– DEUXIÈME SECTION.— SERMONS ÉDITÉS EN 1819.
PAR OCTAVE FRAJA FRANGIPANI. MOINE ET BIBLIOTHÉCAIRE DU MONT-CASSIN.
PREMIER SERMON. DES DIX PLAIES ET DES DIX PRÉCEPTES QUE DONNA MOISE AU PEUPLE D’ISRAËL.
Ce sermon fut édité par les religieux de Saint-Maur (Tom. 5, col. 41) comme un fragment d’Eugipius, et trouvé dans les manuscrits royaux et de Victorin. Le catalogue du Mont-Cassin le reproduisit plus au complet, sous ce titre : « Sermons de saint Augustin, sur les paroles du Seigneur et autres sujets » ; mais comme on l’avait édité avec peu de soin, le catalogue le corrige au n° 13, sous ce titre : « Pensées d’Eugipius, tirées de saint Augustin, sans y rien mettre néanmoins, que le fragment connu, avec peu de variantes. S’il y a quelques fautes encore, elles m’ont échappé, car de tous les catalogues du Mont-Cassin, je n’ai pu me procurer que celui-là qui reproduisait le discours tout entier. Or, il y a dans ce catalogue vingt-six sermons sur les paroles du Seigneur, et dans le même ordre qu’ils sont édités à Louvain. Ils y sont avec cinquante-huit autres, dont vingt-sept dans l’édition de Saint-Maur, et vingt-trois dans la récente : appendice de Denis ; enfin huit autres, qui gisaient soit en partie, soit totalement, dans la poussière.
ANALYSE.—1. Les faits de l’Écriture sont figurés et réalisés.— La verge de Moïse, ou vie mortelle, figure de l’Église qui dévore les peuples en les incorporant au Christ.—2. Premier précepte et première plaie ; changement de l’eau en sang, du vrai Dieu en idole.—3. Second précepte, et seconde plaie, celle des grenouilles ; prendre en vain le nom du Seigneur, ou prêcher la vanité.—4. Troisième précepte, repos du sabbat, repos spirituel, dans le calme de la conscience ; plaie opposée, mouches importunes.—5. Quatrième précepte, honorer ses parents ; plaie opposée, mouches des chiens, parce que ceux-ci méconnaissent leurs parents.—6. Cinquième précepte : Interdiction de l’adultère ; plaie opposée, mort des animaux ; l’âme de l’adultère.—7. Sixième précepte : Tu ne tueras point ; plaie opposée, pustules, image de la colère, d’où provient l’homicide.—8. Septième précepte : Tu ne déroberas point ; plaie opposée, grêle qui amène la disette extérieure, image de la disette intérieure.—9. Huitième précepte : Tu ne diras point le faux témoignage ; plaie opposée, sauterelle à la dent nuisible.—10. Neuvième précepte : Ne convoite point la femme d’un autre ; plaie opposée, épaisses ténèbres, ou aveuglement.—11. Dixième précepte : Ne convoite point le bien d’autrui ; plaie opposée, mort du premier-né ou de la foi.—12. Enlèvement des richesses aux Égyptiens, Dieu qui donna ordre à Abraham d’immoler son fils, qui délivra Pierre de sa prison, ce qui fit mettre les gardes à la question, qui tourna au profit de la rédemption le crime de Judas, pouvait aussi disposer des richesses de l’Égypte en faveur de son peuple, comme une compensation des travaux, afin de figurer l’Église qui enlève an paganisme ses richesses.—13. Les mages de Pharaon succombant au troisième précepte, où il est question de sanctification, image des hérétiques séparés de l’esprit de Dieu, et dès lors de toute sainteté.
1. Il est dit quelque part dans l’Écriture, à la louange du Dieu que nous adorons « Vous avez tout disposé avec poids, nombre et mesure ». Puis la doctrine apostolique nous enseigne « à examiner tout ce que l’on peut comprendre par ce qui a été fait, et à rechercher ce qui est caché d’après ce qui est manifeste ». De là vient que, partout, la créature interrogée répond à sa manière qu’elle a pour auteur le Seigneur notre Dieu. Ensuite l’apôtre saint Paul nous dit que tout ce qui est écrit dans les livres de l’Ancien Testament arrivait en figure : « Tout cela », dit-il, « est écrit pour nous corriger, nous qui arrivons à la fin des siècles ». Aussi, lues frères bien-aimés, tout ce qui dans la nature nous parait l’effet du hasard, si nous l’examinons avec soin, si nous le discutons, si nous parvenons à le comprendre en l’explorant avec sagesse, proclamera la louange du Créateur, la divine Providence étendant partout ses soins et disposant tout avec douceur, ainsi qu’il est écrit « qu’elle atteint avec force d’une extrémité à l’autre ». À combien plus forte raison, tout ce qui est non-seulement d’accord avec les saintes Écritures, mais signalé dans leurs récits ? C’est pour cela que nous entreprenons, au nom du Seigneur notre Dieu, avec son secours et sa grâce, et fortifiés par la pieuse intention de vos cœurs, d’exposer autant que possible cette question que nous ont proposée nos frères, ou plutôt cet examen, cette contestation sur les dix plaies dont les Égyptiens sont frappés et sur les dix préceptes qui forment la constitution du peuple de Dieu. Nous avons en effet besoin du secours de Dieu, non pas peut-être pour nous, mais assurément pour vous, afin que nous disions avec certitude ce qui doit être dit et entendu, et que, marchant ensemble dans la voie de la vérité, courant ensemble vers la patrie, nous puissions éviter, dès que nous connaîtrons l’esprit et la volonté de la loi, toutes les embûches de notre route. Les plaies dont fut frappé le peuple de Pharaon sont au nombre de dix, comme il y a dix commandements qui constituent la législation du peuple de Dieu. Voyons donc, mes frères, quel est le fait matériel, et quel en est le sens spirituel. Nous sommes loin de nier le fait et de dire que cela est raconté ou écrit, sans avoir été accompli ; mais nous acceptons les faits tels qu’ils sont écrits, et néanmoins nous reconnaissons par l’enseignement de l’Apôtre que ces faits étaient l’ombre de l’avenir. Nous pensons dès lors qu’il faut voir dans ces faits un sens spirituel, bien qu’ils soient néanmoins des faits réels. Que nul donc ne s’en vienne dire : Il est écrit qu’une plaie d’Égypte fut la conversion de l’eau en sang ; mais c’est là un symbole qui n’a pu se réaliser. Quiconque tiendrait ce langage, chercherait la volonté de Dieu de manière à faire outrage à la puissance de Dieu. Le même Dieu qui a pu donner un sens symbolique à ses paroles, ne le pourrait donner à ses actes ? Le peut-il ou non ? Isaac n’est-il pas né, ou Ismaël ? Ils étaient nés, ils étaient des hommes, des hommes nés d’Abraham, « l’un fils de la servante, l’autre de la femme libre ». Tout homme qu’ils étaient, et hommes nés de femmes, ils n’en figuraient pas moins les deux Testaments ; l’Ancien et le Nouveau. Après avoir assis de la sorte sur une base solide la certitude des faits, nous devons en chercher la signification, de peur que, la base venant à se dérober, nous ne paraissions vouloir bâtir en l’air. Mon opinion, en effet, sur tous ceux qui méprisent les dix préceptes de la loi, qui ne les observent point, c’est qu’ils endurent d’une manière spirituelle ce qu’ont enduré les Égyptiens dans leur corps. Tandis que je vous exposerai ces choses avec le secours de Dieu, je vous supplie de m’accorder votre attention et de prier pour moi, afin que je puisse vous parler. Nous savons à quoi nous en tenir dans notre pensée, mais vous l’exposer, c’est une dette que nous acquittons. Et d’abord, pour ne point vous tromper quant au nombre de ces plaies, n’allez point prendre pour l’une d’elles ce qui arriva comme un signe, ou la baguette de Moïse changée en serpent. C’était une manière de se présenter à Pharaon et de signaler dans Moïse l’homme qui allait tirer de l’Égypte le peuple de Dieu ; et qui, sans frapper les obstinés, les effrayait devant un prodige divin. Il n’est pas nécessaire, en effet, et nous n’avons pas le dessein de parler de cette verge de Moïse changée en serpent. Mais puisque nous en avons fait mention de peur qu’on ne se trompe sur le nombre, et que nous ne voulons pas laisser dans l’esprit d’un auditeur le moindre scrupule d’ignorance, nous dirons brièvement que ces verges signifient le royaume de Dieu, que ce royaume de Dieu n’est autre que le peuple de Dieu, et que le serpent désigne le temps de cette vie mortelle, puisque la mort nous a été inoculée par le serpent. Devenir mortel, c’est donc en quelque sorte tomber de la main de Dieu sur cette terre ; de là cette verge qui devient un serpent dès qu’elle tombe de la main de Moïse. Les enchanteurs imitèrent ce miracle, en jetant leurs verges, qui devinrent des serpents ; mais le serpent de Moïse, ou la verge de Moïse, dévora tous les serpents des mages ; enfin, une fois saisie par la queue, elle redevint une verge, et le royaume se remit sous la main. Car les verges des mages sont les peuples des impies. Qu’est-ce que ces peuples impies ? Vaincus par le nom du Christ, ils passent dans son corps, comme dévorés par le serpent de Moïse : jusqu’à ce que nous rentrions dans le royaume de Dieu, mais à la fin de cette vie mortelle, ce que signifie la queue du serpent, et que cette grande figure s’accomplisse. Après avoir entendu ce que vous devez désirer, écoutez ce qu’il vous faut éviter.
2. Le premier commandement de la loi est d’adorer un seul Dieu :« Tu n’auras pas », est-il dit, « d’autres dieux que moi ». La première plaie des Égyptiens fut l’eau changée en sang.
3. Comparez le premier précepte à la première plaie. Comprenez un seul Dieu par qui tout existe, sous la figure de l’eau, qui donne naissance à tout. À qui convient le sang, sinon à la chair mortelle ? Que signifie donc le changement de l’eau en sang, sinon que « leur cœur insensé a été obscurci ? Ils se disaient sages, et sont devenus fous, et ont changé la gloire du Dieu incorruptible en l’image de l’homme corruptible ». La gloire du Dieu incorruptible ressemblerait à l’eau et l’image de l’homme corruptible au sang. Voilà ce qui arrive en effet dans le cœur des impies ; car Dieu demeure le même, et bien que l’Apôtre dise : « Ils ont changé », Dieu n’est point changé pour cela.
4. Voici le second précepte : « Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car il ne sera point innocent, celui qui aura pris en vain le nom du Seigneur Dieu ». Or, le nom de Jésus-Christ, notre Dieu, est la vérité, puisque lui-même l’a dit : « Je suis la vérité ». C’est donc la vérité qui purifie, et la vanité qui souille. Et comme celui qui dit la vérité « parle d’après Dieu ; tandis que celui qui dit le mensonge parle d’après lui-même », dire la vérité c’est parler raisonnablement, tandis que dire la vanité c’est bruire, plutôt que parler ; c’est avec raison que le second précepte nous impose l’amour de la vérité, auquel est opposé l’amour de la vanité. La vérité est une parole, la vanité n’est qu’un vain bruit. Or, vois comment ce précepte a son contraste dans la seconde plaie. Qu’est-ce que cette seconde plaie ? Des grenouilles sans nombre. Or, tu verras ici l’image expressive de la vanité, si tu veux faire attention à la quantité des grenouilles. Vois l’homme qui aime la vérité, ne prendre point en vain le nom du Seigneur ton Dieu, tenir le langage de la sagesse avec les parfaits et même avec les imparfaits ; ne point leur dire ce qu’ils ne sauraient comprendre, sans toutefois s’écarter de la vérité, pour courir après la vanité. Que les imparfaits ne puissent comprendre, si l’on s’élève au-dessus d’eux jusqu’à disputer du Verbe de Dieu, « Dieu en Dieu, par qui tout a été fait » ; mais comprennent quand on leur parle, comme saint Paul au milieu des petits enfants du Christ, « de Jésus-Christ et de Jésus-Christ crucifié », il n’en faut pas conclure qu’il y ait ici vérité, et dans le premier cas vanité. Mais il y aurait vanité à dire que le Christ n’est point mort en vérité, mais qu’il a feint de mourir, que ses plaies n’étaient que sur un fantôme, que ce n’était point un sang réel, mais une vaine apparence de sang qui coulait de ses plaies, qu’il n’étalait que de fausses cicatrices comme après de fausses plaies. Mais quand nous racontons tout cela, nous le donnons comme une réalité, nous le croyons et le prêchons comme l’expression de la vérité. Sans nous élever jusqu’à la sublime et immuable vérité, nous n’allons pas néanmoins à la vanité. Quant à ceux qui prêchent que tout cela n’arrivait au Christ qu’en apparence et sans réalité, ce sont des grenouilles coassant dans un marais. Ils produisent un bruit de voix, mais ne sauraient insinuer la doctrine de la sagesse. Enfin, dans l’Église, ceux qui s’attachent à la vérité prêchent la vérité dans celui par qui tout a été fait, la vérité dans ce Verbe fait chair et demeurant parmi nous, la vérité dans ce Christ Dieu, né de Dieu, seul Fils d’un seul Dieu, unique et coéternel, la vérité dans celui qui, prenant la forme de l’esclave, est né de la vierge Marie, a souffert, a été crucifié, est ressuscité, est monté aux cieux, partout vérité, vérité quand l’enfant ne saurait la comprendre, vérité également dans le pain et dans le lait, dans le pain des adultes, dans le lait des petits enfants. Car c’est le même pain que l’on fait traverser la chair pour le changer en lait. Ceux qui nient cette vérité se trompent dans leur vanité et trompent les autres ; ce sont des grenouilles qui fatiguent les oreilles sans nourrir l’esprit. Écoute enfin les hommes qui parlent raisonnablement : « Il n’est point de discours », dit le Prophète, « point de langage dans lequel on n’entende cette voix », et cette voix n’est point vaine, puisque « son éclat s’est répandu sur toute la terre et a retenti jusqu’aux confins du monde ». Veux-tu au contraire entendre les grenouilles, écoute ce verset du psaume : « Le frère dit des frivolités à son frère ».
5. Troisième précepte : « Souviens-toi, au jour du sabbat, de le sanctifier ». Ce troisième précepte nous paraît une prescription du repos, qui est la tranquillité du cœur et de l’esprit, et provient de la bonne conscience : Il y a là sanctification, parce qu’il y a l’esprit de Dieu. Voyez dès lors cette interruption, c’est-à-dire ce repos : « Sur qui », dit le Prophète, « reposera mon esprit, sinon sur l’homme humble, calme et redoutant mes paroles ». Ils se retirent donc de l’Esprit-Saint, ces hommes sans repos, qui recherchent les rixes et sèment la calomnie ; plus amateurs de la dispute que de la vérité, ils ne sauraient dans leur turbulence admettre ce repos ou ce sabbat spirituel. C’est contre la turbulence de ces hommes, et comme pour mettre dans leur cœur le véritable sabbat, la sanctification par l’esprit de Dieu, qu’il est dit « Écoute la parole avec douceur, afin de comprendre ». Que comprendrai-je ? Dieu qui te dit : Loin de toi cette turbulence, qu’il n’y ait dans ton cœur aucun tumulte, et que ce fantôme que fait voltiger la corruption ne te stimule point. Qu’il n’en soit point ainsi, car il te faut comprendre cette parole de Dieu : « Reposez-vous, et comprenez que c’est moi qui suis Dieu ». En toi la turbulence ne veut aucun repos ; aveuglé par la corruption de tes disputes, tu entreprends de voir ce que tu ne saurais voir.
6. Au troisième précepte est opposée la troisième plaie : « Des moucherons sortis du limon couvrirent la terre d’Égypte » ; des mouches très-petites, insupportables, volant en désordre, entrent dans les yeux, ne laissent à l’homme aucun repos ; on les chasse, elles reviennent ; chassées de nouveau, elles reviennent à la charge, comme ces fantômes qui assiègent les cœurs turbulents. Observe le précepte, et garde-toi de la plaie.
7. Quatrième précepte : « Honore ton père et ta mère ». À ce quatrième précepte est opposée la quatrième plaie, qui fut celle de la cynomie. Qu’est-ce que la cynomie ? C’est la mouche des chiens ; son nom vient du grec. Or, le propre du chien est de ne pas connaître ses parents ; rien ne tient tant du chien comme de méconnaître ceux qui nous ont engendrés : c’est donc avec raison que les petits chiens naissent aveugles.
8. Voici le cinquième précepte : « Tu ne commettras point d’adultère ». La cinquième plaie fut « la mort des troupeaux des Égyptiens ». Comparons. Voilà un homme adultère qui ne se contente point de son mariage ; il ne veut point dompter en lui cette convoitise de la chair qui nous est commune avec les animaux. Car s’unir et engendrer appartient également aux pourceaux, tandis que penser est le propre de l’homme. De là vient que cette raison qui siège dans notre esprit doit régner sur les mouvements inférieurs de la chair, les dominer, leur mettre un frein, et ne point leur donner cette liberté immodérée, cette licence d’errer partout et sans retenue. Aussi est-il dans la nature des animaux, d’après les desseins du Créateur, de ne rechercher les femelles qu’à des temps fixés ; car ce n’est pas la raison qui retient la brute en d’autres temps ; mais tout mouvement se refroidit et lui donne le calme. Pour l’homme, s’il peut toujours être excité, c’est qu’il est toujours en son pouvoir de réfréner son excitation. C’est à toi que le Créateur a donné de dominer par la raison, à toi les préceptes de la continence, comme des jougs pour assujettir les animaux inférieurs. Tu as ce que la brute n’a point ; et dès lors tu espères ce qu’elle ne saurait espérer. La continence est pour toi un labeur que ne ressent point la brute ; mais tu auras une joie éternelle que la brute ne saurait atteindre. Si le travail te fatigue, du moins que la récompense te console ; et c’est déjà souffrir que réprimer ses mouvements intérieurs, et ne point laisser aller librement, comme la brute, ce qui nous est commun avec elle. Te mépriser en toi-même, et dominer par les passions de la brute, négliger cette image de Dieu, selon laquelle il t’a fait, c’est abdiquer la dignité de l’homme, pour devenir brute ; ce n’est point changer ta nature en celle de l’animal, mais c’est, sous l’apparence de l’homme, ressembler à l’animal que ne pas entendre cette parole : « Ne soyez point comme le cheval et le mulet, qui n’ont point d’intelligence » Et si tu choisis la part de la brute, si tu veux laisser un libre cours à tes passions, sans imposer à tes appétits charnels le joug de la continence, crains la plaie de l’Égypte ; et si tu ne crains lias de vivre comme la brute, crains au moins de mourir comme elle.
9. Sixième précepte : « Tu ne tueras point » ; et septième plaie : « Des pustules sur le corps, des tumeurs bouillonnantes et purulentes, des plaies enflammées se formèrent de la cendre du foyer ». Telles sont les âmes homicides, qui bouillonnent de colère, et la colère de l’homicide a tué l’amour fraternel. L’homme s’enflamme de colère, comme il s’enflamme par les bons offices. Mais, dans un cas, c’est le feu de la santé, dans l’autre c’est le feu de l’ulcère. Des pustules brûlantes par tout le corps ne donnent écoulement qu’à des homicides intérieurement conçus ; or ce feu n’est pas la santé : c’est un feu, mais non de l’esprit de Dieu. Il y a ardeur chez celui qui veut secourir, et ardeur aussi chez celui qui veut tuer : chez l’un c’est le précepte qui l’enflamme, chez l’autre la maladie ; chez l’un les bonnes œuvres, chez l’autre les ulcères purulents. Si nous pouvions voir en effet l’âme des homicides, nous verserions plus de larmes qu’à la vue des corps envahis par la gangrène.
10. Voici le septième précepte : « Tu ne déroberas point ». Septième plaie, « la grêle sur les fruits de la terre ». Ce que tu soustrais contrairement au septième précepte, tu le perds pour le ciel ; car nul ne bénéficie injustement, sans subir un juste dommage. Voilà un homme qui vole, par exemple ; son larcin lui donne un vêtement, mais, par le jugement du ciel, il perd la foi. Avec le gain, le dommage : le gain est visible, et le dommage invisible ; le gain vient de son aveuglement, le dommage de la nuée du Seigneur. Car, mes bien-aimés, rien n’arrive sans la providence. Vous imaginez-vous que le Seigneur s’endort sur tout ce que souffrent les hommes ? Tout cela parait être l’effet du hasard : des nuées qui s’amassent, des pluies qui se répandent, la grêle qui tombe, le tonnerre qui secoue la terre, les éclairs qui effrayent ; tout cela paraît être l’effet du hasard et arriver sans l’intervention de la providence. Or, c’est à l’encontre de ces pensées le psalmiste prend soin de nous dire : « Louez-le Seigneur, vous qui êtes sur la terre, (le ciel déjà l’a béni), dragons et tous les abîmes, feu, grêle, neige, glace, tourillons et tempêtes, qui obéissez à sa parole ». La grêle est donc à l’extérieur le juste jugement de Dieu contre cet homme qu’un coupable désir intérieur a porté à dérober. Oh ! si l’on pouvait découvrir le champ de son cœur, on verserait des larmes ; car on n’y trouverait rien pour la nourriture de l’esprit, bien que son vol ait fourni de quoi rassasier le ventre. La faim est plus grande chez l’homme intérieur, la faim plus grande, la plaie plus dangereuse, la mort plus déplorable, beaucoup de morts se promènent ici-bas, beaucoup d’affamés s’élèvent dans leurs vaines richesses. Enfin l’Écriture proclame que le serviteur de Dieu est riche intérieurement : « L’homme caché de votre cœur », nous dit-elle, « qui est riche devant Dieu ». Elle ne dit point, riche devant les hommes, mais devant Dieu, riche où est Dieu. Tiens-toi sur tes gardes, ô riche ; de quoi te sert ta richesse ? Où l’homme ne voit point, tu dérobes, et où Dieu voit, tu subis la grêle. 11. Huitième précepte : « Tu ne diras point le faux témoignage ». Huitième plaie « La sauterelle, animal à la dent nuisible ». Que veut le faux témoin, sinon nuire par ses morsures, anéantir par ses mensonges ? L’Apôtre, avertissant les fidèles de ne point chercher à se nuire par de fausses récriminations : « Si vous vous déchirez », dit-il, « et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous détruisiez mutuellement ».
12. Neuvième précepte : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain. ». Neuvième plaie : « D’épaisses ténèbres ». Il y a, en effet, une sorte d’adultère qui veut réprimer ce précepte et qui ne va même point jusqu’à convoiter la vertu d’une épouse étrangère. Mais tel est adultère, qui ne débauche point l’épouse de son prochain ; seulement la sienne ne lui suffit pas ; or, il y a d’épaisses ténèbres non-seulement à ne se point contenter de son épouse, mais encore à rechercher celle d’un autre. Il n’est rien, en effet, de plus douloureux pour un époux, et tel, qui le fait à un autre, ne le voudrait jamais souffrir. Un homme endurerait plutôt toute autre injure ; mais celle-ci, je ne sais si l’on trouverait un homme pour l’endurer. O épaisses ténèbres de ceux qui commettent ces crimes, conçoivent de tels désirs ! Ils sont vraiment aveuglés d’une terrible fougue, car c’est une fougue indomptée, de souiller la femme d’un autre homme.
13. Dixième précepte : « Tu ne convoiteras aucun bien de ton prochain, ni son bétail, ni son serviteur, ni sa servante, en un mot tu ne convoiteras rien de ton prochain ». C’est contre un tel crime qu’est dirigée la dixième plaie : « La mort des premiers-nés ». Or, à propos de cette plaie, quand je cherche quelque comparaison, je ne trouve rien ; un autre peut trouver mieux, surtout s’il cherche mieux, sinon que tout homme cherche à conserver son bien pour ses héritiers. Or, ici l’on condamne celui qui désire le bien de son prochain ; car le vol ne s’effectue qu’à la suite de la convoitise ; et nul ne dérobe le bien du prochain, qu’après avoir désiré ce bien d’un autre. Mais déjà il y a un précepte sur le vol, ce qui doit te faire comprendre que le vol par violence est défendu. Car l’Écriture ne saurait défendre le vol, et garder le silence sur la rapine, sinon pour te faire comprendre que si l’on est coupable de prendre à la dérobée, on est bien plus coupable de prendre avec violence. Il y a donc un précepte qui défend de prendre au prochain malgré lui, soit ouvertement, soit secrètement. Or, il n’est point permis de convoiter le bien d’autrui, ce que Dieu découvre dans notre cœur, même en recherchant une légitime succession. Ceux qui veulent en effet couvrir du manteau de la justice la possession du bien d’autrui, cherchent auprès des moribonds à se faire instituer héritiers. Que peut-on, en effet, voir de plus juste, que de posséder de droit commun tel bien qu’on nous a laissé en héritage ? Que fait cet homme chez toi ? On m’a tout abandonné ; j’ai acquis un héritage, j’en lis le testament. Rien ne paraît plus juste que ce cri de l’avarice. Et toi de répondre : Ta possession est juste ; de louer un homme qui possède selon le droit. Dieu condamne celui qui désire injustement. Vois qui tu es, pour désirer qu’un autre t’adopte comme héritier ; tu ne veux pas qu’il ait des héritiers. Or, parmi les héritiers, nul n’est plus cher que le premier-né ; et dès lors c’est dans tes premiers-nés que tu es châtié, toi qui, en convoitant le bien d’autrui, as recherché sous l’ombre du droit ce qui de droit ne te revenait point. Perdre ses premiers-nés d’une manière corporelle, mes frères, est chose facile ; car les hommes meurent soit avant, soit après leurs parents ; ils sont mortels, et ils meurent. Or, ce qui est à craindre, au sujet de cette convoitise occulte et injuste, c’est la perte des premiers-nés de ton cœur. Car en nous le premier-né porte l’image de la grâce de Dieu or, parmi tout ce qui naît dans notre cœur, le nouveau-né, le premier-né c’est la foi. Nul, en effet, ne peut faire le bien, si la foi n’est d’abord en lui, selon cette parole de l’Apôtre : « Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu ». Toutes les bonnes œuvres sont pour toi des enfants spirituels, mais parmi eux c’est la foi qui est née tout d’abord. O toi, dès lors, qui convoites intérieurement le bien d’autrui, tu as perdu la foi intérieure. Tout d’abord tu vas feindre, obéir par fraude, et non par charité ; tu feindras d’aimer celui dont tu veux être l’héritier, mais ton amour pour lui est de lui souhaiter la mort et de ne point lui vouloir de successeur, afin de t’établir dans la possession de son bien.
14. Allons ! mes frères, après avoir parcouru les dix préceptes et les dix plaies, en comparant ceux qui méprisent les préceptes aux Égyptiens obstinés, nous vous avons mis sur vos gardes, afin que vous possédiez en paix vos biens, selon les préceptes de Dieu ; oui, dis-je, vos biens, les biens intérieurs de votre coffre-fort, soigneusement cachés dans votre trésor ; vos biens, que ni larron, ni voleur, ni voisin, ne saurait vous enlever, où vous n’avez à craindre ni vers, ni rouille, et que l’on peut sauver du naufrage. C’est ainsi que vous serez le peuple de Dieu au milieu des injustes Égyptiens, puisqu’ils auront ces convoitises dans leurs cœurs, tandis que vous serez sains et saufs dans ce qui est de l’homme intérieur, jusqu’à ce que le peuple sorte de l’Égypte, par un nouvel Exode, qui a lieu maintenant ; car ce qui s’est fait alors, ne cesse de se faire maintenant.
15. Car, à bien voir, nous enlevons aussi les dépouilles de l’Égypte. Ce n’est point en effet, sans une raison mystérieuse, que Dieu fit emprunter aux Égyptiens de l’or, de l’argent, des vêtements, ce qui fournit contre fui une accusation aux hommes peu intelligents ; on leur donna tout cela, et ils l’enlevèrent. Il y aurait là un vol si Dieu ne l’avait commandé. Que votre charité veuille bien être attentive ; il y aurait vol, dis-je, si Dieu ne l’avait commandé ; mais comme Dieu l’avait commandé, il n’y avait point vol. Sans les accuser davantage, te voilà prêt à accuser Dieu. C’était à eux d’obéir, car Dieu, qui leur en donna l’ordre, sait ce que chacun doit souffrir, qui doit souffrir, que doit-il souffrir, et avec quelle justice. Abraham eût commis à ciel ouvert le plus détestable parricide, s’il eût sacrifié son fils spontanément ; mais comme il en était autrement, son action était louable, parce qu’il obéissait à Dieu, et ce qui eût été un acte cruel dans sa volonté spontanée, devenait un acte d’obéissance à l’ordre de Dieu.
16. Je voudrais vous dire un mot des Actes des Apôtres. Quand Pierre était dans la prison, l’ange du salut vint à lui et fit tomber les chaînes de ses mains. Pierre sortit derrière l’ange et fut délivré de la prison par l’ordre de Dieu, par l’autorité de Dieu. Le lendemain, le juge l’envoya chercher pour l’entendre ; il reconnut qu’il était sorti et fit emmener les gardes : « Après avoir soumis les soldats à la question, il ordonna qu’on les emmenât » ; il porta contre eux la sentence, l’arrêt qu’il jugea propre à leur faire trouver Pierre. Qu’en dis-tu ? Pierre fut-il l’auteur de leur mort ? N’y aurait-il point fausse piété de sa part à contredire la volonté de Dieu, à répondre à l’ange qui lui ordonnait de sortir : Je ne sortirai point, de peur que mon départ ne livre à la mort ces malheureux hommes qui gardent la prison ? On lui eût répondu : Laisse au Créateur tous ces soins, ce n’est point toi qui as tout disposé pour la naissance d’un homme, tu ne dois pas être juge de la manière dont il doit mourir ; car nul ne meurt, que Dieu ne le veuille. C’est Dieu qui est juge de la manière dont nous mourrons, mais la convoitise de l’homicide n’en est pas moins condamnable. De même, ici, nous n’avons point à examiner le jugement de Dieu, mais ce qu’avait mérité cette nation coupable. Judas, en effet, livra le Fils de Dieu que l’on fit souffrir, et par la souffrance du Fils de Dieu, toutes les nations et sauvées, et toutefois ce salut des nations ne valut à Juda aucune récompense, mais son crime lui attira un châtiment bien mérité. Car si l’on doit considérer l’action de livrer le Christ, et non l’intention de celui qui le livre, Judas fit ce que fit Dieu le Père, dont il est dit a qu’il n’a pas « épargné son Fils, mais l’a livré pour nous tous ». Judas fit ce que fit Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, dont il est écrit « qu’il s’est livré pour nous, en s’offrant à Dieu comme une victime d’agréable odeur » ; et encore : « Ainsi le Christ a aimé l’Église jusqu’à se livrer pour elle, afin de la sanctifier ». Et nous rendons grâces à Dieu le Père, qui « n’a point épargné son Fils unique, mais l’a livré pour nous ». Nous rendons grâces au Fils de Dieu, « qui s’est livré pour « nous s, accomplissant ainsi la volonté de son Père. Et nous détestons Judas, dont faction a servi à Dieu pour nous accorder un tel bien, et nous disons avec justice : « Dieu lui a rendu selon son iniquité, et l’a perdu comme le méritait sa malice ». Car ce ne fut point pour nous qu’il livra le Christ, mais il le vendit pour de l’argent, et toutefois, cette vente du Christ devint notre rédemption.
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