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DE
L’ESCLAVAGE
DES NOIRS,
Avant-propos
Les Colonies fixent en ce moment l’attention générale. Les législateurs et les intéressés discutent chaudement les institutions qu’on leur a promises, et le public écoute avec anxiété.
Au milieu des opinions les plus opposées, les colons, les hommes de couleur et le gouvernement ont des délégués pour soutenir chacun leurs droits ; les esclaves seuls, les esclaves dont la vie et l’avenir pèsent dans ces débats, n’ont pas de représentans. La partie est trop inégale, les moindres notions de justice y sont violées avec le plus inconcevable mépris, et en définitive c’est la liberté des nègres qui sert d’enjeu.
J’ai vu cela, et malgré ma faiblesse je me suis fait le champion du faible, du paria.
Heureusement le sens commun et la vérité sont pour nous.
Je ne me suis point dissimulé en écrivant le long et monotone travail offert ici à mes concitoyens, que tout ce que j’allais dire avait sans doute déjà été dit, à peu de choses près, sous des formes plus ou moins variées. Venant après tant d’autres écrivains, je n’aurais pas dû peut-être garder l’espoir de me faire écouter ; mais les hommes pour lesquels je demande des institutions vivent à quinze cents lieues de la France : leurs cris, quelque déchirans qu’ils soient, s’élèvent de trop loin pour arriver jusqu’à nous. Ils sont abandonnés, oubliés ! Ce n’est qu’en prouvant encore la nécessité de les secourir, qu’on peut rappeler sur eux la pensée du législateur.
Mon excuse est là.
Je sais que l’abolition de l’esclavage pouvait se rattacher et se rattache effectivement à une question de haute politique, la liberté illimitée du commerce. Mais nos hommes d’état étant trop occupés de leurs petits intérêts pour s’occuper des grands intérêts sociaux, il devenait inutile de parler en ce sens. Je n’ai pu raisonner que dans l’hypothèse que tout ce qui est aujourd’hui sera encore long-temps. Les bourgeois ont fait leurs affaires eux-mêmes en 89, et ils ont vaincu ; le peuple en 1830 a remis les siennes à des procurateurs, et on l’a volé, cela devait être. Puisse cette fois la leçon profiter ! En attendant, c’est aux procurateurs que je m’adresse, et l’on comprendra sans peine pourquoi je ne leur parle pas d’avenir : l’avenir n’est pas à eux.
S’il faut l’avouer, d’ailleurs, nous pensons que la liberté du commerce, comme toutes les grandes améliorations sociales, ne sera jamais décrétée par un corps, quel qu’il soit, institué pour maintenir ce qu’on appelle l’ordre ; elle sera le résultat de quelque futur incident révolutionnaire que j’appelle du reste de tous mes vœux. M’inquiéter des renversemens de fortune et des banqueroutes qui pourrons s’ensuivre, n’est pas plus mon affaire, qu’en 89 s’inquiéter des intérêts de la noblesse et du clergé n’était l’affaire du tiers-état ; que maintenant s’inquiéter de ce que feront les gens d’église sans la dîme, n’est l’affaire des Irlandais. Si l’on vient me dire que j’en parle à mon aise, que je n’ai rien à perdre et tout à gagner, je répondrai que c’est là une vieille objection de ceux qui n’ont rien à gagner et tout à perdre. Elle est donc insignifiante, et je consens volontiers à la regarder en face ; car, très-probablement, je l’avoue, je ne demanderais aucune réforme, si j’avais été élevé dans d’aussi faux principes qu’un pair d’Angleterre ou de France. C’est précisément parce que je fais partie de la masse non privilégiée, et que moi et des millions d’autres gagnerions peut-être à l’adoption de meilleures règles ; c’est, dis-je, précisément pour cette raison que j’élève la voix.
Les révolutions se font pour rétablir dans l’ordre social l’équilibre que les envahissemens de la richesse tendent toujours à détruire. Depuis qu’il y a eu réunion d’hommes, les opprimés n’ont jamais rien obtenu des oppresseurs que par la force ; et si chaque pas dans la carrière de la liberté du monde est marqué de sang, c’est une nécessité qu’il faut reconnaître avec nous, mais dont on ne peut accuser que l’impuissance ou la méchanceté providentielle. Je ne suis coupable ici que d’avoir réfléchi et reconnu une triste vérité. La proclamer n’est pas mal faire ; c’est avertir seulement la minorité riche et forte que, sous peine de mort, elle doit satisfaire la majorité pauvre et faible. Je ne m’abandonne point à la fatalité ; je lutte contre elle de tout mon courage ; et si je dés- espérais de l’avenir, je n’aurais pas veillé bien des nuits pour faire ce gros livre.
Encore un mot.
Il est des gens qui s’étonneront de mon dévouement aux nègres. Renfermés dans leur égoïsme, ils ne comprendront pas ma sollicitude pour une cause dans laquelle je n’ai aucun intérêt personnel, et, comme tous les hommes de mauvaise foi du jour, ils ne manqueront pas de me prêter quelque sotte passion de désordre. Qui expliquera, diront-ils sans doute, comment il se fait qu’on ait le cœur ouvert à la pitié seulement pour les esclaves africains ? Les paysans russes ne sont-ils pas une sorte de bétail attaché au sol ? les juifs ne vont-ils pas par la terre acheter des hommes et des femmes pour le service et les plaisirs des Turcs ou des Persans ? et cependant les négrophiles se taisent ! Quand on montre au loin cette légende, Humanité, il faudrait donner plus d’extension à sa pensée, et n’en pas comprimer les élans dans un cercle invariable.
À ceux qui tiendront ce langage, voici ma réponse : Je demande, je veux que l’on recrépisse notre chaumière, parce qu’il me paraît que j’ai droit de le demander et de le vouloir. Si j’allais exiger que mon voisin fît comme moi, il me mettrait justement à la porte. Tout ce que je pourrais faire, lorsqu’à force de cris et de remontrances j’aurai décidé ma famille à réparer notre maison chancelante, ce sera d’aller chez mon voisin, et de lui dire doucement, fraternellement et avec sa permission, que s’il n’en fait autant à la sienne, elle lui croulera sur la tête.
Que les jeunes me protègent !
I
Gâté par le séjour des habitations, dominé par l’intérêt personnel, et vivant sous l’empire des principes coloniaux, le colon ne peut apprécier l’homme noir. — Placé trop près des choses pour les voir sous leur véritable aspect, il n’a plus le pouvoir de les juger sainement. — Ainsi je pourrais rationnellement chercher à établir que les colons ne sont pas compétens pour discuter de l’émancipation des noirs : mais ne n’entreprendrai pas une tâche aussi facile, et qui importe peu d’ailleurs à la cause que je viens défendre.
Colon ou Européen, il s’agit de savoir qui a raison.
J’accepte donc volontiers la discussion avec les propriétaires d’esclaves, lesquels aussi bien sont les seuls à oser encore se proclamer champions de l’esclavage ; mais j’espère que, de leur côté, ils ne s’inquièteront plus de savoir si j’ai long-temps habité les Antilles.
Les faits que je rapporte sont-ils vrais ? les raisonnemens auxquels je me livre sont-ils exacts ? C’est là tout ce qu’il faut décider. À cause de cela, je ne m’arrêterai pas à dire que, mettant à part l’immoralité de l’esclavage, je n’ai élevé la voix qu’après m’être convaincu par moi-même de l’horrible misère des esclaves ; à cause de cela encore, on ne sera plus admis à écrire que, si j’avais mieux étudié les noirs, je n’aurais pas pris leur défense, ou que j’aurais bien vite dépouillé mon horreur d’Européen pour le nom d’esclave, « parce qu’il suffit d’un ou deux ans de séjour dans les colonies pour changer d’opinion ; et la meilleure preuve, c’est que ce sont les Européens qui deviennent les maîtres les plus durs et les plus sévères. » C’est une preuve trop peu persuasive. Les Européens qui vont faire l’esclavage aux colonies, par la raison même qu’ils y vont, se montrent déjà tout corrompus. Ambitieux d’une fortune qu’ils veulent gagner vite, on conçoit facilement qu’ils deviennent plus barbares que les autres ; car ils courent chercher une position que les colons regrettent souvent d’être obligés de prendre, et le premier effet de l’avarice est d’étouffer les cris de l’humanité.
Mais pourquoi s’étonnerait-on de voir même un voyageur indifférent devenir aux colonies partisan de l’esclavage ? Sitôt qu’il arrive, il est lancé au milieu des blancs ; il n’entend et, pour ainsi dire, ne voit qu’eux ; on s’empare de lui, et on le force à rougir de sa compassion, en lui montrant les noirs, faits depuis des siècles au joug qui les brise, acceptant sans colère l’humiliation et les souffrances. Il est bientôt converti, car il tenait peu à ses premiers doutes, et il suffit à cet homme de son isolement pour le rendre inhabile à repousser les influences qui l’entourent, surtout dans un pays où les principes généreux qu’il peut apporter sont regardés par les gens que sa position l’appelle à fréquenter, comme des préjugés subversifs de tout ordre, comme des sophismes qui s’attaquent à leur existence. Alors on comprend très-bien que n’étant point animé d’un esprit particulier de réforme, ignorant la question, et n’ayant pas le courage, en fréquentant les nègres ou les hommes de couleur, de s’exposer volontairement et sans intérêt à l’abandon, au mépris, à la pro- scription de toute société blanche qui est d’abord la sienne, il se laisse facilement subjuguer par cette société liguée pour le convaincre
Comment son cœur ne se corromprait-il pas devant le spectacle perpétuel d’iniquité auquel il s’accoutume insensiblement ?
II
On ne peut contester l’état d’abaissement et de dégradation dans lequel on fait vivre les noirs, et même les hommes de couleur libres. — Sans demander si, aux yeux de la société, ce point seul ne suffirait pas pour motiver l’abolition de l’esclavage, nous combattrons les antinégrophiles sur leur propre terrain.
Les colons ne disconviennent pas que l’amélioration du sort des noirs soit à désirer ; mais on y travaille, assurent-ils, et, par intérêt, si ce n’est par humanité, on cherche le moyen de l’adoucir. Ainsi, voilà toute une partie de l’espèce humaine, dont le bonheur dépend uniquement de l’intérêt matériel que ses maîtres trouvent dans sa conservation ! Nous l’avions bien dit : un esclave est un animal domestique, et la barbarie avec laquelle on le traite s’arrête là seulement où l’on craint de l’inutiliser.
Il est profitable aux planteurs, sans doute, de ménager et de soigner leurs esclaves ; mais qui acceptera une telle garantie ? — La passion méconnaît tout, même l’intérêt. — Comment un homme accoutumé à voir sa parole souveraine, son immuable volonté toujours obéie, hésiterait-il à sacrifier le noir assez téméraire pour lui résister ? qui d’entre nous dans un mouvement d’impatience n’a pas une fois brisé un objet riche et précieux dont la perte souvent était irréparable ? — Il est facile et plus lucratif d’être honnête homme que voleur, et pourtant on ne marche jamais deux heures dans la rue sans rencontrer un fripon. — Et d’ailleurs, ainsi que le fait observer Cowper-Rose, « il y a assez de place pour la cruauté, sans toucher à la vie ni aux membres. Toute organisation sociale dans laquelle on compte beaucoup sur la bonté de l’homme, est infailliblement mauvaise ; car elle est sans défense contre les entreprises des plus basses ambitions. »
Les colons, pour montrer combien les habitans ont intérêt à ménager les noirs, feignent d’ignorer que la traite se fasse encore aujourd’hui ; mais la loi rendue, il y a quatorze mois, à une si grande majorité, par nos deux Chambres, témoigne assez que l’on ne partage guère leurs doutes à cet égard ; et quand ils viennent ensuite dire qu’un nègre nouveau (c’est ainsi qu’ils appellent les noirs arrivant de la Côte) est plus de deux ans à se débar- bariser ; quand ils parlent des dépenses de médicamens, de nourriture et d’habillement dont ce nègre est l’objet, on serait presque tenté de croire qu’ils veulent abuser de l’ignorance des Européens. L’entretien complet d’un esclave ne coûte pas plus de 150 fr. par an, non compris, il est vrai, l’intérêt du capital d’achat. La farine de manioc ou l’abondante banane dont tous les frais de sa nourriture, avec une dégoûtante portion de tasao, de morue ou autre poisson salé. Tout son habillement consiste en deux misérables caleçons et deux vestes ou chemises de toile grossière renouvelés annuellement, et plus que suffisans, d’ailleurs pour des hommes qui aiment à rester nus ; enfin, personne ne l’ignore, un nègre de travail bien portant ne vaut pas plus de 2,500 à 3,000 fr., c’est le prix courant ; et pour cette somme un colon peut se passer dans un accès de colère, la fantaisie de tuer un homme ; — nous ruinons bien, dans une course, un cheval de deux mille écus ! — Est-ce nous encore qui apprendrons au monde cet axiome de certains vieux planteurs du bon temps : « Au bout de trois années de travail, un noir est payé, il peut mourir de besoin ou sous les coups ! ! » — Nous ne disons pas qu’un planteur tue un homme par partie de plaisir ; nous disons seulement que cela peut arriver, et que l’état de choses dans lequel un pareil fait peut se passer impunément, est nécessairement mauvais, et doit être changé ; d’ailleurs, comme le dit fort bien M. J.-B. Say, « il ne s’agit pas uniquement de savoir pour quel prix on peut faire travailler un homme, mais pour quel prix on peut le faire travailler sans blesser la justice et l’humanité. Ce sont de faibles calculateurs que ceux qui comptent la force pour tout et l’équité pour rien. Il n’y a de manière durable et sûre de produire que celle qui est légitime, et il n’y a de manière légitime que celle où les avantages de l’un ne sont pas acquis au dépens de l’autre. Cette façon de procéder est la seule qui n’ait point de fâcheux résultats à craindre, et les événemens qui se succèdent me donneraient trop d’avantages si je voulais mettre en parallèle le déclin et les désastres des pays dont l’industrie se fonde sur l’esclavage, avec la prospérité de ceux où règnent les principes libéraux. »
On voit déjà que nous nous trouvons souvent en contradiction absolue avec nos réfutateurs ; il reste à savoir qui s’est trompé.
Peut-être n’y a-t-il de différence entre leur vérité et la nôtre que par rapport au lieu, et c’est pour cela que dans notre première publication, nous avons simplement traité le fait et le droit, nous abstenant de citer des exemples de la barbarie exercée encore aujourd’hui envers les esclaves, dans la crainte qu’on nous accusât de vouloir surprendre l’opinion des lecteurs en soulevant leur indignation, ou en excitant leur sensibilité. Nous préférons renvoyer aux récits des voyageurs et aux actes rapportés nominativement par MM. Fabien, Bisette, Santo-Domingo et vingt autres, ceux qui voudraient se faire une idée des horreurs que nous leur épargnons. Disons seulement, pour montrer jusqu’à quel degré de férocité peuvent atteindre les caprices de l’arbitraire, que de malheureux nègres, marrons incorrigibles, ont été vus deux jours accrochés par une côte à un croc de fer, les pieds et la tête pendans vers le sol !
Mais il ne suffit pas de raisonner sur des faits que l’on peut qualifier d’exceptions, ni de prouver logiquement qu’une chose ne peut être quand elle est. Il faut rapporter dans cette discussion le fruit d’un sérieux examen, et non les probabilités d’une vaine théorie : — la traite et l’esclavage sont depuis trop long-temps le sujet de déclamations philanthropiques sans résultat. — Il est facile d’exciter en Europe la commisération des assemblées législatives sur le sort des nègres, et de les entraîner parfois, sous l’influence d’un mouvement oratoire, à formuler dans quelques articles improvisés en façon de loi, leur sensibilité du moment ; mais que s’ensuit-il trois mois plus tard ? qu’en a-t-il été jusqu’à ce jour ? Rien ; et l’on sait qu’en s’adressant à la propriété, les homélies les plus touchantes sont les plus inutiles.
Gardons-nous donc de nous confier, désormais à ces sentimens d’une humanité toute de hasard ; c’est à la raison qu’il faut parler dans notre époque positive, et nous avons essayé de le faire. Nous nous sommes méfié des élans de notre cœur, et nous avons éclairé les préventions de notre sympathie par les recherches d’une consciencieuse analyse ; comme s’il s’était agi seulement d’un sujet ordinaire, nous avons toujours argué de faits généraux et accomplis, les seuls admissibles, il nous semble, dans une si haute discussion. Nous avons demandé enfin l’émancipation de toute une classe d’hommes, au nom du sens commun et de la justice ; les colons invoquent quelques intérêts particuliers pour les condamner à un esclavage éternel ! On nous jugera.
Fidèle aux principes de notre polémique, nous avons toujours été sobre de ces détails, que l’on pourrait appeler individuels, parce qu’à notre avis, ils ne prouvent rien. — On en discute la vraisemblance, et il n’est pas facile pour cela d’en vérifier sûrement l’exactitude. — Mais puisque nos adversaires se sont montrés moins avares de semblables faits, nous nous permettrons au moins d’examiner une fort curieuse anecdote dont un planteur, M. F. P., se porte lui-même garant ; elle servira à faire apprécier la portée de toutes les autres, et l’on nous saura gré d’avoir préféré celle-ci ; car l’extrait qu’en a fait la Revue britannique, journal écrit pour les esprits sérieux, lui a donné un funeste retentissement. L’auteur dont nous parlons s’exprime en ces termes : « Voici un fait dont je puis garantir l’authenticité : Un nègre, arrivé depuis à peine quatre ou cinq ans de la côte d’Afrique, apprend qu’il doit se faire une vente de nègres nouveaux au bourg voisin ; il va trouver son maître, et lui dit ; Maître, je veux acheter une négresse. — C’est bien, lui répond en riant celui-ci ; mais pour cela, il faut de l’argent. — J’en ai ; voilà cinquante moïdes (environ 1,800 fr.) — Mais si tu es riche, il vaut mieux t’acheter toi-même. — Nenni ; pas si bête, maître ; vous fournissez à tous mes besoins, et une fois libre, il faudrait que j’y pourvusse moi-même. Je veux acheter une négresse pour en faire ma femme, pour qu’elle soigne ma case, et qu’elle travaille avec moi pour vous, maître. Rien n’a pu le faire changer de résolution : il a acheté sa négresse, vit maintenant avec elle, et la fait travailler à ses côtés au jardin de son maître. »
Étrange contradiction ! inconcevable bizarrerie avec laquelle on suppose, quand on veut, à l’homme noir, de l’adresse, de l’esprit, et une profondeur de raisonnement merveilleuse, tandis qu’on s’opiniâtre d’un autre côté à voir en lui un être stupide et sauvage que l’indulgence des plus savans veut bien mettre quelque peu au-dessus d’un orang-outan ! Voilà qu’un nègre nouveau, véritable idiot qui a mis plus de deux ans à se débarbariser, se trouve tout juste deux ans plus tard à l’intelligence d’un habile calculateur et la sagacité d’un raisonneur très-subtil. N’en doit-on pas conclure du moins qu’on a tort de ne classer un animal susceptible de pareils progrès que comme « intermédiaire entre le singe et l’homme ? Je comprends mal, du reste, pourquoi l’esclave de M. F. P., si fin, si prévoyant, emploie son argent à acheter une négresse inconnue, venant de la côte, pour en faire sa femme, tandis qu’il peut en choisir un si facilement sur l’habitation, sans dépenser un sou, et je comprends encore moins l’avantage qu’il pourra trouver à la faire travailler à côté de lui au profit de son maître. Ces observations nous conduisent à croire que la bonne foi de l’écrivain que nous citons a été trompée ; car il est matériellement impossible qu’un nègre nouveau, et surtout un nègre de terre, puisse amasser dix-huit cents francs dans l’espace de cinq années. Il ne faut pas oublier que, d’après M. F. P. lui-même, un esclave venant de la côte, « loin de pouvoir gagner si promptement, reste pendant deux ans au moins à charge de son propriétaire. » Comment donc ce nègre mettrait-il annuellement six cents francs de côté, outre ses autres dépenses, sitôt après ce temps d’épreuve ? — Pour éclairer mieux encore la conscience de M. F. P., rappelons-lui l’article du Code, et les ordonnances maintenues par tous les usages en vigueur, qui déclarent l’esclave, inhabile à posséder un esclave.
Puisque je réponds à M. F. P., on me permettra d’ajouter encore deux mots. Dans la brochure qu’il a bien voulu écrire pour me réfuter, il nie qu’il y ait un marché où l’on puisse trouver à acheter un nègre à son choix ; mais n’est-il pas scrupuleusement vrai que, dans toutes les îles où il y a des esclaves, le propriétaire qui veut se défaire de son nègre, le vend, s’il lui plaît, aux criées sur la place publique, après l’avoir fait mettre dans les affiches ? Nous pourrions citer les affiches, s’il le fallait ; et dès-lors, est-on fondé à dire que nous soyons allés au-delà de la plus exacte vérité, en écrivant que « les esclaves sont traînés sur les marchés comme nous y conduisons nos veaux et nos moutons » ? — Cela se fait partout, et nous af- firmons qu’il est permis aux amateurs d’examiner l’homme ou la femme mis en vente, comme on examine un cheval aux foires de Normandie !
III
On sait, et nos adversaires sont presque disposés à en convenir, on sait que les planteurs, après avoir calculé qu’en forçant leur culture ils perdraient tant de nègres, mais feraient tant de sucre de plus, n’ont pas hésité à sacrifier les nègres. — S’il existe encore de ces hommes, comment seront-ils punis ? qui les poursuivra, qui fournira les preuves de leur forfait ? — personne. — Où pourra-t-on en saisir les insaisissables traces ? — nulle part. — Il faut donc l’avouer, le crime qui révolte la plupart des colons eux-mêmes peut encore se commettre impunément ; et, quoiqu’ils en répondent, je les défie de me citer plus de dix exemples, peut-être, où l’autorité coloniale ait puni autrement que par deux ou trois mois de prison le meurtre d’un noir par un blanc. Dans quelques colonies, lorsqu’un maître est convaincu par la clameur publique de trop maltraiter ses esclaves, il lui est interdit d’en avoir ; voilà toute la vengeance qu’obtiennent les nègres, le seul châtiment que reçoivent leurs assassins, et nous laissons à penser ce qu’il faut d’atrocité pour soule- ver la clameur publique au milieu d’hommes qui châtient la moindre faute par le fouet.
Le planteur, maître souverain sur son habitation, est là, tout à la fois, accusateur, juge et bourreau. Personne n’a le droit de lui demander compte, il est tout-puissant ; l’administration elle-même, imbue des préjugés coloniaux, ne veille pas à l’exécution du peu de lois faites en faveur des esclaves ; et celui d’entre eux qui aurait le malheur de porter plainte, pauvre, isolé, faible et méprisé, serait sûr d’avance de succomber en justice devant son redoutable adversaire, et d’expier bientôt sous un joug rendu plus cruel l’insolence de son inutile tentative.
Les articles de lois qui favorisent les colons sont rigoureusement exécutés ; mais les rares dispositions où le législateur paraît s’être souvenu des esclaves, ne sont pas moins outrageusement méconnues par les maîtres que scandaleusement négligées par les autorités.
Tous les écrivains qui ont traité cette question en fournissent d’effroyables exemples. Morenas dit « que l’administration de la justice aux colonies n’est qu’un abus effréné de l’arbitraire le plus révoltant ; » et M. Dufau fait remarquer que les ordonnances de Louis XVI, dont l’exécution tendrait à rendre le sort des esclaves moins misérable, ne sont pas même insérées dans le Code officiel de la Martinique : d’où il n’est sans doute pas exagéré de conclure qu’elles ne sont point en vigueur. « Il ne manque rien à la loi, ajoute M. Dufau, que ce qui fait qu’elle est exécutée. » — Mais voici quelque chose de plus extraordinaire encore, et dont l’immoralité nous effraie : c’est que le fonctionnaire intègre qui voudrait faire son devoir ne le peut même pas. Sans appui parmi ses collègues, demandant en vain à la justice le secours d’une force qu’elle n’a plus, hué et menacé par les blancs jusque sur les places publiques, il est bientôt obligé de résigner ses fonctions, ou de se soumettre, magistrat prévaricateur, à l’usage qui prévaut sur la loi. — Jamais les hauts barons de la féodalité, entourés de leurs vassaux, n’ont professé un mépris plus complet de la loi commune, que ne le font les blancs dans les colonies. — Dernièrement encore, la presse a signalé l’étrange décision du contre-amiral Dupotet, qui condamne, après avoir pris l’avis du conseil-privé, M. Boitel, secrétaire-archiviste de la colonie, à quitter les Antilles, pour avoir reçu à sa table des hommes de couleur libres. Et l’on sait qu’effectivement cet ancien fonctionnaire, malgré toute la fermeté de son caractère, a été obligé de fuir, après avoir couru les plus grands dangers au milieu des possesseurs d’hommes.
Quoiqu’il n’entre pas dans mon plan, comme je l’ai déjà dit, de mettre beaucoup de fait particuliers sous les yeux du lecteur, parce qu’à mon avis ils ne prouvent presque jamais rien, il en est un pourtant qui peint si parfaitement l’état judiciaire actuel des colonies, que je crois ne pouvoir mieux terminer ce chapitre qu’en le rapportant. Je le présente sous la responsabilité d’un homme à la probité duquel les planteurs ne peuvent refuser de rendre hommage. C’est M. Fabien qui écrit :
« Le sieur Félix Félicien, patronné, faisant son service dans la compagnie de sapeurs-pompiers à Saint-Pierre-Martinique, depuis le 25 février 1828, eut une discussion avec un colon blanc qui fut se plaindre à M. le procureur du roi, Champvalier.
« Celui-ci fit arrêter M. Félicien par des gendarmes, et le fit conduire à la geôle. Le gouvernement en fut instruit par le procureur du Roi, et, sur ses ordres, sans jugement, le malheureux sapeur-pompier fut attaché comme un criminel et fouetté aux quatre-piquets.
« Mais ce n’est pas tout encore, il faut que les frais de conduite, de geôle, et du bourreau qui a fouetté, soient payés. Alors, mais alors seulement, le procureur du Roi reconnaît que M. Félicien est patronné, et qu’il doit être traité comme un homme libre ; il ordonne, en conséquence, au geôlier de faire payer le malheureux sapeur-pompier avant de le mettre en liberté.
« Voici le mémoire acquitté du geôlier.
« Compte de frais de geôle du sieur Félicien, lequel est entré le 23 août après midi.
fr. 1 | | 70 c.
5 | | | »
1 | | | 35
1 | | | 25
4 | | | 25
fr. 13 | | 55 c.
IV
Nous avons dit tout à l’heure que la traite se faisait encore : nous ajouterons que sans elle les colonies, telles qu’elles sont organisées, périraient bientôt faute d’esclaves.
L’esclavage dévore les hommes, et, bouleversant toutes les lois de la nature, il tarit le cours des générations : — l’esclavage, c’est la mort.
Lorsque Pitt demanda l’abolition de la traite à la Chambre des communes en 1788, les marchands de Liverpool, alors grands négriers, s’y opposèrent, en alléguant pour raison que l’intérêt des colonies anglaises exigeait qu’on y maintînt une population de 410,000 esclaves, et que la fixation de ce nombre rendait nécessaire, chaque année, l’introduction de 10,000 nègres nouveaux. Il est, en effet, mathématiquement reconnu qu’une habitation perd de cinq à sept pour cent de noirs par an. Ainsi une propriété de 200 nègres et négresses, y compris les enfans qui pourraient en naître, s’étendrait d’elle-même au bout de qua- rante ans, si la traite ne lui fournissait de nouvelles recrues !
La France perdait moins d’hommes à soutenir la guerre contre l’Europe réunie.
L’affaiblissement de la population noire a beaucoup diminué dans les possessions anglaises depuis que le gouvernement a restreint le pouvoir des maîtres sur leurs esclaves. « Si les colonies étaient bien administrées, dit M. Lacharrière, délégué de la Guadeloupe, la population pourrait se suffire à elle-même. » Cette opinion d’un adversaire que son talent et sa modération rendent redoutable, est péremptoire. Elle combat avec avantage l’assertion de M. Billiard, qui regarde le petit nombre de femmes, comparativement à celui des hommes, comme la principale cause qui empêche les esclaves de se reproduire dans les proportions ordinaires. Nous pouvons d’ailleurs opposer à M. Billiard, avec plus de succès encore, le rapport fait sur la situation des colonies pénales de la Nouvelle-Galles, où la population s’est élevés de quarante à cinquante mille individus en moins de huit années, bien que le nombre de femmes n’ait jamais dépassé celui du cinquième des hommes déportés ou émigrans.
On ne peut raisonnablement attribuer le décroissement de la population noire à d’autre cause qu’à l’esclavage. Détruisez ce fléau qui féconde le germe de toutes les misères, qui porte en soi le principe de cette effrayante mortalité, et vous n’aurez plus besoin d’aller ravager l’Afrique pour repeupler les Antilles. La Guinée, malgré l’énorme tribut d’hommes qu’elle paie chaque année aux nations civilisées, est-elle donc jamais déserte ? Et les colonies menacent toujours de le devenir !
« Les progrès de la traite furent tellement rapides, dit Fossard, que si l’on n’évalue qu’à 36,000 le nombre moyen des nègres importés annuellement de la Guinée, et qu’on le multiplie par la somme des années qui se sont écoulées depuis le commencement de la traite, on verra qu’il forme un total de plus de dix millions de citoyens perdus pour leur patrie. Mais si l’on considère que chaque nègre tiré d’Afrique coûte au moins cinq individus tués dans les batailles, par les longues marches ou par le désespoir, on reconnaîtra avec horreur que la cupidité de l’Europe à ravi à l’Afrique au moins soixante millions d’habitans. »
« Désormais, continue-t-il, ne demandons plus ce que coûte intrinsèquement le sucre, le café, ou l’indigo ; mais combien de vies leur ont été sacrifiées, combien de meurtres leur culture a demandés, combien de crimes il a fallu commettre pour en diminuer la valeur. Nos colonies exportent annuellement pour 126,000,000 livres ; elles tirent d’Afrique 36,000 nègres, ajoutez-en plus de 100, 000 qui meurent en défendant leur liberté, ou qui préfèrent la mort à l’esclavage, et vous verrez que chaque millier de sucre importé en France coûte la vie d’un homme, sans compter tout ce que souffrent les malheureux qui sont occupés à le cultiver ! »
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