Read here

De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leur rapports avec la civilisation européenne

Benjamin Constant · 1914 · Free in the US

23,533 words · about 1 h 39 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1914 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=De_l’esprit_de_conquête_et_de_l’usurpation_dans_leur_rapports_avec_la_civilisation_européenne&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Benjamin Constant
Language
French
Published
1914
Length
23,533 words · about 1 h 39 min
Sections
17 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (17)
  1. Front matter about 50 min
  2. Préface about 3 min
  3. 1 about 2 min
  4. 2 about 4 min
  5. 3 about 1 min
  6. 4 about 5 min
  7. 5 about 1 min
  8. 6 about 3 min
  9. 7 about 1 min
  10. 8 about 4 min
  11. 9 about 2 min
  12. 10 about 3 min
  13. 11 about 2 min
  14. 12 about 3 min
  15. 13 about 8 min
  16. 14 about 4 min
  17. 15 about 4 min

Continue:

Front matter

Conciliation Internationale

Benjamin Constant et la paix

Réédition de l'esprit de conquête (D'après la 3e Edition publiée à Paris chez le Normand et chez B. Nicolle, en 1814).

Préface

Les sceptiques se réclament de Benjamin Constant et citent volontiers son mot : « aucun but n’est digne d’aucun effort », pour se dispenser de rien entreprendre et vivre à la remorque des braves gens.

La vérité est que Benjamin a passionnément voulu le bien, passionnément servi la France, servi la justice, servi la liberté, servi la paix ; il a bravé l’exil pendant dix ans pour combattre l’esprit de conquête, pour combattre ; il a tout sacrifié, à commencer par son amour-propre, en acceptant de rédiger l’acte additionnel aux constitutions de l’Empire, assez peu sceptique pour croire que le conquérant malheureux pouvait « s’amender, assez généreux, en tous cas, pour consentir à l’y aider. Animé d’une foi enthousiaste, dédaigneux de toute prudence personnelle, il a fortement exprimé ses déceptions, sans cesser de continuer ses luttes ; sa clairvoyance aigüe, son indomptable esprit, son indignation n’épargnaient pas plus l’oppression, d’où qu’elle vînt, que ses complices, l’hypocrisie et la sottise ; il se fit ainsi trop d’ennemis. Ses contradicteurs, réduits au silence et à la rancune, se vengèrent en le calomniant de son vivant, en le discréditant après sa mort ; doublement isolé par sa supériorité et par la crainte qu’il inspirait, il fut pour eux au premier rang des morts qu’il faut qu’on tue. Son œuvre n’en a pas moins survécu à toutes ces haines ; elle ressuscite ; enfin sonne pour lui, non pas l’heure d’une revanche dont il avait l’âme trop haute pour se soucier, mais l’heure d’être compris et, par là, pleinement utile et bienfaisant.

Benjamin Constant est plus actuel que jamais. Je suis confus d’avouer que, dans mon existence errante, je n’avais pas lu, avant cette année, parmi les papiers dont j’ai hérité et que j’ai confiés à mon éminent ami G. Rudler, son réquisitoire contre l’esprit de conquête. Je l’ignorais même complètement. Mes amis et moi nous avons décidé de le publier comme s’il était inédit, puisqu’il est inconnu. Nous y avons, en effet, constaté que Benjamin a dit tout, — et dans quelle admirable langue ! — tout ce que nous nous efforçons de faire accepter comme des nouveautés hardies. Nouveauté hardie, — bien hardie en effet sous le règne de , — en 1813, — sa théorie sur l’incompatibilité du commerce et de la guerre ; « la guerre, dit-il, devient un anachronisme » ; « la tendance générale est vers la paix » ; « le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l’opposé du monde ancien ». « Tandis que chaque peuple autrefois formait une famille isolée… » « Carthage aurait aujourd’hui tout le monde pour elle » ; « nous sommes arrivés à l’époque du commerce » ; « la gloire militaire n’est plus le but d’une Nation » ; « la guerre n’a plus ni charme ni utilité. » Nouveauté hardie, sa théorie sur le véritable dévouement à la patrie dans la paix, sur la mise en valeur du pays, sur la vertu d’une guerre défensive et sur la honte d’une guerre de conquête ; nouveauté hardie, son anathème contre le vainqueur : « la force, dit-il, est un privilège éphémère » ; « la nation qui prétendrait à un empire universel deviendrait l’objet d’une horreur universelle ; ..... un cri de délivrance, un cri d’union retentirait d’un bout du globe à l’autre. L’agresseur universellement haï n’aurait aucun recours. Ses sujets même seraient des ennemis. Le conquérant verrait alors qu’il a trop présumé de la dégradation du monde.... » Nouveauté hardie cette belle parole : « La vertu prendra sa revanche » ; et celle-ci : « il faut apprendre la civilisation pour régner à une époque civilisée ».

Nous qui aimons la France, nous qui voulons qu’elle soit aimée et non haïe, respectée et non mutilée, libre et non asservie, riche et non ruinée, nous sommes humiliés qu’un Français, dix fois Français, — car il a souffert dans ses ancêtres, exilés comme lui pour avoir vaillamment servi la vérité, — ait pu plaider en pure perte une telle cause, il y a cent ans, et qu’avant lui, comme après lui, tant d’autres grands esprits, soit Montesquieu, soit Kant, soit Cobden, soit Michelet, n’aient pas beaucoup plus réussi ; et qu’elle ait, en tous cas, besoin encore d’être plaidée dans notre pays, dans tous les pays. Mais patience ; en dépit des difficultés à vaincre, rien ne se perd ; les convictions de nos devanciers se transmettent par une loi mystérieuse d’atavisme ; nous leur obéissons d’instinct, sans même avoir reçu le mot d’ordre ; elles répondent trop bien aux aspirations générales de notre temps pour ne pas triompher de la routine et pour ne pas gagner des partisans chaque jour plus nombreux et plus puissants dans l’ensemble de l’opinion.

1

Des vertus compatibles avec la guerre, à certaines époques de l’état social

Plusieurs écrivains, entraînés par l’amour de l’humanité dans de louables exagérations, n’ont envisagé la guerre que sous ses côtés funestes. Je reconnois volontiers ses avantages.

Il n’est pas vrai que la guerre soit toujours un mal. À de certaines époques de l’espèce humaine, elle est dans la nature de l’homme. Elle favorise alors le développement de ses plus belles et de ses plus grandes facultés. Elle lui ouvre un trésor de précieuses jouissances. Elle le forme à la grandeur d’âme, à l’adresse, au sang-froid, au courage, au mépris de la mort, sans lequel il ne peut jamais se répondre qu’il ne commettra pas toutes les lâchetés et bientôt tous les crimes. La guerre lui enseigne des dévouemens héroïques, et lui fait contracter des amitiés sublimes. Elle l’unit de liens plus étroits, d’une part, à sa patrie, et de l’autre, à ses compagnons d’armes. Elle fait succéder à de nobles entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avantages de la guerre tiennent à une condition indispensable, c’est qu’elle soit le résultat naturel de la situation et de l’esprit national des peuples.

Car je ne parle point ici d’une nation attaquée, et qui défend son indépendance. Nul doute que cette nation ne puisse réunir à l’ardeur guerrière les plus hautes vertus : ou plutôt cette ardeur guerrière est elle-même de toutes les vertus la plus haute. Mais il ne s’agit pas alors de la guerre proprement dite, il s’agit de la défense légitime, c’est-à-dire du patriotisme, de l’amour de la justice, de toutes les affections nobles et sacrées.

Un peuple qui, sans être appelé à la défense de ses foyers, est porté par sa situation ou son caractère national à des expéditions belliqueuses et à des conquêtes, peut encore allier à l’esprit guerrier la simplicité des moeurs, le dédain pour le luxe, la générosité, la loyauté, la fidélité aux engagemens, le respect pour l’ennemi courageux, la pitié même, et les ménagemens pour l’ennemi subjugué. Nous voyons, dans l’histoire ancienne et dans les annales du moyen âge, ces qualités briller chez plusieurs nations, dont la guerre faisoit l’occupation presqu’habituelle.

Mais la situation présente des peuples européens permet-elle d’espérer cet amalgame ? L’amour de la guerre est-il dans leur caractère national ? Résulte-t-il de leurs circonstances ?

Si ces deux questions doivent se résoudre négativement, il s’ensuivra que, pour porter de nos jours les nations à la guerre et aux conquêtes, il faudra bouleverser leur situation, ce qui ne se fait jamais sans leur infliger beaucoup de malheurs, et dénaturer leur caractère, ce qui ne se fait jamais sans leur donner beaucoup de vices.

2

Du caractère des nations modernes relativement à la guerre

Les peuples guerriers de l’antiquité devoient pour la plupart à leur situation leur esprit belliqueux. Divisés en petites peuplades, ils se disputoient à main armée un territoire resserré. Poussés par la nécessité les uns contre les autres, ils se combattoient ou se menaçoient sans cesse. Ceux qui ne vouloient pas être conquérans ne pouvoient néanmoins déposer le glaive sous peine d’être conquis. Tous achetaient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière au prix de la guerre.

Le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l’opposé du monde ancien.

Tandis que chaque peuple, autrefois, formoit une famille isolée, ennemie née des autres familles, une masse d’hommes existe maintenant, sous différens noms et sous divers modes d’organisation sociale, mais homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n’avoir rien à craindre des hordes encore barbares. Elle est assez civilisée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est vers la paix. La tradition belliqueuse, héritage de temps reculés, et surtout les erreurs des gouvernemens, retardent les effets de cette tendance ; mais elle fait chaque jour un progrès de plus. Les chefs des peuples lui rendent hommage ; car ils évitent d’avouer ouvertement l’amour des conquêtes, ou l’espoir d’une gloire acquise uniquement par les armes. Le fils de Philippe n’oseroit plus proposer à ses sujets l’envahissement de l’univers ; et le discours de Pyrrhus à Cynéas sembleroit aujourd’hui le comble de l’insolence ou de la folie.

Un gouvernement qui parleroit de la gloire militaire, comme but, méconnoîtroit ou mépriseroit l’esprit des nations et celui de l’époque. Il se tromperoit d’un millier d’années ; et lors même qu’il réussiroit d’abord, il seroit curieux de voir qui gagneroit cette étrange gageure, de notre siècle ou de ce gouvernement.

Nous sommes arrivés à l’époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder.

La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est autre chose qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la . C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui seroit toujours le plus fort n’auroit jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui, est exposée à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire, à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt.

La guerre est donc antérieure au commerce. L’une est l’impulsion sauvage, l’autre le calcul civilisé. Il est clair que plus la tendance commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s’affoiblir.

Le but unique des nations modernes, c’est le repos, avec le repos l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but. Ses chances n’offrent plus ni aux individus ni aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible, et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutoit, en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu’elle ne rapporte.

La République romaine, sans commerce, sans lettres, sans arts, n’ayant pour occupation intérieure que l’agriculture, restreinte à un sol trop peu étendu pour ses habitants, entourée de peuples barbares, et toujours menacée ou menaçante, suivoit sa destinée en se livrant à des entreprises militaires non interrompues. Un gouvernement qui, de nos jours, voudroit imiter la république romaine, auroit ceci de différent, qu’agissant en opposition avec son peuple, il rendroit ses instrusments tout aussi malheureux que ses victimes ; un peuple ainsi gouverné seroit la République romaine, moins la liberté, moins le mouvement national, qui facilite tous les sacrifices, moins l’espoir qu’avoit chaque individu du partage des terres, moins en un mot, toutes les circonstances qui embellissoient aux yeux des Romains ce genre de vie hasardeux et agité.

Le commerce a modifié jusqu’à la nature de la guerre. Les nations mercantiles étoient autrefois toujours subjuguées par les peuples guerriers. Elles leur résistent aujourd’hui avec avantage. Elles ont des auxiliaires au sein de ces peuples mêmes. Les ramifications infinies et compliquées du commerce ont placé l’intérêt des sociétés hors des limites de leur territoire : et l’esprit du siècle l’emporte sur l’esprit étroit et hostile qu’on voudroit parer du nom de patriotisme.

Carthage, luttant avec Rome dans l’antiquité, devoit succomber : elle avoit contre elle la force des choses. Mais si la lutte s’établissoit maintenant entre Rome et Carthage, Carthage auroit pour elle les voeux de l’univers. Elle auroit pour alliés les moeurs actuelles et le génie du monde.

La situation des peuples modernes les empêche donc d’être belliqueux par caractère : et des raisons de détail, mais toujours tirées des progrès de l’espèce humaine, et par conséquent de la différence des époques, viennent se joindre aux causes générales.

La nouvelle manière de combattre, le changement des armes, l’artillerie, ont dépouillé la vie militaire de ce qu’elle avoit de plus attrayant. Il n’y a plus de lutte contre le péril ; il n’y a que de la fatalité. Le courage doit s’empreindre de résignation ou se composer d’insouciance. On ne goûte plus cette jouissance de volonté, d’action, de développement des forces physiques et des facultés morales, qui faisoit aimer aux héros anciens, aux chevaliers du moyen âge, les combats corps à corps.

La guerre a donc perdu son charme, comme son utilité. L’homme n’est plus entraîné à s’y livrer, ni par intérêt, ni par passion.

3

De l’esprit de conquête dans l’état actuel de l’Europe

Un gouvernement qui voudroit aujourd’hui pousser à la guerre et aux conquêtes un peuple européen, commettrait donc un grossier et funeste anachronisme. Il travailleroit à donner à sa nation une impulsion contraire à la nature. Aucun des motifs qui portoient les hommes d’autrefois à braver tant de périls, à supporter tant de fatigues, n’existant pour les hommes de nos jours, il faudrait leur offrir d’autres motifs, tirés de l’état actuel de la civilisation, il faudroit les animer aux combats par ce même amour des jouissances, qui, laissé à lui-même, ne les disposerait qu’à la paix. Notre siècle, qui apprécie tout par l’utilité, et qui, lorsqu’on veut le sortir de cette sphère, oppose l’ironie à l’enthousiasme réel ou factice, ne consentirait pas à se repaître d’une gloire stérile, qu’il n’est plus dans nos habitudes de préférer à toutes les autres. À la place de cette gloire, il faudroit mettre le plaisir, à la place du triomphe, le pillage. L'on frémira, si l’on réfléchit à ce que seroit l’esprit militaire, appuyé sur ces seuls motifs.

Certes, dans le tableau que je vais tracer, il est loin de moi de vouloir faire injure à ces héros, qui, se plaçant avec délices entre la patrie et les périls, ont dans tous les pays, protégé l’indépendance des peuples ; à ces héros qui ont si glorieusement défendu notre belle France. Je ne crains pas d’être mal compris par eux. Il en est plus d’un, dont l’âme, correspondant à la mienne, partage tous mes sentiments, et qui, retrouvant dans ces lignes son opinion secrète, verra dans leur auteur son organe.

4

D’une race militaire n’agissant que par intérêt

Les peuples guerriers, que nous avons connus jusqu’ici, étoient tous animés par des motifs plus nobles que les profits réels et positifs de la guerre. La religion se mêloit à l’impulsion belliqueuse des uns. L’orageuse liberté dont jouissoient les autres leur donnoit une activité surabondante, qu’ils avoient besoin d’exercer au-dehors. Ils associoient à l’idée de la victoire celle d’une renommée prolongée bien au-delà de leur existence sur la terre, et combattoient ainsi, non pour l’assouvissement d’une soif ignoble de jouissances présentes et matérielles, mais par un espoir en quelque sorte idéal, et qui exaltoit l’imagination, comme tout ce qui se perd dans l’avenir et le vague.

Il est si vrai, que, même chez les nations qui nous semblent le plus exclusivement occupées de pillage et de rapines, l’acquisition des richesses n’étoit pas le but principal, que nous voyons les héros Scandinaves faire brûler sur leurs bûchers tous les trésors conquis durant leur vie, pour forcer les générations qui les remplaçaient à conquérir, par de nouveaux exploits, de nouveaux trésors. La richesse leur étoit donc précieuse comme témoignage éclatant des victoires remportées, plutôt que comme signe représentatif et moyen de jouissances.

Mais si une race purement militaire se formoit actuellement, comme son ardeur ne reposeroit sur aucune conviction, sur aucun sentiment, sur aucune pensée, comme toutes les causes d’exaltation qui, jadis, ennoblissoient le carnage même, lui seroient étrangères, elle n’auroit d’aliment ou de mobile que la plus étroite et la plus âpre personnalité. Elle prendroit la férocité de l’esprit guerrier, mais elle conserveroit le calcul commercial. Ces Vandales, ressuscités n’auroient point cette ignorance dû luxe, cette simplicité de moeurs, cet dédain de toute action basse, qui pouvoient caractériser leurs grossiers prédécesseurs. Ils réuniroient à la brutalité de la barbarie les raffinements de la mollesse, aux excès de la violence, les rusés de l’avidité.

Des hommes à qui l’on auroit dit bien formellement qu’ils ne se battent que pour piller, des hommes dont on auroit réduit toutes les idées belliqueuses à ce résultat clair et arithmétique, seroient bien différents des guerriers de l’antiquité.

Quatre cent mille égoïstes, bien exercés, bien armés, sauroient que leur destination est de donner ou de recevoir la mort. Ils auroient supputé qu’il valoit mieux se résigner à cette destination que s’y dérober, parce que la tyrannie qui les y condamne est plus forte qu’eux. Ils auroient, pour se consoler, tourné leurs regards vers la récompense qui leur est promise, la dépouille de ceux contre lesquels on les mène. Ils marcheroient en conséquence, avec la résolution de tirer de leurs propres forces le meilleur parti qu’il leur sèroit possible. Ils n’auroient ni pitié pour les vaincus, ni respect pour les foibles, parce que les vaincus étant, pour leur malheur, propriétaires de quelque chose, ne paroîtroient à ces vainqueurs qu’un obstacle entre eux et le but proposé. Le calcul auroit tué dans leur âme toutes les émotions naturelles, excepté celles qui naissent de la sensualité. Ils seroient encore émus à la vue d’une femme. Ils ne le seroient pas à la vue d’un vieillard ou d’un enfant. Ce qu’ils auroient de connoissances pratiques leur serviroit à mieux rédiger leurs arrêts de massacre ou de spoliation. L’habitude des formes légales donneroit à leurs injustices l’impassibilité de la loi. L’habitude des formes sociales répandroit sur leurs cruautés un vernis d’insouciance et de légèreté qu’ils croiroient de l’élégance. Ils parcourroient ainsi le monde, tournant les progrès de la civilisation contre elle-même, tout entiers à leur intérêt, prenant le meurtre pour moyen, la débauche pour passe-temps, la dérision pour gaïté, le pillage pour but ; séparés par un abîme moral du reste de l’espèce humaine, et n’étant unis entre eux que comme les animaux féroces qui se jettent rassemblés sur les troupeaux.

Tels ils seroient dans leurs succès, que seroient-ils dans leurs revers ? Comme ils n’auroient eu qu’un but à atteindre, et non pas une cause à défendre, le but manqué, aucune conscience ne les soutiendroit. Ils ne se rattacheraient à aucune opinion, ils ne tiendroient l’un à l’autre que par une nécessité physique, dont chacun même chercheroit à s’affranchir.

Il faut aux hommes, pour qu’ils s’associent réciproquement à leurs destinées, autre chose que l’intérêt. Il leur faut une opinion ; il leur faut de la morale. L’intérêt tend à les isoler, parce qu’il offre à chacun la chance d’être seul plus heureux ou plus habile.

L’égoïsme qui, dans la prospérité, auroit rendu ces conquérans de la terre impitoyables pour leurs ennemis, les rendroit, dans l’adversité, indifférens, infidèles à leurs frères d’armes. Cet esprit pénétreroit dans tous les rangs, depuis le plus élevé jusqu’au plus obscur. Chacun verroit, dans son camarade à l’agonie, un dédommagement au pillage devenu impossible contre l’étranger ; le malade dépouilleroit le mourant ; le fuyard dépouilleroit le malade. L’infirme et le blessé paroitroient à l’officier chargé de leur sort un poids importun dont il se dêbarrasseroit a tout prix ; et quand le général auroit précipité son armée dans quelque situation sans remède, il ne se croiroit tenu à rien envers les infortunés qu’il auroit conduits dans le gouffre ; il ne resteroit point avec eux pour les sauver. La désertion lui sembleroit un mode tout simple d’échapper aux revers ou de réparer les fautes. Qu’importe qu’il les ait guidés, qu’ils se soient reposés sur sa parole, qu’ils lui aient confié leur vie, qu’ils l’aient défendu jusqu’au dernier moment, de leurs mains mourantes ? Instrumens inutiles, ne faut-il pas qu’ils soient brisés ?

Sans doute ces conséquences de l’esprit militaire fondé sur des motifs purement intéressés ne pourroient se manifester dans leur terrible étendue chez aucun peuple moderne, à moins que le système conquérant ne se prolongeât durant plusieurs générations. Grâces au ciel, les Français, malgré tous les efforts de leur chef, sont restés et resteront toujours loin du terme vers lequel il les entraîne. Les vertus paisibles, que notre civilisation nourrit et développe, luttent encore victorieusement contre la corruption, et les vices que la fureur des conquêtes appelle et qui lui sont nécessaires. Nos armées donnent des preuves d’humanité comme de bravoure, et se concilient souvent l’affection des peuples qu’aujourd’hui par la faute d’un seul homme, elles sont réduites à repousser, tandis qu’autrefois elles étoient forcées à les vaincre. Mais c’est l’esprit national, c’est l’esprit du siècle qui résiste au gouvernement. Si ce gouvernement subsiste, les vertus qui survivront aux efforts de l’autorité seront une sorte d’indiscipline. L’intérêt étant le mot d’ordre, tout sentiment désintéressé tiendra de l’insubordination : et plus ce régime terrible se prolongera, plus ces vertus s’affoibliront et deviendront rares.

5

Autre cause de détérioration pour la classe militaire, dans le système de conquête

On a remarqué souvent que les joueurs étoient les plus immoraux des hommes. C’est qu’ils risquent chaque jour tout ce qu’ils possèdent ; il n’y a pour eux nul avenir assuré ; ils vivent et s’agitent sous l’empire du hasard.

Dans le système de conquête, le soldat devient un joueur, avec cette différence que son enjeu, c’est sa vie. Mais cet enjeu ne peut être retiré. Il l’expose sans cesse et sans terme à une chance qui doit tôt ou tard être contraire. Il n’y a donc pas non plus d’avenir pour lui. Le hasard est aussi son maître aveugle et impitoyable.

Or, la morale a besoin du temps. C’est là qu’elle place ses dédommagemens et ses récompenses. Pour celui qui vit de minute en minute, ou de bataille en bataille, le temps n’existe pas. Les dédommagemens de l’avenir deviennent chimériques. Le plaisir du moment a seul quelque certitude : et pour me servir d’une expression qui devient ici doublement convenable, chaque jouissance est autant de gagné sur l’ennemi. Qui ne sent que l’habitude de cette loterie de plaisir et de mort est nécessairement corruptrice ?

Observez la différence qui existe toujours entre la défense légitime et le système des conquêtes. Cette différence se reproduira souvent encore. Le soldat qui combat pour sa patrie ne fait que traverser le danger. Il a pour perspective ultérieure le repos, la liberté, la gloire. Il a donc un avenir : et sa moralité, loin de se dépraver, s’ennoblit et s’exalte. Mais l’instrument d’un conquérant insatiable voit après une guerre une autre guerre, après un pays dévasté, un autre pays à dévaster de même, c’est-à-dire après le hasard, le hasard encore.

6

Influence de cet esprit militaire sur l’état intérieur des peuples.

Il ne suffit pas d’envisager l’influence du système du conquête, dans son action sur l’armée et dans les rapports qu’il établit entre elle et les étrangers. Il faut le considérer encore dans ceux qui en résultent, entre l’armée et les citoyens.

Un esprit de corps exclusif et hostile s’empare toujours des associations qui ont un autre but que le reste des hommes. Malgré la douceur et la pureté du christianisme, souvent les confédérations de ses prêtres ont formé dans l’État des États à part. Partout les hommes réunis en corps d’armée, se séparent de la nation. Ils contractent pour l’emploi de la force, dont ils sont dépositaires, une sorte de respect. Leurs moeurs et leurs idées deviennent subversives de ces principes d’ordre et de liberté pacifique et régulière, que tous les gouvernements ont l’intérêt, comme le devoir, de consacrer.

Il n’est donc pas indifférent de créer dans un pays, par un système de guerres prolongées ou renouvelées sans cesse, une masse nombreuse, imbue exclusivement de l’esprit militaire. Car cet inconvénient ne peut se restreindre dans de certaines limites, qui en rendent l’importance moins sensible. L’armée, distincte du peuple par son esprit, se confond avec lui dans l’administration des affaires.

Un gouvernement conquérant est plus intéressé qu’un autre à récompenser par du pouvoir et par des honneurs ses instruments immédiats. Il ne sauroit les tenir dans un camp retranché. Il faut qu’il les décore au contraire des pompes et des dignités civiles.

Mais ces guerriers déposeront-ils avec le fer qui les couvre l’esprit dont les a pénétrés dès leur enfance l’habitude des périls ? Revêtiront-ils avec la toge, la vénération pour les lois, les ménagements pour les formes protectrices, ces divinités des associations humaines ? La classe désarmée leur paroît un ignoble vulgaire, les lois des subtilités inutiles, les formes d’insupportables lenteurs. Ils estiment par dessus tout, dans les transactions comme dans les faits guerriers, la rapidité des évolutions. L’unanimité leur semble nécessaire dans les opinions, comme le même uniforme dans les troupes. L’opposition leur est un désordre, le raisonnement une révolte, les tribunaux des conseils de guerre, les juges des soldats qui ont leur consigne, les accusés des ennemis, les jugements dés batailles.

Ceci n’est point une exagération fantastique. N’avons-nous pas vu, durant ces vingt dernières années, s’introduire dans presque toute l’Europe une justice militaire, dont le premier principe étoit d’abréger les formes, comme si toute abréviation des formes n’étoit pas le plus révoltant sophisme : car si les formes sont inutiles, tous les tribunaux doivent les bannir ; si elles sont nécessaires, tous doivent les respecter ; et certes, plus l’accusation est grave, moins l’examen est superflu. N’avons-nous pas vu siéger sans cesse, parmi les juges, des hommes dont le vêtement seul annonçoit qu’ils étoient voués à l’obéissance, et ne pouvoient en conséquence être des juges indépendans ?

Nos neveux ne croiront pas, s’ils ont quelque sentiment de la dignité humaine, qu’il fut un temps où des hommes illustres sans doute par d’immortels exploits, mais nourris sous la tente, et ignorans de la vie civile, interrogeoient des prévenus qu’ils étoient incapables de comprendre, condamnoient sans appel des citoyens qu’ils n’avaient pas le droit de juger. Nos neveux ne croiront pas, s’ils ne sont le plus avili des peuples, qu’on ait fait comparoître devant des tribunaux militaires des législateurs, des écrivains, des accusés de délits politiques, donnant ainsi, par une dérision féroce, pour juge à l’opinion et à la pensée, le courage sans lumière et la soumission sans intelligence. Ils ne croiront pas non plus qu’on ait imposé à des guerriers revenant de la victoire, couvert de lauriers que rien n’avoit flétris, l’horrible tâche de se transformer en bourreaux, de poursuivre, de saisir, d’égorger des concitoyens, dont les noms, comme les crimes, leur étoient inconnus. Non, tel ne fut jamais, s’écrieront-ils, le prix des exploits, la pompe triomphale ! Non, ce n’est pas ainsi que les défenseurs de la France reparoissoient dans leur patrie, et saluoient le sol natal !

La faute, certes, n’en étoit pas à ces défenseurs. Mille fois je les ai vus gémir de leur triste obéissance. J’aime à le répéter, leurs vertus résistent, plus que la nature humaine ne permet de l’espérer, à l’influence du système guerrier et à l’action d’un gouvernement qui veut les corrompre. Ce gouvernement seul est coupable, et nos armées ont seules le mérite de tout le mal qu’elles ne font pas.

7

Autre inconvénient de la formation d’un tel esprit militaire

Enfin, par une triste réaction, cette portion du peuple que le gouvernement auroit forcée à contracter l’esprit militaire, contraindroit à son tour le gouvernement de persister dans le système pour lequel il auroit pris tant de soin de la former.

Une armée nombreuse, fière de ses succès, accoutumée au pillage, n’est pas un instrument qu’il soit aisé de manier. Nous ne parlons pas seulement des dangers dont il menace les peuples qui ont des constitutions populaires. L’histoire est trop pleine d’exemples qu’il est superflu de citer.

Tantôt les soldats d’une république illustrée par six siècles de victoires, entourés de monumens élevés à la liberté par vingt générations de héros, foulant aux pieds la cendre des Gincinnatus et des Camille, marchent sous les ordres de César, pour profaner les tombeaux de leurs ancêtres, et pour asservir la ville éternelle. Tantôt les légions anglaises s’élancent avec Cromwell sur un parlement qui luttoit encore contre les fers qu’on lui destinoit, et les crimes dont on vouloit le rendre l’organe, et livrent à l’usurpateur hypocrite, d’une part le roi, de l’autre la république.

Mais les gouvernemens absolus n’ont pas moins à craindre de cette force toujours menaçante. Si elle est terrible contre les étrangers et contre le peuple au nom de son chef, elle peut devenir à chaque instant terrible à ce chef même. Ainsi ces formidables colosses, que des nations barbares plaçoient en tête de leurs armées pour les diriger sur leurs ennemis, reculoient tout à coup, frappés d’épouvante ou saisis de fureur, et méconnoissant la voix de leurs maîtres, écrasoient ou dispersoient les bataillons qui attendoient d’eux leur salut et leur triomphe.

Il faut donc occuper cette armée, inquiète dans son désoeuvrement redoutable : il faut la tenir éloignée ; il faut lui trouver des adversaires. Le système guerrier, indépendamment des guerres présentes, contient le germe des guerres futures : et le souverain, qui est entré dans cette route, entraîné qu’il est par la fatalité qu’il a évoquée, ne peut redevenir pacifique à aucune époque.

8

Action d’un gouvernement conquérant sur la masse de la nation

J’ai montré, ce me semble, qu’un gouvernement, livré à l’esprit d’envahissement et de conquête, devroit corrompre une portion du peuple, pour qu’elle le servît activement dans ses entreprises. Je vais prouver actuellement, que, tandis qu’il dépraveroit cette portion choisie, il faudroit qu’il agît sur le reste de la nation dont il réclameroit l’obéissance passive et les sacrifices, de manière à troubler sa raison, à fausser son jugement, à bouleverser toutes ses idées.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…