Traduction Baillard
. La plupart des mortels, Paulinus, se plaignent de l’avarice de la nature : elle nous fait naître, disent-ils, pour si peu de temps ! ce qu’elle nous donne d’espace est si vite, si rapidement parcouru ! enfin, sauf de bien rares exceptions, c’est alors qu’on s’apprête à vivre, que la vie nous abandonne. Et sur ce prétendu malheur du genre humain la multitude et le vulgaire ignorant n’ont pas été seuls à gémir : même des hommes célèbres s’en sont affligés et n’ont pu retenir leurs plaintes. De là cette exclamation du prince de la médecine : La vie est courte, l’art est long. De là aussi Aristote fait le procès à la nature et lui adresse ce reproche, si peu digne d’un sage, que libérale pour les animaux seulement, elle leur accorde cinq et dix siècles de vie, tandis que l’homme, né pour des choses si grandes et si multipliées, finit bien en deçà d’un si long terme.
Non : la nature ne nous donne pas trop peu : c’est nous qui perdons beaucoup trop. Notre existence est assez longue et largement suffisante pour l’achèvement des œuvres les plus vastes, si toutes ses heures étaient bien réparties. Mais quand elle s’est perdue dans les plaisirs ou la nonchalance, quand nul acte louable n’en signale l’emploi, dès lors, au moment suprême et inévitable, cette vie que nous n’avions pas vue marcher, nous la sentons passée sans retour. Encore une fois, l’existence est courte, non telle qu’on nous l’a mesurée, mais telle que nous l’avons faite ; nous ne sommes pas pauvres de jours, mais prodigues. De même qu’une ample et royale fortune, si elle échoit à un mauvais maître, est dissipée en un moment, au lieu qu’un avoir médiocre, livré à un sage économe, s’accroît par l’usage qu’il en fait ; ainsi s’agrandit le champ de la vie par une distribution bien entendue.
. Pourquoi nous plaindre de la nature ? Elle s’est montrée généreuse. La vie, pour qui sait l’employer, est assez longue. Mais l’un est possédé par l’insatiable avarice ; l’autre s’applique péniblement à d’inutiles labeurs ; un autre est plongé dans l’ivresse, ou croupit dans l’inaction, ou s’épuise en intrigues toujours à la merci des suffrages d’autrui, ou, poussé par l’aveugle amour du négoce, court dans l’espoir du gain sur toutes les terres, sur toutes les mers. Dévorés de la passion des armes, certains hommes ne rêvent que périls pour l’ennemi, ou tremblent pour eux-mêmes ; ceux-ci, pour faire aux grands une cour sans profit, se consument dans une servitude volontaire. Ceux-là, sans nul relâche, ambitionnent la fortune d’autrui ou maudissent la leur. Le plus grand nombre, sans but déterminé, sont les jouets d’un esprit mobile, irrésolu, mécontent de soi, qui les promène de projets en projets. Quelques-uns ne trouvent rien qui leur plaise et où ils doivent diriger leurs pas : engourdis et bâillants, la mort vient les surprendre ; tant cette sentence, échappée comme un oracle de la bouche d’un grand poëte, est à mon sens incontestable
Tout le reste n’est point vie, mais durée. Les vices sont là qui assaillent ces hommes de toute part, qui ne souffrent pas qu’ils se relèvent, qu’ils portent en haut leur regard, pour voir où luit la vérité : ils les tiennent plongés, abîmés dans d’immondes désirs. Jamais loisir de revenir à soi : si parfois le hasard les gratifie d’un peu de calme, comme sur une mer profonde, où les vagues roulent encore après la tempête, leur agitation persiste, les passions ne leur laissent jamais de repos.
Je ne parle là, penses-tu, que de gens dont chacun avoue les misères. Vois les heureux autour desquels la foule s’empresse : leur prospérité les suffoque. Que de riches auxquels pèsent leurs richesses ! Que d’hommes dont l’éloquence ardente à s’étaler, à fournir chaque jour sa carrière, arrache le sang de leurs poumons ! Combien sont pâles de leurs continuelles débauches ! Combien immolent complètement leur liberté au peuple de clients qui déborde autour d’eux ! Parcours enfin tous les rangs, des plus humbles aux plus élevés : l’un assigne, l’autre comparaît ; l’un est accusé, l’autre défenseur, un troisième est juge : aucun n’est à soi-même, tous se consument pour ou contre un autre. Demande ce que font ces hommes, dont les noms chargent la mémoire des nomenclateurs ; voici tous leurs traits distinctifs : l’un s’emploie pour celui-ci, l’autre pour celui-là, aucun pour soi-même. Et l’on en voit se plaindre, avec une indignation bien folle, du dédain de leurs grands patrons qui, lorsqu’on veut les aborder, n’ont pas un moment à donner ! Oses-tu bien accuser la morgue d’autrui, toi qui jamais ne trouves un moment pour toi-même ? Cet homme du moins, quel qu’il soit, si hautain de visage, t’a regardé enfin ; il a prêté l’oreille à tes discours, il t’a admis à ses côtés ; toi, tu n’as jamais daigné t’envisager, ni te donner audience.
. Ne crois donc pas qu’on te doive rien pour de tels offices : lorsqu’en effet tu les rendais, c’était, non par désir de te donner à autrui, mais par impuissance de rester avec toi. Quand les plus brillants génies qui furent jamais s’uniraient en ce point, ils ne pourraient s’émerveiller assez d’un tel aveuglement de l’esprit humain. On ne laisse envahir ses champs par qui que ce soit ; au plus mince différend sur les limites, on a recours aux pierres et aux armes ; mais sur sa vie on laisse empiéter qui le veut ; bien plus : soi-même on introduit les usurpateurs. Vous ne trouvez personne qui veuille partager son argent avec vous : entre combien de gens n’éparpille-t-on pas son existence ? Sévères économes de nos patrimoines, s’agit-il de dépenser le temps, nous sommes prodigues à l’excès du seul bien dont il serait beau d’être avare. Volontiers prendrais-je dans la foule des vieillards le premier venu pour lui dire : « Te voici arrivé au dernier période de la vie humaine ; cent ans ou plus pèsent sur ta tête : voyons, rappelle ton passé, fais-lui rendre compte. Dis ce que t’en a dérobé un créancier, une maîtresse, un plaideur, un client, tes querelles conjugales, l’ordre à maintenir parmi tes gens, tes courses officieuses par la ville. Ajoute les maladies qui furent ton ouvrage, et tout le temps que tu laissas stérile, tu te verras plus pauvre d’années que tu n’en supputes. Repasse en ta mémoire combien de fois tu as été fixe dans tes projets ; combien de jours ont eu l’emploi que tu leur destinais ; quel usage tu as fait de ton être ; quand ton front est demeuré calme et ton âme exempte de trouble ; quelle œuvre dans un si long a été par toi menée à fin ; que de gens ont mis ta vie au pillage quand toi tu ne sentais pas ce que tu perdais ; combien les vaines douleurs, les folles joies, les avides calculs, les conversations décevantes ont absorbé de tes moments : vois le peu qui t’est resté de ton lot ; tu reconnaîtras que tu meurs trop jeune. »
. D’où vient donc tout le mal, ô hommes ? Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ; jamais il ne vous souvient de votre fragilité. Loin de mesurer la longueur du temps écoulé, vous le laissez perdre comme s’il coulait à pleins bords d’une source intarissable ; et peut-être ce jour que vous sacrifiez à tel homme ou à telle affaire est le dernier de vos jours. Vous craignez tout, comme de chétifs mortels ; et comme des dieux vous voulez tout avoir. Rien de si ordinaire que d’entendre dire : « À cinquante ans je quitterai tout pour la retraite ; à soixante ans je prendrai congé des emplois. » Et qui donc te garantit que tu dépasseras ce terme ? Qui permettra que les choses aillent comme tu les arranges ? N’as-tu pas honte de ne te réserver que les restes de ton existence, et de destiner à la raison le seul temps qui ne soit bon à rien ? Qu’il est tard de commencer sa vie à l’époque où elle doit finir ! Quel fol oubli de la condition mortelle que de remettre à cinquante ou soixante ans les projets de sagesse, que de vouloir entrer dans la carrière à un âge où peu d’hommes ont poussé la leur ! Vois comme il échappe aux plus puissants et aux plus élevés d’entre les humains des paroles de regret, des vœux pour ce repos qu’ils préconisent, qu’ils préfèrent à toutes leurs prospérités. Ils voudraient bien par instants descendre de leur faîte, s’ils le pouvaient impunément : car lors même qu’au dehors rien ne l’attaque ou ne l’ébranle, toute haute fortune tend à crouler sur elle-même.
. Le divin Auguste, à qui les dieux avaient plus prodigué qu’à personne, ne cessait d’invoquer le repos, de demander qu’on le déchargeât de l’empire. Tous ses discours revenaient toujours à ce point, qu’il espérait pour lui le repos. Il charmait ses travaux de l’illusoire mais douce consolation qu’un jour il vivrait pour lui-même. Dans une lettre au sénat, où il annonçait que sa retraite ne serait pas sans dignité et ne démentirait point sa gloire passée, je trouve ces paroles : « Mais cela serait plus beau à effectuer qu’à mettre en projet ; toutefois le désir d’atteindre à un moment si désiré m’entraîne à tel point que, l’heureuse réalité se faisant attendre, j’en puise quelque avant-goût dans le plaisir de vous en parler. » Le repos lui semblait chose si précieuse, que, ne pouvant le posséder en effet, il l’anticipait par la pensée. L’homme qui voyait tout relever de lui seul, et qui faisait la destinée des hommes et des peuples, ne songeait qu’avec la plus vive joie au jour où il dépouillerait sa grandeur. Il avait éprouvé combien cette fortune dont l’éclat remplissait toute la terre coûtait de sueurs et cachait d’anxiétés secrètes, lui qui, d’abord contre des citoyens, puis contre ses collègues, enfin contre ses proches, réduit à lutter par les armes, avait rougi de sang la terre et la mer ; lui qui, promené par la guerre en Macédoine, en Sicile, en Égypte, en Syrie, en Asie et sur presque tous les rivages, n’avait tourné contre l’étranger que des légions lasses de civils massacres. Tandis qu’il pacifie les Alpes, qu’il achève de dompter ces races enclavées dans l’empire, dont elles troublaient la paix, tandis qu’il recule nos frontières au delà du Rhin, de l’Euphrate, du Danube, au sein même de Rome s’aiguisent contre lui les poignards de Muréna, de Cépion, de Lépide, des Egnatius. Il n’a pas encore échappé à leurs embûches, que sa fille et une foule de jeunes nobles, liés par l’adultère comme par un serment, épouvantent sa vieillesse fatiguée et lui font craindre pis qu’une nouvelle Cléopâtre avec un autre Antoine. Il tranchait ces ulcères avec les membres mêmes ; d’autres renaissaient à l’instant. Comme en un corps trop chargé de sang, toujours il y avait éruption sur quelque point. Auguste donc soupirait après le repos : dans cet espoir, dans cette pensée ses travaux devenaient moins lourds. Tel était le vœu de celui qui pouvait combler tous les vœux.
Cicéron, ballotté entre les Catilina et les Clodius, ses ennemis déclarés, et les Crassus et les Pompée, ses équivoques amis, vogue au hasard sur le vaisseau de l’État qu’il préserve un moment du naufrage où lui-même enfin va périr : le calme ne le rassure point et la tourmente l’accable. Que de fois ne maudit-il pas son fameux consulat exalté par lui-même non sans sujet, mais sans mesure ! Sur quel ton lamentable il s’exprime dans une lettre à Atticus, après la défaite de Pompée, dont le fils réchauffait encore en Espagne un parti vaincu : « Tu me demandes, dit-il, ce que je fais ici. Je vis à demi libre dans mon Tusculum. » Puis retours sur le passé qu’il déplore, plaintes du présent, désespoir de l’avenir. Cicéron s’est dit à demi libre ! Mais certes jamais le sage ne descendra à cette humiliante qualification : jamais de demi-liberté pour lui, toujours liberté pleine et entière. Indépendant, roi de lui-même, placé plus haut que tous, rien pourrait-il dominer cet homme qui domine la Fortune ?
. Livius Drusus, homme énergique et véhément, après avoir ressuscité les plans subversifs et les funestes motions des Gracques, fort d’un immense concours venu de toute l’Italie, sans prévoir l’issue de cette lutte qu’il ne pouvait mener à fin ni n’était libre de quitter une fois engagée, maudissait, dit-on, une vie agitée dès ses premiers ans, et s’écriait : « Je suis le seul qui, même enfant, n’aie pas eu un jour de congé. » Et en effet, encore pupille et sous la prétexte, il osait déjà recommander des accusés aux juges et interposer son crédit dans le barreau avec tant d’efficacité que plus d’un jugement fut notoirement arraché par lui. Où ne se fût pas emportée une si précoce ambition ? On pouvait le prédire : c’est à d’énormes catastrophes publiques et privées que devait aboutir une audace si prompte à se faire jour. Il s’y prenait tard pour se plaindre de n’avoir pas eu un jour de congé, lui factieux dès l’enfance et tyran du forum. On n’est pas sûr s’il s’est lui-même donné la mort. Il expira soudainement d’une blessure reçue dans l’aine ; si l’on put douter que cette mort eût été volontaire, nul n’en contesta l’à-propos.
Il n’est pas besoin de prolonger la liste de ces hommes qui, jugés heureux par les autres, ont rendu contre eux-mêmes un sincère témoignage en maudissant tout le drame de leur vie. Mais ces plaintes n’ont changé ni les autres ni eux-mêmes ; sitôt les paroles proférées, le cœur retombe dans ses vieilles erreurs. Oui certes, votre vie se prolongeât-elle par delà mille années, ce serait un cercle encore bien étroit ; que de siècles vos passions ne dévoreraient-elles pas ! Or cet espace que la nature franchit en courant, que la raison peut étendre, nécessairement vous échappera bientôt. Car vous ne savez ni saisir, ni retenir, ni retarder ce qu’il y a de plus fugitif au monde ; vous le laissez s’envoler, comme une chose insignifiante ou réparable.
En tête de cette classe d’hommes, je compte ceux dont le vin et la débauche prennent tous les instants ; car il n’en est point de plus honteusement occupés. Que d’autres se laissent captiver aux prestiges d’une vaine gloire, c’est là du moins une erreur honorable. Énumère-moi les mortels avides, colères, injustes dans leurs haines ou dans leurs guerres : il y a dans tous ces excès quelque chose de viril. Mais se vautrer dans l’intempérance et la débauche est un déshonneur, une souillure. Examine l’emploi que ces gens-là font de leurs jours, et compte ce qu’en absorbent de vils calculs, des artifices, des appréhensions, des soins à rendre, à recevoir, des cautions à donner ou à prendre, des festins, devenus aujourd’hui d’importants devoirs, tu verras comme ni dans leurs maux, ni dans leurs biens, ils n’ont le temps de respirer. Enfin tout le monde convient qu’un homme jeté dans ce torrent ne peut bien remplir aucune tâche ; ni l’éloquence, ni les arts libéraux ne sont faits pour lui : son esprit partagé ne reçoit nulle impression profonde, il rejette tout comme lui étant imposé de force. Il n’est propre à rien moins qu’à vivre, science déjà la plus difficile de toutes.
. Les professeurs de toute autre science se trouvent partout en grand nombre. On a vu même des enfants en posséder si bien quelques-unes, qu’ils auraient pu les enseigner. Mais l’art de vivre, il faut toute la vie pour l’apprendre ; et, ce qui t’étonnera peut-être davantage, toute la vie il faut apprendre à mourir. Tant de grands hommes, brisant tout importun lien, ont dit adieu aux richesses, aux emplois, aux plaisirs, pour se consacrer jusqu’au dernier jour à cette unique science de vivre ; et néanmoins presque tous sont sortis de la vie sans avoir, de leur aveu même, trouvé ce secret ; comment ceux dont je parle le posséderaient-ils ?
Il n’appartient, crois-moi, qu’à une âme élevée et qui voit à ses pieds les erreurs humaines, de ne se rien laisser dérober de son temps ; et la plus longue vie est celle de l’homme qui, aussi loin qu’elle a pu s’étendre, l’a gardée pour lui tout entière. Aucune partie n’en est restée inculte ou sans emploi ; aucune n’a admis d’usurpateurs : il n’a rien trouvé qui fût digne d’être échangé contre son temps, dont il a été l’avare économe. Aussi son lot lui a-t-il suffi ; mais, et il le faut bien, quel déchet pour ceux dont la vie fut en grande partie gaspillée par la foule ! Et ne crois pas qu’ils ne s’aperçoivent point de ce qu’ils perdent : écoute la plupart de ceux qu’une grande prospérité surcharge, au milieu de leurs troupeaux de clients, ou de leurs procès à soutenir ou d’autres illustres misères, écoute-les s’écrier maintes fois : « Je n’ai pas le temps de vivre ! » Pourquoi ne l’as-tu pas ? Tout ce monde qui t’attire à soi t’enlève à toi-même. Que de jours t’a ravis cet accusé ; et ce candidat ; et cette vieille, lasse d’enterrer ses héritiers ; et ce riche dont la feinte maladie irrite l’espoir de ses cupides flatteurs ; et cet ami puissant qui vous a tous, non dans son amitié, mais dans son étalage ! Eh oui, fais le calcul et la revue de tes jours, tu verras qu’il n’en est resté pour toi que bien peu, et que les jours de rebut. Un autre a obtenu les faisceaux qu’il désirait tant, et il aspire à les déposer, et il répète sans cesse : « Quand l’année sera-t-elle écoulée ? » Celui-ci donne des jeux, honneur qu’il doit au sort et qu’il avait prisé si haut, et il s’écrie : « Quand serai-je quitte de ces embarras ? » On s’arrache cet avocat dans tout le forum ; il encombre la place entière d’un immense concours qui dépasse la portée de sa voix, et lui encore s’écrie : « Quand donc y aura-t-il vacances ? » Chacun presse les instants de son existence ; et l’impatience de l’avenir nous travaille, et le dégoût du présent. Mais l’homme qui met chaque moment à profit, qui règle chaque journée comme si elle était toute sa vie, celui-là ne souhaite ni n’appréhende le lendemain. Eh ! quelle nouvelle jouissance une heure de plus peut-elle lui apporter ? Il a tout connu, il a goûté de tout à satiété : que le sort capricieux ordonne du reste comme il voudra, sa vie est à l’abri du sort. On peut y ajouter, on ne peut rien en ôter ; y ajouter, de quelle manière ? Comme à un convive repu déjà, mais non gorgé, on peut présenter d’autres mets qu’il ne désirait pas, mais qu’il savoure encore.
. Ainsi, parce qu’un homme a des cheveux blancs et des rides, ne va pas croire qu’il ait vécu longtemps ; il n’a pas longtemps vécu, mais longtemps duré. Car enfin, penses-tu qu’on ait fait une longue traversée quand, accueilli dès le port par une furieuse tempête, poussé en mille sens contraires par les vents qui soufflaient avec violence de points opposés, on n’a pu que tournoyer dans le même cercle ? Ce n’est pas là un long voyage ; c’est une tourmente prolongée. Je m’étonne toujours quand je vois des hommes demander à d’autres leur temps, et ceux-ci le donner avec tant de complaisance. Des deux côtés l’on n’a en vue que le motif de la demande ; mais le temps même, pas un n’y songe. C’est comme un rien que l’on demande, un rien que l’on accorde : on joue avec ce qu’il y a de plus précieux au monde. Ce qui abuse, c’est que le temps est chose impalpable, qui ne frappe point les yeux : et l’on en tient fort peu de compte ; je dirais presque, il n’a aucun prix. Des hommes du plus brillant mérite reçoivent un salaire annuel au prix duquel ils louent leurs travaux, leurs services, leur savoir-faire : le temps n’est prisé par personne. On le jette à pleines mains, il semble ne rien coûter. Mais vois les mêmes hommes quand ils sont malades ; si la mort les menace de près, comme ils embrassent les genoux des médecins ! Redoutent-ils le dernier supplice, ils sont prêts, pour vivre, à sacrifier tout ce qu’ils possèdent, tant est grande la contradiction de leurs sentiments.
Si, comme les années passées, on pouvait leur mettre à chacun sous les yeux les années à venir, de quel effroi ne seraient-ils pas saisis en voyant quel peu il leur en reste ! Comme ils les économiseraient ! Or, s’il est facile, tout modique qu’il soit, de ménager un bien dont on est sûr, avec quel soin doit-on garder celui qui, sans qu’on sache à quel moment, doit nous échapper ! Ne crois pas cependant qu’ils en ignorent tout le prix. Ils disent tous les jours à ceux qu’ils chérissent le plus fortement qu’ils donneraient pour eux une portion de leur vie. Ils la donnent cette portion, et sans qu’ils y pensent ; ils s’en dépouillent sans profit pour les autres ; ils ne savent pas même s’ils se dépouillent en effet, et dès lors ils supportent sans peine un dommage inaperçu pour eux. Personne ne te restituera tes années ; personne ne te rendra à toi-même. La vie suivra sa pente primitive sans rebrousser son cours ou l’interrompre, sans faire nul fracas ni t’avertir de sa rapidité ; elle coulera en silence. Ni la puissance des rois ni la faveur des peuples ne la feront aller plus loin. Selon l’impulsion reçue au départ, elle courra jusqu’au bout, jamais ne se détournant, jamais ne s’arrêtant. Que vas-tu devenir ? Durant tes vaines occupations, la vie se précipite, la mort, d’une heure à l’autre, arrivera et, bon gré mal gré, elle se fera recevoir.
. Cette pensée peut-elle être celle d’aucun homme, je dis de ces hommes qui se piquent de prudence et qui sont trop laborieusement occupés pour embrasser une vie meilleure ? Ils approvisionnent leur vie aux dépens de leur vie même ; ils distribuent leurs plans sur un long avenir : or voilà surtout comme notre existence se perd, à différer. Voilà ce qui leur dérobe successivement les jours les plus près d’eux, et leur vole le présent en leur promettant l’avenir. Le plus grand empêchement à la vie, c’est l’attente, que tient en suspens le lendemain. Tu perds le jour actuel : ce qui est aux mains de la Fortune, tu le veux régler ; ce qui est aux tiennes, tu le lâches. Que prétends-tu ? Où élances-tu ton être ? Tout ce qui est à venir repose sur l’incertain. Vis dès cette heure. Entends le cri du plus grand de nos poëtes ; ne dirait-on pas qu’une bouche divine a dicté à sa muse cette salutaire pensée :
Que tardes-tu ? semble-t-il dire ; qu’attends-tu ? Si tu ne t’empares de ce jour, il fuit ; quand tu t’en seras emparé, il fuira encore. Il faut donc combattre la rapidité du temps par la promptitude à en user. Cette cascade qui se précipite ne coulera pas toujours : hâte-toi de puiser. Ce qui condamne encore admirablement tes plans illimités, c’est que le poëte ne parle pas même de saisons, mais de jours. Tranquille, et dans cette effrayante fuite des temps, nonchalamment immobile, ce sont des mois, des années, une longue suite d’années que dans tes rêves ambitieux il te plaît d’accumuler ; or de quoi te parle-t-on ? d’un jour, et d’un jour qui fuit. Il n’est donc que trop vrai : tous les meilleurs jours fuient les premiers pour les malheureux mortels, pour ceux bien entendu qui se tourmentent de soins frivoles et, encore enfants par l’intelligence, se voient surpris par la vieillesse, à laquelle ils arrivent sans apprêts, sans armes. Ils n’ont pourvu à rien : ils tombent tout à coup et en aveugles aux mains de l’ennemi : ils ne sentaient pas ce qu’il gagnait journellement sur eux. De même qu’un entretien, une lecture, quelque pensée qui les absorbe dérobe aux voyageurs la longueur du chemin ; ils se voient arrivés avant de s’imaginer qu’ils approchaient : ainsi le voyage rapide et continuel de la vie, où l’on marche, soit éveillé, soit endormi, toujours du même pas, ces malheureux préoccupés ne le jugent bien qu’au terme fatal.
. Un tel sujet, si je voulais le diviser et l’étendre sous différents titres, me fournirait des preuves en foule, pour démontrer que la vie de ces hommes se réduit à bien peu de chose. Fabianus, qui n’était pas de ceux qui ne sont philosophes qu’en chaire, mais un franc philosophe du vieux temps, avait de dire : « Il faut combattre les passions à force ouverte et non par de subtils discours ; ce ne sont pas des coups ménagés, c’est un choc vigoureux qui dissipera cette perfide milice. Brisons net l’arme du sophisme, n’escarmouchons pas avec lui. » Mais pour mieux confondre l’erreur, éclairons-la : ne nous bornons pas à la plaindre.
La vie se partage en trois époques : celle qui est, celle qui fut, celle qui sera. Celle que nous traversons n’est bientôt plus ; ce qui est devant nous est incertain ; le passé seul est assuré : c’est là que la Fortune a perdu ses droits, c’est là ce qui ne peut retomber à la discrétion de personne. Voilà ce que perdent les hommes stérilement occupés : ils n’ont pas le loisir de tourner leur regard en arrière, et, quand ils l’auraient, trop d’amertume s’attache aux souvenirs qui sont des remords. Ils reportent à regret leur pensée sur une époque mal employée ; ils n’osent toucher à ces désordres dont l’immoralité se voilait sous la séduction du plaisir présent : la plaie se rouvrirait au contact. Il n’est que l’homme qui a dans tous ses actes suivi l’arrêt de sa conscience, laquelle ne se trompe jamais, il n’est que cet homme qui revienne avec charme vers le passé. Quand on s’est longtemps laissé aller aux rêves de l’ambition, aux dédains de l’orgueil, aux abus de la victoire, aux ruses de la déloyauté, aux exactions rapaces, aux prodigalités ruineuses, il faut bien que l’on tremble devant ses souvenirs. Le passé cependant est une portion de notre vie désormais sacrée, inviolable, hors de l’atteinte des événements humains, soustraite à l’empire du sort : ni le besoin, ni la crainte, ni l’invasion des maladies ne peuvent la troubler. On ne saurait nous la contester ni nous la ravir : la jouissance en est aussi constante qu’inaltérable. Le présent n’a qu’un jour et même qu’un moment à la fois ; le passé offre tous ses jours ensemble, dociles à ton appel et se laissant considérer et retenir à volonté : mais l’esclave du vice n’a pas ce loisir-là. Il n’appartient qu’à l’âme calme et rassise de passer en revue tous les âges qu’elle a franchis ; les autres âmes sont sous le joug : impossible à elles de tourner la tête et de regarder en arrière. Leur vie s’est allée perdre dans un abîme ; et comme on a beau toujours verser dans un crible où manque le fond qui reçoit et qui garde, de même qu’importe quelle mesure de temps on prodigue à ceux qui n’ont point place pour y rien déposer : âmes fêlées et percées à jour, tout passe au travers. Le présent est bien court, si court même qu’il semble à plusieurs qu’il n’est point. Il fuit en effet d’une fuite éternelle ; il coule et se précipite ; il a cessé d’être plus tôt qu’il n’est venu ; il est aussi peu stationnaire que les cieux ou les astres, dont l’active et continuelle rotation ne les laisse jamais au même point de l’espace. Les hommes à préoccupations ne possèdent donc que le présent, si rapide qu’il est insaisissable ; et les mille soins qui les partagent le leur dérobent encore.
. Enfin veux-tu savoir combien peu de temps ils vivent ? Vois combien ils souhaitent de vivre longtemps. Vieux et décrépits, ils mendient dans leurs prières un supplément de quelques années. Ils se rajeunissent à leurs propres yeux, se bercent de leur mensonge et s’abusent avec autant de satisfaction que s’ils trompaient aussi le destin. Mais qu’ensuite leur santé chancelante les avertisse que l’heure est venue, avec quel effroi ils se voient mourir ! Ils ne sortent pas de la vie, ils en sont arrachés. Ils se donnent hautement le nom d’insensés pour n’avoir pas pensé à vivre : que seulement ils échappent à la maladie, comme ils sauront goûter le repos ! Ils reconnaissent alors combien inutilement ils amassaient pour ne pas jouir, et que tant d’efforts n’ont abouti à rien.
Comment au contraire une vie passée loin de toute affaire ne serait-elle pas longue ? Rien n’en est aliéné ni jeté à l’un et à l’autre ; rien n’en est livré à la Fortune, perdu par négligence, entamé par prodigalité ; rien n’en demeure stérile, tout, pour ainsi dire, est en plein rapport. Ainsi la vie la plus bornée aura été plus que suffisante : aussi, que le dernier jour vienne quand il voudra, le sage n’hésitera point : il ira au-devant de la mort d’un pas assuré.
Tu demandes peut-être ce que j’entends par hommes préoccupés. Ne crois pas que je désigne seulement ceux contre lesquels il faut lâcher les chiens pour les chasser enfin des tribunaux ; ni ceux qu’étouffe honorablement la foule de leurs solliciteurs, ou qui moins noblement se font écraser à la porte d’autrui ; ni ceux que d’obséquieux devoirs arrachent de chez eux et envoient se morfondre au seuil des grands ; ni ceux que l’appât d’un lucre infâme pousse aux enchères de biens confisqués, sauf à rendre gorge plus tard. Il est aussi des inactions fort occupées. Dans sa villa, dans son lit, dans la plus entière solitude et bien qu’isolé de tous, plus d’un est à charge à lui-même. Il en est dont la vie ne doit pas s’appeler oisive, mais laborieusement désœuvrée.
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The end
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