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Diverses questions à Simplicien

Augustin d’Hippone · 1867 · Free in the US

26,400 words · about 1 h 51 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Augustin d’Hippone
Language
French
Published
1867
Length
26,400 words · about 1 h 51 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (3)
  1. Front matter about 1 min
  2. Livre 1 about 1 h 8 min
  3. Livre 2 about 43 min

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DIVERSES QUESTIONS À SIMPLICIEN.

Traduction de M. l’abbé Devoille.

LIVRE PREMIER.

Livre 1



J’ai reçu avec le plus grand plaisir et la plus intime satisfaction les questions que vous avez bien voulu m’adresser, Simplicien, mon père ; et si je ne m’efforçais d’y répondre, je ferais acte non-seulement de résistance blâmable, mais d’ingratitude. Déjà nous avions discuté d’une manière quelconque, et même traité par écrit, les difficultés que vous proposez sur l’apôtre saint Paul. Cependant peu satisfait des recherches et des explications précédentes, j’ai étudié avec plus de soin et d’attention les paroles de l’Apôtre et l’ensemble de ses pensées. Car vous ne les soumettriez point à notre examen, si l’intelligence en était facile et à la portée de tous.

PREMIÈRE QUESTION. — Que pense saint Paul de la Loi ancienne ? — 1. La première question dont vous m’avez demandé l’éclaircissement, s’étend de ces mots : « Que dirons-nous donc ? La Loi est-elle péché ? Point du tout, » jusqu’à ceux-ci : « La Loi est donc un bien pour moi si je le veux, » et ce qui suit, y compris, je pense, ce passage Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur ? » Ici l’Apôtre me semble avoir personnifié, en lui-même l’homme soumis à l’ancienne Loi, et en avoir adopté le langage pour son propre compte. Et comme il avait dit plus haut : « Nous sommes affranchis de la Loi de mort dans laquelle nous étions retenus, afin que nous servions dans la nouveauté de l’esprit, et non dans la vétusté de la lettre ; » et que ces paroles pouvaient passer pour un reproche à l’adresse de la Loi, il se hâte d’ajouter : « Que dirons-nous donc ? La Loi est-elle péché ? Loin de là. Mais je n’ai connu le péché que par la Loi. Car je ne connaîtrais pas la concupiscence, si la Loi n’eût dit : Tu ne convoiteras pas. »

2. On pourrait objecter ici : Bien que la Loi ne soit pas péché, mais y donne seulement occasion, elle n’en est pas moins blâmée par ces paroles de l’Apôtre. Il faut donc comprendre que l’a Loi n’a été donnée ni pour produire ni pour détruire le péché, mais seulement pour le faire connaître, pour convaincre de sa culpabilité l’âme qui se croyait presque assurée de son innocence ; en sorte que le péché ne pouvant être vaincu que par la grâce, elle devint inquiète de sa faute et se tournât du côté de la grâce. Aussi l’Apôtre ne dit pas : « Je n’ai commis le péché que par la Loi, mais Je n’ai connu le péché que par la Loi. » Il ne dit pas non plus : Je n’aurais pas convoité, si la Loi n’eût dit : Tu ne convoiteras pas, mais : Je ne connaîtrais pas la concupiscence, si la Loi n’eût dit : Tu ne convoiteras pas. D’où il résulte que la Loi n’a pas produit, mais simplement fait connaître la concupiscence.

3. Or, puisqu’on n’avait pas encore la grâce pour résister à la concupiscence, il fallait donc qu’elle augmentât. En effet quand le crime de la résistance formelle s’y ajoute, quand elle agit contre la Loi, elle a plus de force que si elle n’était défendue par aucune loi. C’est pourquoi l’Apôtre ajoute : « Or, prenant occasion du commandement, le péché a produit en moi toute concupiscence. » La concupiscence existait déjà avant la Loi, mais non toute entière, parce qu’il n’y avait pas encore résistance formelle. Aussi saint Paul dit-il ailleurs : c Car où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de prévarication. »

4. Quant à ce qui suit : « Car sans la Loi le péché est mort, » c’est comme s’il disait : Le péché est caché, c’est-à-dire il est censé mort. C’est ce qu’il exprimera clairement un peu plus bas. « Et moi, continue-t-il, je vivais autrefois sans Loi ; » c’est-à-dire, la mort, fruit du péché, ne m’épouvantait pas, parce que le péché ne paraissait pas, puisqu’il n’y avait pas de loi. « Mais quand est venu le commandement, le péché a revécu, » c’est-à-dire c’est fait voir. « Et moi je suis mort, » c’est-à-dire j’ai compris que j’étais mort ; je sais au moins que la prévarication me tient sous la menace d’une mort certaine. Évidemment ces paroles : « Quand est venu le commandement, le péché a revécu, » indiquent assez que le péché a vécu autrefois, c’est-à-dire, ce me semble, s’est montré dans la prévarication du premier homme, puisqu’il avait reçu lui-même un commandement. Car l’Apôtre dit ailleurs : « Mais la femme séduite tomba dans la prévarication ; » et encore : « Par une prévarication semblable à celle d’Adam, qui est la figure de celui qui devait venir. » Car pour revivre il faut avoir vécu. Mais le péché était mort, c’est-à-dire caché, parce que les hommes, nés mortels, vivaient sans Loi et suivaient les convoitises de la chair sans s’en douter : car il n’y avait pas de défense. Donc : « Et moi je vivais autrefois sans loi, » nous dit l’Apôtre. Par là il montre clairement qu’il ne parle pas en son propre nom, mais en général et au nom du vieil homme. « Mais quand est venu le commandement, le péché a revécu. Et moi je suis mort ; il s’est trouvé que ce commandement, qui devait me donner la vie, a causé ma mort. » En effet, si on obéit au commandement, c’est certainement la vie. Mais il s’est trouvé qu’il a causé la mort, parce que pécher contre le commandement ce n’est pas seulement pécher, (on péchait déjà auparavant) mais c’est pécher avec plus de malice et de perversité, puis qu’on commet le mal sciemment et par désobéissance formelle.

5. « Car, continue l’Apôtre, le péché prenant occasion du commandement, m’a séduit et par lui m’a tué. » Le péché abusant de la Loi, pendant que la défense augmentait la convoitise, est devenu plus agréable et nous a séduits. Car c’est une douceur trompeuse, qui est suivie de supplices plus nombreux, plus grands et plus amers. Comme l’homme qui n’a pas encore reçu la grâce spirituelle a plus d’attrait pour une action défendue, le péché séduit par une fausse douceur ; et la prévarication s’y ajoutant, il tue.

6. « Ainsi la Loi est sainte et le commander saint, juste et bon. » En effet la Loi ordonne et défend ce qu’il faut. « Ce qui est bon est donc devenu pour moi la mort ? Loin de là. » Le mal est dans celui qui abuse, et non dans le commandement lui-même qui est bon. Car la Loi est bonne, si on en use légitimement. Or celui-là en abuse quine se soumet pas à Dieu dans une pieuse humilité, pour pouvoir accomplir la Loi au moyen de la grâce. Ainsi celui qui n’use pas légitimement de la loi ne la reçoit que pourvoir, par sa prévarication, paraître son péché qui se tenait caché avant la défense. Et cela outre mesure ; » parce que ce n’est plus simplement un péché, mais une désobéissance au commandement. L’Apôtre continue donc et ajoute : « Mais le péché, pour paraître péché a, par une chose bonne, opéré pour moi la mort ; de sorte que le commandement a rendu coupable outre mesure le pécheur ou le péché. » Il explique par là le sens de ce qu’il a dit plus haut Car sans la Loi le péché est mort ; » non qu’il n’existât pas, mais il ne paraissait pas ; et dans quel sens il a dit aussi : « Le péché, a revécu, » ce qui ne signifie pas que le péché n’ait existé qu’après la loi, mais qu’alors seulement il a paru comme désobéissance à la loi ; puisque dans ce même endroit l’Apôtre dit : « Mais le péché, pour paraître péché, a, par une chose bonne, opéré pour moi la mort. » Il ne dit pas : Pour être péché, mais : « Pour paraître péché. »

7. Ensuite, il en donne la raison : « Car nous savons que la Loi est spirituelle, et moi je suis charnel. » Il fait assez voir ici que la Loi ne peut être accomplie que par les hommes spirituels, lesquels ne deviennent tels que par la grâce. En effet plus l’homme se rapproche de la Loi spirituelle, c’est-à-dire plus ses affections s’élèvent dans l’ordre spirituel, mieux il accomplit la Loi ; parce qu’il y trouve un plus grand plaisir, vu qu’il n’est plus accablé sous son poids, mais fortifié de sa lumière ; car le commande du Seigneur est lumineux et éclaire les yeux, sa loi est pure et convertit les âmes : la grâce remettant les péchés et versant l’esprit de charité qui n’ôte pas seulement à la vertu ce qu’elle a de pénible, mais la rend agréable. Évidemment après avoir dit : « Et moi je suis charnel, » il a dû expliquer jusqu’à quel point. Car on appelle aussi charnels, en un certain sens, ceux qui sont déjà sous l’empire de la grâce, déjà rachetés du sang du Seigneur et nés à la vie de la foi, C’est à ceux-là que l’Apôtre dit : « Aussi, mes frères ; je n’ai pu moi-même vous parler comme à des hommes spirituels, tuais comme à des hommes charnels, comme à de petits enfants en Jésus-Christ ; je vous ai abreuvés de fait, « Mais je ne vous ni point donné à manger. » il me faut voir par là qu’ils sont nés à la vie de la grâce, eux qui sont de petits enfants de Jésus-Christ et qu’il faut abreuver de lait, et cependant il les appelle encore charnels. Quant à celui qui n’est point encore sous l’empire de la grâce, mais sous celui de la Loi ; il est charnel ente sens qu’il n’est point affranchi du péché, mais vendu comme esclave au péché vu qu’il recherche, comme prix d’une fatale volupté, la douceur même qui le séduit et qu’il a violé la loi, avec d’autant plus de plaisir que la défense est plus formelle. Or il ne peut accepter Cette douceur Comme récompense convenable à son état sans être forcé de subir le joug de la passion en esclave acheté. Il sent en effet qu’il est l’esclave de la passion qui le maîtrise ; lui à qui une défense est faite, qui connaît parfaitement cette défense et pourtant la transgresse,

8. « Aussi ce que je fais, je ne le comprends pas : » Ces expressions : « Je ne le comprends pas, » ne veulent pas dire : J’ignore que je pèche ; autrement l’Apôtre se contredirait, puisqu’il a dit : « Le péché, pour paraître péché, a, par une chose bonne ; opéré en moi la mort ; » et plus haut : « Je n’ai connu le péché que par la loi. » Comment le péché paraîtrait-il, comment le connaîtrait-il, s’il l’ignorait ? Mais il parle dans le même sens que le Seigneur, lorsqu’il dira un jour auto méchants : « Je ne vous connais pas: » Car rien n’échappe à Dieu, puisque il a les feux ouverts sur ceux qui font le mal, afin d’effacer leur souvenir ici-bas. » Quelquefois, pour nous-même, ignorer signifie ne pas approuver. Ainsi quand l’Apôtre dit : « Ce que je fais, je ne le comprends pas » cela veut dire je ne l’approuve pas. C’est ce que la suite démontre quand il ajoute : « Car ce que je veux, je ne le fais pas ; mais ce que je hais, je le fais. » Je hais a ici le sens de j’ignore », comme de ceux à qui le Seigneur dira : « Je ne vous connais pas, » il est écrit : « Vous haïssez, Seigneur ; a tous ceux qui commettent l’iniquité.

9. « Or si je fais ce que je ne veux pas, j’acquiesce à la loi comme étant bonne. » En effet il ne veut pas ce que la loi ne veut pas, car la loi défend ce qu’il fait. Il acquiesce donc à la loi, non en tant qu’il fait ce qu’elle détend, mais en ce qu’il ne veut pas ce qu’il fait. Il est vaincu parce qu’il n’est pas encore délivré par la grâce, quoiqu’il sache déjà par ta loi qu’il fait le mal et qu’il ne veuille pas le faire. Quant à ce qui suit : « Maintenant donc, ce n’est plus moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi, » cela ne veut pas dire qu’il ne consent pas à faire le mal, quoiqu’il soit d’accord avec la loi pour le condamner. Car il parle encore au nom de l’homme établi sous l’empire de la loi et non sous celui de la grâce ; de l’homme par conséquent entraîné à mai faire par la concupiscence qui le domine et qui le séduit par la fausse douceur du péché défendu, bien qu’il le désapprouve, éclairé qu’il est par la loi. « Ce n’est pas moi qui le fais, » : signifie : je le fais parce que je suis vaincu. C’est en effet la passion qui agit ; on lui cède parce qu’elle est la maîtresse. Or pour ne pas céder, pour fortifier l’âme contre la passion, il faut la grâce, dont l’Apôtre va parler.

10. « Car je sais, dit-il, que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma chair. En tant qu’il le sait, il est d’accord avec la loi ; mais en tant qu’il agit, il cède au péché. Or d’où sait-il ce qu’il avance, à savoir que ce qui habite dans sa chair n’est pas le bien, mais le péché ? D’où le sait-il, sinon par la transmission de la mortalité de la mortalité et les continuels assauts de la volupté ? L’un est la punition du péché originel, l’autre la punition des rechutes fréquentes dans le péché. Nous l’apportons l’un en venant au monde, nous y ajoutons l’autre pendant notre vie. Ces deux choses, la nature et l’habitude, réunies, rendent la passion très-puissante, très-difficile à vaincre ; c’est ce que l’Apôtre appelle ici péché, et qu’il déclare habiter dans sa chair, c’est-à-dire exercer une entière domination, une sorte d’empire. C’est dans ce sens qu’on lit dans le Psalmiste : « J’aime mieux être le dernier dans la maison du Seigneur que d’habiter dans les tentes des pécheurs» comme si celui qui est méprisé, en quelque lieu qu’il soit, n’était pas considéré comme habitant ; ce qui rattache au mot d’habitation l’idée d’une domination quelconque. Mais si la grâce produit en nous l’effet que l’Apôtre exprime ailleurs en ces termes : « Que le péché ne règne point dans notre corps mortel, jusqu’à nous faire obéir à ses convoitises, » on ne pourra plus dire proprement que le péché habite en nous.

11. « En effet le vouloir réside en mai, mais accomplir le bien, je ne l’y trouve pas. » Ces paroles, pour ceux qui ne les comprennent pas bien, semblent presque détruire le libre arbitre. Mais comment cela serait-il, puisque l’Apôtre dit : « Le vouloir réside en moi ? » Certainement le vouloir est en notre pouvoir, puisqu’il réside en nous ; mais si nous ne pouvons pas accomplir le bien, la faute en est au péché originel. Ce n’est point là la nature primitive de l’homme, mais la peine du péché ; d’où résulte la mortalité elle-même, la fragilité devenue comme une seconde nature, et dont nous sommes délivrés par la grâce du Créateur, quand nous nous soumettons à lui par la foi. Mais toutes ces expressions ne s’appliquent qu’à l’homme établi sous la loi, et non encore sous la grâce. En effet celui qui n’est point encore sous la grâce, ne fait pas le bien qu’il veut ; mais il fait le mal qu’il ne veut pas, parce qu’il est dominé par la concupiscence fortifiée par le lien de la mortalité, et aussi par l’entraînement de l’habitude. Or s’il fait ce qu’il ne veut pas, ce n’est point lui qui le fait, mais le péché qui habite en lui, suivant ce qui a été dit et expliqué plus haut.

12. Je trouve donc, quand joyeux faire le bien, « une loi, qui s’y oppose, parce que le mal réside en moi ; » c’est-à-dire je trouve que la loi est un bien pour moi quand je veux faire ce qu’elle commande, mais le mal réside en moi à cause de la facilité à le commettre. C’est cette facilité que l’Apôtre entend, quand il dit plus haut : « Le vouloir réside en moi. » En effet quoi de plus facile, pour l’homme établi sous la loi, chie de vouloir le bien et de faire le mal ? Il veut le bien sans difficulté, quoiqu’il ait moins de facilité à le faire qu’à le vouloir ; et il fait facilement le mal qu’il hait, bien qu’il ne le veuille pas ; il est comme un homme violemment poussé qui arrive sans difficulté au fond du précipice, quoiqu’il ne le veuille pas, quoiqu’il le redoute extrêmement. Je dis cela à cause du mot de l’Apôtre : « Réside. » Donc l’homme établi sous la loi et non encore affranchi par la grâce, rend témoignage à la loi qu’elle est bonne : il le lui rend complètement par là même qu’il se reproche d’agir contre elle, et il trouve qu’elle est un bien pour lui, puisqu’il veut faire ce qu’elle lui commande, mais il ne le peut à cause de l’empire de la concupiscence ; il se voit ainsi coupable de prévarication, et forcé d’implorer la grâce du Libérateur.

13. « Je me complais, en effet, dans la loi de Dieu, selon l’homme intérieur, dans la loi qui dit : tu ne convoiteras pas. Mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de ton esprit, et me captive sous la loi du péché, laquelle est dans mes membres. » Il appelle loi de ses membres le poids même de mortalité sous lequel nous gémissons, car le corps, qui se corrompt, appesantit l’âme. D’où il résulte souvent que ce qui n’est pas permis charme irrésistiblement. Ce fardeau accablant, écrasant, il l’appelle loi, parle que c’est une juste punition, un arrêt divin rendu et infligé par Celui qui avait prévenu l’homme en lui disant : « Du jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez de mort. » Cette loi combat la loi de l’esprit qui dit : « Tu ne convoiteras pas, » et dans laquelle l’homme se complaît selon l’homme intérieur ; et avant qu’il, soit sous l’empire de la grâce, elle combat tellement qu’elle le captive sous la loi du péché, c’est-à-dire sous son propre joug. Car en disant : « Laquelle est dans mes membres, » l’Apôtre fait assez voir que c’est la même que celle dont il a dit plus haut : « Je vois dans mes membres une autre loi. »

14. Or le but de tout ceci est de démontrer que l’homme ainsi captif rte doit point présumer de ses forces. C’était le moyen de confondre l’orgueil des Juifs qui se glorifiaient des œuvres de la Loi, alors même qu’ils étaient entraînés par la concupiscence à commettre toute sorte de mal, bien que la loi dont ils étaient si fiers leur dit : « Tu ne convoiteras pas. » Donc l’homme vaincu, condamné, prisonnier, prévaricateur plutôt que vainqueur, après même avoir reçu la loi, doit dire, doit s’écrier avec humilité : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. » En effet tout ce qui reste au libre arbitre en cette vie mortelle, ce n’est pas d’accomplir la justice quand l’homme le veut, mais de recourir avec de pieuses supplications à Celui qui peut lui donner de l’accomplir.

15. S’imaginerait-on, d’après le texte que nous venons d’exposer que l’Apôtre juge la loi mauvaise ? Il a dit en effet : « La loi est survenue pour faire abonder le péché; le ministère de mort a été gravé en, lettres sur des pierres ; la force du péché, c’est la loi (6) ; vous êtes morts à la loi par le corps du Christ, a pour être à un autre, à Celui qui est ressuscité d’entre les morts ; les passions du péché, qui étaient occasionnées par la loi, agissaient dans nos membres, jusqu’à leur faire produire des « fruits pour la mort ; mais maintenant nous sommes affranchis de la loi de mort dans laquelle nous étions retenus, pour que nous servions dans la nouveauté de l’esprit, et non dans la vétusté de la lettre. » Il a dit cela, et d’autres choses du même genre ; mais il faut se souvenir que ces expressions signifient simplement que la loi augmente la concupiscence par la défense, et qu’elle lie le coupable par la prévarication, en donnant des ordres que les hommes ne peuvent remplir à cause de leur infirmité, à moins qu’ils ne recourent humblement à la grâce de Dieu. Voilà pourquoi on dit que ceux qu’elle domine sont sous elle ; et elle domine ceux qu’elle punit, c’est-à-dire tous les prévaricateurs. Or ceux qui ont reçu la loi prévariquent contre elle, à moins que la grâce ne les mette à même d’exécuter ce qu’elle commande. C’est ainsi qu’elle ne domine point ceux qui sont sous la grâce, parce qu’ils l’accomplirent par amour, eux qui étaient condamnés quand ils étaient sous le joug de la crainte.

16. Sion est porté par ces textes de l’Apôtre à croire qu’il blâme la loi, que dira-t-on de ces paroles : « Je me complais dans la loi de Dieu, « selon l’homme intérieur ? » Évidemment c’est là un éloge de la loi. Mais à cela on répond qu’il parle ici d’une autre loi, c’est-à-dire de la loi du Christ, et non de celle qui a été donnée aux Juifs. Nous demanderons alors de quelle loi l’Apôtre a dit : « La loi est survenue pour faire abonder le péché ? » On dit sans hésiter que c’est de la loi juive. Vois alors si c’est aussi de celle-là qu’il est dit : « Or, prenant occasion du commandement, le péché a produit en moi toute concupiscence. » Ces expressions : « À produit en moi toute concupiscence, » signifient-elles autre chose que celles-ci : « Afin de faire abonder le péché ? » Voyez encore si ce n’est pas le sens de ces mots : « De sorte que le commandement a rendu coupable outre mesure le pécheur ou le péché. » En effet : « Pour rendre coupable le péché outre mesure » revient à : « Pour que le péché abondât. » Si donc nous démontrons que le commandement est bon, le commandement dont le péché a pris occasion pour opérer toute concupiscence, au point de dépasser la mesure ; nous prouverons par là même que la loi est bonne, elle qui est survenue pour que le péché abondât, c’est-à-dire pour que le péché opérât toute concupiscence et dépassât toute mesure. Qu’on écoute donc le même Apôtre : « Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? Loin de là. » Mais, nous dit-on, cela s’applique à la loi du Christ, c’est-à-dire à la loi de grâce. Qu’on nous dise alors comment on entend ce qui suit : « Mais je n’ai connu le péché que parla loi. Car je ne connaîtrais pas la concupiscence, si la loi n’eût dit : Tu ne convoiteras pas. Or, prenant occasion du commandement, le péché a opéré en moi toute concupiscence. » Le contexte montre assez de quelle loi il parle quand il dit : « La loi est-elle péché ? Loin de là. » Évidemment il s’agit de celle dont le commandement a fourni au péché l’occasion d’opérer toute concupiscence, par conséquent de celle qui est survenue pour que le péché abondât et qu’on prétend mauvaise.

Mais quoi de plus clair que les paroles ajoutées par l’Apôtre : « Ainsi la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon ? » On nous dit encore qu’il s’agit de l’Évangile, et non de la loi juive : tant est grande, tant est aveugle la perversité manichéenne ! Ils ne font pas attention au passage si exprès, si évident, qui vient à la suite. « Ce qui est bon est donc devenu pour moi la mort ? Loin de là ; mais le péché, pour paraître péché, a, par une chose bonne, opéré pour moi la mort, de sorte que le commandement a rendu coupable outre mesure le pécheur ou le péché ; » c’est-à-dire le commandement saint, juste et bon, qui est pourtant survenu pour que le péché abondât, c’est-à-dire dépassât toute mesure.

17. Pourquoi donc, si la loi est bonne, l’appelle-t-on « ministère de mort ? » Parce que le péché, « pour paraître péché, a, par une chose bonne, opéré pour moi la mort. » Ne vous en étonnez point, puisqu’on a dit de la prédication même de l’Évangile : « Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ à l’égard de ceux qui se sauvent et à l’égard de ceux qui se perdent ; « aux uns odeur de vie pour la vie, mais aux autres odeur de mort pour la mort. » La loi a été appelée ministère de mort à l’égard des Juifs, pour qui elle a été écrite sur la pierre, emblème de la dureté de leur cœur ; mais non pour ceux qui l’accomplissent par amour. Car l’amour est la plénitude de la loi. » En effet la loi, écrite sur la pierre, dit : « Tu ne commettras point l’adultère ; Tu ne seras point homicide ; Tu ne déroberas pas ; Tu ne convoiteras pas, » toutes choses qui s’accomplissent par amour, au témoignage de l’Apôtre, qui nous dit : « Celui qui aime la prochain a accompli la loi. En effet, Tu ne commettras point l’adultère ; Tu ne tueras pas ; Tu ne déroberas pas ; Tu ne convoiteras pas, et s’il est quelque autre commandement, tout se résume dans jette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, » parce que cette parole même est écrite dans la loi.

Si la loi est bonne, pourquoi est-elle « la force du péché ? » Parce que le péché a, par une chose bonne, opéré la mort, de sorte qu’il a dépassé la mesure, c’est-à-dire qu’il s’est fortifié par la prévarication.

Si la loi est bonne, « pourquoi sommes-nous morts par le corps du Christ ? » Parce que, délivrés de l’affection que la loi punit et condamne, nous sommes morts à la loi qui condamne. En effet c’est surtout quand elle menace, épouvante ou frappe, qu’on lui donne le nom de loi. Ainsi le même précepte est la loi pour ceux qui craignent, et la grâce pour ceux qui l’accomplissent avec amour. De là ce mot de l’Évangile La loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. » En effet la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ pour faire accomplir la loi même, qui avait été donnée par Moïse pour inspirer la crainte. Donc : « Vous êtes morts à loi, » veut dire : Vous êtes morts au supplice de la loi, « par le corps du Christ, » en vue duquel ont été pardonnés les péchés qui rendaient passible d’une juste punition.

Si la loi est bonne, pourquoi « les passions du péché qui sont occasionnées par la loi, agissaient-elles dans nos membres, jusqu’à leur faire produire des fruits de mort ? » Parce que l’Apôtre entend ici par ces passions du péché dont il a été souvent parlé, l’augmentation de la concupiscence occasionnée par la défense, et la punition imposée à la prévarication : c’est-à-dire parce que le péché « a, par une chose bonne, opéré la mort, de sorte que le commandement a rendu coupable outre mesure le pécheur ou le péché. »

Si la loi est bonne, pourquoi « sommes-nous affranchis de la loi de mort dans laquelle nous étions retenus, afin que nous servions dans la nouveauté de l’esprit, et non dans la vétusté de la lettre ? » Parce que la loi est seulement la lettre pour ceux qui ne l’accomplissent pas avec cet esprit de charité, qui est le but du nouveau Testament. Ainsi ceux qui sont morts au péché sont affranchis de la lettre dans laquelle sont retenus les coupables qui n’accomplissent pas ce qui est écrit. En effet qu’est-ce que la loi, sinon une simple lettre pour ceux qui savent la lire et ne peuvent l’accomplir ? Car ceux pour qui elle a été écrite la connaissent ; mais comme ils ne la connaissent qu’en tant qu’elle est écrite, et non pour l’aimer et l’accomplir, elle n’est bien pour eux que la lettre : lettre qui n’est d’aucun secours à ceux qui la lisent, mais qui rend témoignage contre ceux qui pèchent. Donc ceux qui sont renouvelés par l’Esprit sont affranchis de sa condamnation ; ils ne s’attachent plus à la lettre pour y trouver le châtiment, mais à l’intelligence par amour de la justice. De là le mot : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie. » En effet la loi seulement Luc, mais non comprise ou non accomplie, tue certainement ; et c’est alors qu’on l’appelle lettre. « Mais l’esprit vivifie, parce que la plénitude de la loi c’est la charité, qui a été répandue dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné. »

II. — Doctrine de saint Paul sur la justification. —. Il est temps, je pense, de passer à l’autre question que vous nous avez proposée, c’est-à-dire d’expliquer tout le texte, à partir de ce verset : « Et non seulement elle, mais aussi Rebecca qui eut deux fils à la fois d’Isaac, notre père. Car avant qu’ils fussent nés, ou qu’ils eussent fait ni bien ni mal ; » jusqu’à celui-ci : « Si le Seigneur des armées ne nous avait réservé un rejeton, nous serions devenus comme Sodome et semblables à Gomorrhe. » Ce passage est assurément plus obscur que l’autre. Mais, comme je vous connais, vous n’avez pu exiger de moi ce travail, sans demander à Dieu pour moi la grâce de pouvoir le faire. Enhardi par cette pensée, j’entre de suite en matière.

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