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Le Château d’Otrante

Horace Walpole · 1767 · Free in the US

36,335 words · about 2 h 33 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1767 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Château_d’Otrante&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Horace Walpole
Language
French
Published
1767
Length
36,335 words · about 2 h 33 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Front matter under 1 min
  2. Préface about 7 min
  3. Chapitre I about 33 min
  4. Chapitre II about 32 min
  5. Chapitre III about 30 min
  6. Chapitre IV about 27 min
  7. Chapitre V about 24 min

Continue:

Front matter

Première partie

Seconde partie

Préface

e public a fait un accueil ſi favorable à cet Ouvrage, que l’Auteur ne peut ſe diſpenſer de l’inſtruire des motifs qui l’ont porté à le compoſer. Mais avant de lui en faire part, il croit devoir lui demander pardon de ce qu’il l’a donné ſous le nom emprunté d’un Traducteur. Comme ce n’eſt que la méfiance de ſes talens & la nouveauté du ſujet qui l’ont obligé d’en agir ainſi ; il eſpère qu’on lui pardonnera aiſément cette faute. Il ſoumet ſon Ouvrage au jugement impartial du Public : réſolu de le laiſſer dans l’obſcurité s’il le déſaprouve, & de ne point l’avouer à moins qu’on ne l’aſſure qu’il peut le faire ſans rougir.

Rien n’eſt ſi difficile que de concilier enſemble les deux genres de Romans, je veux dire, l’ancien & le moderne. Dans le premier, tout n’eſt qu’imagination & défaut de vraiſemblance : dans le ſecond, on ne s’attache qu’à la Nature, & on l’imite quelquefois avec aſſez de ſuccès. Il ne manque pas d’invention, mais l’imagination ſe trouve gênée, parce qu’on s’attache trop ſcrupuleuſement aux circonſtances ordinaires de la vie. Mais dans les derniers, on peut dire que l’imagination eſt éteinte par la nature toujours bannie des anciens Romans. Les actions, les ſentimens, les entretiens des Héros & des Héroïnes des temps paſſés, ſont auſſi contraires à la Nature, que les machines qu’on emploie pour les faire agir.

L’Auteur s’eſt efforcé de concilier les deux genres. L’envie qu’il a eu de donner à l’imagination la liberté de ſe promener dans les vaſtes champs de l’invention, leſquels n’ont point de bornes, & de créer des ſituations plus intéreſſantes, fait qu’il a fait agir ſes perſonnages conformément aux règles de la probabilité, les faiſant parler, penſer & agir comme le feroient des hommes & des femmes ſi elles ſe trouvoient dans des ſituations extraordinaires. Il a obſervé que chez les Écrivains ſacrés, les Acteurs en faveur deſquels les miracles s’opèrent, & qui ſont témoins des phénomènes les plus ſurprenans, conſervent toujours le caractère de l’humanité, au lieu que dans les Romans, de pareils événemens ne manquent jamais d’être ſuivis d’un dialogue abſurde. Les Acteurs paroiſſent renoncer au bon ſens, du moment que les loix de la Nature perdent leur fon. Comme cet Ouvrage a mérité l’applaudiſſement du Public, l’Auteur ne craint point d’aſſurer qu’il n’a pas été au-deſſus de ſes forces, & qu’il s’eſt acquitté aſſez heureuſement de la tâche qu’il avoit entrepriſe. Au cas que des gens plus ſpirituels que lui profitent de la nouvelle route qu’il a tracée, & aillent plus loin qu’il n’a fait, il reconnoîtra avec autant de plaiſir que de modeſtie, que le plan étoit ſuſceptible d’un plus grand nombre d’embelliſſemens que ſon imagination n’a ſçu lui en donner.

À l’égard de la conduite des domeſtiques, j’ajouterai ici quelques mots à ce que j’en ai dit dans ma première Préface. La naïveté de leur conduite dont le Lecteur ne peut preſque s’empêcher de rire, & qui paroît incompatible avec un Ouvrage auſſi ſérieux que celui-ci, m’a paru préférable à toute autre qu’on eût pu leur donner. Je n’ai jamais perdu la Nature de vue. Quelque graves & quelque importantes que puiſſent être les ſenſations des Princes & des Héros, elles ne ſauroient faire les mêmes impreſſions ſur leurs domeſtiques : ces derniers ne font pas faits pour exprimer leurs paſſions d’un ton auſſi ſublime. Je crois que le contraſte entre l’élevation des uns, & la naïveté des autres, donne infiniment plus de force à la première, & ſert à la faire paroître dans un plus grand jour. L’impatience qu’à le Lecteur, lorſqu’il eſt détourné par les plaiſanteries des Acteurs du ſecond ordre, de connoître la cataſtrophe qu’il attend, ne ſert qu’à la rendre plus intéreſſante. J’ai pris pour modèle Shakeſpeare, ce grand Peintre de la Nature, & je crois que ſon autorité vaut bien la mienne. Je demande ſi ſes Tragédies d’Hamlet & de Jule-Céſar ne perdroient pas une partie de leurs beautés, ſi l’on en retranchoit les bouffonneries des Foſſoyeurs, de Polonius, & des Citoyens Romains ; & qu’on les fît parler d’un ton héroïque ? L’éloquence d’Antoine, le diſcours de Brutus ne gagnent-ils pas par le moyen de ce contraſte. Ceci me fait ſouvenir d’un Sculpteur Grec, qui pour donner l’idée d’un géant qu’il gravoit ſur un cachet mit à côté de lui un enfant qui meſuroit ſon pouce avec un thyrſe.

Non, dit Voltaire dans ſon édition de Corneille, ce mélange de gravité & de bouffonnerie eſt inſupportable… Voltaire eſt un homme d’eſprit, mais il s’en faut beaucoup qu’il en ait autant que Shakeſpeare. Sans vouloir diſputer là-deſſus, j’en appelle à lui-même. Je ne me prévaudrai point des éloges qu’il a autrefois donnés à notre Poëte, quoiqu’il ait traduit deux fois le même morceau d’Hamlet, la première pour le louer, & la ſeconde pour le tourner en ridicule. Je ſuis fâché que ſon jugement s’affoibliſſe, lorſqu’il devroit ſe fortifier. Voici les paroles dont il s’eſt ſervi dans ſon Diſcours ſur le Théâtre, dans un temps où il ne ſongeoit ni à louer ni à blâmer la conduite de Shakeſpeare, & où par conſéquent il étoit impartial. Voici ce qu’il dit de la Comédie dans ſa Préface de l’Enfant Prodigue. On peut également l’appliquer à la Tragédie, s’il eſt vrai, comme on n’en peut pas douter, qu’elle doive être un tableau de la vie humaine ; car je ne vois pas pourquoi on doit plutôt exclure la plaiſanterie des Pièces tragiques, que le ſérieux des comiques. On y voit un mélange de ſérieux & de plaiſanterie, de comique & de touchant ; ſouvent même une ſeule aventure produit tous ces contraſtes. Rien n’eſt ſi commun qu’une maiſon dans laquelle un père gronde, une fille occupée de ſa paſſion pleure ; le fils ſe moque des deux, & quelques parens prennent part différemment à la ſcène, &c. Nous n’in- ſérons de-là que toute Comédie doive avoir des ſcènes de bouffonnerie & des ſcènes attendriſſantes : il y a beaucoup de très-bonnes Pièces où il ne règne que de la gravité ; d’autres toutes ſérieuſes ; d’autres mélangées ; d’autres où l’attendriſſement va juſqu’aux larmes : il ne faut donner l’excluſion à aucun genre : & ſi l’on me demandoit quel genre eſt le meilleur, je répondrois, celui qui eſt le mieux traité. » S’il eſt vrai qu’une Comédie puiſſe être toute ſérieuſe, il s’enſuit qu’on peut mettre de temps en temps du badinage dans une Tragédie. Qui eſt-ce qui preſcrira cette règle ? Le critique, qui pour ſe juſtifier, prétend qu’on ne doit exclure aucun genre, donnera-t-il des loix à Shakeſpeare ?

Je ſai que la Préface d’où j’ai tiré ces paſſages, n’eſt pas ſous le nom de M. de Voltaire, mais ſous celui de ſon Éditeur : mais qui ne voit que l’Auteur & l’Éditeur ne ſont que la même perſonne ? Et quel eſt l’Éditeur qui eût pu poſſéder auſſi parfaitement ſon ſujet ? Ces paſſages ſont donc ſûrement de lui. Dans ſon Épitre à Maffei, qui eſt à la tête de ſa Mérope il dit à peu près la même choſe, mais d’un ton ironique. Je vais rapporter ſes propres mots, & l’on verra enſuite les raiſons qui m’obligent à le faire. Après avoir traduit un paſſage de la Mérope de Maffei, M. de Voltaire ajoute, « tous ces traits ſont naïfs : tout y eſt convenable à ceux que vous introduiſez ſur la ſcène, & aux mœurs que vous leur donnez. Ces familiarités naturelles euſſent été, à ce que je crois, bien reçues dans Athènes ; mais Paris & notre Parterre veulent une autre eſpèce de ſimplicité. » Je doute, dis-je, qu’il n’y ait un peu d’ironie dans ce paſſage & dans quelques autres de cette Épitre ; mais la vérité eſt à l’abri du ridicule. Maffei repréſentoit un ſujet tiré de l’Hiſtoire Grecque : or il eſt certain que les Athéniens étoient auſſi en état de juger des mœurs de leur Pays, que le Parterre de Paris. Au contraire, dit Voltaire, & ſon raiſonnement m’étonne, il n’y a avoit que dix mille habitans à Athènes, & il y en a près de huit cent mille à Paris, dont trente mille ſont en état de juger des Pièces dramatiques. Mais quand même ce tribunal ſeroit auſſi nombreux qu’il le dit, je ne crois pas que trente mille perſonnes, qui n’ont vécu que deux mille ans après l’époque en queſtion, ſoient plus en état que les Grecs de décider quelles doivent être les mœurs d’une Tragédie, dont le ſujet eſt tiré de leur Hiſtoire.

Je n’examinerai point ici cette eſpèce de ſimplicité que demande le Parterre de Paris, non plus que les fers ſous leſquels les trente mille juges ont aſſujetti leur Poëſie, dont le principal mérite, ainſi que je le recueille du Commentaire ſur Corneille, conſiſte à s’élever malgré ces fers, ce qui réduit la Poëſie à un travail auſſi puérile que mépriſable, difficiles nugæ. Je ne puis cependant m’empêcher de citer une couple de Vers que Voltaire a choiſis pour défendre Racine, après avoir fait main-baſſe ſur les neuf neuvièmes des Piéces de Corneille, leſquels m’ont toujours paru extrêmement plats, & tels qu’on doit les attendre, lorſqu’on entre dans des détails trop circonſtanciés.

De ſon appartement cette porte eſt prochaine, Et cette autre conduit dans celui de la Reine.

Malheureux Shakeſpeare ! Si au lieu du dialogue moral entre le Prince de Danemarck & le Foſſoyeur, tu eus introduit ſur la ſcène Roſencraus décrivant le Pa- lais de Copenhague à ſon compère Guildenſtern, le Parterre de Paris auroit ſûrement admiré une ſeconde fois tes talens.

Le réſultat de ce que je viens de dire eſt, que je n’avance rien que d’après l’autorité du plus beau génie que l’Angleterre ait produit. Je pourrais ajouter, qu’ayant créé une nouvelle eſpèce de Roman, j’étois le maître de ſuivre les règles qu’il me plaiſoit. Mais j’aime mieux avoir imité ce modèle, quelque faiblement que je l’aye fait, que de jouir du mérite de l’invention, à moins que mon Ouvrage n’eût été marqué au coin du génie. Quel qu’il puiſſe être, content des applaudiſſemens que le Public lui a donnés, il m’importe peu dans quel rang on le mette.

Chapitre I

Anfred, Prince d’Otrante, avoit un fils & une fille : cette dernière avoit dix-huit ans, étoit extrêmement belle, & s’appeloit Mathilde. Conrad, c’étoit le nom du fils, avoit trois ans de moins ; il étoit d’une figure déſagréable, d’un tempérament infirme, & ne promettoit pas beaucoup. Cependant ſon père l’aimoit éperdument, & n’avoit que de la froideur pour Mathilde. Manfred avoit promis ſon fils en mariage à Iſabelle, fille du Marquis de Vicence, & ſes tuteurs l’avoient même remiſe entre les mains de Manfred, pour qu’il pût le conclure dès que la ſanté de Conrad le permettroit. Les parens & les amis de Manfred s’apperçurent de ſon impatience ; mais les premiers qui connoiſſoient ſon caractère bouillant & emporté, n’oſerent s’oppoſer à ſes volontés. Hippolite ſa femme profita de l’aſcendant que ſes charmes lui avoient acquis ſur ſon eſprit pour lui repréſenter le danger qu’il y avoit à marier un fils unique dont la ſanté promettoit ſi peu, mais il lui allégua pour motif ſa ſtérilité, & le beſoin qu’il avoit d’un héritier, ce qui mortifia extrêmement Hippolite. Ses ſujets & ſes vaſſaux, moins circonſpects dans leurs diſcours, attribuèrent l’impatience de leur Souverain à la crainte qu’il avoit de voir l’accompliſſement d’une ancienne Prophétie, laquelle portoit, « Que le Château & la Souveraineté d’Otrante ſortiroient de la famille régnante, dès l’inſtant que le Souverain légitime ſeroit devenu trop grand pour l’habiter. » On avoit de la peine à deviner le ſens de la Prophétie, & l’on ne pouvoit concevoir le rapport qu’elle avoit avec le mariage en queſtion. Cependant ni ces myſtères, ni ces contradictions n’empéchèrent point la populace de perſiſter dans ſa première opinion. On fixa le jour de la naiſſance de Conrad pour ſes épouſailles. La Compagnie étoit déjà aſſemblée dans la Chapelle du Château, tout étoit prêt pour l’Office divin, lorſque le jeune Prince diſparut tout à coup. Manfred, que le moindre délai impatientoit, & qui n’avoit pas vu ſortir ſon fils, donna ordre à un domeſtique d’aller le chercher. À peine avoit-il eu le temps de traverſer la cour pour ſe rendre à l’appartement de Conrad, qu’il revint ſur ſes pas tout eſſouflé & hors d’haleine, le regard effaré & la bouche écumante comme un frénétique. La Princeſſe Hippolite, ſans ſavoir ce que c’étoit, conçut une telle inquiétude pour ſon fils, qu’elle s’évanouit & tomba à la renverſe. Manfred, moins ſenſible à la crainte, qu’outré du délai & de l’égarement d’eſprit dans lequel il voyoit ſon domeſtique, lui demanda d’un ton impérieux ce qu’il avoit ? Il ne lui répondit rien, & ſe contenta de lui montrer la cour ; mais à la fin, après pluſieurs queſtions réitérées, il s’écria : Ah ! le Caſque ! le Caſque ! Dans ces entrefaites, quelques-uns de la Compagnie s’étant rendus dans la cour, on entendit tout à coup des cris & des lamentations, qui parurent annoncer l’horreur & la ſurpriſe dont ils avoient été frappés. Manfred, qui s’alarmoit déjà de ne pas voir paroître ſon fils, ſortit pour voir ce que c’étoit. Mathilde reſta près de ſa mère, pour lui donner les ſecours dont elle avoit beſoin. Iſabelle ſuivit ſon exemple ; car indépendamment de ce motif, elle voulut éviter de témoigner de l’empreſſement pour un Époux qu’elle n’aimoit guères.

Le premier objet qui s’offrit à la vue de Manfred, fut un grouppe de domestiques qui s’efforçoient de lever une touffe de plumes noires, qui lui parut auſſi haute qu’une montagne. Il les regarda fixement, ne ſachant s’il devoit s’en fier à ſes yeux. Que faites-vous là ? leur dit-il d’un ton courroucé. Où eſt mon fils ? Ah ! Monſeigneur, s’écrièrent-ils tous d’une voix, le Prince ! le Prince ! le Caſque ! le Caſque ! À ces cris lamentables, la frayeur s’empare de ſon eſprit ; il s’avance d’un pas précipité : mais quel ſpectacle pour un père ! Il voit ſon fils écraſé & preſque enſeveli ſous un Caſque énorme, cent fois plus grand qu’aucun Caſque qui eût jamais été fait pour une tête d’homme, & ſurmonté d’un panache de plumes noires d’une groſſeur proportionnée.

L’horreur de ce ſpectacle, l’ignorance où étoient les aſſiſtans de la cauſe de ce malheur, & la vue de ce phénomène effrayant, ôtèrent la parole au Prince. On crut entrevoir dans ſon ſilence quelque choſe de plus que du chagrin. Il fixa les yeux ſur un objet, qu’il ſouhaitoit en vain pouvoir regarder comme un ſonge, paroiſſant moins occupé de la perte qu’il venoit de faire, qu’enſeveli dans des réflexions profondes ſur l’objet qui l’avoit occaſionnée. Il touche, il examine le Caſque fatal, les membres ſanglans & épars du jeune Prince ne peuvent obliger Manfred à détourner les yeux du prodige dont il eſt témoin. Tous ceux qui connoiſſoient la tendreſſe pour Conrad, furent autant ſurpris de l’inſenſibilité du Prince, qu’effrayés du pro- dige du Caſque. Ils tranſporterent le corps dans la ſalle, ſans recevoir le moindre ordre de Manfred. Il ne témoigna pas plus d’attention pour les Dames qui étoient reſtées dans la Chapelle, & ſans faire la moindre mention de ſa femme & de ſa fille, il ſe contenta ſimplement de dire : Qu’on ait ſoin de la jeune Iſabelle.

Les domeſtiques, ſans réfléchir à la ſingularité de cet ordre, & guidés par l’affection qu’ils avoient pour leur Maîtreſſe, le regardant comme relatif à la ſituation où elle ſe trouvoit, accoururent auprès d’elle pour la ſecourir. Ils la portèrent à demi-morte dans ſa chambre, uniquement occupée de la mort de ſon fils, & témoignant une parfaite indifférence pour tout ce qui ſe paſſoit autour d’elle. Mathilde, qui aimoit tendrement ſa mere, diſſimula ſon chagrin & ſa ſurpriſe, & mit tout en uſage pour la conſoler. Iſabelle, pour qui Hippolite avoit les mêmes bontés que pour ſa propre fille, & qui la payoit de retour, eut pour elle les ſoins les plus aſſidus, & partagea d’autant plus-ſincérement ſon chagrin, qu’elle avoit conçu pour elle l’affection & l’attachement le plus tendre. Cependant ſa ſituation ne laiſſoit pas que de l’occuper. La mort de Conrad n’excita d’autre mouvement en elle que celui de la commiſération, & elle ne fut point fâchée de ſe voir délivrée d’un mariage qui lui promettoit auſſi peu de bonheur de la part de ſon époux, que de celle de Manfred, dont elle connoiſſoit l’humeur ſévère, & qui, malgré l’indulgence qu’il lui témoignoit, ne pouvoit que lui déplaire par la rigueur dont il uſoit envers Hippolite & Mathilde.

Pendant que les Princeſſes s’empreſſoient à déshabiller Hippolite, Manfred reſta dans la cour du Château, plus occupé de la vue du caſque que de la foule que cet accident y avoit attirée. Le peu de mots qu’il articula, ſe réduiſirent à demander qui avoit apporté le caſque ? Perſonne ne ſut que lui dire là-deſſus. Cependant comme ce caſque paroiſſoit être le ſeul objet de ſa curioſité, il excita bientôt celle de tous les ſpectateurs, & ils formèrent à ce ſujet mille conjectures auſſi abſurdes que peu vraiſemblables. Tandis qu’ils ſe répandoient en vains raiſonnemens, un jeune Payſan, qui demeuroit dans un Village voiſin, & que le bruit de cet accident avoit attiré au Château, obſerva que le caſque miraculeux étoit exactement le même que celui qui étoit ſur la ſtatue d’Alphonſe le Bon, dans l’Égliſe de Saint Nicolas. Que dis-tu là, maraud ? s’écria Manfred, en le prenant au collet : comment oſes-tu parler de la ſorte ? ta vie me répondra de ton inſolence. Les ſpectateurs, qui devinoient auſſi peu la cauſe de la colère du Prince, que celle de l’accident dont ils étoient témoins, ne comprirent rien à cette nouvelle circonſtance. Le jeune Payſan étoit encore plus ſurpris qu’eux, ne pouvant concevoir en quoi il avoit offenſé le Prince. Cependant, ayant un peu repris les ſens, il ſe débarraſſa comme il put de ſes mains, & lui demanda d’un ton reſpectueux quelle faute il avoit commiſe ? Manfred, beaucoup plus irrité de ce que le Payſan lui avoit échappé, qu’appaiſé par ſa ſoumiſſion, donna ordre à ſes gens de le ſaiſir, & il l’auroit même poignardé de ſes propres mains, s’il n’en eût été empêché par ſes amis qu’il avoit invités à la noce.

Pendant cette altercation, quelques-uns des aſſiſtans, qui avoient couru à la Cathédrale, qui étoit près du Château, vinrent dire au Prince qu’on avoit volé le Caſque de la Statue d’Alphonſe. À cette nouvelle, Manfred fut tranſporté hors de lui-même, & comme s’il eût cherché un objet ſur qui décharger ſa colère, il ſe jetta une ſeconde fois ſur le jeune Payſan, en s’écriant : traître, monſtre, ſorcier, c’eſt toi qui l’as volé, c’eſt toi qui as tué mon fils ! La populace, qui ne cherchoit qu’un objet ſur qui elle pût aſſeoir ſes conjectures, ayant oui ce qu’avoit dit le Prince, s’écria : Oui, oui, c’eſt lui ; il a volé le Caſque du bon Roi Alphonſe, & s’en eſt ſervi pour écraſer le jeune Prince, ſans conſiderer ni la diſproportion énorme qu’il y avoit entre le Caſque de marbre qui étoit à l’Égliſe, & celui d’acier quelle avoit devant les yeux, ni l’impoſſibilité qu’il y avoit qu’un jeune homme qui n’avoit pas encore vingt ans, pût emporter un ſi lourd fardeau.

Ces cris mal fondés tirèrent Manfred de ſa léthargie : mais ſoit qu’il fût fâché que le Payſan eût remarqué la reſſemblance des deux Caſques, ou qu’il eût découvert le vol de celui de l’Égliſe, ou qu’il voulût profiter de l’erreur de ſes ſujets pour prévenir les faux bruits qu’on pouvoit faire courir ſur ſon compte, il prononça avec beaucoup de gravité que ce jeune homme étoit un Nécromancien, & qu’en attendant que l’Égliſe prît connoiſſance de cette affaire, il convenoit de l’enfermer ſous le Caſque même ; & en effet, il ordonna à ſes domeſtiques de le lever, & de mettre le Payſan deſſous, déclarant qu’il ne lui fourniroit aucune nourriture, perſuadé qu’il ſauroit s’en procurer par le moyen de ſon art infernal.

Ce fut en vain que le jeune homme lui repréſenta l’injuſtice de ſa ſentence, & que les amis voulurent le détourner de cette réſolution barbare. Le bas peuple y acquieſça d’un commun accord, & trouva qu’il y avoit de la juſtice à punir le Magicien par le même moyen dont il s’étoit ſervi pour nuire à autrui. Il témoigna même d’autant moins de compaſſion pour ce jeune homme, qu’il crut fermement qu’il étoit en état de pourvoir lui-même à ſa ſubſiſtance.

Manfred, ravi de l’obéiſſance qu’on lui témoignoit, poſa une ſentinelle près du caſque, & lui enjoignit expreſſément d’empêcher qu’on ne portât à manger au priſonnier ; il renvoya ſes amis & ſa ſuite, fit fermer les portes du Château, & ſe retira dans ſa chambre.

Sur ces entrefaites, les jeunes Princeſſes firent ſi bien par leurs ſoins, qu’Hippolite revint de ſa pamoiſon. Malgré le chagrin dont elle étoit accablée, elle demanda pluſieurs fois des nouvelles du Prince ſon époux ; elle ordonna à ſes domeſtiques de ne point le perdre de vue, & chargea Mathilde d’aller le conſoler. La Princeſſe, qui connoiſſoit la ſévérité de Manfred, obéit en tremblant aux ordres de ſa mère, & pria en partant Iſabelle d’en prendre ſoin pendant ſon abſence. Elle demanda aux domeſtiques où étoit ſon père ; ils lui dire qu’il s’étoit retiré dans ſa chambre, & qu’il leur avoit défendu de laiſſer entrer qui que ce fût. Elle attribua cette retraite au chagrin que lui cauſoit la mort de ſon frère, & dans la crainte où elle étoit que ſa préſence ne renouvellât ſa douleur, elle héſita quelque temps d’entrer. Cependant, l’inquiétude où elle étoit ſur ſon ſujet, jointe aux ordres que ſa mere lui avoit donnés, la déterminèrent à enfreindre ceux de ſon père, perſuadée qu’il ne lui ſauroit point mauvais gré de lui avoir déſobéi dans cette occaſion. Elle s’arrêta pendant quelques minutes à la porte de ſa chambre ; & ſa crainte redoubla lorſqu’elle l’ouit ſe promener à grands pas comme un homme troublé, & transporté hors de lui-même. Elle alloit heurter, lorsque Manfred ouvrit tout à coup la porte, & ne la connoiſſant point dans l’obſcurité, il lui demanda d’un ton de colère qui elle étoit ? C’eſt moi, mon cher père, répondit Mathilde en tremblant. Là-deſſus Manfred rentra, en lui criant, retirez-vous, je n’ai pas beſoin de fille, & ferma la porte après lui.

Mathilde connoiſſoit trop bien l’humeur impérieuſe de ſon père, pour oſer retourner à la charge. Après qu’elle fut un peu revenue de la ſurprise que lui avoit cauſée une réception auſſi bruſque, elle eſſuya ſes larmes, & fut rejoindre Hippolite. Celle-ci lui demanda des nouvelles de ſon père, & comment il ſupportoit la perte qu’il venoit de faire. Il ſe porte bien, lui répondit Mathilde, & il ſupporte ſon malheur avec une confiance héroïque. Mais ne pourrai-je pas le voir, reprit Hippolite, & ne me permettra-t-il point de mêler mes larmes avec les ſiennes ? Ne me trompez-vous pas, ma fille ? Je connois la tendreſſe que Manfred avoit pour ſon fils, je crains que ce coup ne ſoit trop peſant pour lui, & qu’il ne l’accable. Vous ne répondez rien ; votre ſilence redouble mes craintes : qu’on me lève, je veux aller voir mon époux ; tranſportez-moi chez lui ; il m’eſt infiniment plus cher que mes enfans. Mathilde fit ſigne à Iſabelle d’empêcher que ſa mère ne ſe levât : l’une & l’autre mirent tout en uſage pour la tranquilliser, mais ſur ces entrefaites un domeſtique vint dire à Iſabelle que le Prince demandoit à lui parler.

À moi ? s’écria Iſabelle. Allez, lui dit Hippolite, que ce meſſage avoit un peu raſſurée : Manfred ne peut ſupporter la vue de ſa famille ; il vous croit moins affligée que nous : peut-être craint-il que ma préſence ne redouble ſon chagrin. Conſolez-le, ma chère Iſabelle, & dites-lui que je diſſimulerai mon affliction pour ne point augmenter la ſienne.

Comme il étoit déjà nuit, le domeſtique qui conduiſoit Iſabelle, avoit eu la précaution de ſe munir d’un flambeau. Ils trouvèrent Manfred dans la gallerie, il treſſaillit en les voyant : retirez-vous, dit-il au domeſtique, & emportez ce flambeau. En achevant ces mots, il referma bruſquement la porte, ſe jetta ſur un canapé, & ordonna à Iſabelle de s’aſſeoir auprès de lui. Elle obéit en tremblant. Je vous ai envoyé chercher, Madame, lui dit-il, & il ſe tut, comme s’il eût eu honte d’en dire davantage. Monſeigneur ! oui, reprit-il, j’ai une affaire importante à vous communiquer… eſſuyez vos larmes… vous avez perdu votre époux… Oui, cruelle deſtinée ! & j’ai perdu l’eſpoir de ma famille, mais Conrad n’étoit pas digne de vous. Quoi ! Monſeigneur, reprit Iſabelle, me croyez-vous donc inſenſible à ſa perte ? Mon devoir & mon affection auroient toujours… Ne penſez plus à lui, lui dit Manfred, c’étoit un jeune homme faible & valétu- dinaire, & le Ciel me l’a ôté, pour que je ne fondaſſe point l’eſpoir de ma famille, & les honneurs qui lui ſont deſtinés ſur appui auſſi fragile. La branche des Manfredi a beſoin de nombreux ſoutiens. Ma folle tendreſſe pour mon fils m’avoit aveuglé, il eſt bien là où il eſt. J’eſpère dans quelques années avoir lieu de me féliciter de la mort de Conrad.

On ne ſauroit exprimer l’étonnement d’Iſabelle. Elle craignit d’abord que le chagrin n’eût troublé l’eſprit de Manfred ; enſuite, qu’il ne lui parlât ainſi que dans le deſſein de lui tendre quelque piège, ne doutant point qu’il ne ſe fût apperçu de ſon indifférence pour ſon fils. Monſeigneur, lui dit-elle, ne doutez point de ma tendreſſe pour Conrad, mon cœur eût accompagné ma main, il eût été l’unique objet de mes ſoins & de mes déſirs ; & quel que ſoit le ſort que le Ciel me réſerve, je chérirai toujours ſa mémoire, & j’aurai pour votre Alteſſe & pour ſa vertueuſe Hippolite, le reſpect & l’attachement les plus ſincères. Maudite ſoit Hippolite s’écria Manfred ; oubliez-la dès ce moment, de même que je l’oublie. En un mot, Madame, vous avez perdu un époux indigne de vos charmes. Je ſaurai en faire un meilleur uſage. Je vous offre, au lieu d’un enfant valétudinaire, un époux dans la fleur de ſon âge, qui ſaura apprécier votre beauté, & qui ſe promet une poſterité nombreuſe. Hélas ! Monſeigneur, reprit Iſabelle, mon eſprit eſt trop occupé du malheur qui vient d’arriver à votre famille pour pouvoir ſonger à un autre mariage. Si jamais mon père revient, & que ce ſoit ſa volonté, je lui obéirai, de même que je lui obéis, lorſque je conſentis de donner ma main au Prince votre fils ; mais en attendant, permettez que je ne m’occupe que du ſoin de calmer vos pleurs & ceux d’Hippolite & de Mathilde.

Je vous ai déjà priée, lui dit Manfred d’un ton irrité, de ne me point nommer cette femme : dès ce moment elle doit vous être étrangère auſſi bien qu’à moi… En un mot, Iſabelle, puiſque je ne puis vous donner mon fils, je vous offre ma personne… Cieux ! s’écria Iſabelle, qu’entends-je ! vous, Monſeigneur ! vous, mon beau-père ! le père de Conrad ! l’époux de la vertueuſe & de la tendre Hippolite ! Je vous ai dit, reprit Manfred d’un ton impérieux, qu’Hippolite n’eſt plus ma femme ; je la répudie dès ce moment. Sa ſtérilité m’eſt à charge ; mon ſort dépend des enfans que j’aurai, & j’eſpère que cette nuit fera revivre mes eſpérances. En achevant ces mots, il prit la main d’Iſabelle, qui étoit à demi-morte de ſurpriſe & d’horreur. Elle jetta un grand cri & s’enfuit. Manfred alloit la pourſuivre, lorſqu’il apperçut au clair de la Lune le panache du Caſ- que fatal, lequel s’élevant à la hauteur de la fenêtre, s’agitoit avec violence, & rendoit un ſon lugubre & effrayant. À cette vue, Iſabelle ſentit ranimer ſon courage & s’écria : Voyez, Monſeigneur, voyez, le Ciel lui-même s’oppoſe à vos mauvaiſes intentions ! Le Ciel, reprit Manfred, ne ſauroit arrêter mes deſſeins ; & en parlant ainſi, il s’avança pour arrêter la Princeſſe. Dans cet instant, le portrait de ſon aïeul, qui étoit au-deſſus du canapé où ils s’étoient aſſis, pouſſa un profond ſoupir, & ſecoua ſon armure. Iſabelle, qui avoit le dos tourné au tableau, n’apperçut ni ce mouvement, ni l’endroit d’où venoit le ſon ; elle treſſaillit cependant, & dit : écoutez, Monſeigneur, quel bruit entends-je ? Et en diſant ces mots, elle gagna la porte. Manfred, occupé de la fuite d’Iſabelle, qui avoit déjà gagné l’eſcalier, & de la vue du tableau qui commençoit à ſe mouvoir, ſe mettoit en devoir de la ſuivre, lorſque tournant la tête, il vit ſon aïeul ſe détacher du panneau dans lequel le portrait étoit enchaſſé, & deſcendre ſur le plancher avec un air grave & mélancolique. Rêvai-je, s’écria Manfred, ou les Démons ſe ſont-ils ligués contre moi ? Parle, Spectre infernal ! ou, ſi tu es mon aïeul, pourquoi t’oppoſer aux deſſeins de ton malheureux deſcendant, qui ne paye que trop tôt… Il n’avoit pas encore achevé de parler, que le fantôme pouſſa un ſecond ſoupir, & fit ſigne à Manfred de le ſuivre. Paſſe devant, lui dit le Prince, je te ſuivrai, dus-tu me conduire dans le gouffre de la perdition. Le Spectre le conduiſit juſqu’au bout de la galerie, & ſe détourna pour entrer dans une chambre qui étoit à droite. Manfred le ſuivoit rempli d’inquiétude & de crainte, mais pourtant avec aſſez de réſolution. Comme il vouloit entrer dans la chambre, une main inviſible ferma bruſquement la porte. Le Prince vouloit la forcer à coups de pied, mais il ne put en venir à bout. Puiſque l’enfer, dit Manfred, ne me permet point de ſatisfaire ma curioſité, je veux employer tous les moyens humains qui me reſtent pour perpétuer ma race, Iſabelle ne m’échappera point.

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