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Les Quarante Médaillons de l’Académie

Jules Barbey d’Aurevilly · 1864 · Free in the US

47,164 words · about 3 h 18 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jules Barbey d’Aurevilly
Language
French
Published
1864
Length
47,164 words · about 3 h 18 min
Sections
42 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (42)
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LES QUARANTE MÉDAILLONS

DE

L’ACADÉMIE

Texte entier

—

Ab Jove principium. Le duc de Broglie est, en effet, comme le Jupin de l’Olympe académique. C’est une espèce de président moral de la docte corporation, ayant pour assesseurs MM. Guizot, Cousin et Villemain, les seules têtes décidantes de l’Académie, les seules grues (sans calembour) qui enlèvent les opinions et les volontés de leurs confrères. duc de Broglie, ministre et président du conseil sous Louis-Philippe et gendre de madame de Staël, doit ajouter aux haines de sa belle-mère contre l’Empire. Il est l’ami de , et il rend à le service de le faire paraître coloré. Il fut un des fondateurs de cette revue depuis longtemps défunte, la Revue française ainsi nommée parce qu’on n’y parlait qu’anglais et allemand. Il y faisait des compotes de philosophie et de législation, tellement mêlées, qu’on ne savait plus ce que c’était… La plus goûtée, dans le temps, de ces confitures philanthropiques, fut une dissertation sur l’abolition de la peine de mort, demandée avec un faux air Wilberforce. Quaker par la philanthropie, Broglie mêlait alors le quaker au dandy, car il a été dandy, mais comme un doctrinaire peut l’être ! Je l’ai vu en habit pensée (la seule pensée que je lui aie jamais connue), et guêtré presque élégamment de nankin. Il n’avait point à demander pardon pour cela à sa grave coterie. Les doctrinaires aimaient la guêtre, et ils la portaient pour avoir l’air plus Anglais. C’était bien la peine ! Le plus grave d’entre tous, le plus rengorgé, disant les mêmes choses, M. le duc de Broglie a été le perroquet-roi des doctrinaires et du pédantisme solennel. Maintenant, il se tait sur son bâton académique. Si l’on s’informe encore de sa littérature, qu’on sache qu’il n’a guère écrit que des articles… que dis-je, écrit ! il les a cordés plutôt. — Il les a cordés péniblement, longs, secs, gris, filandreux comme chanvre, et en tournant le dos au talent, toute sa vie. — Il ne s’est jamais retourné.

Le jeune docteur Thomas Diafoirus, très-digne de son père. Il fait, en histoire, des pensums avec plaisir, et le lecteur seul est puni. Talent de la couleur de celle de papa. Fusionniste politique, fusionniste en tout, qui fait fusionner la religion et la philosophie. N’étant en rien que pour les quasi-choses, comme son père pour la quasi-légitimité, et n’ayant qu’un quasi-talent. C’est aussi un cordier ; mais Dieu lui a fait la grâce de lui envoyer un critique encore plus et plus cordier que lui : c’est le P. Guéranger, un bénédictin que Dieu bénisse, qui fait vingt-deux articles du Monde pour dire un petit mot… Seulement la longue corde du P. Guéranger n’a pas étranglé le prince de Broglie. — Il va recommencer, un de ces jours, ses histoires. La puce, foudroyée par l’érudition, a échappé…

Ah ! lui, c’est le roi des cordiers ! Depuis trente ans, il fait son câble, sans s’interrompre, dans la Revue des Deux Mondes, où il a trouvé le moyen d’être le plus ennuyeux des ennuyeux de céans. M. Charles Lenormand, qui n’était pas amusant non plus, comme on sait, et qui n’avait pas le droit de se montrer bien difficile, disait partout et de tout : « Ennuyeux comme Carné. » Un jour, ne le connaissant pas, il le dit devant lui. On éclata de rire, et c’est le seul succès de gaieté qu’il ait jamais eu. Il dut trouver que c’était bon ! Comme MM. de Broglie, M. de Carné est un fusionniste, fusionnant de fusionnerie, comme dirait Rabelais. Il met des rallonges entre la vieille monarchie française et 89. Laborieux terrible, fouillant, fouillant… C’est la taupe de l’histoire de France ; mais chez les bénédictins qui donnent encore des hommes comme le cardinal Pitra, on n’en voudrait pas pour frère coupechou ! Il est tellement gris et effacé, qu’on perd de vue même le titre de ses livres. Je porte le défi d’en citer un… On ne les reconnaît qu’à la pesanteur. Depuis des années, on n’en voit plus que de non coupés. M. de Carné est le pourvoyeur du quai Malaquais, — côté des parapets.

Il commande au lecteur le respect et la fuite !

Marionnette effrénée, aux grands gestes télégraphiques, à la parole emphatique et vibrante, qui met tout sens dessus dessous à l’Académie. C’est un chauffeur. Il chauffe au profit de l’orléanisme et pourrait bien un jour, l’imprudent, faire sauter la chaudière ! Rappelez-vous ses cris de paon sur les toits, dans la cour de l’Institut, lors de la triste élection de Lacordaire. « Nommons Lacordaire ! criait-il. On sait ici que je ne suis pas fou de l’Église, mais nommons Lacordaire, puisque nous ne pouvons pas nommer le pape pour faire pièce à l’Empereur ! » (Textuel.) En philosophie, c’est un pauvre qui a escroqué des habits. En littérature, c’est une perruque, mais une grande perruque du dix-septième siècle. On cherche là-dessous… De tête, point ! Majesté vide ! En philosophie, M. Cousin est la fable et le mépris de l’Allemagne. Il est allé demander l’aumône à la porte de Hegel, qui lui a donné, et il est revenu faire, avec les quelques sous de Hegel, de la fausse monnaie à Paris. Dans l’impossibilité, qu’il sent très-bien, de faire en philosophie même un bâtard, il s’est jeté sur les drôlesses du dix-septième siècle pour faire quelque chose en littérature. Son vice, devenu célèbre, c’est madame de Longueville. J. Barbey d’Aurevilly, dans ses Œuvres et ses Hommes, Taine, dans ses Philosophes français, n’ont eu que des lueurs sur M. Cousin. Le livre à fond sur cet homme et sa bande (car il a une bande) est de M. Ferrari et s’appelle « les Philosophes salariés. » Il faut lire cela si on veut s’exercer au dédain salutaire des baladins solennels ! M. Sainte-Beuve, dont la conversation est le contraire de ses livres, flatte dans ses livres M. Cousin, qu’il abîme dans la conversation ! Mais nous aurons un jour la vérité. M. Sainte-Beuve attend la mort de M. Cousin pour aller, selon son usage, lever la jambe contre son tombeau, et faire ainsi la seule oraison funèbre qui convienne à cet homme de la grande pirouette, qui balance son trapèze entre le déisme, — cet athéisme déguisé, — et ses récentes m’amours aux prêtres, et qui, reniant l’Église dans les cours de l’Institut, met, ailleurs, la main sur son cœur… absent, tout en assurant le catholicisme de son respect !

Un lettré mi-partie de séminaire et d’université ; un directeur de théâtre, comme les Jésuites qui ont été tout, même chansonniers, le furent autrefois, s’amusant à faire jouer des pièces grecques, en grec, aux jeunes gens de son séminaire. Occupation peu épiscopale ! Manière de répondre à la question des classiques ! Dupanloup est un phraseur plutôt qu’un orateur, un rhétoricien plutôt qu’un écrivain. Médiocrité violente dont on ne parlerait pas sans la grande cause qu’il a épousée. Pauvre, non pas comme M. Cousin, qui a volé la philosophie allemande, mais pauvre enrichi par L’Église, et orné des dons de cette magnifique… Si Dupanloup n’avait pas l’honneur d’être prêtre et l’honneur plus grand encore d’être évêque, que serait-il ?… Peut-être un écrivain du Journal des Débats. Son orthodoxie fait sa force, mais sa force manque de prudence. Il augmente probablement le personnel du Siècle, sans le vouloir. C’est la mouche du coche de l’Église… Qui sait si Dupanloup ne se croit pas le saint Ambroise des derniers temps, — le saint Ambroise… sans Théodose ! Polémiste qui donne trop, — la Vieille Garde ne donnait pas tous les jours, mais quand elle donnait, elle écrasait tout ! — Dupanloup descend de sa chaire épiscopale jusqu’au journalisme contemporain. Bossuet avait Jurieu, mais où est Jurieu ? Un évêque doit respecter sa crosse, même quand il en frappe ! Il est des gens qu’on n’honore pas des coups de ce sceptre des âmes. On ne les crosse point, on les fouaille. Laissez-nous cette besogne, monseigneur ! Quand M. Quinet a osé dire : « Étouffons le catholicisme dans la boue, » un évêque ne se commet pas à répondre à cet insulteur ; et si, par générosité d’indignation, il est entraîné à lui répondre, il n’ajoute pas à sa lettre un post-scriptum comme celui-ci : « Je viens de relire ma lettre, et je crains d’avoir été trop loin. » Non, l’évêque la brûle alors, cette lettre inquiétante pour sa charité… Mais Dupanloup n’a pas voulu perdre sa copie, et le voilà peint par ce seul trait !

Il fait son cours le chapeau sur la tête. Est-ce que par hasard il se croirait un grand d’Espagne, en littérature ? Non, c’est de peur des vents coulis. Depuis la marquise du Deffand, qui fit matelasser un tonneau dans cette Diogène femelle s’abritait, personne ne craint plus de s’enrhumer que ce gros homme, au col de chemise préservateur. On disait du duc de Levis : « C’est le plus sentimental des hommes gras. » M. Saint-Marc Girardin est le plus douillet et le plus tremblant d’être malade des hommes robustes. Il rêve des rhumes en regardant son mouchoir de poche, comme le lièvre rêvait des cornes, en regardant ses oreilles. Gros homme à l’esprit gringalet, qu’Armand Bertin, après dîner, quand les truffes avaient été bonnes, croyait spirituel comme Voltaire, il avait, autrefois, la petite ironie suffisante et gourmée du Journal des Débats, de cette maison de parvenus qui de flûte en flûte et de sifflet en sifflet, finit aujourd’hui par la guimbarde de M. John Lemoinne ; mais les dadas de la question des Capitales et de la question d’Orient l’ont perdu. M. Saint-Marc Girardin est — dit-on, chrétien comme M. de Sacy ; — mais s’il l’est, ce que je veux croire et ce dont je le félicite, qu’on me dise comment il arrive qu’il y ait des chrétiens au Journal des Débats ?… Comment peut-on les y souffrir ?… Comment s’y prennent-ils pour qu’on ne les jette pas à la porte de ce chenil de Renans, car M. Renan y a grandi comme le petit de la lice, et il y sera le plus fort demain ?… Sans doute, ces chrétiens, pleins d’audace, boutonnent soigneusement leur habit de libre penseur par-dessus un christianisme qu’ils engloutissent dans leurs poches. Ils prennent des précautions… contre les vents coulis de leur conscience. Ils font des politesses aux philosophes et aux juifs dans le genre de celles de M. de Sacy, — ce Polyeucte ! — à M. Salvador, auquel il trouvait dernièrement, ma foi ! presque autant d’esprit qu’à saint Paul !… Tartuffes… de la libre pensée, en supposant que leur christianisme soit sincère !

C’est un écrivain lourd, incorrect et terreux. Il est bien heureux de s’appeler Montalembert et d’avoir été pair de France dès sa jeunesse. Le cadre a fait la fortune du portrait. S’il avait été d’une naissance obscure, il serait resté comme sa naissance. S’il n’avait pas été pair de France, il n’eût pas cultivé de bonne heure cette faculté de parler, qui est devenue comme une mécanique de Birmingham, toujours prête à aller, et dont l’Empire, grâce à Dieu, a cassé le grand rouage. Le parti catholique, si défiant pour les hommes qui le servent, l’aurait fait attendre. Au lieu de cela, tout lui a été facile, et sa jeunesse a été charmante. Que n’a-t-on pas dit d’extravagant et de flatteur sur son premier livre : Sainte Élisabeth de Hongrie ? Livre faux de style, de couleur ; vrai seulement de niaiserie ! Je ne connais pas de plus grande hypocrisie littéraire que cette histoire, qui joue la naïveté de la chronique et de la légende. Les Moines d’Occident, ouvrage de sa maturité la plus avancée, n’ont ni vues supérieures, ni profondeur d’érudition, ni rien de ce qu’il faudrait pour aborder, je ne dis pas dignement, mais seulement sans étourderie, ce grand sujet du Monachisme, père de ce monde parricide. Entre ces deux ouvrages, M. de Montalembert n’a publié que des brochures. Les brochures sont des discours écrits. Autant en emporte le vent ! C’est la littérature des orateurs ! Il en a fait sur l’Angleterre, dans lesquelles l’Angleterre est glorifiée, parce que c’est le pays du discours politique, et où il représente la France comme musclée, parce que lui, cet indigéré de paroles, ne peut parler !… Il en fait sur la Pologne, autre pays de discours, qui s’est perdue par l’anarchie de ses Assemblées ; la Pologne, où le veto d’un seul membre frappait de nullité les décisions et la volonté de toute une diète. Comme orateur, M. de Montalembert vaut mieux que comme écrivain. Mais il n’est pas cependant de la famille des grands orateurs. Il manque de poitrine ouverte et généreuse. Une ou deux fois, il a frappé fort, et alors son talent ressemblait à cette mâchoire d’âne avec laquelle Samson abattait les Philistins. Mais depuis, la mâchoire est restée à sa place. En général, M. de Montalembert est plus envenimé que puissant, et sa physionomie, doucereuse et sacristine fait avec sa parole un drôle de contraste. Malheureusement, il manque d’esprit toujours, même quand il a du talent. Par le pédantisme naturel, par l’ore rotundo il fusionne avec les doctrinaires. Catholique… du Correspondant, il ne correspond plus avec le Monde que pour lui dire des injures. Pour M. de Montalembert, Satan, ce n’est plus Satan. C’est M. Veuillot.

En France, maintenant, quand un esprit est sur le point de ne pas être, on dit qu’il est fin. C’est devenu un éloge honteux. M. de Rémusat a eu longtemps cette réputation d’esprit fin, parce qu’il était grêle… Il a vu jouer le billard chez madame de Staël, et il s’est cru son coup de queue. Dans son premier livre, et son meilleur, sur l’histoire de la philosophie, il a évidemment imité la phrase à aperçus de cette femme, plus homme que lui ; mais cette imitation, ce staëlisme-Ruolz a fatigué bien vite cet esprit mou, sans fécondité réelle, sans verdeur, ni couleur, ni chaleur, ni saveur, et il est retombé au style de son tempérament qui ne lui permet pas les excès. M. de Rémusat a la chlorose de l’esprit. Je le lègue à Baudelaire ! Aussi est-il (M. de Rémusat) une des plumes les plus honorablement incolores de la Revue des Deux Mondes et les plus chères à l’œil unique de M. Buloz. On dirait que, quand il écrit, M. de Rémusat a toujours en pensée le pauvre œil dont il faut ménager la faiblesse. En philosophie, M. de Rémusat s’est interdit d’être un penseur. C’est un éclectique et un biographe. Il a touché, sans trembler, aux plus grosses têtes avec ses petites mains, un peu fates à Bacon, Descartes, Joseph de Maistre, etc., etc. Une fois même, il fit tout un livre sur saint Anselme ; mais il a été déconcerté par le capuchon de cette tête métaphysique, et il n’a rien compris à la grandeur de ce moine, plus grand encore par la règle et l’esprit de son Ordre que par sa propre pensée. Non, ce qui sied à M. de Rémusat, c’est la Revue des Deux Mondes. Comme dirait M. Veuillot, M. de Rémusat est l’honneur de ce champ de navets. Quel fier philosophe pour M. de Mars !!! Il paraît que la passion longtemps somnolente est venue à la fin dans ce tempérament de nénufar. C’est la passion politique. M. de Rémusat est un des ministres sans emploi, interné à l’Académie, cette Salpêtrière de ministres tombés et de parlementaires invalides dont l’orléanisme est incurable.

Un éplucheur d’éditions, un écrivain-Techener, qui n’écrit pas de notices, mais des notules : l’infiniment petit dans le sec ! Quand, les jours de dimanche, il se permet l’article au Journal des Débats il est plus long, mais il est sec toujours. Dans quoi faudrait-il le tremper pour qu’il devînt onctueux ? D’ailleurs, pour lui, sécheresse c’est noblesse. N’est-il pas Sacy ? N’appartient-il pas à une famille de jansénistes et à la de cette maison de Port-Royal, qui n’a jamais donné un livre coloré et chaud à la France : car les Pensées de Pascal sont dues à la colique de miserere que l’idée de l’enfer donnait à cette grande imagination, impossible à dompter, même au jansénisme ! M. de Sacy a hérité de l’écritoire de plomb de ses pères. Il a édité l’ennuyeux Nicole. « Les attractions, disait Fourier, sont proportionnelles aux destinées. »

Au Journal des Débats, M. de Sacy passe pour le plus honnête homme de France, mais il manque d’agrément, même pour les Débats. C’est un père noble de la rédaction, qui écrit sa tartine comme feu Desmousseaux (de la Comédie-Française) disait sa tirade. Sa vertu, que je ne nie point, n’a pourtant rien d’intraitable. Dernièrement, dit-on, les sollicitudes de la paternité ont adouci son austérité politique, et le rédacteur des Débats a très-bien accepté les faveurs de l’Empire. C’est le contraire d’Hippolyte, dans Phèdre :

Jeune, charmant, mais fier, et même un peu farouche !

On l’a appelé le Faune grêlé du Morvan. Si cela est, je plains les Nymphes de ses montagnes. La petite vérole est la seule ressemblance qu’il ait avec Mirabeau. Mais pourquoi, diable, dites-le-moi, est-il donc de l’Académie ? Elle se dit française et il ne sait pas un mot de français. Quels sont ses titres ? Sont-ce ses Mémoires à consulter ? Ils ont été payés et même assez cher. D’ailleurs, ils sont en morvanais ! Sont-ce des mercuriales d’audience ou des réquisitoires, toujours en morvanais ?… Est-ce la généreuse et grandiose rédaction du testament de Louis-Philippe ?… Sont-ce enfin des Manuels de théologie gallicane ? Il n’a pas même la prétention, si commune à ceux-là qui le sont le moins, d’être un homme de lettres, et il est le contraire. C’est un avocat. M. Dufaure, qui n’est qu’un avocat non plus, et même un avocat qui parle du nez, se croit une tête philosophique. M. Berryer se croit presque un grand seigneur… M. Dupin, lui ! ne se croit pas même un homme politique. Il ne veut être et n’est qu’un avocat. Patru l’était, je le sais bien, mais Patru aimait la langue française ! Mais vous figurez-vous Patru, lourdaud, pataud et en patois ?…

Nouons un crêpe autour de ce médaillon.

M. de Vigny est mort hier. C’était un de ces poëtes pour lesquels on donnerait toutes les Académies de la terre. On s’étonnait qu’il fût de l’Académie française, où, par parenthèse, un Villemain ou un Saint-Marc Girardin, des professeurs ! avaient plus d’influence que lui et que M. de Lamartine pour faire couronner une pièce de vers ! C’est toujours le mot de Cyrano de Bergerac, volé par Molière : « Que diable aussi, qu’allait-il faire dans cette galère ?.. » M. A. de Vigny n’était pas un chef de parti littéraire, comme M. Victor Hugo, lequel s’est rendu à l’ennemi, en entrant à l’Académie. Mais il est, de génie naturel et de date, le premier des romantiques… De tous les oiseaux libres qui prirent leur essor en 1830, c’est le cygne qui partit le premier… Il a fait deux ou trois choses immuablement glorieuses, cet Immortel, qui, comme ses collègues, ne l’est pas pour rire. Éloa avant tout ! puis Moïse, puis Grandeur et servitude militaires ! Grandeur et servitude militaires qu’on devrait imprimer à l’Imprimerie Impériale aux frais de l’État et faire lire dans toutes les casernes de France ! Ce serait comme une éducation de l’Honneur ! Avec cela, M. de Vigny pouvait se dispenser même de l’immense talent qu’il a montré dans Stello et dans Chatterton. Comme homme du monde, il avait, en manières, le charme de sa poésie. Éloa mâle, il aurait séduit Satan et aurait ainsi vengé l’autre Éloa. C’était un esprit délicieux, auquel l’Académie, qui n’aime que les pédants, les turbulents et les gesticulants, ne comprenait absolument rien.

Par qui va-t-elle le remplacer ? Par quelque choix honteux et comique, — un homme qu’elle comprendra.

Pas de vieillesse pour les mots justes. On a spirituellement appelé M. Octave Feuillet « le petit Musset des familles. » C’est toujours joli. Comme nous sommes en progrès, M. Feuillet est le Berquin de ce temps progressif. Ses premières comédies, qui n’étaient pas écrites pour la scène, furent une imitation d’un Spectacle dans un fauteuil. Le fauteuil de M. Feuillet était alors cette ganache de Revue des Deux Mondes. M. Feuillet, dans ce temps-là, fut à Alfred de Musset ce que Charles de Bernard était à Balzac.

Las de réussir dans le genre simiesque, M. Octave Feuillet a voulu, un jour, avoir une physionomie à lui ; il écrivit un roman, nommé, je crois, Bellah (?), dans lequel il essayait de se débarbouiller de l’Alfred de Musset qui lui avait jusque-là fait un visage, et il apparut ce qu’il est réellement : un esprit prosaïque et bourgeois. Ses romans, qu’il retourne en pièces de théâtre, comme les gens qui ne sont pas riches retournent leur habit pour s’en faire deux, sont d’une conception très-médiocre, d’une observation superficielle et d’une morale ambiguë, qui n’est ni catholique ni stoïcienne, et qui tient ce lâche milieu dans lequel les esprits de ce temps coulent et fondent. Rien donc d’étonnant à ce que M. Feuillet passe pour un écrivain moral, à une époque de transition où il n’y a ni religion ni philosophie.

Son Jeune homme pauvre a charmé les femmes qui ne craignent point de se rougir le nez en pleurant aux vaudevilles à sentiment de M. Scribe, car voilà le vrai public de M. Feuillet ! Les âmes de modistes lui appartiennent. Son talent leur rappelle les gravures de leurs petits journaux. Moral et mondain tout à la fois, M. Feuillet s’est cru de force, en ces derniers temps, à faire un roman religieux, et il a écrit Sibylle, cette impertinence de protecteur contre le catholicisme, dans lequel roman on voit une jeune fille, inspirée et poétique comme on peut en voir chez M. Feuillet, qui ne fait pas de Corinnes, mais des Corinettes, endoctriner son curé, et brouiller toutes les notions du catéchisme, qu’elle ne sait pas, ni M. Feuillet non plus. Le fond de tout cela, le vrai fond, c’est l’humiliation du grand catholicisme, universel et éternel, sous un catholicisme de fantaisie et un protestantisme d’éventail. Romancier qui se croit entré à l’Académie par ses romans, M. Octave Feuillet a écrit un essai sur le roman dans son discours de réception ; et, tête éventée par le succès, cet Incroyable littéraire, qui a zézayé, marivaudé et scribouillé tout le temps de son discours, a oublié Balzac !!! C’est comme si dans l’histoire de l’art de la guerre on oubliait Napoléon ! Est-ce un oubli ou une combinaison ?… Pourquoi a-t-il oublié Balzac ?… Est-ce pour lui, M. Feuillet, ou pour l’Académie ?… De tendance naturelle, du moins, M. Feuillet doit être orléaniste. Il a dans son genre d’esprit et de talent tout ce qui passait pour l’élégance suprême du temps de Louis-Philippe et de sa cour. Il aurait été l’ornement de cette cour splendide…

Champignon de 1850, poussé au pied des peupliers de Juillet, M. Vitet a eu du bonheur, s’il n’en a pas donné aux autres. Il était du Globe ! du premier Globe ! Tout ce qui était du Globe a réussi. Le Globe a été la boule du pied de la Fortune ! Les lions vont seuls, les grues en troupe. C’est en troupe que M. Vitet est arrivé, — non par sa force , mais parce qu’il était dans le rang… Il n’a pas, à proprement parler, de caractéristique d’écrivain. Il parle de tout, de peinture, de sculpture, d’architecture, d’antiquités, d’histoire, et, comme M. Thiers, il fait croire aux badauds qu’il est compétent. Il parle de tout également, abondamment, médiocrement, passablement, sans originalité ; quelle chance ! car le crime irrémissible, l’empêchement à tout par ce temps platement et envieusement égalitaire, c’est l’originalité ! Elle est particulièrement détestée à l’Académie. J. Janin, qui n’en a qu’un grain à mettre sous la queue d’un moineau, mais qui l’a, n’est pas encore de l’Académie. Et cependant il en meurt de désir ! Et que de titres ! Il est orléaniste ! Il est du Journal des Débats ! latiniste, goutteux… même d’esprit quelquefois… Tonneau d’albumine qui se viderait avec délices dans ce vaste crachoir de ! M. Victor Hugo et Alfred de Musset ne sont entrés à l’Académie qu’en demandant pardon de la liberté grande d’être originaux et romantiques, et ce fameux jour de bassesse littéraire où ils y sont entrés, ils ont fait bouillir du lait à M. Viennet, et même ils le lui ont sucré. Pour en revenir à M. Vitet, je crois qu’il y a quelque chose de lui qui s’appelle les États de Blois. Cela ne se lit pas plus maintenant que les Soirées de Neuilly. Puis, une Histoire de Dieppe, bonne pour les gouvernantes anglaises qui y passent. Tout cela est innocent. Ce champignon n’a jamais été vénéneux.

Mignet aux cheveux blonds, au talent blond, mais pas blond comme madame de Senantes, des Mémoires de Gramont, qui, si elle avait voulu, l’heureuse femme ! aurait pu passer pour rousse. De talent, M. Mignet ne sera jamais que filasse… Bellâtre de lettres, qui fut, avec Edmond Mallac, la fleur des pois du règne de Louis-Philippe. Dans ce temps-là, on avait compté sur son physique pour faire de la diplomatie en Espagne, mais le fut éconduit. Il n’aurait pas été plus grand écrivain avec la reine d’Espagne qu’avec nous ! M. Mignet, l’ami de M. Thiers, est son contraste. Il est dans le sec ce que cet homme, à petite pluie de paroles incessantes, est dans l’humide. Comme M. Thiers, il débuta dans les lettres par une Histoire de la Révolution, ce pont aux ânes que tout le monde passe, depuis M. de Cony jusqu’à M. Morin ! M. Mignet fit la sienne tout comme un autre. Très-petit livre médiocre et duriuscule, qu’il faut opposer à ce livre lâché et verbeux de la Révolution par M. Thiers, pour juger les deux tempéraments ! M. Mignet est, de nature, ce que Montaigne appelle « un esprit constipé. » Mais il a fait quelque traitement sans doute, car il a perdu la sécheresse de sa jeunesse, depuis qu’il est secrétaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Ses notices sur les qui trépassent ont la mollesse et la copiosité nécessaires à ce genre d’élucubrations. Écrivain sans initiative, qui vit sur de vieux papiers, il a rapporté d’Espagne de quoi faire son Histoire d’Antonio Perez, et de Belgique les notes des dîners de Charles-Quint, le mangeur d’huîtres, à Saint-Juste. Pompeux et terne, prétentieux et incorrect, c’est un Salvandy maigre. De titre, pour être entré à l’Académie, je ne lui en connais pas plus que pour être entré au Conseil d’État dans le temps, si ce n’est, comme disent les bonnes, d’avoir été le « petit camarade du petit Thiers. » Puisqu’ils l’ont été toute leur vie, qu’ils le soient encore ici.

La chimère d’un temps qui a un faible pour les Crispins et les Scapins, et qui jetterait des pierres dans le carrosse du grand cardinal de Richelieu ! M. Thiers est la nullité couronnée par cette grande bête d’Opinion publique. Homme politique nul, qui pouvait tout faire et qui n’a rien fait ; littérateur nul, malgré ses quarante volumes, critique d’art nul, âme nulle ! Pour toutes ces raisons, ministre, académicien et grand homme ! La nullité s’adore dans ce parleur qui ne finit jamais, et l’admiration de la badauderie va si loin, que l’enrouement dont M. Thiers est affecté, pour sa peine de parler comme il parle, passe pour un ornement de plus de ce grand orateur ! M. Thiers ressemble à cette femme de Walter Scott, dans ses Chroniques de la Canongate qui au lieu d’avoir la langue attachée comme tout le monde, l’avait par en dessous, de manière que la langue pût remuer des deux bouts, comme le poisson dans l’eau ! Il a débuté comme journaliste au National, sous Carrel. Après la révolution de 1830, Carrel fut outrageusement nommé préfet de Grenoble, tandis que le petit camarade était nommé conseiller d’État et M. Thiers ministre. Ce fut là une des causes de la transformation du National, qui laissa allonger ses griffes républicaines et devint le National de 1834.

Je parlais plus haut de cette histoire de la Révolution, si facile à faire et qu’on lit n’importe par qui elle soit écrite. M. Thiers ne manqua point ce coche. Il fit la sienne ; mais il la fit sans un principe, une vue, une décision quelconque de l’esprit. Tour à tour matérialiste et spiritualiste, fataliste ou providentiel, homme de révolution ou de gouvernement. Pantin de chaque événement qui passe et qui, en passant, lui tire la ficelle qui le fait saluer. Niché sur les faits colossaux de ce temps, le petit homme a paru aussi grand que ces faits aux bourgeois, si forts en perspective ! M. Thiers fut une minute le ouistiti de Talleyrand, qui s’amusait de la vivacité de ce touche-à-tout, lequel parlait finances et peinture, de manière à être admiré du centre gauche. M. Thiers a écrit, en effet, des Salons, des Salons qui n’ont, pour pendants, que ceux de M. Guizot ! nouvelle ! Il est curieux de voir à quel point ces aigles prétendus de la politique portent la myopie dans les arts ! Ils sont dignes de leur gouvernement.

Quand la révolution de 1848, qu’il n’a pas su prévoir et que ses fautes ont préparée, l’eut mis par terre, dans le ruisseau, sous la giffle du voyou, M. Thiers écrivit, rue de Poitiers, sous l’empire d’un mal de ventre affreux, son livre épeuré, inconsistant et mollasse de la Propriété. Enfin, monument de sa vie ! (se taira-t-il maintenant ?) il publia, volume par volume, son Histoire du Consulat et de l’Empire. Livre qui est loué, mais qui n’est pas jugé, et qui le sera un jour, et cruellement, par une Postérité inflexible. Vers la fin de l’ouvrage, l’orléaniste battu s’embusque comme le vil Pâris à la porte Scée, et tire sa flèche au tendon d’Achille. Le bonapartiste Thiers renie. Il refuse à l’empereur Napoléon le génie politique, et il l’intitule fou comme Alexandre ; car, dites-vous-le bien, vous qui aimez à rire, pour M. Thiers, ce Salomon de l’histoire, c’est un fou qu’Alexandre le Grand ! Pourquoi pas un fou… triquet ?… Pauvre petit M. Thiers ! Du reste, au point de vue des faits que M. Thiers aurait pu traiter avec exactitude, dans sa position et avec ses relations, cette Histoire du Consulat et de l’Empire ne peut être considérée que comme une fantaisie historique. Il n’y a point, il ne peut pas y avoir, dans les temps modernes, d’histoire, si elle n’indique ses sources, et si elle ne conduit par la main, à leurs bords, pour y puiser. M. Thiers a l’impertinence de garder le plus profond silence sur les siennes ; il se contente d’affirmer les faits… Mais quelle garantie nous donne-t-il de la science, de la solidité ou de la pureté de son ? Je voudrais bien aller voir, monsieur, si ce que vous me dites est vrai ?… Donnez-moi la clef de la bibliothèque et le titre du livre, et le numéro du carton où vous avez pris ce détail ?… Or, cette clef, qui est l’indication des sources, que tout historien qui veut sauver l’honneur de sa probité ne manque jamais de donner, M. Thiers ne la donne jamais. Et ceci restera terrible contre son histoire ! La Postérité, ce juge en dernier ressort, souffrira-t-elle ce que le plus petit juge sur son tribunal ne souffre pas ? Accueillera-t-elle des affirmations sans preuve, qui n’ont pas même l’autorité du caractère de celui qui les fait, ces affirmations ?… Quant au talent de peintre déployé dans cette histoire, où il en faudrait un sublime, figurez-vous le père Prudhomme, auquel, par parenthèse, M. Thiers ressemble par l’intérieur autant que par l’extérieur de la tête, le père Prudhomme voulant faire en parafe, dans un exemple d’écriture, la bataille d’Eylau, de Gros, le pathétique, et la magnifique Distribution des aigles de l’homérique David !

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