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De la nature humaine

Thomas Hobbes · 1772 · Free in the US

23,932 words · about 1 h 41 min to read

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About this book

Author
Thomas Hobbes
Language
French
Published
1772
Length
23,932 words · about 1 h 41 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (15)
  1. Front matter about 2 min
  2. Chapitre Premier about 2 min
  3. Chapitre II about 8 min
  4. Chapitre III about 7 min
  5. Chapitre IV about 6 min
  6. Chapitre V about 9 min
  7. Chapitre VI about 6 min
  8. Chapitre VII about 4 min
  9. Chapitre VIII about 8 min
  10. Chapitre IX about 17 min
  11. Chapitre X about 6 min
  12. Chapitre XI about 12 min
  13. Chapitre XII about 4 min
  14. Chapitre XIII about 8 min
  15. Conclusion under 1 min

Continue:

Front matter

DE LA NATURE HUMAINE, OU

Par THOMAS HOBBES :

Ouvrage traduit de l’Anglois.

Chapitre Premier

§. 1. our se faire une idée claire des élémens du Droit Naturel & de la Politique, il eſt important de connoître la nature de l’Homme, de ſçavoir ce que c’est qu’un Corps politique & de que nous entendons par Loi. Depuis l’antiquité jusqu’à nous, les Ecrits multipliés qui ont paru ſur ces objets, n’ont fait qu’accroître les doutes & les diſputes : mais la véritable ſcience ne devant produire ni doutes ni diſputes, il est évident que ceux qui juſqu’ici ont traité ces matieres ne les ont point entendues.

§. 2. Mes opinions ne peuvent cauſer aucun mal, quand même je m’égarerois autant que ceux qui m’ont précédé dans la même carriere. Le pis aller ſeroit de laiſſer les hommes au point où ils en ſont, je veux dire dans le doute & la diſpute. Cependant comme je ne prétends rien avancer ſans examen, & comme je ne veux que préſenter aux hommes des vérités déjà connues, ou qu’ils ſont à portée de découvrir par leur propre expérience, j’oſe me flatter de m’égarer beaucoup moins, & s’il m’arrive de tomber dans quelque erreur, ce ne ſera qu’en tirant des conſéquences trop précipitées, écueil que je tâcherai d’éviter autant qu’il dépendra de moi.

§. 3. D’un autre côté, ſi comme il peut aiſément arriver aux autres, des raiſonnemens juſtes ne font pas capables d’arracher l’aſſentiment de ceux qui, ſatisfaits de leur propre ſçavoir, ne peſent point ce qu’on leur dit, ce fera leur faute & non la mienne ; car ſi c’eſt à moi d’expoſer mes raiſons, c’eſt à eux d’y donner leur attention.

§. 4. La nature de l’homme eſt la ſomme de ſes facultés naturelles, telles que la nutrition, le mouvement, la génération, la ſenſibilité, la raiſon &c. Nous nous accordons tous à nommer ces facultés naturelles ; elles ſont renfermées dans la notion de l’homme que l’on définit un animal raiſonnable.

§. 5. D’après les deux parties dont l’homme eſt compoſé je diſtingue en lui deux eſpeces de facultés, celles du corps & celles de l’eſprit.

§. 6. Comme il n’eſt point néceſſaire pour mon objet actuel d’entrer dans un détail anatomique & minutieux des facultés du corps, je me contenterai de les réduire à trois, la faculté nutritive, la faculté motrice ou de ſe mouvoir, & la faculté générative ou de ſe propager.

§. 7. Quant aux facultés de l’eſprit il y en a deux eſpeces ; connoître & imaginer, ou concevoir & ſe mouvoir. Commençons par la faculté de connoître.

Pour comprendre ce que j’entends par la faculté de connoître, il faut ſe rappeller qu’il y a continuellement dans notre eſprit des images ou des concepts des choſes qui ſont hors de nous, enſorte que ſi un homme vivoit & que tout le reſte du monde fût anéanti, il ne laiſſeroit pas de conſerver l’image des choſes qu’il y auroit précédemment apperçues ; en effet chacun ſçait par ſa propre expérience que l’abſence ou la deſtruction des choſes une fois imaginées, ne produit point l’abſence ou la destruction de l’imagination elle-même. L’image ou repréſentation des qualités des Etres qui ſont hors de nous, eſt ce qu’on nomme le concept, l’imagination, l’idée, la notion, la connoiſſance de ces Etres : la faculté ou le pouvoir par le quel nous ſommes capables d’une telle connoiſſance, eſt ce que j’appelle ici pouvoir cognitif ou conceptif, ou pouvoir de connoître ou de concevoir.

Chapitre II

§. 1. près avoir expliqué ce que j’entends par Concevoir, ou par d’autres mots équivalens, je vais parler des Conceptions mêmes, & je ferrai voir leurs différences, leurs cauſes, la façon dont elles ſont produites, autant que cela ſera néceſſaire en cet en droit.

§. 2 Originairement toute Conception procede de l’action de la choſe dont elle eſt la conception. Lorſque l’action eſt préſente, la conception que cette action produit ſe nomme Sentiment, & la choſe par l’action de laquelle le Sentiment eſt produit, ſe nomme l’objet du Sens.

§. 3. A l’aide de nos organes divers nous avons des conceptions différentes de qualités diverſes dans les objets. Par la vue nous avons une conception ou une image compoſée de couleur & de figure ; voilà toute la connoiſſance qu’un objet nous donne ſur ſa nature par le moyen de l’œil. Par l’oüie nous avons une conception appellée Son ; c’eſt toute la connoiſſance qu’un objet peut nous fournir de ſa qualité par le moyen de l’oreille. Il en eſt de même des autres ſens, à l’aide desquels nous recevons les conceptions des différentes natures ou qualités des objets.

§. 4. Comme dans la viſion, l’image, compoſée de couleur & de figure, eſt la connoiſſance que nous avons des qualités de l’objet de ce ſens, il n’eſt pas difficile à un homme d’être dans l’opinion que la couleur & la figure ſont les vraies qualités de l’objet, & par conſéquent que le ſon ou le bruit ſont les qualités de la cloche ou de l’air. Cette idée a été ſi long-tems reçue que le ſentiment contraire doit paroître un paradoxe étrange ; cependant pour maintenir cette opinion il faudroit ſuppoſer des eſpeces viſibles & intelligibles allant & venant de l’objet ; ce qui eſt pire qu’un paradoxe, puiſque c’eſt une impoſſibilité.

Je vais donc tâcher de prouver clairement les principes ſuivans.

Que le ſujet auquel la couleur & l’image ſont inhérentes n’eſt point l’objet ou la choſe vue.

Qu’il n’y a réellement hors de nous rien de ce que nous appellons image ou couleur.

Que cette image ou couleur n’eſt en nous qu’une apparence du mouvement, de l’agitation ou du changement que l’objet produit ſur le cerveau, ſur les eſprits ou ſur la ſubſtance renfermée dans la tête,

Que comme dans la viſion, de même dans toutes les conceptions qui nous viennent des autres ſens, le ſujet de leur inhérence n’eſt point l’objet, mais l’Etre qui ſent.

§. 5. Tout homme a l’expérience d’avoir vu le ſoleil ou d’autres objets viſibles réfléchis dans l’eau ou dans des verres ; cette expérience ſuffit ſeule pour conclure que l’image & la couleur peuvent être là où n’eſt pas la choſe qu’on, voit. Mais comme on, peut dire que, quoique l’image dans l’eau ne ſoit point dans l’objet, mais ſoit une choſe purement phantaſtique, cependant il peut y avoir réellement de la couleur dans la choſe elle-même, je pouſſe plus loin cette expérience, & je dis que ſouvent l’on voit le même objet double, comme deux chandelles pour une, ce qui peut venir de quelque dérangement dans la machine, ou ſans dérangement quand on le veut ; or que les organes ſoient bien ou mal diſpoſés, les couleurs &c les figures dans ces deux images de la même choſe ne peuvent lui être inhérentes, puiſque la choſe vue ne peut point être en deux endroits à la fois.

L’une de ces images n’eſt point inhérente à l’objet ; car en ſuppoſant que les organes de la vue ſoient alors également bien ou mal diſpoſés, l’une d’entre elles n’eſt pas plus inhérente à l’objet que l’autre, & conſéquemment aucune des deux images n’eſt dans l’objet : ce qui prouve la premiere propoſition avancée au Paragraphe précédent.

§ 6. En ſecond lieu, chacun peut s’aſſurer que l’image d’un objet qui ſe réfléchit dans de l’eau ou dans un verre, n’eſt pas un Etre exiſtant dans l’eau ou derriere le verre : ce qui prouve la ſeconde propoſition,

§. 7. En troiſieme lieu, nous devons conſidérer que dans toute grande agitation ou concuſſion du cerveau, telle que celle qui arrive lorſqu’on reçoit à l’œil un coup qui dérange le nerf optique, on voit une certaine lumiere ; mais cette lumiere n’eſt rien d’extérieur, ce n’eſt qu’une apparence ; il n’y a de réel que la concuſſion ou le mouvement des parties du nerf optique. Expérience qui nous autoriſe à conclure que l’apparence de la lumiere n’eſt dans le vrai qu’un mouvement qui s’eſt fait au dedans de nous Si donc des corps lumineux peuvent exciter un mouvement capable d’affecter le nerf optique de la maniere qui lui eſt propre, il s’enſuivra une image de la lumiere à-peu-près dans la direction ſuivant laquelle le mouvement avoit été en dernier lieu imprimé jusqu’à l’œil ; c’eſt-à-dire, dans l’objet, ſi nous le regardons directement, & dans l’eau ou dans le verre, lorſque nous le regardons ſuivant la ligne de réflexion. Ce qui prouve la troiſieme propoſition, ſçavoir, que l’image & la couleur ne ſont que des apparences du mouvement, de l’agitation ou du changement qu’un objet produit ſur le cerveau, ſur l’eſprit, ou ſur quelque ſubſtance interne renfermée dans la tête.

§. 8. Il n’eſt pas difficile de démontrer que tous les corps lumineux produiſent un mouvement ſur l’œil, & par le moyen de l’œil ſur le nerf optique, qui agit ſur le cerveau, ce qui occaſionne l’apparence de la lumiere ou de la couleur. Premiérement il eſt évident que le feu, le ſeul corps lumineux qui ſoit ſur la terre, agit ou ſe meut également en tout ſens ; au point que ſi on arrête ſon mouvement ou ſi on l’enveloppe, il s’éteint & n’eſt plus du feu. De plus, il eſt démontré par l’expérience que le feu agit de lui-même par un mouvement alternatif d’expanſion & de contraction que l’on nomme vulgairement flâme, ou ſcintillation. De ce mouvement dans le feu, il doit néceſſairement réſulter une preſſion ou répulſion d’une partie du medium qui lui eſt contigu, par laquelle cette partie preſſe ou repouſſe la plus proche, & ainſi ſucceſſivement une partie en chaſſe une autre vers l’œil même ; & en même tems la partie extérieure de l’œil preſſe la partie intérieure fuivant les loix de la réfraction. Or l’enveloppe intérieure de l’œil n’eſt qu’une portion du nerf optique, ce qui fait que le mouvement eſt par ſon moyen continué juſqu’au cerveau, qui par la réſiſtance ou réaction meut à ſon tour le nerf optique ; & faute de concevoir cet effet comme réaction ou rebond du dedans, nous le croyons du dehors, & l’appellons lumiere, ainſi qu’on l’a déjà prouvé par l’expérience du coup ſur l’cil. Nous n’avons point de raiſon pour douter que le ſoleil, qui eſt la ſource de la lumiere, agiſſe, au moins dans le cas dont il s’agit, autrement que le feu. Cela poſé, toure viſion tire ſon origine d’un mouvement, tel que celui qui vient d’être décrit ; car où il n’y a point de lumiere il n’y a point de viſion ; ainſi la couleur doit être la même choſe que la lumiere, comme étant l’ef- fet des corps lumineux ; ; la ſeule différence qu’il y ait, c’eſt que quand la lumiere vient directement de la fontaine de l’œil, ou indirectement de la réflexion des corps unis & polis & qui n’ont point de mouvement interne particulier propre à l’altérer, nous l’appellons lumiere ; au lieu que lorſqu’elle vient frapper l’œil par réflexion ou qu’elle eſt renvoyée par des corps inégaux, raboteux, ou qui ont un mouvement propre capable de l’altérer, nous l’appellons couleur ; la lumiere ou la couleur ne different qu’en ce que la première eſt pure, & l’autre eſt une lumiere troublée. Ce qui a été dit nous prouve non ſeulement la vérité de la troiſieme propoſition, mais encore nous fait connoître la façon dont ſe produiſent la lumiere & les couleurs.

§. 9. Comme la couleur n’eſt point inhérente à l’objet, mais n’eſt que l’action de cet. objet ſur nous, cauſée par un mouvement tel que nous l’ayons décrit, de même le ſon n’eſt pas dans l’objet que nous entendons, mais dans nous-mêmes. Une preuve de cette vérité, c’eſt que de même qu’un homme peut voir double ou triple, il peut auſſi entendre deux ou trois fois par des échos multipliés, leſquels échos ſont des ſons comme leur générateur. Or ces ſons n’étant pas dans le même lieu, ne peuvent pas être inhérens au corps qui les produit. Rien ne peut produire ce qui n’eſt pas en lui-même ; le battant n’a pas de ſon en lui-même ; mais il a du mouvement & en produit dans les parties internes de la cloche ; de même la cloche a du mouvement, mais n’a pas de ſon ; elle donne du mouvement à l’air ; cet air a du mouvement, mais non du ſon ; il communique ce mouvement au cerveau par l’oreille & ſes nerfs ; le cerveau a du mouvement & non du ſon ; l’impulſion reçue par le cerveau rebondit ſur les nerfs qui émanent de lui, & alors elle devient une apparence que nous appellons le ſon.

Si nous étendons nos expériences ſur les autres ſens il ſera facile de s’appercevoir que l’odeur & la ſaveur d’une même ſubſtance ne ſont pas les mêmes pour tous les hommes, & nous en conclurons qu’elles ne réſident point dans la ſubſtance que l’on ſent ou que l’on goûte, mais dans les organes. Par la même raiſon, la chaleur que le feu nous fait éprouver eſt évidemment en nous, & elle eſt très-différente de la chaleur qui exiſte dans le feu ; car la chaleur que nous éprouvons eſt ou un plaiſir ou une douleur ſuivant qu’elle eſt douce ou violente, tandis qu’il ne peut y avoir ni plaiſir ni douleur dans les charbons.

Cela ſuffit pour nous prouver la quatrieme & derniere propoſition, ſçavoir, que, de même que dans la viſion, dans toutes les conceptions qui réſultent des autres ſens, le ſujet de leur inhérence n’eſt point dans l’objet mais dans celui qui ſent.

§. 10. Il ſuit encore de là que tous les accidens ou toutes les qualités que nos ſens nous montrent comme exiſtans dans le monde, n’y ſont point réellement, mais ne doivent être regardés que comme des apparences ; il n’y a réellement dans le monde, hors de nous, que les mouvemens par leſquels ces apparences ſont produites. Voilà la ſource des erreurs de nos ſens, que ces mêmes ſens doivent corriger ; car de même que mes ſens me diſent qu’une couleur réſide dans l’objet que je vois directement, mes ſens m’apprennent que cette couleur n’eſt point dans l’objet, lorſque je le vois par réflexion.

Chapitre III

§. 1. omme un eau ſtagnante, miſe en mouvement par une pierre qu’on y aura jettée ou par un coup de vent, ne cesse pas de ſe mouvoir auſſi-tôt que la pierre eſt tombée au fond ou dès que le vent ceſſe ; de même l’effet qu’un objet a produit ſur le cerveau ne ceſſe pas auſſi-tôt que cet objet ceſſe d’agir ſur les organes. C’eſt-à-dire, que, quoique le ſentiment ne ſubſiſte plus, ſon image où ſa conception reſte, mais plus confuſe lorſqu’on eſt éveillé, parce qu’alors quelque objet préſent remue ou ſollicite continuellement les yeux ou les oreilles, & en tenant l’eſprit dans un mouvement plus fort, l’empêche de s’appercevoir d’un mouvement plus foible. C’eſt cette conception obſcure & confuſe que nous nommons Fantaiſie ou Imagination. Ainſi l’on peut définir l’Imagination une conception qui reſte & qui s’affoiblit peu છે à la ſuite d’un acte des ſens.

§. 2. Mais lorſqu’il n’y a point de ſenſation actuelle, comme dans le ſommeil, alors les images qui reſtent à la ſuite de la ſenſation quand elles ſont en grand nombre, comme dans les rêves, ne ſont point obſcures, mais ſont auſſi fortes, auſſi claires que dans la ſenſation même. La raiſon en eſt que la cauſe qui obſcur- ciſſoit & affoibliſſoit les conceptions, je veux dire la ſenſation ou l’opération actuelle de l’objet, eſt écartée ; en effet le ſommeil eſt la privation de l’acte de la ſenſation, quoique le pouvoir de ſentir reſte toujours ; & les rêves ſont les imaginations de ceux qui dorment.

§. 3. Les cauſes des ſonges & des rêves, quand ils ſont naturels, ſont les actions ou les efforts des parties internes d’un homme ſur ſon cerveau, efforts par leſquels les paſſages de la ſenſation engourdis par le ſommeil ſont reſtitués dans leur mouvement. Les ſignes qui nous prouvent cette vérité, ſont les différences des ſonges, (les vieillards rêvant plus ſouvent & plus péniblement que les jeunes gens), différences qui ſont dues aux différens accidens ou états du corps humain. C’eſt ainſi que des rêves voluptueux ou des rêves de colere dépendent du plus ou du moins de chaleur avec lequel le cœur ou les parties internes agiſſent ſur le cerveau. C’eſt encore ainſi que la deſcente ou l’action de différentes ſortes de liqueurs animales ſur les organes nous procure des rêves dans leſquels nous goûtons ou nous buvons des mets ou des breuvages différens. Et je crois qu’il y a un mouvement réciproque du cerveau & des parties vitales qui agiſſent & réagiſſent les uns ſur les autres, ce qui fait que non ſeulement l’imagination produit du mouvement dans ces parties, mais encore que le mouvement de ces parties produit une imagination ſemblable à celle qui l’avoit excité. Si le fait eſt vrai, & ſi des imaginations triſtes ſont propres à nourrir la mélancolie, nous reconnoîtrons la raiſon pour laquelle la mélancolie, quand elle eſt forte, produit réciproquement des rêves fâcheux, & les effets de la volupté peuvent dans un rêve produire l’image de la perſonne qui les a cauſés. Un autre ſigne qui prouve que les rêves font produits par l’action des parties intérieures, c’eſt le désordre ou la liaiſon accidentelle d’une conception ou d’une image à une autre : car lorſque nous ſommes éveillés, la conception ou la penſée antécédente amene la ſubſéquente ou en eſt la cauſe, de même que ſur une table unie & ſeche l’eau ſuit le doigt ; au lieu que dans le rêve il n’y a pour l’ordinaire aucune liaiſon, & quand il y en a, ce n’eſt que par hazard ; ce qui doit venir néceſſairement de ce que dans les rêves le cerveau ne jouit pas de ſon mouvement dans toutes ſes parties également, ce qui fait que nos penſées ſont ſemblables aux étoiles lorſqu’elles ſe montrent aux travers de nuages qui paſſent avec rapidité, non dans l’ordre néceſſaire pour être obſervées, mais ſuivant que le vol incertain des nuages le permet.

§. 4. De même que l’eau, ou tout fluide agité en même tems par des forces diverſes, prend un mouvement compoſé de toutes ces forces, ainſi le cerveau ou l’eſprit qu’il contient, ayant été remué par des objets divers, com- poſe une imagination totale dont les conceptions diverſes que la ſenſation avoit fourni ſéparées, ſont les élémens ; ainſi, par exemple, les ſens nous ont montré dans un tems la figure d’une montagne, & dans un autre tems la couleur de l’or, enſuite l’imagination les réunit à la fois & en fait une montagne d’or. Voilà comment nous voyons des châteaux dans les airs, des chimeres, des monſtres qui ne ſe trouvent point dans la nature, mais qui ont été apperçus par les ſens en différentes occaſions : c’eſt cette compoſition que l’on déſigne communément ſous le nom de fiction de l’eſprit.

§. 5. Il y a une autre eſpece d’imagination qui pour la clarté le diſpute avec la ſenſation auſſi-bien que les rêves ; c’eſt celle que nous avons lorſque l’action du ſens a été longue ou véhémente ; le ſens de la vue nous en fournit des expériences plus fréquentes que les autres. Nous en avons des exemples dans l’image qui demeure dans l’œil, après avoir regardé le ſoleil ; dans ces bluettes que nous appercevons dans l’obſcurité, comme je crois que tout homme le ſçait par ſa propre expérience & ſur-tout ceux qui ſont craintifs & ſuperſtitieux. Ces ſortes d’images, pour les diſtinguer, peuvent être appellées des phantômes.

§. 6. C’eſt, comme on l’a déjà dit, par les ſens, qui ſont au nombre de cinq, que nous ſommes avertis des objets hors de nous ; cet avertiſſement forme la conception que nous, en avons ; car quand la conception de la même choſe revient, nous nous appercevons qu’elle vient de nouveau, c’eſt-à-dire, que nous avons eu la même conception auparavant, ce qui eſt la même choſe que d’imaginer une choſe paſſée ; ce qui eſt impoſſible à la ſenſation, qui ne peut avoir lieu que quand les choſes ſont préſentes. Ainſi cela peut être regardé comme un ſixieme ſens, mais interne, & non extérieur comme les autres ; c’eſt ce que l’on déſigne communément ſous le nom de reſſouvenir.

§. 7. Quant à la maniere dont nous appercevons une conception paſſée, il faut ſe rappeller qu’en donnant la définition de l’imagination nous avons dit que c’étoit une conception qui s’affoibliſſoit ou s’obſcurciſſoit peu à peu. Une conception obſcure eſt celle qui repréſente un objet entier à la fois, ſans nous montrer ſes plus petites parties ; & l’on dit qu’une conception ou repréſentation eſt plus ou moins claire ſelon qu’un nombre plus ou moins grand des parties de l’objet conçu antérieurement, nous eſt repréſenté. Ainſi en trouvant que la conception, qui au moment où elle a été d’abord produite par les ſens, étoit claire, & repréſentoit diſtinctement les parties de l’objet, eſt obſcure & confuſe lorſqu’elle revient, nous nous appercevons qu’il lui manque quelque choſe que nous attendions, ce qui nous fait juger qu’elle eſt paſſée & qu’elle a ſouffert du déchet. Par exemple, un homme qui ſe trouve dans une ville étrangere voit non ſeulement des rues entieres, mais peut encore diſtinguer des maiſons particulieres & des parties de maiſons, mais lorſqu’il eſt une fois ſorti de cette ville, il ne peut plus les diſtinguer dans ſon eſprit auſſi particuliérement qu’il avoit fait, parce qu’a lors il y a des maiſons ou des parties qui lui échappent ; cependant alors ils ſe res ſouvient mais moins parfaitement ; par la ſuite des tems l’image de la ville qu’il à vue ne ſe repréſente à lui que comme un amas confus de bâtimens, & c’eſt preſque tout comme s’il l’avoit oubliée. Ainſi en voyant que le ſouvenir eſt plus ou moins marqué ſelon que nous lui trouvons plus ou moins d’obſcurité, pourquoi ne dirions-nous pas que le ſouvenir n’eſt que le défaut des parties que chaque homme s’attend à voir ſuccéder, après avoir eu la conception d’un tout ? Voir un objet à une grande diſtance de lieu ou ſe rappeller un objet à une grande diſtance de tems, c’est avoir des conceptions ſemblables de la choſe : car il manque dans l’un & l’autre cas la distinction des parties ; l’une de ces conceptions étant foible par la grande distance, d’où la ſenſation ſe fait ; l’autre par le déchet qu’elle a ſouffert.

§. 8. De ce qui vient d’être dit il ſuit qu’un homme ne peut jamais ſçavoir qu’il rêve ; il peut rêver qu’il doute s’il rêve ou non ; la clarté de l’imagination lui repréſentant la choſe avec au tant de parties que le ſens même, il ne peut l’appercevoir que comme préſente ; tandis que de ſçavoir qu’il rêve, ce ſeroit penſer que ces conceptions, (c’eſt-à-dire ſes rêves) ſont plus obſcures qu’elles ne l’étoient par le ſens : de ſorte qu’il faudroit qu’il crût qu’elles ſont tout à la fois auſſi claires & non pas auſſi claires que le ſens, ce qui eſt impoſſible.

§. 9. C’eſt par la même raiſon que dans les rêves les hommes ne ſont point ſurpris des lieux & des perſonnes qu’ils voient, comme ils le feroient s’ils étoient éveillés ; en effet un homme éveillé ſeroit étonné de ſe trouver dans un lieu où il n’auroit point été précédemment, ſans ſçavoir ni comment ni par où il y ſeroit arrivé ; mais dans un rêve on ne fait que peu ou point réflexion à ces choſes ; la clarté de la conception dans le rêve ôte la défiance, à moins que la choſe ne ſoit très-extraordinaire, comme, par exemple, ſi l’on rêvoit que l’on eſt tombé de fort haut ſans ſe faire aucun mal : en pareil cas communément on ſe réveille.

§. 10. Il n’eſt pas impoſſible qu’un homme ſe trompe au point de croire que ſon rêve eſt une réalité après qu’il eſt paſſé : car s’il rêve de choſes qui ſont ordinairement dans ſon eſprit & dans le même ordre que lorſqu’il eſt éveillé, & ſi à ſon réveil il ſe trouve au même lieu où il s’étoit couché, ce qui peut très bien arriver ; je ne vois aucun ſigne propre à lui faire diſcerner s’il a rêvé ou non ; & par je ne ſuis point ſurpris de voir un homme raconter quelquefois ſon rêve comme ſi c’étoit une vérité, ou le prendre pour une viſion.

Chapitre IV

§. 1. a succeſſion des conceptions dans l’eſprit, leur ſuite ou leur liaiſon, peut être caſuelle & incohérente, comme il arrive dans les ſonges pour la plupart du tems, ou peut être ordonnée, comme lorsqu’une premiere pensée amene la ſuivante, & alors cette ſuite ou ſérie de penſées ſe nomme Diſcours. Mais comme le mot Diſcours eſt pris communément pour une liaiſon ou une conſéquence dans les mots, afin d’éviter toute équivoque je l’appellerai Raiſonnement.

§. 2. La cauſe de la liaiſon ou conſéquence d’une conception à une autre, eſt leur liaiſon ou conſéquence dans le tems que ces conceptions ont été produites par le ſens. Par exemple, de Saint André l’eſprit ſe porte ſur Saint Pierre, parce que leurs noms ſe trouvent enſemble dans l’Ecriture. De Saint Pierre l’eſprit ſe porte ſur une Pierre, & une pierre nous conduit à penſer à une fondation, parce que nous les voyons enſemble ; par la même raiſon une fondation nous conduit à penſer à l’Egliſe ; l’Egliſe nous préſente l’idée d’un peuple ; l’idée d’un peuple nous mene à celle du tumulte. D’après cet exemple on voit que l’eſprit en partant d’un point peut ſe porter où il veut : mais comme dans la ſenſation la conception de cauſe & celle d’effet peuvent ſe ſuccéder l’une à l’autre, la même choſe, d’après la ſenſation, peut ſe faire dans l’imagi- nation, & cela arrive pour l’ordinaire ; ce qui vient de l’appétence ou du deſir de ceux qui ayant une conception de la fin, ont bientôt après une conception des moyens propres à conduire à cette fin. C’est ainſi qu’un homme de l’idée de l’honneur dont il a appétence ou le deſir, vient à l’idée de la ſageſſe qui eſt un moyen de parvenir à l’honneur, & de là paſſe à l’idée de l’étude, qui eſt le moyen d’acquérir de la ſageſſe.

§. 3. Indépendamment de cette eſpece de diſcours ou de raiſonnement par lequel nous procédons d’une choſe à une autre, il y en a encore de différentes ſortes. D’abord il y a, par exemple, dans les ſenſations des liaiſons de conceptions que nous pouvons appeller extravagances ou écarts. C’eſt ce que nous voyons dans un homme qui regarde à terre pour chercher autour de lui quelque petit objet qu’il aura perdu ; les chiens de chasse en défaut, quand ils portent le nez en l’air pour reprendre la voye ; la façon desordonnée dont un petit chien court, &c ; alors nous par tons d’un point arbitraire.

§. 4. Une autre sorte de raiſonnement, c’est celui qui commence par l’appétence ou le deſir de recouvrer une choſe perdue, & qui du préſent remonte en arriere, c’eſt-à-dire, de la penſée du lieu où nous nous appercevons de la perte, à la penſée du lieu d’où nous ſommes venus récemment, & de la penſée de ce dernier lieu à celle du lieu où nous avons été auparavant, & ainſi de suite jusqu’à ce que nous nous remettions d’idée, dans l’endroit où nous avions encore la choſe qui nous manque ; voilà ce que nous appellons réminiſcence.

§. 5. Le ſouvenir de la ſucceſſion d’une chose relativement à une autre, c’eſt-à-dire, de ce qui l’a précédé, suivi & accompagné s’appelle expérience, soit qu’elle ait été faite volontairement, comme lorſqu’un homme expoſe quelque choſe au feu pour en connoître l’effet réſul- tant, soit qu’elle se faſſe indépendamment de nous, comme quand nous nous rappellons que l’on a du beau tems le matin qui vient à la ſuite d’une ſoirée durant laquelle l’air étoit rouge. Avoir fait un grand nombre d’obſervations eſt ce que nous appellons avoir de l’expérience, ce qui n’eſt que le ſouvenir d’effets ſubſéquens produits par des cauſes antécédentes.

§. 7. Nul homme ne peut avoir dans l’eſprit la conception de l’avenir, l’avenir étant ce qui n’exiſte point encore ; c’est de nos conceptions du paſſé que nous formons le futur, ou plutôt nous donnons au paſſé relativement le nom de futur. Ainſi quand un homme a été accoutumé à voir les mêmes causes ſuivies des mêmes effets, lorſqu’il voit arriver les mêmes choſes qu’il a vues auparavant, il s’attend aux mêmes conſéquences. Par exemple, un homme qui a vu ſouvent des offenses suivies de châtiment, lorſqu’il voit commettre une offenſe actuellement il s’imagine qu’elle ſera punie. Ainsi les hommes appellent futur ce qui est conſéquent à ce qui eſt préſent. Voilà comme le ſouvenir de vient une prévoyance des choſes à venir, c’eſt-à-dire, nous donne l’attente ou la préſomption de ce qui doit arriver.

§. 8. De la même maniere, ſi un homme voit actuellement ce qu’il a vu précédemment, il penſe que ce qui a précédé ce qu’il a vu auparavant, a auſſi précédé ce qu’il voit préſentement. Par exemple, celui qui a vu qu’il reſtoit des cendres après le feu, lorſqu’il revoit des cendres en conclut qu’il y a eu du feu. C’eſt-là ce qu’on nomme Conjecture du paſſé, ou préſomption d’un fait.

§. 9. Lorſqu’un homme à obſervé aſſez ſouvent que les mêmes cauſes antécédentes ſont ſuivies des mêmes conſéquences, pour que toutes les fois qu’il voit l’antécédent il s’attende à voir la conſéquence ; ou que lorsqu’il voit la conſé- quence il compte qu’il y a eu le même antécédent, alors il dit que l’antécédent & le conſéquent ſont des ſignes l’un de l’autre ; c’est ainſi qu’il dit que les nuages ſont des ſignes de la pluie qui doit venir, & que la pluie eſt un ſigne des nuages paſſés.

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