, et fut forcée d’épouser Potiron. Tant mieux pour elle.

Il n’y a point d’art dans cette façon de conter. On sait le dénouement en même temps que l’exposition ; mais on n’est pas dans le secret du Tant mieux, et c’est ce que je vais développer avec toute la pompe convenable à la gravité du sujet.

Potiron, quoique laid, sot et mal fait, n’étoit pas légitime : sa mere étoit si exécrable, qu’aucun homme n’avoit eu le courage de ; mais sa richesse lui tenoit lieu de charmes : elle achetoit ses Amans, et n’avoit d’autre arithmétique que le calcul de son plaisir ; elle le payoit selon le temps qu’elle se goûtoit ; elle ne donnoit jamais que des à-compte, et Potiron avoit été fait à l’heure.

Il avoit la tête monstrueuse, et jamais rien dedans ; ses jambes étoient aussi courtes que ses idées ; de façon que, soit en marchant, soit en pensant, il demeuroit toujours en chemin ; mais comme il avoit ouï dire que les gens d’esprit font des sottises et n’en disent guère, il voulut trancher de l’homme d’esprit ; il résolut de se marier.

Madame sa mère, la Fée Rancune, rêva longtemps pour savoir à quelle famille elle donneroit la préférence de ce fléau, et son choix s’arrêta sur la Princesse Tricolore, fille de la Reine des Patagons. Cette Reine méprisoit son mari et ne se soucioit pas de ses enfans, faisoit grand cas de l’amour et peu de ses Amans : elle avoit plus de sensations que de sentimens ; elle étoit heureusement née. Un an après son mariage, elle mit au jour un Prince qui promettoit beaucoup. Il s’éleva dans le Conseil une grande discussion au sujet de son éducation. Le Roi prétendoit qu’à titre d’étranger, il avoit le droit de mettre son fils au Collège des . La Reine s’y opposa ; le Roi insista ; la Reine répliqua ; l’aigreur se mit de la partie ; et le petit Prince, qui vraisemblablement avoit un bon caractère, mourut pour les mettre d’accord.

La Reine, qui vouloit renouveler la dispute, se détermina à avoir un autre garçon : elle en parla à ses amis ; elle devint grosse, elle en fut enchantée ; elle n’accoucha que d’une fille, elle en fut désespérée. On délibéra long-temps pour savoir comment on nommeroit cette petite Princesse. La Reine alors n’avoit que trois Amans, dont l’un étoit brun, l’autre blond, le troisième châtain. Elle donna à sa fille le nom de Tricolore ; ce qui prouve que cette Majesté avoit une grande idée de la justice distributive. Le Roi, qui n’étoit pas un bon Roi, parce qu’il n’étoit qu’un bon homme, crut ouvrir un avis merveilleux, en proposant de conduire sa fille dans une maison de Vierges. La Reine le contraria, et dit qu’elle ne le vouloit pas, de peur que sa fille ne connût les ressources avant de connoître le plaisir. Le Monarque ne répondit rien, faute de comprendre. J’imagine qu’il ne fut pas le seul ; mais on vit sourire cinq ou six Courtisans, ce qui fit croire qu’ils y entendoient finesse. Il y a des sots qui sont heureux au rire ; le hasard les sert souvent comme des gens d’esprit.

Tricolore fut élevée à la Cour ; elle eut le bonheur de plaire, parce que personne ne lui en enseigna les moyens : on négligea son éducation ; on ne se donna pas la peine de gâter son naturel : elle étoit simple, naïve, ne se croyoit pas aimable, et cependant désiroit qu’on l’aimât beaucoup. Les femmes la trouvoient bornée ; les hommes lui jugeoient des dispositions ; et la Reine, qui commençoit à en être jalouse, crut qu’il étoit temps de la marier, et de l’envoyer dans les pays étrangers. On la fit mettre dans les petites Affiches : on va voir ce qui en arriva.

Chapitre 2

La Reine reçut beaucoup d’Ambassadeurs au sujet du mariage de la Princesse. Il ne fut cependant question ni de sa figure, ni de son caractere ; on ne chercha ni à la voir, ni à la connoître ; on fit des perquisitions exactes sur l’étendue de ses revenus ; on ne demanda point son portrait, mais on prit l’état de ses biens. La Reine, de son côté, eut la prudence de prendre des mesures aussi sensées pour le bonheur de sa fille : elle fut fort tentée de la donner au fils du Roi de Tunquin, parce que son Ambassadeur étoit beau et bien fait. Elle étoit sur le point de se décider, lorsque le Prince Discret lui fit demander la faveur d’une audience. La Reine, toujours pleine de dignité, mit son rouge, plaça ses mouches, prit son déshabillé, et s’étendit sur son petit lit en baldaquin.

Grande Reine, dit le Prince en faisant une profonde inclination, je crains bien de manquer de respect à votre Majesté. Cela seroit plaisant, répliqua la Reine ; d’autres que moi s’offenseroient de ce début ; je ne le trouve point du tout révoltant. Madame, poursuivit le Prince, j’ai une demande à vous faire ; je ne m’adresse qu’à vous, et.point au Roi. Je suis le fils de la Fée Rusée. Vous tenez d’elle, à ce qu’il me paroît, dit la Reine, d’ailleurs votre air est intéressant ; vous avez de grands yeux noirs ; je parierois que vous n’êtes pas capable de mauvais procédés. J’en ai même de bons, répartit le Prince, le plus souvent qu’il m’est possible. Ah ! Madame, continua-t’il en soupirant, que Tricolore est aimable ! C’est une assez bonne enfant, reprit la Reine ; cela n’a encore idée de rien ; je ne sais, mais si j’étois homme, je ne pourrois pas souffrir les petites filles ; je vois cependant qu’elles sont à la mode ; le goût se perd, il n’y a plus de mœurs. C’est parce que j’en ai, dit le Prince, que j’ai des vûes sur la Princesse. Des vûes, interrompit la Reine ! qu’est-ce que c’est que des vûes sur ma fille ? Vous commencez à me manquer de respect. Ce seroit bien contre mon intention, répondit Discret : je veux seulement prouver à votre Majesté.... Que vous n’avez point d’usage du monde, dit vivement la Reine :je vois que vous voulez platement devenir l’époux de Tricolore ; vous ne vous rendez pas justice ; en vérité, Prince, vous valez mieux que cela. En ce moment, la Reine fit un mouvement qui laissa voir sa jambe ; elle l’avoit très-bien faite : le Prince étoit jeune, il étoit susceptible ; la Reine s’en apperçut, et reprit ainsi la conversation.

Je ne vous crois pas sans ressources, au moins. Le Prince avoit toujours les yeux fixés sur cette jambe. En vérité, Madame, poursuivit-il, plus je vous examine, plus je trouve que Mademoiselle votre fille vous ressemble. Il peut bien y avoir quelque chose, dit la Reine ; vous voulez donc absolument l’épouser ? J’avoue, s’écria le Prince, que c’est l’unique objet de mon ambition. La Reine prit le prétexte du chaud pour se découvrir la gorge. Hé bien, continua-t-elle, il faut faire l’entrevue. Madame, reprit le Prince, j’ai l’honneur d’être connu de la Princesse ; je lui fais quelquefois ma cour, et je crois pouvoir me flatter qu’elle ne blâmera pas la démarche que je fais : ainsi une entrevue me paroît totalement inutile. Que vous êtes neuf, dit la Reine ! je suis bien sûre que vous ne voyez jamais ma fille que lorsqu’elle tient appartement ; la conversation ne peut rouler alors que sur des sujets vagues ; il n’est pas possible de s’étudier ni de se connoître : il faut se voir en tête à tête.

Le Prince, comblé de joie, approuva beaucoup, et dit avec transport : Oui, je conçois, Madame, qu’une entrevue est nécessaire. Elle se fait à présent, répondit la Reine en fixant le Prince. Il parut étonné ; il regarda de tous les côtés, pour savoir s’il n’appercevroit pas Tricolore. Ma fille a confiance en moi, reprit la Reine ; je suis une autre elle-même ; c’est moi qui la représente ; elle vous acceptera si vous me convenez. Tout ce que je crains, poursuivit-elle avec un air modeste, c’est que ma fille ne vous convienne pas.

Le Prince connut les desseins de la Reine ; il vit qu’il n’obtiendroit Tricolore qu’à ces conditions. La Reine étoit encore aimable ; il se détermina, et s’exprima en ces termes : Cette façon de faire l’entrevue augmente mon bonheur. En même temps il serra la main de sa Majesté, qui le lui rendit bien, et qui laissa échapper ces mots : Prince, en vérité, je crois que vous conviendrez à ma fille. Je suis bien certain, continua-t-il vivement, que mon bonheur dépend d’elle. Elle est contente de l’entrevue, répliqua la Reine.

Discret s’imagina en être quitte. Je puis donc me flatter, dit-il en soupirant, que le mariage se conclura. Oui, sans doute, poursuivit la Reine, vos caracteres se rapportent ; mais vous savez aussi bien que moi que les Grands s’épousent d’abord par Procureur : c’est moi qui suis chargée de la procuration de ma fille. Discret ne put pas se méprendre au sens de ce discours ; il étoit embarqué ; il eût perdu toutes ses espérances s’il eût seulement balancé ; il fut infidele par sentiment. La conversation cessa, le plaisir fut en même temps senti et contrefait. La Reine reprit la parole par monosyllables, et finit par dire en soupirant : Ah Prince ! cher Prince, épousez encore ma fille.

Chapitre 3

La Reine alla chercher Tricolore, accompagnée du Prince. Hé bien, ma fille, lui dit-elle, convenez que vous avez eu bien du plaisir. Tricolore rougit ; le Prince se déconcerta ; la Reine s’étonna. Je vois, s’écria la Princesse, que le Prince Discret ne l’est pas, et qu’il vous a tout dit. Le Prince reprit son sang froid, et convint qu’il y avoit bien eu quelque chose entre la Princesse et lui, mais que ce n’étoit qu’une misere. Apparemment, dit la Reine, que vous l’avez trouvée seule. Que faisoit donc sa dame d’honneur ? Il y a à parier, répliqua Discret, qu’elle Faisoit alors ce que fait souvent la vôtre, à ce que j’imagine. Je veux absolument, continua la Reine, savoir l’historique de cette aventure. Il ne sera pas long, reprit Discret en soupirant : j’eus le bonheur de trouver un soir la Princesse livrée à elle-même ; elle lisoit un Roman nouveau ; j’eus peur que cela ne la dégoûtât de l’amour : je fis une dissertation sur les sentimens ; elle parut me prêter toute son attention. Me flattant de l’intéresser, je pris sur moi de vaincre ma timidité ; je lui peignis l’état de mon cœur : je m’apperçus qu’elle vouloit m’interrompre ; mais sa politesse naturelle, que sans doute elle tient de vous, Madame, me laissa achever. J’eus la témérité de lui baiser la main ; elle me laissa faire, parce qu’elle prévoyoit bien que cette faveur ne tireroit pas à conséquence.

Comment, dit la Reine, vous en restâtes là ? Oui, Madame, répondit Discret. Comme la Princesse n’a pas tant d’usage du monde que votre Majesté, elle ne sait pas si bien faire les honneurs de chez elle. Voilà qui est bien, interrompit la Reine, le mariage aura lieu. Elle donna en conséquence les ordres nécessaires ; elle songea aux apprêts, commanda les équipages, leva les étoffes, et fit imprimer les billets. Le Roi fut étonné de la nouvelle ; il l’avoit pourtant apprise par la Gazette, mais il n’en croyoit rien. Il fit venir la Princesse et la Reine, et demanda si on le prenoit pour le Roi de carreau. Non, Monsieur, répliqua la Reine, car il me fait souvent beau jeu ; d’ailleurs, vous savez en votre conscience, que vous n’avez aucun droit sur la Princesse. Le mariage se fera ; j’ai consulté les peres. Et moi, je vous soutiens qu’il ne se fera pas, s’écria la Fée Rancune, que l’on vit paroître dans une désobligeante avec son fils Potiron sur le strapontin ; je prétends que la Princesse donne la main à mon bel enfant que voilà.

C’est ce que nous verrons, dit la Fée Rusée, qui arriva dans un cabriolet, attelé à six renards. Unissons-nous, Madame, dit à l’instant la Reine, je compte sur votre protection. Je vous l’accorde, répondit la Fée Rusée, et je vous en donne une preuve bien éclatante. Elle la serra au même instant contre la muraille, la toucha de sa baguette, et la Reine des Patagons devint une fort belle figure de tapisserie. Tricolore fit un cri, la Fée Rancune une grimace, le Prince Potiron un gros éclat de rire, le Prince Discret une question, et le Roi des Patagons un remercîment.

Que c’est une belle chose que les événemens dans un Conte ! La métamorphose de la Reine étoit un trait de la plus fine politique ; la tristesse de la Fée Rancune en étoit une preuve : la Fée Rusée étoit triomphante ; cependant elle ne le sera pas toujours. Que d’aventures opposées et contraires va produire le choc de ces deux Puissances ! Ô mon fils ! s’écria la Fée Rusée, que de plaisirs ! que de peines ! que de bonheur ! que d’accidens ! Comment pourrez-vous soutenir et les uns et les autres ? Allons prendre conseil de notre grand Instituteur.

Chapitre 4

Le grand Instituteur habitoit depuis quelque temps avec une Fée qui ne lui faisoit point payer de loyer, mais qui ne le logeoit pas pour rien. Cette Fée étoit une petite vieille, qui avoit le visage frais, l’esprit serein, et l’âme jeune ; elle renfermoit ses passions, et faisoit parade de ses goûts ; elle les avoit tous. Elle applaudissoit aux Opéra François, et ne donnoit que des Concerts Italiens. Elle avoit deux Cuisiniers ; l’un étoit pour la vieille cuisine, et l’autre pour la nouvelle : le premier étoit pour le dîner des Savans, et l’autre pour donner à souper à des jolies femmes. Elle ne sortoit que pour le Spectacle ; elle n’alloit dans aucune maison, mais la sienne étoit toujours ouverte : elle étoit persuadée qu’on ne doit point chercher le tourbillon, lorsqu’on n’est plus dans l’âge d’y pouvoir jouer un rôle ; mais qu’il faut l’attirer chez soi, pour en juger les personnages. Elle aimoit à raisonner le matin avec les gens d’esprit, à se dissiper le soir avec de la jeunesse. Elle se garantissoit de l’ennui, dès qu’elle voyoit qu’on s’amusoit ; et le plaisir s’éloignant d’elle, elle avoit du moins l’adresse d’en rapprocher la perspective.

Comme elle craignoit la solitude, tous ses Palais touchoient aux différentes maisons du Roi des Patagons. C’étoit une Fée suivant la Cour ; on n’étoit pas du bon air, lorsqu’on ne lui avoit pas été présenté. Elle crut que c’étoit-là le seul motif qui engageoit la Fée Rusée à lui amener le Prince Discret. Elle le trouva fort bien, et lui dit que sa figure étoit plus à la mode que son nom. La conversation roula d’abord sur des lieux communs ; ce sont de bons amis qui ne manquent jamais au besoin : on parla ensuite de l’événement du jour. La Rusée dit que la Reine étoit changée en figure de tapisserie. La petite Vieille s’écria aussi-tôt : Tant mieux. Madame, reprit le Prince, je vous avoue que je n’ai pas assez de pénétration pour sentir l’à-propos de ce tant mieux-là. J’aime avec passion Tricolore. Tant mieux, dit la Fée. Je crains, répartit Discret, que ce ne soit tant pis. La Reine approuvoit mon amour, maintenant elle n’est plus en état de me donner son agrément. Tant mieux, poursuivit la Fée. Je ne vous conçois pas, dit le Prince : son pere est vertueux, mais foible ; la Fée Rancune en obtiendra la Princesse pour son fils Potiron. Tant mieux, s’écria la Fée d’une voix haute, tant mieux, mon cher enfant. À votre âgé, on sent fortement ; mais on ne va pas loin, à moins que d’être un de ces hommes privilégiés, tels que le grand Instituteur.

C’est un ami des Dieux qui tire parti de tout ; il contemple sa gloire dans le passé, son plaisir dans le présent, et son bonheur dans l’avenir. Rien ne l’afflige, rien ne le décourage ; c’est pour cela qu’on le nomme le grand Instituteur de tous les tant mieux du monde : je vais vous le chercher, il vous consolera. Madame, dit le Prince à sa mere lorsqu’ils furent seuls, connoissez-vous ce Monsieur Tant mieux-là ? Oui, mon fils, répliqua la Fée ; c’est un saint personnage qui fait beaucoup de bien ; il se met à la portée de tout le monde. Voit-il une femme qui n’est plus jeune ? il dit aussi-tôt : Tant mieux ; et peut-être n’a-t-il pas tort, il y a plus de tant mieux qu’on ne croit dans une femme d’un certain âge. En apperçoit-il une qui tient encore à la naïveté de l’enfance ? il ne manque pas de dire : Et tant mieux ; et je pense, mon fils, que vous n’avez pas de peine à en imaginer les causes. Lui apprend-on qu’une femme aime son mari à la folie ? Tant mieux, s’écrie-t-il à l’instant ; pour aimer son mari, il faut avoir une âme bien sensible : cette femme appartiendra un jour à la société ; c’est un effet pour le commerce. Est-il instruit qu’un époux est détesté ? Ah ! que c’est bien tant mieux, dit le saint homme en roulant des yeux affectueux ! c’est une preuve que cette Dame a bien de la justesse d’esprit ; je lui juge un beau naturel. Vous me paroissez au fait du sien, dit le Prince. La discrétion l’empêcha de poursuivre, et dans l’instant la petite Fée revint, accompagnée du grand Instituteur.

Chapitre 5

C’étoit un homme de cinq pieds six pouces, bien campé sur ses pieds, la jambe peut-être trop fournie, mais mieux cependant qu’une qui l’eût été moins ; des épaules larges et effacées, de belles dents, des yeux à fleur de tête, et un nez d’espérance. Je ne sais pas s’il avoit beaucoup d’esprit ; mais tout cela vaut mieux que de bons mots. Comme il étoit prévenu que la Fée Rusée venoit le consulter, il avoit pris son visage de Prophete ; il la salua légérement, et regarda le Prince comme un répondeur de mésses.

Seigneur, lui dit-elle respectueusement, votre réputation est si étendue, que j’ai cru devoir vous demander conseil. Vous savez mes bontés pour la Reine. Oui, reprit-il froidement, je suis instruit de tout ; le bonheur de votre fils est votre unique objet. Il est fort amoureux, cela est assez simple ; il veut se marier, cela est assez plat ; il veut que sa femme soit sage, cela est assez plaisant. Elle ne le sera donc pas, dit vivement le Prince ? Vous ou moi l’en empêcherons, repartit le Pontife. Vous voulez vous marier, et n’être pas trompé ? Ce seroit être un original sans copie. Madame votre mere, qui a garanti son mari d’un pareil ridicule, a prévu la misere de vos préjugés, et y a pourvu par la métamorphose de la Reine. Je ne vous comprends pas, interrompit le Prince avec un ton d’impatience ; vos discours sont absolument inintelligibles. Je le crois bien, dit la petite Fée, oh ! c’est un bel esprit, que notre Instituteur !

J’en reviens, dit le Prince, à l’enchantement de la Reine. Doucement, dit le grand Instituteur, cela ne vous regarde point ; ce ne sera point vous qui le romprez, ce sera moi. Et comment cela, répliqua le Prince. Ah ! comment cela, reprit le grand Instituteur avec un air ironique ! Vous savez comme vous avez fait l’entrevue de Tricolore chez la Reine. Le Prince rougit, les deux Fées rirent, et le Prêtre continua ainsi : Vous savez comment vous avez fait cette entrevue, n’est-il pas vrai ? convenez-en de bonne foi. Hé bien, sans doute ? dit le Prince, je le sais ; que cela prouve-t-il ? Cela prouve, répondit le grand Instituteur, que votre science est celle des entrevues, et que la mienne, à moi, est celle de rompre des enchantemens. Chacun a ses talens ; je n’en dirai pas davantage. J’y consens, poursuivit le Prince ; mais, du moins, tirez-moi d’un doute cruel : lequel, de Potiron ou de moi, sera assez fortuné pour posséder la Princesse ? Vous allez le savoir clairement, repartit le Prophete. Il fit alors trois tours dans la chambre, marqua trois fois trois croissans, ce qui en faisoit neuf, leva trois fois les yeux du côté de la Lune, fit trois grimaces, trois cabrioles, trois éclats de rire, et prononça cet arrêt infaillible :

Le Prince Discret aura la Princesse Tricolore, et ne l’aura pas ; tant mieux pour elle. Le Prince Potiron aura la Princesse Tricolore, et ne l’aura pas ; tant mieux pour elle et pour moi.

Ah ! l’habile homme, dit la Fée Rusée ! Ah ! le grand homme, dit la petite Vieille ! Ah ! le sot homme, dit le Prince Discret ! Alors l’Instituteur, toujours poli, quoiqu’inspiré, fit une révérence à la Fée Rusée, présenta la main à la petite Vieille, et prit congé du Prince, en lui disant : Demeurez toujours le bien illuminé.

Chapitre 6

Le Prince resta fort sot : ce n’est pas le seul agréable à qui cela soit arrivé. Madame sa mere fut elle-même embarrassée ; mais le grand Instituteur étoit bien loin de se trouver en pareil cas ; la Fée Rancune l’attendoit dans son cabinet avec la Princesse Tricolore ; elles étoient venues accompagnées du Roi des Patagons et du beau Potiron. On peut être mieux en Ecuyers.

La Reine ne fut pas plutôt métamorphosée, que le Roi se crut capable de gouverner, parce qu’il n’avoit plus personne pour le conduire. Il tint tête à la Fée Rancune ; il insista sur le mariage de Tricolore avec le Prince Discret, et se fonda sur la volonté de la Reine. Si ce n’est que cela, lui répondit la Fée, je vais vous mettre à votre aise sur ce petit scrupule. Souvenez-vous que le Destin a déclaré que la Reine ne seroit en droit de marier que les enfans dont vous seriez le pere. Voilà qui est bien, dit le Roi, je n’aime point à disputer ; mais, en ce cas, votre fils pourra me ressembler. Potiron, qui savoit vivre, lui répliqua poliment : Vous croyez que tout le monde est aussi paresseux que vous : je me charge d’être le pere de mes enfans ; mais je veux savoir si personne ne se mêlera de mes affaires, et c’est pour cela qu’il faut aller trouver le grand Instituteur.

Du plus loin qu’il l’apperçut, il lui cria : Divin Oracle, je veux me marier. Et moi je ne le veux pas, poursuivit Tricolore. Hé bien, repartit le grand Instituteur, vous avez raison tous les deux. Nous venons vous demander, dit la Fée Rancune, ce qui en arrivera. Bien des choses, répondit l’homme inspiré. Je dois premiérement vous avertir que le mari de la Princesse et son amant seront deux. Ecoutez-moi... l’avenir se découvre à mes regards.....

Le Prince Discret aura les prémices de la Princesse ; tant mieux pour elle. Le Prince Discret n’aura pas les prémices de la Princesse ; tant mieux pour moi.

Vous n’avez pas le sens commun, dit à l’instant Tricolore ; voilà deux Oracles qui se contredisent. Ils n’en sont pas moins vrais, repartit le Prophete. Je puis donc m’attendre, dit Potiron, que si j’épouse cette Demoiselle, je n’en aurai pas les gants ? Cela demande explication, répliqua le grand Instituteur. Elle vous apportera ses prémices, cela est certain ; mais il faudra qu’auparavant elle ait eu dix-sept enfans.

Voilà un honnête homme, dit Tricolore, qu’il faut loger aux Petites-maisons. Ne vous en moquez pas, interrompit le Roi ; voilà le style de la chose. Le grand Instituteur reprit son enthousiasme. Je vois encore, continua-t-il, d’autres événemens qui vous feront trembler, et qui sont pourtant des tant mieux. Tricolore, loin d’être intimidée, fut rassurée par ces paroles ; elle se flatta que le bonheur du Prince Discret serait peut-être un de ces tant mieux-là. L’homme divin le conjectura sur sa physionomie, et prononça ces mots terribles :

Je sais ce que vous pensez ; mais, ô Princesse ! que vous vous abusez ! vous donnerez la mort à votre Amant, et ce sera tant mieux pour lui. Ô ciel ! s’écria Tricolore, cela se pourroit-il ? Mais, dit Potiron, cela ne laisse pas que de faire un joli caractere : si elle traite ainsi un Amant, jugez de l’accueil qu’elle fera à son mari. Son mari, reprit le Prophete, en sera quitte pour la colique. Ah ! je ne balance plus, repartit Potiron, elle sera ma femme. Ah ! Fée Rusée ! poursuivit la Princesse en criant de toutes ses forces, ah ! Fée Rusée ! le souffrirez-vous ? Ah ! Fée Rusée, secourez-moi. La Fée Rusée écoutoit finement à la porte avec Monsieur son fils. Elle parut sur le champ, marmotta quelques mots, posa sa main sur le joli visage de Tricolore, qui devint une perdrix bien gentille. Tant mieux, dit le grand Instituteur. Dans le même instant, la Fée toucha de son petit doigt le Prince Discret, qui, comme vous croyez bien, parut un coq-perdrix, fier, et tout plein d’amour. Tant mieux, s’écria encore le grand Instituteur.

On se représente la joie de nos Amans ; mais qu’on juge de leur désespoir, lorsque la Fée Rancune saisit Tricolore, en disant : Doucement, doucement, ma mie, nous vous mettrons en cage : comme vous êtes bien amoureuse, vous serez une chanterelle admirable ; vous appellerez souvent ; Monsieur Discret ne manquera pas d’arriver ; mon bel enfant Potiron se cachera ; c’est ce qu’il fait de mieux : je lui donnerai un bon fusil, il tuera son rival le coq, et puis je ferai si bien que son mariage s’accomplira. Le Roi des Patagons, qui se souvint que l’Oracle avoit prédit à la Princesse qu’elle donneroit la mort à son Amant, ne put s’empêcher de pousser un soupir, et de dire : Ah ! pauvre Prince, te voilà expédié. Et Tricolore aussi, continua le grand Instituteur ; ce sera bien tant mieux pour elle.

Chapitre 7

Le Prince Discret, devenu coq-perdrix, fut moins tendre et plus ardent ; c’est prendre un bon parti. La Princesse Tricolore, enfermée dans sa cage, sentit, à n’en pouvoir douter, qu’elle ne feroit pas la bégueule. Le Prince Potiron fit préparer ses armes, et la Fée Rancune ordonna que l’on fît un grand trou. (Le Lecteur touche au grand intérêt.) Le Soleil commençoit à baisser, et le calme du soir, rassurant les habitans des plaines, les invitoit à profiter de leur bonne santé. Potiron partit, arriva, se plaça ; on posa la cage à dix pas de lui, et la Fée Rancune se retira à l’écart. Tricolore, qui connoissoit cette espece de trafic, se promit bien de ne pas donner le plus petit appel : mais chez une perdrix, comme chez bien d’honnêtes personnes, souvent le physique l’emporte.

Tricolore, qui sentoit le coq à cœur-joie, laissa involontairement échapper des kiriques, kiriques. Discret, en cet instant, secoua ses ailes, se redressa, s’éleva sur ses pattes, se rengorgea, tourna autour de la cage, se plaça dessus, en redescendit, alla vis-à-vis la perdrix, passa la tête à travers les barreaux, présenta son bec, et fit des cris d’amour.

Outré de dépit, Potiron le coucha en joue, et tira le déclin : mais tel maître, telle arme ; celle de Potiron fit crac ; il se hâta de réparer la chose ; mais crac encore, et toujours crac. Ah ! maudite arme, ah ! chienne de patraque, s’écrioit-il écumant de fureur ! Tandis qu’il perdoit son temps, le coq ne perdit pas le sien ; il fit si bien, qu’il souleva la porte de la cage, et fut le plus heureux des coqs à la barbe de son rival. Potiron ne pouvoit pas sortir de son trou ; son ventre étoit trop gros, ses jambes trop courtes ; il se mit à crier de toutes ses forces : Hé ! ma chere mere, ma chere mere, venez donc vîte empêcher ce vilain. La Fée Rancune ne fit qu’un saut ; elle avoit déjà la main sur le Prince Discret : mais la Fée Rusée, qui étoit présente, quoiqu’on ne la vît point, rendit dans l’instant son fils invisible comme elle. Rancune le chercha en vain. Madame, dit Potiron, voilà une Princesse qui a bien peu de pudeur. Je l’en punirois, répondit la Fée ; mais on doit respecter son fruit. On la rapporta au Palais, elle pondit ses dix-sept œufs ; il ne s’en trouva pas un de clair : ainsi Tricolore eut dix-sept perdreaux du premier lit, sans avoir cependant perdu ses prémices de Princesse. Un des oracles du grand Instituteur se trouva vérifié. Dès que ses enfans furent revêtus de queues, on les mit en liberté, et la Fée Rusée rendit à la mere sa forme naturelle.

Ah ! Madame, s’écria-t-elle transportée de joie, que je vous ai d’obligations ; mais, de grâce, qu’est devenu votre fils ? La Fée Rusée, à cette question, tomba dans la tristesse, garda le silence pendant un moment, et fit cette réponse : Vous n’en aurez des nouvelles que trop tôt : le grand Instituteur ne se trompe pas ; vous ne pouvez vous dispenser d’ôter la vie à votre Amant, et dès le soir même qu’il mourra, vous serez forcée d’épouser Potiron. Tricolore voulut gémir ; mais la Fée Rusée, qui prévit que cela ne seroit pas amusant, la laissa seule, et fit fort bien. Je l’imiterai, et je ne rendrai pas compte des réflexions de la Princesse. Ce que l’on se dit à soi-même n’est pas toujours bon à dire aux autres.

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