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J. BARBEY D’AUREVILLY
Du Dandysme
et
Texte entier
J. BARBEY D’AUREVILLY
Du Dandysme
et
DE GEORGES BRUMMELL
( Édition.)
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
, passage choiseul,
l y a dix-sept ans que je vous écrivais :
« Pendant que vous voyagez, mon cher Daly, et que le souvenir de vos amis ne sait où vous prendre, voici quelque chose (je n’ose pas dire un livre) qui vous attendra à votre seuil. C’est la statuette d’un homme qui ne mérite guère que d’être représenté en statuette : curiosité de mœurs et d’histoire, bonne à mettre sur l’étagère de votre cabinet de travail.
« Brummell n’appartient pas à l’histoire politique de l’Angleterre. Il y a touché par ses liaisons ; mais il n’y entre pas. Sa place est dans une histoire plus haute, plus générale et plus difficile à écrire, — l’histoire des mœurs anglaises, ― car l’histoire politique ne contient pas toutes les tendances sociales, et toutes doivent être étudiées. Brummell a été l’expression d’une de ces tendances ; autrement son action serait inexplicable. La décrire, la creuser, montrer que cette influence n’était pas seulement à fleur de terre, pourrait être le sujet d’un livre que Beyle (Stendhal) a oublié d’écrire et qui eût tenté Montesquieu.
« Malheureusement je ne suis ni Montesquieu ni Beyle, ni aigle ni lynx ; mais j’ai tâché pourtant de voir clair dans ce que beaucoup de gens, sans doute, n’eussent pas daigné expliquer. Ce que j’ai vu, je vous l’offre, mon cher Daly. Vous qui sentez la grâce comme une femme et comme un artiste, et qui, comme un penseur, vous rendez compte de son empire, j’aime à vous dédier cette étude sur un homme qui tira sa célébrité de son élégance. Je l’aurais faite sur un homme qui eût tiré la sienne de la force de sa raison, que, grâce à la richesse de vos facultés, j’aurais eu bon air de vous la dédier encore.
« Acceptez donc ceci comme une marque d’amitié et un souvenir des jours plus heureux que les jours actuels, où je vous voyais davantage.
Eh bien ! mon ami, cette dédicace, d’il y a dix-sept ans, je n’en changerai pas un seul mot aujourd’hui, et c’est la première fois que dix-sept ans n’auront rien changé à quelque chose !
Qu’elle reste tout entière ici, comme l’amitié dont elle fut l’expression et qui est restée immuable en nous, sans vide et sans nuage ! Je n’ai pas toujours été aussi heureux qu’avec vous, colonne debout dans mes ruines ! Dix-sept ans ! Vous savez comme ce misérable Tacite, toujours insupportable parce qu’il est vrai toujours, appelle ce long espace de jours, dont il eût peut-être valu mieux me taire, si, dans la tristesse d’avoir vécu, je n’avais pas du moins cette joie, mon cher Daly, de pouvoir dire que je suis identiquement pour vous ce que j’étais il y a déjà tant d’années, et, puisque tout est fatuité en ce livre, de m’y vanter de mes sentiments immortels !
Paris, 29 septembre 1861.
à peine une seconde édition que ce livre. Tiré à quelques exemplaires, il fut donné, il y a plusieurs années, de la main à la main, à quelques personnes, et cette espèce de publicité intime et mystérieuse lui porta bonheur. La grande, qu’on ose aujourd’hui, lui sera-t-elle aussi favorable ?… Le bruit, cette chose légère, est comme les femmes : il vient quand on a l’air de fuir. Dans ce diable de monde, peut-être que le meilleur moyen de se faire du succès serait d’organiser des indiscrétions.
Mais l’auteur n’avait pas tant de profondeur quand il publia cette babiole. Alors il se préoccupait assez peu de choses et de bruit littéraires. Ah ! bien oui ! il avait d’autres toilettes à faire que celle de sa pensée, et d’autres que d’être lu ! Les soucis de ce temps-là, du reste, il s’en moque très bien aujourd’hui, car voilà la vie. N’est-elle pas toute dans cet échange, qui recommence toujours, d’un souci contre une moquerie ?… L’auteur du Dandysme et de Georges Brummell n’était pas un Dandy (et la lecture de ce livre montrera suffisamment pourquoi), mais il était à cette époque de la jeunesse qui faisait dire à lord Byron, avec sa mélancolique ironie : « Quand j’étais un beau aux cheveux bouclés… ; » et, à ce moment-là, la gloire elle-même ne pèserait pas une de ces boucles ! Il écrivit donc sans prétention d’auteur, ― il en avait d’autres, soyez tranquille ! le diable n’y perdait rien, ― ce tout petit livre, uniquement pour se faire plaisir à lui-même et aux trente personnes, ces amis inconnus, dont on n’est pas très sûr, et qu’on ne peut guère, sans fatuité, se vanter d’avoir à Paris. Comme il n’en manquait pas (de fatuité), il crut les avoir, et de fait il les eut. Qu’on lui permette de le dire, car il est devenu modeste, il eut sa trentaine de lecteurs pour sa trentaine d’exemplaires. Ce ne fut pas le Combat, mais la sympathie des Trente !
Si le livre en question avait été sur quelque grande chose ou sur quelque grand homme, pas de doute qu’il n’eût sombré net, avec ses quelques exemplaires, dans ce silence de l’inattention, qui est dû et toujours payé à ce qui est grand par ce qui est petit, mais il était sur un homme frivole et qui avait passé pour le type le plus accompli de la frivolité élégante, dans une société difficile. Or tout le monde, dans le monde, se croit ou veut être élégant… Ceux mêmes qui y ont renoncé veulent au moins s’y connaître, et voilà pourquoi il fut lu. Des sots, que je ne nommerai pas, se vantèrent de l’avoir compris. Moi, j’affirme à mon éditeur qu’ils l’achèteront. Fatuité de partout ! La fatuité, qui a fait le premier succès, fera le second à cette chosette sur la première page de laquelle on a été tenté d’écrire cette impertinence : « D’un fat, par un fat, à des fats ; » car tout fait glace aux fats, et ceci est un miroir pour eux. Beaucoup viendront se regarder là-dedans et y peigner leur moustache, les uns pour s’y reconnaître, et les autres pour s’y faire… Brummells !
Il est vrai que ce sera inutile. On ne se fait pas Brummell. On l’est ou on ne l’est pas. Souverain futile d’un monde futile, Brummell a son droit divin et sa raison d’être comme les autres rois. Seulement, puisqu’on a fait croire dans ces derniers temps à ces badauds de peuples qu’ils étaient souverains, pourquoi les de salon n’auraient-elles pas leurs illusions, comme les populaces de la rue ?
Et d’autant que ce petit livre les en guérira. Elles y verront que Brummell était une individualité des plus rares qui s’était donné uniquement la peine de naître, mais à qui, pour se développer, il fallait encore l’avantage d’une société très aristocratiquement compliquée. Elles y verront ce qu’il faut de choses… qu’elles n’ont pas, pour être Brummell ! L’auteur du Dandysme a essayé de faire le compte de ces choses : riens tout-puissants par lesquels on ne gouverne pas que des femmes ; mais il savait bien, tout en le faisant, que ce n’était pas un livre de conseil que son livre, et que les Machiavels de l’élégance seraient encore plus niais que les Machiavels de la politique…, qui le sont déjà tant ! Il savait enfin qu’il n’y avait là qu’un morcelet d’histoire, un fragment archéologique, bon à mettre, comme une curiosité, sur la toilette d’or des fats de l’avenir, ― s’ils en ont ; car le Progrès, qui est en train, avec son économie politique et sa division territoriale, de faire de la race humaine une race de pouilleux, ne détruira pas les fats, mais pourrait bien supprimer leurs toilettes à la d’Orsay, comme inégalitaires et scandaleuses.
Dans tous les cas, voici le livre, tel qu’il a été écrit. On n’en a rien modifié, rien effacé. On y a seulement piqué, çà et là, une ou deux notes. La gravité de son temps, qui l’a souvent fait rire, n’a pas assez atteint l’auteur du Dandysme pour qu’il regarde ce petit livre, léger de ton, peut-être (il le voudrait bien, il n’est pas dégoûté !), comme une fredaine de sa jeunesse et pour s’en excuser aujourd’hui. Par exemple ! non. Il serait même bien capable, si on le poussait, de soutenir aux plus hauts encornés parmi messieurs les Graves que son livre est aussi sérieux que tout autre livre d’histoire. En effet, que voit-on ici, à la clarté de cette bluette ?… L’homme et sa vanité, le raffinement social et des influences très réelles, quoique incompréhensibles à la Raison toute seule, cette grande sotte, mais d’autant plus attirantes qu’elles sont plus difficiles à comprendre et à pénétrer. Or, quoi de plus grave que tout cela, même au point de vue supérieur de ceux-là qui se sont le plus détachés et détournés du monde, de ses pompes et de ses œuvres, et qui en ont le plus méprisé le néant ?… Interrogez-les ! Est-ce qu’à leurs yeux toutes les vanités ne se valent pas, quelque nom qu’elles portent et quelque simagrée qu’elles fassent ? Si le Dandysme avait existé de son temps, Pascal, qui fut un dandy comme on peut l’être en France, aurait donc pu en écrire l’histoire avant d’entrer à Port-Royal : Pascal, l’homme au carrosse à six chevaux ! Et Rancé, un autre tigre d’austérité, avant de s’enfoncer dans les jungles de sa Trappe, nous aurait peut-être traduit le capitaine Jesse au lieu de nous traduire Anacréon ; car Rancé fut un Dandy aussi, ― un Dandy prêtre, ce qui est plus fort qu’un Dandy mathématicien, et voyez l’influence du Dandysme ! DomGervaise, un religieux grave, qui a écrit la vie de Rancé, nous a laissé une description charmante de ses délicieux costumes, comme s’il avait voulu nous donner le mérite d’une tentation à laquelle on résiste, en nous donnant l’envie atroce de les porter !
Ce qui ne veut pas dire, du reste, que l’auteur présent du Dandysme se croie d’aucune manière Pascal ou Rancé. Il n’a jamais été et ne sera jamais janséniste, et il n’est pas trappiste… encore !
sentiments ont leur destinée. Il en est un contre lequel tout le monde est impitoyable : c’est la vanité. Les moralistes l’ont décriée dans leurs livres, même ceux qui ont le mieux montré quelle large place elle a dans nos âmes. Les gens du monde, qui sont aussi des moralistes à leur façon, puisque vingt fois par jour ils ont à juger la vie, ont répété la sentence portée par les livres contre ce sentiment, à les entendre, le dernier de tous.
On peut opprimer les choses comme les hommes. Cela est-il vrai, que la vanité soit le dernier sentiment dans la hiérarchie des sentiments de notre âme ? Et si elle est le dernier, si elle est à sa place, pourquoi la mépriser ?…
Mais est-elle-même le dernier ? Ce qui fait la valeur des sentiments, c’est leur importance sociale ; quoi donc, dans l’ordre des sentiments, peut être d’une utilité plus grande pour la société, que cette recherche inquiète de l’approbation des autres, que cette inextinguible soif des applaudissements de la galerie, qui, dans les grandes choses, s’appelle amour de la gloire, et dans les petites, vanité ? Est-ce l’amour, l’amitié, l’orgueil ? L’amour dans ses mille nuances et ses nombreux dérivés, l’amitié et l’orgueil même partent d’une préférence pour une autre, ou plusieurs autres, ou soi, et cette préférence est exclusive. La vanité, elle, tient compte de tout. Si elle préfère parfois de certaines approbations, c’est son caractère et son honneur de souffrir quand une seule lui est refusée ; elle ne dort plus sur cette rose repliée. L’amour dit à l’être aimé : Tu es mon univers ; l’amitié : Tu me suffis, et bien souvent : Tu me consoles. Quant à l’orgueil, il est silencieux. Un homme d’un esprit éclatant disait : « C’est un roi solitaire, oisif et aveugle ; son diadème est sur ses yeux. » La vanité a un univers moins étroit que celui de l’amour ; ce qui suffit à l’amitié n’est pas assez pour elle. C’est une reine aussi comme l’orgueil est roi ; mais elle est entourée, occupée, clairvoyante, et son diadème est placé là où il l’embellit davantage.
Il fallait bien dire cela avant de parler du Dandysme, fruit de cette vanité qu’on a trop flétrie, et du grand vaniteux Georges Brummell.
la vanité est satisfaite et qu’elle le montre, elle devient de la fatuité. C’est le nom assez impertinent que les hypocrites de modestie, ― c’est-à-dire tout le monde, ― ont inventé par peur des sentiments vrais. Ainsi ce serait une erreur que de croire, comme on le croit peut-être, que la fatuité est exclusivement de la vanité montrée dans nos relations avec les femmes. Non, il y a des fats de tout genre : il y en a de naissance, de fortune, d’ambition, de science ; Tufière en est un, Turcaret un autre ; mais comme les femmes occupent beaucoup en France, on a surtout donné le nom de fatuité à la vanité de ceux qui leur plaisent et qui se croient irrésistibles. Seulement, cette fatuité, commune à tous les peuples chez qui la femme est quelque chose, n’est point cette autre espèce, qui, sous le nom de Dandysme, cherche depuis quelques temps à s’acclimater à Paris. L’une est la forme de la vanité humaine, universelle ; l’autre, d’une vanité particulière et très particulière : de la vanité anglaise. Comme tout ce qui est universel, humain, a son nom dans la langue de Voltaire ; ce qui ne l’est pas, on est obligé de l’y mettre, et voilà pourquoi le mot Dandysme n’est pas français.
Il restera étranger comme la chose qu’il exprime. Nous avons beau réfléchir toutes les couleurs : le caméléon ne peut réfléchir le blanc, et le blanc pour les peuples, c’est la force même de leur originalité. Nous posséderions plus grand encore le pouvoir d’assimilation qui nous distingue, que ce don de Dieu ne maîtriserait pas cet autre don, cette autre puissance, ― le pouvoir d’être soi, ― qui constitue la personne même, l’essence d’un peuple. Eh bien ! c’est la force de l’originalité anglaise, s’imprimant sur la vanité humaine, ― cette vanité ancrée jusqu’au cœur des marmitons, — et contre laquelle le mépris de Pascal n’était qu’une aveugle insolence, ― qui produit ce qu’on appelle le Dandysme. Nul moyen de partager cela avec l’Angleterre. C’est profond comme son génie même. Singerie n’est pas ressemblance. On peut prendre un air ou une pose comme on vole la forme d’un frac ; mais la comédie est fatigante : mais un masque est cruel, effroyable à porter, même pour les gens à caractère qui seraient les Fiesques du Dandysme, s’il le fallait, à plus forte raison pour nos aimables jeunes gens. L’ennui qu’ils respirent et inspirent ne leur donne qu’un faux reflet du Dandysme. Qu’ils prennent l’air dégoûté, s’ils veulent, et se gantent de blanc jusqu’au coude, le pays de Richelieu ne produira pas de Brummell.
deux fats célèbres peuvent se ressembler par la vanité humaine, universelle ; mais ils diffèrent de toute la physiologie d’une race, de tout le génie d’une société. L’un appartenait à cette race nervo-sanguine de France, qui va jusqu’aux dernières limites dans la foudre de ses élans ; l’autre descendait de ces hommes du Nord, lymphatiques et pâles ; froids comme la mer dont ils sont les fils, mais irascibles comme elle, et qui aiment à réchauffer leur sang glacé avec la flamme des alcools (high-spirits). Quoique de tempérament opposé, ils avaient tous les deux une grande force de vanité, et naturellement ils la prirent pour le mobile de leurs actions. Sur ce point, ils bravent également le reproche des moralistes qui condamnent la vanité au lieu de la classer et de l’absoudre. A-t-on lieu de s’en étonner quand on pense au sentiment dont il est question, écrasé depuis dix-huit cents ans sous l’idée chrétienne du mépris du monde, qui règne encore dans les esprits les moins chrétiens ? Et d’ailleurs les gens d’esprit ne gardent-ils presque pas tous dans la pensée quelque préjugé au pied duquel ils font pénitence de l’esprit qu’ils ont ? C’est ce qui explique le mal que les hommes qui se croient sérieux, parce qu’ils ne savent pas sourire, ne manqueront point de dire de Brummell. C’est ce qui explique, plus encore que l’esprit de parti, les cruautés de Chamfort contre Richelieu. Il l’a attaqué avec son esprit incisif, brillant et venimeux, comme on perce avec un stylet de cristal empoisonné. En cela, Chamfort, tout athée qu’il fût, a porté le joug de l’idée chrétienne, et, vaniteux lui-même, il n’a pas su pardonner, au sentiment dont il souffrait, de donner du bonheur aux autres.
Car Richelieu, comme Brummell, ― plus même que Brummell, ― eut tous les genres de gloire et de plaisir que l’opinion peut créer. Tous les deux, en obéissant aux instincts de leur vanité (apprenons à dire ce mot sans horreur) comme on obéit aux instincts de son ambition, de son amour, etc., ils réussirent ; mais l’analogie s’arrête là. Ce n’était pas assez que de différer par le tempérament ; la société dont ils dépendent apparaît en eux et, de nouveau, les fait contraster. Pour Richelieu, cette société avait brisé tous ses freins, dans sa soif implacable d’amusements ; pour Brummell, elle mâchait les siens avec ennui. Pour le premier, elle était dissolue ; pour le second, hypocrite. C’est dans cette double disposition que se trouve surtout la différence qu’il y a entre la fatuité de Richelieu et le dandysme de Brummell.
effet, il ne fut qu’un Dandy. Avant d’être le genre de fat que son nom représente, Richelieu, lui, était un grand seigneur dans une aristocratie expirante. Il était général dans un pays militaire. Il était beau à une époque où les sens révoltés partageaient fièrement l’empire avec la pensée et où les mœurs du temps ne défendaient pas ce qui plaisait. En dehors de ce que fut Richelieu, on peut concevoir Richelieu encore. Il avait pour lui toutes les forces de la vie. Mais ôtez le Dandy, que reste-t-il de Brummell ? Il n’était propre à rien de plus, mais aussi rien de moins que le plus grand Dandy de son temps et de tous les temps. Il le fut exactement, purement ; on dirait presque, naïvement, si l’on osait. Dans le pêle-mêle social qu’on appelle une société par politesse, presque toujours la destinée est plus grande que les facultés, ou les facultés supérieures à la destinée. Mais pour lui, pour Brummell, chose rare, il y eut accord entre la nature et le destin, entre le génie et la fortune. Plus spirituel ou plus passionné, c’était Sheridan ; plus grand poète (car il fut poète), c’était lord Byron ; plus grand seigneur, c’était lord Yarmouth ou Byron encore : Yarmouth, Byron, Sheridan, et tant d’autres de cette époque, fameux dans tous les genres de gloire, qui furent Dandys, mais quelque chose de plus. Brummell n’eut point ce quelque chose qui était, chez les uns, de la passion ou du génie, chez les autres une haute naissance, une immense fortune. Il gagna à cette indigence ; car, réduit à la seule force de ce qui le distingua, il s’éleva au rang d’une chose : il fut le Dandysme même.
est presque aussi difficile à décrire qu’à définir. Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté, ont imaginé que le Dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage. Le Dandysme est toute une manière d’être, et l’on n’est pas que par le côté matériellement visible. C’est une manière d’être, entièrement composée de
nuances, comme il arrive toujours dans les sociétés très vieilles et très civilisées, où la comédie devient si rare et où la convenance
triomphe à peine de l’ennui. Nulle part l’antagonisme des convenances et de l’ennui qu’elles engendrent ne s’est fait plus violemment sentir au fond des mœurs qu’en Angleterre, dans la société de la Bible et du Droit, et peut-être est-ce de ce combat à outrance, éternel, comme le duel de la Mort et du Péché dans Milton, qu’est venue l’originalité profonde de cette société puritaine, qui donne dans la fiction Clarisse Harlowe, et lady Byron dans la réalité. Le jour où la victoire sera décidée, il est à penser que la manière d’être qu’on appelle Dandysme sera grandement modifiée, si elle existe encore ; car elle résulte de cet état de lutte sans fin entre la convenance et l’ennui.
Ainsi, une des conséquences du Dandysme, un de ses principaux caractères, ― pour mieux parler, son caractère le plus général, ― est-il de produire toujours l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. L’Excentricité, cet autre fruit du terroir anglais, le produit aussi, mais d’une autre manière, d’une façon effrénée, sauvage, aveugle. C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre la nature : ici on touche à la folie. Le Dandysme, au contraire, se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour : double et muable caractère ! Pour jouer ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale, en se réunissant.
C’était là ce qu’avait Brummell. Il avait la grâce, comme le ciel la donne et comme souvent les compressions sociales la faussent. Mais enfin il l’avait, et par-là il répondait aux besoins de caprice des sociétés ennuyées et trop durement ployées sous les strictes rigueurs de la convenance. Il était la preuve de cette vérité qu’il faut redire sans cesse aux hommes de la règle : c’est que si l’on coupe les ailes à la Fantaisie, elles repoussent plus longues de moitié. Il avait cette familiarité charmante et rare qui touche à tout et ne profane rien. Il vécut de pair à compagnon avec toutes les puissances, toutes les supériorités de son époque, et, par l’aisance, il s’éleva jusqu’à leur niveau. Où de plus habiles se seraient perdus, il se sauvait. Son audace était de la justesse. Il pouvait toucher impunément à la hache. On a dit pourtant que cette hache, dont il avait tant de fois défié le tranchant, le coupa enfin ; qu’il intéressa à sa perte la vanité d’un Dandy comme lui, ; mais son empire avait été si grand que, s’il avait voulu, il l’eût repris.
vie tout entière fut une influence, c’est-à-dire ce qui ne peut guère se raconter. On la sent tout le temps qu’elle dure, et quand elle n’est plus, on en peut signaler les résultats ; mais si ces résultats sont de la même nature que l’influence qui les créa, et s’ils n’ont pas plus de durée, l’histoire en devient impossible. On retrouve Herculanum sous la cendre ; mais quelques années sur les mœurs d’une société l’ensevelissent mieux que toute la poussière des volcans. Les Mémoires, histoire de ces mœurs, ne sont eux-mêmes que des à-peu-près. On ne retrouvera donc pas, comme il le faudrait, détaillée et nette, sinon vivante, la société anglaise du temps de Brummell. On ne suivra donc jamais, dans son ondoyante étendue et sa portée, l’action de Brummell sur ses contemporains. Le mot de Byron, qui disait aimer mieux être Brummell que l’empereur Napoléon, paraîtra toujours une affectation ridicule ou une ironie. Le vrai sens d’un pareil mot est perdu.
Seulement, au lieu d’insulter l’auteur de Childe-Harold, comprenons-le plutôt quand il exprimait son audacieuse préférence. Poète, homme de fantaisie, il était frappé, parce qu’il pouvait en juger, de l’empire de Brummell sur la fantaisie d’une société hypocrite et lasse de son hypocrisie. Il y avait là un fait de toute-puissance individuelle, qui devait plus convenir à la nature de son capricieux génie que tout autre fait d’omnipotence, quel qu’il fût.
pourtant avec des mots semblables à celui de Byron que l’histoire de Brummell sera écrite, et, comme par une singulière mystification de la destinée, ce sont de tels mots qui la rendent indéchiffrable. L’admiration ne se justifiant point par des faits qui ont péri tout entiers, parce que, de leur nature, ils étaient éphémères, l’autorité du plus grand nom, l’hommage du plus entraînant génie rendront l’énigme plus obscure. En effet, ce qui reste le moins de toute société, la partie des mœurs qui ne laisse pas de débris, l’arôme trop subtil pour qu’il se conserve, ce sont les manières, les intransmissibles manières, par lesquelles Brummell fut un prince de son temps. Semblable à l’orateur, au grand comédien, au causeur, à tous ces esprits qui parlent au corps par le corps, comme disait Buffon, Brummell n’a qu’un nom, qui brille d’un reflet mystérieux dans tous les Mémoires de son époque. On y explique mal la place qu’il y tient ; mais on la voit, et ce vaut la peine qu’on y pense. Quant à l’étude présente, détaillée, du portrait qui reste à faire, nul homme jusqu’ici n’en a affronté la lutte douloureuse ; nul penseur n’a cherché à se rendre compte, gravement, sévèrement, de cette influence qui répond à une loi ou à un travers, c’est-à-dire à la déviation d’une loi, ― à une loi encore. Pour cela, les esprits profonds n’avaient pas assez de finesse ; les esprits fins, de profondeur.
Plusieurs ont essayé, nonobstant. Du vivant même de Brummell, deux plumes célèbres, mais taillées trop fin, trempées d’encre de Chine trop musquée, jetèrent sur un papier bleuâtre, à tranches d’argent, quelques traits faciles à travers lesquels on vit Brummell. C’était charmant de légèreté spirituelle et de pénétration négligente. Ce fut Pelham, ce fut
Granby. Ce fut Brummell aussi jusqu’à un certain point, puisqu’on y dogmatisait sur le Dandysme ; mais l’intention avait-elle été de le peindre, sinon dans les faits de sa vie, au moins dans les réalités de son être et les possibilités du roman ? Pour Pelham, ce n’est pas bien sûr. Pour Granby, on le croirait davantage : le portrait de Trebeck semble avoir été fait sur le vif ; on n’invente pas ces nuances étranges, mi-nature et mi-société, et l’on sent que la présence réelle a dû vivifier le coup de pinceau qui les retrace.
Mais, à cela près du roman de Lister, où Brummell, s’il fallait l’y chercher, se retrouverait bien mieux que dans le Pelham de , il n’y a point de livre, en Angleterre, qui montre Brummell comme il fut, et qui explique un peu nettement la puissance de son personnage. Récemment, il est vrai, un homme distingué a publié deux volumes dans lesquels il a réuni avec une patience d’ange curieux tous les faits connus de la vie de Brummell. Pourquoi faut-il que tant d’efforts et de sollicitudes n’aient abouti qu’à une chronique timorée, sans le dessous de cartes de l’histoire ? C’est l’explication historique qui manque à Brummell. Il a encore des admirateurs comme l’épigrammatique Cecil, des curieux comme , des ennemis… on ne cite personne. Mais parmi ses contemporains restés debout, parmi les pédants de tous les âges, honnêtes gens qui ont à l’esprit les deux bras gauches que Rivarol donnait à toutes les Anglaises, il en est qui s’indignent de bonne foi contre l’éclat attaché au nom de Brummell : lourdauds de moralité grave, cette gloire de la frivolité les insulte. Seul, l’historien, c’est-à-dire le juge, ― le juge sans enthousiasme et sans haine, ― n’a point encore paru pour le grand Dandy, et chaque jour qui passe est un empêchement pour qu’il naisse. On a dit pourquoi. S’il ne vient pas, la gloire aura été pour Brummell un miroir de plus. Vivant, elle l’aura réfléchi dans l’étincelante pureté de sa fragile surface ; mais, ― comme les miroirs, quand il n’y a plus là personne, ― mort, elle n’en aura rien gardé.
Dandysme n’étant pas l’invention d’un homme, mais la conséquence d’un certain état de société qui existait avant Brummell, il serait peut-être convenable d’en constater la présence dans l’histoire des mœurs anglaises et d’en préciser l’origine. Tout porte à penser que cette origine est française. La grâce est entrée en Angleterre, à la restauration de , sur le bras de la Corruption qui se disait sa sœur alors et qui quelquefois l’a fait croire. Elle vint attaquer avec la moquerie le sérieux terrible et imperturbable des Puritains de Cromwell. Les mœurs, toujours profondes dans la Grande-Bretagne, ― quelle que soit leur tendance, bonne ou mauvaise, ― exagéraient la sévérité. Il fallait bien pour respirer se soustraire à leur empire, déboucler ce lourd ceinturon, et les courtisans de , qui avaient bu, dans les verres à champagne de France, un lotus qui faisait oublier les sombres et religieuses habitudes de la patrie, tracèrent la tangente par laquelle on put échapper. Beaucoup par-là se précipitèrent. « Les disciples mêmes eurent bientôt dépassé leurs anciens maîtres ; et, comme l’a dit un écrivain avec une piquante exactitude, leur bonne volonté d’être corrompus était si bonne, que les Rochester et les Shaftesbury enjambèrent d’un siècle sur les mœurs françaises de leur temps et sautèrent jusqu’à la Régence. » On ne parle ni de Buckingham, ni d’Hamilton, ni de lui-même, ni de tous ceux chez qui les souvenirs de l’exil furent plus puissants que les impressions du retour. On a plutôt en vue ceux-là qui, restés Anglais, furent atteints de plus loin par le souffle étranger, et qui ouvrirent le règne des Beaux, comme sirGeorges Hevett ; Wilson, tué, dit-on, par Law, dans un duel, et Fielding dont la beauté arrêta le regard sceptique de l’insouciant , et qui, après avoir épousé la fameuse duchesse de Cleveland, renouvela les scènes de Lauzun avec la grande Mademoiselle. Ainsi qu’on le voit, le nom même qu’ils portèrent accuse l’influence française. Leur grâce aussi était comme leur nom. Elle n’était pas assez indigène, assez mêlée à cette originalité du peuple au milieu duquel naquit , à cette force intime qui devait plus tard la pénétrer. Qu’on ne s’y méprenne pas, les Beaux ne sont pas les Dandys : ils les précèdent. Déjà le Dandysme, il est vrai, s’agite sous ces surfaces ; mais il ne paraît point encore. C’est du fond de la société anglaise qu’il doit sortir. Fielding meurt en1712. Après lui, le colonel Edgeworth, vanté par Steele (un Beau aussi dans sa jeunesse), continue la chaîne d’or ouvragé des Beaux, qui se ferme à Nash, pour se rouvrir à Brummell, mais avec le Dandysme en plus.
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