CHAPITRE I
DEUX MOIS À LILLE
Il y a longtemps qu’on a parlé pour la première fois de la froideur à l’égard de l’étranger, froideur que même la présentation à l’anglaise ne suffit pas toujours pour faire disparaître, froideur non seulement signalée par des auteurs écrivant à différentes époques, mais existant encore aujourd’hui : ainsi, tel fonctionnaire a cru à tort que sa haute position administrative devait, dès son arrivée, lui faire ouvrir toutes les portes, et tel négociant dont le crédit est aujourd’hui solidement assis, a dû, dans ses débuts, malgré sa grande probité, se heurter contre les marques les moins équivoques de la défiance générale.
Il ne faut cependant pas reprocher aux Lillois avec trop d’amertume leur réserve systématique, et l’étranger doit se dire que, s’il a pu jouir dans son pays de la considération publique et de l’estime de tous, ses nouveaux concitoyens l’ignorent absolument, et que, même sur des recommandations favorables, ils ne peuvent raisonnablement lui ouvrir leur intérieur, avant de bien savoir dans quelle voie il marche, quelle est sa moralité, quelles sont ses habitudes, ce qui dans une grande ville ne peut être connu qu’au bout d’un certain temps.
Pourquoi, après ample connaissance, ne lui rendrait-on pas justice, lui refuserait-on la confiance qui ne lui a jamais fait défaut ailleurs ?
Je dois dire à la louange des habitants de cette grande cité que jamais je n’y ai reçu mauvais accueil ; mais j’y ai subi l’impression des différents degrés qui existent sur le thermomètre des relations sociales entre la glace de l’indifférence et la chaleur de la cordialité.
Jusqu’alors, les artistes qu’il m’a été donné de connaître m’ont toujours fait la réception la plus sympathique. Dois-je l’attribuer au peu d’ombrage que je leur porte, ne désirant faire qu’un petit nombre d’élèves ? Non ! je préfère trouver le motif de leur accueil fraternel dans la générosité de leur caractère.
Quant aux personnes en dehors de l’art musical par leur profession, j’ai trouvé dans plusieurs familles les relations les plus agréables, tant par le bon goût artistique qui y règne que par les conversations attrayantes qu’on y entend : les lettres et les sciences sont cultivées à Lille, l’archéologie, la numismatique ont de fervents adeptes, et au milieu des préoccupations matérielles de l’industrie, on sait encore vivre intellectuellement.
CHAPITRE II
Ceci est positif ; on parle beaucoup des cris de Paris, et certains compositeurs ont trouvé dans les annonces des marchands ambulants des formes assez musicales pour qu’ils les aient reproduites et colligées dans des morceaux de danse spéciaux ; je ne sais si jamais on a fait de même à Lille, mais certainement il y aurait matière pour un auteur qui aimerait à traiter la musique imitative.
Je n’ai pas encore trouvé le temps de savoir à quelles industries appartiennent tous ces cris qui retentissent chaque matin dans ma rue Esquermoise, avant même qu’il fasse jour ; cependant, j’ai remarqué différentes manières d’annoncer leurs produits, particulières aux charbonniers : l’une se traduit en langage technique par une ronde dans le mouvement d’adagio sur la syllabe char et tombant par un intervalle d’un ton sur la syllabe bon, à laquelle le crieur-chanteur donne une durée de croche. Lugubre e tristamente.
Un autre vendeur de charbon place le nom de sa marchandise sur un intervalle de quarte supérieure, qui rappelle les réponses de basse du trio du premier acte de Gazza ladra. Tempo giusto.
Mais, quoi de plus musical, de plus empreint de sentiment que cette phrase touchante par laquelle le marchand de moulins à vent à papier invite les parents à récompenser leurs enfants sages ? Cela rappelle pour la forme mélodique les noëls provençaux du bon roi René.
À Lille, quand on ne connaît pas encore suffisamment l’étranger pour lui ouvrir son cœur, on conserve, en lui parlant, à toutes les syllabes de la phrase une inflexion monotone et qui ne varie pas d’un coma, s’il est permis à l’oreille humaine de percevoir cette différence mathématique ; mais êtes-vous mieux connu, on s’informe avec intérêt et en musique de votre santé, de vos affaires, de vos plaisirs :
« A - vez - vous é - té voir Ro - land hi - er ? » sur l’air do do do do do do do sol sol sol. Intervalle de quinte supérieure.
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CHAPITRE III
La scène du Grand-Théâtre est tenue actuellement par des artistes d’un mérite peu commun en province ; mais les conserverons-nous longtemps ? De brillantes propositions, paraît-il, leur arrivent de tous côtés, et , notre vaillant Roland, ne se laissera-t-il pas entraîner dans les défilés lointains d’un Roncevaux théâtral, où il peut être sûr de moissonner les lauriers du héros qu’il représente, sans à voir à craindre sa fin prématurée ?
Les chanteurs nous conduisent naturellement à parler de leurs satellites les choristes, qui pèchent à Lille comme dans la plupart des autres villes ; on paie trop peu ces aspirants artistes, et celui ou celle qui se sent un peu de voix vise à parvenir par le travail à chanter les premiers rôles et ne reste généralement pas dans les chœurs.
J’ai entendu, c’est cependant l’exception, critiquer vivement l’orchestre et lui refuser même la mesure, cette première qualité de tout ensemble musical. Voici franchement l’opinion que me dicte ma position indépendante : si l’Orchestre du Grand-Théâtre ne vaut pas celui du Grand-Opéra de Paris, il renferme du moins un certain nombre d’exécutants qui n’y seraient nullement déplacés, et l’on peut en toute sûreté aller voir jouer une œuvre sérieuse sur la première scène lilloise ; l’auditeur le plus difficile pourra garder de l’exécution un souvenir très honorable pour les chanteurs, pour l’orchestre et son chef expérimenté, et enfin pour la direction qui dans la mise en scène, fait preuve de goût et d’intelligence.
Il m’arrive souvent, quand j’ai à faire un voyage d’une certaine durée, de prendre les premières jusqu’au prochain changement de train, là de passer dans les troisièmes et enfin de terminer mon voyage en secondes, cela dans le seul but d’observer la différence d’habitudes, de langage, et de recueillir les opinions variées de chaque classe de la société sur le premier sujet venu que je propose à mes compagnons de voyage.
Cette manie, car on m’a déjà prévenu que c’en était une, je l’emporte au théâtre, et j’aime assez, quand je vois jouer un opéra, recueillir un peu à droite et à gauche l’opinion de chacun. C’est ainsi que j’ai entendu dans la classe éclairée des appréciations pleines de tact et de finesse, de même que dans les sphères aériennes du paradis des réflexions marquées au coin de l’intelligence m’ont prouvé l’existence du bon sens musical jusque dans la classe ouvrière.
Mais à toute médaille il y a un revers. J’assistais ces jours derniers à la représentation d’un opéra pour lequel je professe, à mon faible sens, une grande estime ; installé dans un fauteuil d’orchestre, j’avais deux voisins fort aimables, et avant que la représentation fût commencée, il s’était établi entre nous une conversation assez suivie qui m’avait appris que mes interlocuteurs n’étaient pas musiciens, et n’avaient d’autres connaissance de l’art que celle acquise par la fréquentation assidue du théâtre.
J’avais entendu à Paris des gens qui font autorité en musique exprimer sur cette œuvre l’appréciation la plus favorable ; aussi l’on peut juger de ma stupéfaction en entendant dire que le premier acte était détestable et l’ouverture décousue. Cependant, revenu un peu à moi, j’essayai de défendre l’ouvrage, mais ce fut en vain, et je saluai mes voisins, me promettant d’être entièrement de leur avis, quand ils auraient su trouver quel fil il fallait pour recoudre l’étoffe.
De l’orchestre, je passai dans une loge dont les premières places étaient occupées par deux dames ayant pour cavalier un monsieur endormi profondément dans l’ombre du fond et qui ouvrit un œil pour me regarder entrer, mais le referma bien vite dès que j’eus pris place à côté de lui. Les charmants détails dont le deuxième acte est rempli pouvaient me faire croire que mon voisin ne fermait les yeux que pour mieux les entendre, et le silence des deux dames pouvait s’interpréter par l’intérêt que leur inspirait la pièce ; quand l’une d’elles, rompant cette placidité que je prenais pour de l’attention soutenue, dit à sa voisine : « a une bien jolie robe. — Oui, répondit l’autre dame, c’est une robe qui durera tout l’abonnement. » Cependant l’acte tirait à sa fin, le rideau se baissa, le musicien dormait toujours, et les dames continuant, en fait d’impressions musicales, à se communiquer leurs réflexions sur les toilettes, je quittai ma loge et me dirigeai vers le parterre, afin d’y entendre le reste de l’opéra.
Là, je liai connaissance avec des amateurs intrépides, habitant la banlieue, mais ne manquant aucune représentation, quelque temps qu’il fît. De mes trois nouveaux voisins, un seul avait la parole et était religieusement écouté par ses compatriotes. Selon lui, il y avait dans leur orphéon de *** des chanteurs qui avaient bien autrement de voix que les artistes de la scène. « Et notre fanfare, monsieur, si vous l’entendiez enlever un pas-redoublé ? »
— Cependant, dis-je modestement, il me semble que le baryton ne va pas trop mal, et que l’orchestre joue assez en mesure.
— Ah ! monsieur, soit dit sans vous offenser, on voit bien que vous n’êtes pas musicien ; je ne veux pas me faire regarder pour cela comme un grand artiste, mais j’aime la musique, je la protège et j’apporte avec bien du plaisir mon concours à nos deux Sociétés philharmoniques.
Là-dessus arriva le final, couvert dans toute la salle par de chaleureux applaudissements auxquels mon bon voisin, malgré sa critique, donna un puissant concours, agissant ainsi avec autant de générosité qu’à l’égard des musiques de son pays. Mais, pardonnez-moi les écarts de mon imagination ! je ne sais pourquoi je me présentai le Mécène de *** ou mouchant complaisamment les chandelles à la répétition, ou servant de pupitre en tenant la partie devant l’exécutant, ou bien portant la grosse caisse sur son dos dans les promenades militaires de la fanfare.
Le théâtre des Variétés a, lui aussi, son importance dans un cadre plus modeste. Je ne puis trop en parler, n’y ayant assisté jusqu’à présent qu’à un petit nombre de représentations.
J’y ai revu avec plaisir , qui faisait il y a quelques années les délices d’une scène secondaire de province. On se disait alors : « Nous ne la conserverons pas, son rare talent l’appelle dans une grande ville. » C’est ce qui est arrivé. , chanteuse agréable, comédienne intelligente, réussissant dans tous les genres, est de ces artistes qui peuvent se demander : « Quo non ascendam ? » car le dernier mot n’est pas dit sur elle.
Je terminerai ce chapitre en signalant l’ennui qui résulte pour le public dans les deux théâtres de n’entendre l’orchestre que quand il y a opéra ; un maigre quatuor est une bien pauvre introduction à une représentation dramatique ; une belle ouverture exécutée pour ouvrir la séance coûterait un peu de travail à l’orchestre du Grand-Théâtre, et celui des Variétés, moins nombreux, a cependant encore quelques ressources qui ne sont pas à dédaigner. Je ne veux pas oublier son chef, , dont j’ai apprécié ailleurs qu’ici la modestie et l’habilité. »
CHAPITRE IV
Il s’organise à Lille peu de grands concerts. Nous n’avons eu cet hiver que ceux de Carlotta Patti. Le Cercle du Nord, en nous faisant entendre les célébrités artistiques parisiennes ou cosmopolites, porte d’avance une concurrence redoutable à toute autre entreprise de concert, et à part le mérite des artistes que l’on fait venir, nous jouissons de plus d’un orchestre marchant dans une très bonne voie. J’insiste sur ce point, parce qu’à mon avis, un concert n’est complet que quand il est ouvert dans ses deux parties par des morceaux d’orchestre ; je voudrais même qu’on y entendit à chaque séance des chœurs avec ou sans accompagnement, et notre intelligente Commission de musique peut, quand elle le veut, ajouter un attrait de plus à ses programmes, les ressources vocales n’étant pas inférieures ici aux ressources instrumentales.
Le Cercle donne tous les ans à ses abonnés quatre concerts et deux soirées ; l’orchestre joue à chaque séance, et la seule différence consiste en ce que les solistes qui se font entendre dans les soirées sont de la ville, tandis que les concerts produisent seulement des artistes étrangers ou même appartenant au Grand-Théâtre. Les soirées sont généralement moins courues que les concerts : certaines personnes ne trouvant pas un attrait suffisant dans l’audition d’artistes de la ville qu’on coudoie tous les jours. Telle n’est pas ma manière de voir ; il n’est que juste d’encourager les artistes de la localité, et du reste, Lille possède des exécutants qui n’ont plus besoin d’encouragements et qui peuvent légitimement réclamer leur part des applaudissements réservés aux artistes de passage.
Différents organes de la presse lilloise ont attaqué, souvent d’une façon spirituelle, la mesure prise par l’Administration du Cercle qui assigne aux dames seulement les banquettes de côté et place les hommes sur celles du milieu. Beaucoup de mes co-sociétaires se sont élevés contre cet aménagement qui les prive du plaisir bien naturel de se trouver auprès de leur épouse ou de leur fille, souvent placées à côté de dames qu’elles ne connaissent pas et avec lesquelles il leur est maintes fois difficile de lier conversation ou d’échanger leurs impressions. Quant à moi, n’ayant ni femme ni fille à emmener au concert, je ne me plaindrai pas pour mon compte de l’arrêté administratif et je me bornerai à signaler les différentes manières dont il est apprécié.
J’ai entendu dire que cet arrangement avait été pris comme plus favorable aux toilettes des dames, qu’il met mieux en vue. C’est une question de coup d’œil, soit ; mais l’idée primitive me paraît susceptible de perfectionnement : souvent deux nuances trop rapprochées jurent au plus haut point, et pour les préceptes de l’harmonie des couleurs, il serait bon, je crois, de même qu’on a institué une Commission musicale, d’instituer une Commission coloriste qui procéderait à une classification des toilettes, de façon à ce qu’aucune ne nuise à l’effet de l’autre. Je ne pense pas qu’aucune dame se refuse à être placée de la façon la plus avantageuse pour ses atours, et j’attire sur ce sujet les réflexions des amateurs du beau et du vrai progrès.
Un des meilleurs artistes de l’orchestre voit avec douleur le public masculin détourner son attention de l’exécution pour la concentrer sur la brillante assemblée qui tapisse les deux côtés de la salle. Je ne prendrai pas ma part de ce reproche, car je suis tellement ébloui par ce scintillement de parures et ces couleurs disparates que je ne perds pas de vue un instant l’orchestre ou les solistes.
La séparation des deux sexes trouve des approbateurs au point de vue de la morale. — C’était à l’avant-dernier concert : pendant l’entracte, je m’étais approché de la rangée des dames pour causer ; tout près de nous étaient assises une mère et sa fille conversant avec deux messieurs dont l’un paraissait être le père et l’autre un ami de la famille. — « On a bien raison, disait la dame, de nous placer à part. Croyez-vous qu’il nous serait bien agréable, à mon mari et à moi, de voir un monsieur que nous ne connaîtrions pas venir se placer à côté de notre fille ? » Mes interlocutrices et moi trouvions cette morale plus qu’étroite. Si la séparation n’eût pas existé, ces époux si prudents auraient pu certainement former à droite et à gauche de leur fille une barrière infranchissable. — « Au surplus, me disais-je, cela n’est que précaution ; on n’en saurait trop prendre. »
La deuxième partie du concert allait commencer ; je regagnai ma place sans penser davantage à cet incident, quand, quelques jours après, j’allai aux Variétés : on y jouait une pièce qu’on m’avait dépeinte comme étant pleine de ce vieil esprit gaulois que d’impudents auteurs croient remplacer de nos jours par des plaisanteries équivoques et licencieuses ; mais on m’avait bien mal ren- seigné car il s’en fallait de peu que l’ouvrage tombât dans l’obscénité. Aussi, sans attendre la fin de l’acte, je sortis de la salle me proposant de n’y rentrer que pour la seconde pièce annoncée sur le programme. Mais, en jetant un dernier regard sur les spectateurs, quel ne fut pas mon étonnement d’apercevoir les austères parents de l’autre fois faisant assister à cette triste représentation leur fille qui paraissait y prendre beaucoup d’intérêt ! J’avoue que mon premier mouvement fut l’indignation ; mais ce n’est réellement qu’avec pitié qu’il faut envisager une telle inconséquence.
Il est, je crois, sans exemple en France qu’un Cercle procure à ses membres, indépendamment des avantages sociaux attachés à ce genre d’établissement, le plaisir d’entendre de beaux concerts, et l’on peut donner cette qualification sans réserve : les plus grandes célébrités musicales sont venues au Cercle du Nord, et l’orchestre, composé d’artistes de talent et de bons amateurs, se comporte vaillamment. Je vais commettre ici une petite indiscrétion : par une faveur toute spéciale, j’ai assisté à une répétition de l’orchestre. Il est impossible de conduire plus consciencieusement et plus convenablement que , qui sait insister sur l’exécution d’un passage difficile sans froisser l’amour-propre de personne. Quant à son mérite de soliste, un disciple bien-aimé d’Alard a-t-il besoin de félicitations dont il doit être rebattu et que son glorieux titre lui acquiert légitimement avant même qu’on l’ait entendu ?
Nous avons en un accompagnateur bien précieux et dont les artistes étrangers qui ont contribué à nos concerts gardent un excellent souvenir.
Mais il faut tout dire, deux choses me choquent : Le piano est d’Érard, me dit-on ; est-il neuf ? est-il déjà ancien ? Je l’ignore. Mais je lui trouve, à partir du medium jusqu’à l’aigu, les tons secs et durs d’un vieil instrument. J’ai joué à Lille quelques pianos qui n’ont pas coûté son prix et qui lui sont supérieurs comme qua- . Enfin, les timbales sont bien mauvaises, surtout la plus grosse, dont les notes graves sont à peine appréciables à l’oreille, et qui conviendrait mieux pour faire danser la bamboula aux nègres de la Guyane que pour un orchestre bien composé sous tous autres rapports. Qui donc a eu l’idée de faire barbouiller de peinture les deux timbales ? est-ce pour leur enlever encore un peu de cette sonorité qui leur fait déjà suffisamment défaut par leur construction vicieuse ?
Les Sociétés chorales et instrumentales de Lille donnent aussi des concerts ou des soirées artistiques, appelées le plus communément soirées bachiques. Ce mot épouvante d’abord un peu l’étranger pacifique. À quelle orgie, à quelles saturnales va-t-il assister ? Cependant, rien de tout cela n’a lieu. Ce terme de soirées bachiques vient de ce qu’on a la faculté de boire et de fumer en entendant la musique. J’ai assisté à ces réunions et je n’y ai jamais vu de bacchantes. Notons en passant que Gambrinus y est plus fêté que Bacchus. Il faut toujours s’armer de bienveillance en venant à ces séances, non seulement parce que la plupart des solistes pour la voix sont des amateurs, mais aussi parce que la fumée de tabac est très contraire à l’exercice des voix et des instruments à vent.
Il y a loin de cette tolérance des Lillois à ce qui se passait il y a quelques années dans ma ville natale. Le colonel d’un des régiments en garnison était mélomane ; il mettait souvent sa musique à contribution, et non content de lui faire servir en abondance des rafraîchissements, il apportait tous ses soins à ce que l’exécution eut lieu dans les meilleures conditions possibles ; aussi, dès qu’un fumeur s’approchait trop près des musiciens, il était prié très poliment par un sapeur, au nom du colonel, de vouloir bien reculer afin de ne pas incommoder les exécutants par sa fumée.
Le Cercle de Saint-Joseph, société formée dans le but louable de donner à la jeunesse une bonne direction morale, organise quelquefois aussi des concerts. Un peu plus de répétitions serait néces- saire ; mais enfin, les choses se passent en famille, et il ne faut pas être trop exigeant.
Je sais qu’il existe aussi des Cafés-concerts, un Eldorado ; mais je ne les connais pas et ne les cite ici que pour mémoire. J’ai entendu à Paris Thérésa pendant cinquante secondes, et la terreur que j’ai de rencontrer quelqu’une de ses disciples me fait éviter comme la peste tous les Cafés-concerts. Le genre Thérésa est d’ailleurs le seul que je ne puisse admettre en musique ; mélomane éclecticien, je cherche le beau et le vrai et l’admire partout où je le trouve, dans la romance comme dans l’oratorio, dans l’ouverture comme dans la symphonie, dans le quadrille comme dans la marche funèbre.
CHAPITRE V
Il s’en faut de beaucoup que je connaisse encore toutes les paroisses de Lille ; ceci viendra avec le temps, et je ne puis parler que des quelques églises que j’ai visitées : le point important pour moi est que généralement ici, dans l’exécution de la musique sacrée, le bon goût musical est uni au sentiment religieux ; on sort assez volontiers de la monotonie du rite romain, et les organistes, dans leurs improvisations comme dans le choix de leurs morceaux, n’oublient pas le caractère sacré du Temple.
Saint-Étienne me paraît être l’église où l’on entend la meilleure exécution. Est-ce parce que depuis deux mois, c’est ma paroisse ? Je ne le crois pas ; mais j’avoue que le dimanche, à part la satisfaction que donne l’accomplissement d’un devoir, j’y assiste volontiers aux offices, qui y sont célébrés d’une façon très digne et fort bien entendue.
L’usage à Lille est de faire accompagner les voix par un ou deux ophi-barytons, car tel est le nom le plus convenable à l’instrument muni de clefs qui a remplacé avec avantage l’ophidien traditionnel ; cependant, par la force de l’habitude, la dénomination de serpent a prévalu. Cet instrument vulgairement ridiculisé est joué avec beaucoup de goût, à St-Étienne. J’en causais dernièrement avec un paroissien de la Madeleine qui m’a de suite fait l’éloge de son serpent. Je le crois volontiers ; il n’y a pas de raison pour que Lille ne possède pas plusieurs serpentistes de talent.
On adjoint souvent aussi et avec raison la contrebasse à cordes aux serpents. St-Étienne a de plus, chose assez inusitée, un sax-horn alto pour accompagner les enfants de chœur ; mais l’accompagnement le plus varié en instruments est celui de l’église Ste-Catherine, où j’ai remarqué le jour de Noël un serpent basse, un autre qui donne la quinte, une contrebasse à cordes, un basson, et enfin un trombone à coulisse ; le serpent et la contrebasse, surtout le premier, se mêlent parfaitement à la voix des chantres, mais le basson et le trombone, qui sont véritablement à l’orchestre, l’un la vraie basse des instruments à vent en bois, l’autre la vraie basse des cuivres, ne conviennent pas comme basses d’un ensemble vocal. On s’est déjà bien trouvé de faire accompagner des voix d’hommes par un quatuor de trombones, mais un seul trombone isolé ne se fond nullement avec le chœur, et par la nature de son timbre mordant fait bande à part, ce qui est de mauvais effet.
Je disais tout à l’heure qu’ici on ne s’en tenait pas purement et simplement au plain-chant : à l’appui de ce que j’a- vance, et sans sortir de Ste-Catherine, je rappellerai la cérémonie qui eut lieu dernièrement dans cette église à propos de l’œuvre des Missions étrangères, et à laquelle , amateur distingué, , violoniste, , harpiste du théâtre, avaient apporté leur concours ; là on a pu apprécier quelle justesse, quel ensemble, quel fini de phrasé , le professeur de chant que Lille doit être fier de posséder, sait donner à son petit peloton d’élèves du Conservatoire.
Mais ceci ne me suffit pas ; je voudrais, les jours des grandes fêtes de l’Église catholique, entendre exécuter quelques belles messes avec orchestre de Cherubini ou de Lesueur, et les ressources instrumentales et vocales dont Lille dispose le permettraient facilement ; à part le culte que l’art en recevrait, quand même ces cérémonies imposantes n’auraient d’autre but que de faire venir trois ou quatre fois par an à l’église des personnes qui n’y mettent jamais le pied, où serait le mal ? Tout le monde, malheureusement, ne possède pas en soi la force ascensionnelle nécessaire pour élever son âme vers le ciel ; à beaucoup de nous il faut un excitant qui tombe sous nos sens ; or, quel plus noble stimulant que la musique ? Soit qu’elle éclate en fanfares d’allégresse dans un Te Deum, ou que dans un Requiem de Mozart elle rappelle à ceux qui ont pu l’oublier le grand jour de la justice, la musique peut être pour la religion un puissant auxiliaire, de même qu’elle est l’agent le plus actif de la moralisation.
CHAPITRE VI
Le Conservatoire de Lille possède en un directeur savant et expérimenté ; les classes sont tenues par d’habiles professeurs, et les distinctions dont furent honorés au dernier voyage de l’Empereur n’étaient que justement méritées. Bien avant que je connusse cette ville, j’avais entendu au Conservatoire de Paris faire l’éloge en général de tous les élèves envoyés par la succursale de Lille.
La classe de violon, dirigée par , produit chaque année, me dit-on, plusieurs bons sujets. J’ai déjà eu l’oc- casion d’en rencontrer un bel échantillon dans la personne de .
Les classes de cor et de basson ont aussi de nombreux élèves : on sait que la plupart des bassonistes de Paris proviennent de Lille. L’étude suivie de ces deux instruments, aussi difficiles que précieux, tourne au profit des orchestres et des sociétés de musique. L’art musical militaire doit beaucoup à pour la conservation des anciens instruments de l’orchestre dans leurs riches harmonies des Pompiers et des Canonniers. J’ai toujours soutenu par ma plume et par la pratique ce système d’organisation qui seul du reste a donné la victoire aux Prussiens et aux Autrichiens sur les étrangers, les musiques militaires qui ont concouru cet été à Paris pouvant être mises ex aequo sous le rapport du fini de l’exécution.
Je n’ai pas encore entendu les Sociétés de fanfare ; quant à l’Orphéon impérial et à l’Union chorale, je répéterai ce que j’ai déjà dit dans l’Abeille, d’après le chœur des Fils d’Égypte exécuté par les deux Sociétés : l’énergie bien rare chez des chanteurs que exige, assure aux Orphéonistes le triomphe dans un concours en plein air ou au moins dans un vaste local, tandis que ne demande à ses voix que la somme de sonorité suffisante pour remplir une salle de dimension ordinaire.
CHAPITRE VII
On cultive à Lille tous les genres de musique classique, depuis la modeste sonate jusqu’à la symphonie à grand orchestre. Comme interprètes de cette dernière spécialité, il convient de mentionner d’abord l’orchestre du Cercle du Nord, qui a déjà fait entendre avec succès plusieurs œuvres applaudies dans les concerts de Pasdeloup ; il faut citer ensuite, chose rare en province, les réunions privées qui se tiennent chez un amateur distingué, dans le but d’exécuter les symphonies des anciens maîtres, réunions qui comptent jusqu’à trente ou quarante musiciens sous la direction d’un pianiste compositeur bien connu.
Chaque année, pendant le Carême, des séances de quatuors, sorte de concerts spirituels, ont lieu dans la salle de l’Académie de musique. Je n’ai encore qu’entendu parler de ces auditions très suivies, paraît-il ; mais ce que je connais déjà du mérite individuel de , premier violon, et de ses conjoints, ne me laisse aucun doute sur la valeur de l’ensemble.
Enfin, dans des maisons particulières on exécute aussi des quatuors et tous les genres possibles de compositions classiques : sonates, trios, quatuors pour quatre instruments à cordes ou pour piano, violon, alto ou violoncelle, quintettes, septuors (ceci est plus rare) et même des double-quatuors et des octuors. Ces réunions ont lieu avec ou sans le concours d’artistes : on trouve ici, pour les instruments à cordes, des amateurs qui ne sont pas à dédaigner, et dans les dames, des pianistes qui mènent rondement jusqu’à la fin la lecture à première vue d’un trio ou d’un quatuor.
Il n’est pas à ma connaissance que l’on joue à Lille les œuvres classiques pour instruments à vent écrites par les maîtres anciens et modernes ; toutefois, les ressources qui existent encore dans ce genre en permettent facilement l’exécution.
La question de la musique de chambre dans les salons paraît d’abord délicate à traiter : une séance publique est, par son caractère, accessible à toutes les critiques ; mais il est beaucoup plus épineux de porter le flambeau de l’investigation jusque dans un intérieur musical privé, régi tout naturellement par le double principe du chacun chez soi et chacun pour soi. Cependant, comme les faits que je vais énoncer se passent dans les maisons dont je m’honore d’être l’ami, j’espère, m’abstenant de toute personnalité, pouvoir arriver à traiter mon sujet sans froisser la susceptibilité de personne.
Ainsi que je le disais tout à l’heure, la musique est en honneur à Lille, elle y reçoit, à l’égal des autres connaissances humaines, un culte assidu, même de la part de ceux qui n’en font pas profession. Mais cette passion si vive, quand elle n’est pas réglée, tourne souvent au détriment du fini de l’art, en ce que beaucoup d’amateurs, forts de leur facilité de lecture, voient sans cesse du nouveau sans rien approfondir et ne gardent de l’œuvre déchiffrée que l’idée incomplète résultant d’une première exécution.
— « Nous sommes amateurs et nous faisons de la musique pour nous amuser, me répondait-on dernièrement à ce sujet.
— « Très bien, si vous faisiez comme chez certaines personnes où l’on ferme la porte à ceux qui ne jouent pas ; mais vous avez toute une galerie d’auditeurs…
— « Qui ont le droit de se retirer s’ils ne prennent pas de plaisir à la réunion.
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The end
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