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ADJUTOR RIVARD
QUÉBEC
L’Action Sociale Catholique
Le ber
Quatre planches, saines, de bonne épaisseur, et fortement assemblées, forment le cadre du ber. Un art rustique a façonné en quenouille l’extrémité des poteaux qui aux angles soutiennent l’édifice, a chantourné la pièce de tête suivant un profil d’une élégante sobriété. Les deux chanteaux ont été taillés dans un bois sans nœuds, et leur arc est tracé pour que le ber balance et roule, telle une barque sur la vague.
Ajustez une planche de fond — la planche du ber — dans les encoches du cadre ; garnissez le petit lit d’un paillot, le chevet d’un oreiller ; ajoutez draps, couvertures, courtepointe de taille convenable, et, sur le demi-cerceau d’un archet, le voile qui garde du soleil trop vif les yeux trop jeunes… Et, roule qui roulera ! voilà ce qu’il faut pour qu’un petit gars dorme à poings fermés.
Le ber est très vieux : les aïeux y furent bercés. Par manière de parler, je dirais que le ber de chez nous existe depuis toujours. On ne sait plus son âge, tant il compte d’années. Il était dans la maison avant les chaises au treillis de peau de cheval ; il y était avant le poêle à deux ponts qui supplanta le foyer ouvert, avant la huche rouge qu’on a toujours vue dans le coin du nord-est, avant le grand coffre bleu où de temps immémorial on serre les catalognes. Que dis-je ? le ber a vu construire, pièce sur pièce, la maison elle-même ; il attendait seulement qu’on l’eût couverte pour y entrer, car on était sur le bord d’avoir besoin de lui. En vérité, ce meuble est aussi ancien que la famille.
Suivant la tradition, le ber des ancêtres se transmet d’une génération à l’autre, comme un héritage sacré ; et c’est un privilège, réservé à l’aînée des filles mariées, d’aller le chercher à la maison paternelle, quand elle espère la première visite des sauvages.
Et c’est ainsi que, de mère en fille, le vieux ber bleu-coffre est venu jusqu’à nous.
Qui donc autrefois le construisit ?… Je pense au rude ancêtre qui assembla ces quatre planches et en fit le berceau de sa race. Il me semble le voir, tout là-bas, presque dans l’histoire…
Le colon s’est taillé un domaine dans la forêt. Au milieu d’une éclaircie, il a dressé sa maison ; là est son amour, sa joie, son cher espoir. L’épouse paraît au seuil de l’humble cassine ; du regard elle accompagne son homme, qui s’éloigne la hache à l’épaule et en chantant…
Le sentier serpente, au grand soleil, entre les souches noircies…
Mais le bois debout est encore tout proche, et voici l’homme devant un grand érable dont le tronc robuste monte d’un seul jet dans le fouillis des branches. D’un regard de ses yeux clairs, il toise l’arbre comme pour se mesurer avec ce géant ; puis, un signe de croix ! et, soudain, il se dresse, ses reins se cambrent, ses muscles se gonflent… Et vlan ! le taillant de la bonne hache s’enfonce dans le bois vert, et vlin ! un éclat vole.
— « Ohé ! Nicolas, ce n’est pas le temps de faire de l’abattis. » — « Quand viendra le temps des abattis, j’attaquerai la grande forêt ; pour astheure, cet érable suffit. Je l’ai choisi entre tous, parce qu’il est le plus fort ; entre mille je l’ai choisi, parce qu’il est le plus droit. Voyez comme l’écorce est rude, et comme le cœur est franc »… Et vlan ! dans le bois vert s’enfonce le taillant de la bonne hache, et vlin ! dans l’air volent les éclats.
« Il y a des mois que je l’ai choisi. Un soir, à l’heure où, la journée faite, on regarde fumer la terre au soleil qui tombe, ma jeune femme m’a dit son espérance ; tête découverte, j’ai répondu : « Dieu soit béni ! » Puis, du seuil de notre chaumière lui montrant, à l’orée du bois, cet arbre plus beau que les autres : « Pour faire le ber, c’est « celui-là que j’abatterai ! »… Et vlan ! le taillant de la bonne hache s’enfonce plus avant dans le bois vert, et vlin ! les éclats volent plus drus.
« Et voici l’heure où l’arbre doit tomber ; car le temps n’est pas loin où il y aura besoin d’un berceau dans ma maison. Quelques jours encore à espérer, et vous me verrez, fier comme un roi, descendre vers le village ; vous entendrez sonner pour le baptême. Il y aura de la joie plein la maison, et les voisins pourront venir, à travers la forêt, voir l’enfant du bûcheron : la table sera mise. » Et vlan ! plus avant dans le bois vert s’enfonce le taillant de la bonne hache, et vlin ! plus drus, dans l’air, volent les éclats.
De tout l’effort de ses muscles joyeux, le bûcheron frappe. Vlan ! vlin ! vlan ! Le cœur de l’arbre est atteint, et toujours la hache tombe, monte, retombe dans l’entaille béante, qui s’élargit et se creuse. Vlin ! vlan ! vlin ! Le sol est jonché de blancs éclats. Encore un coup… Vlan ! la cime a frémi. Un dernier éclair sur l’acier… Vlin ! le vétéran de la forêt fléchit sur l’entaille, hésite un moment, tremble de toutes ses fibres, et, avec un long craquement, s’abat.
Voilà de bonne besogne ! Maintenant, Nicolas, ébranche ce grand corps. Puis, viennent les voisins t’aider ! Allons, les Jean-Baptiste, poussez ferme le godendard ; équarisseurs, manœuvrez bien la grande hache où le soleil luit et se réverbère ; scieurs de long, débitez-moi cette maîtresse bille. Voilà de belles planches, bien dressées. Et allons-y, Nicolas, de l’égoïne, de la tarière et du rabot ! Taille cet about en queue d’aronde ! Vrille en droiture les trous qu’il faut ! Tourne au couteau ces quenouilles !… Puis, assemble ! voici les chevilles, qui entreront à serre. Et allons-y, du ciseau, de la plane et du maillet !…
L’enfant espéré peut venir, l’eau sainte peut couler, et carillonnez, cloches du baptême : le ber est prêt !
De mère en fille, le ber est venu jusqu’à nous, le ber ancestral, fait du bois franc de l’érable.
Au cours de sa longue carrière, le ber a essuyé bien des traverses.
Sa belle teinte bleu-ardoise est toute grisaillée. L’usure a quarderonné les angles et poli les quenouilles ; les pieds berceurs ont arrondi la pointe des chanteaux. Une histoire de rencontres violentes, de chocs, de contusions et d’écorchures est écrite en cicatrices sur ses flancs.
Une nuit, la foudre tomba sur la maison, l’incendie éclata ; on sauva l’enfant d’abord, puis le ber… Les flammes léchaient déjà le dossier ; la boursouflure est là, on peut la voir encore.
Un printemps — c’était l’année de la grande digue — les eaux débordées envahirent le carré de la maison ; on échappa comme on put, par la fenêtre du pignon, en canot ; et le pauvre ber flotta dans la débâcle des jours et des nuits.
Et que de blessures, dont je ne sais pas l’histoire !
Mais, façonné pour les chocs d’ici-bas, le vieux ber est toujours solide et bien berçant.
Quand il n’est pas de service, il loge sur les entraits du grenier. À chaque naissance, on le descend. Mais si dru se succèdent les têtes blondes, que d’une année à l’autre il ne trouve guère le temps de remonter là-haut. Ses bons offices sont constamment requis, et c’est grande joie d’ouïr dans la maison le bruit de son perpétuel balancement et les fredons berceurs qui l’accompagnent.
C’est la mère qui, un autre enfant dans les bras ou le tricot aux doigts, berce du pied, tout en chantant ; sa voix répète plus bas la ritournelle à mesure que les bébés s’endorment, et lentement se tait quand le sommeil est venu.
C’est le père dont la voix honnête cherche maladroitement à se faire plus douce. Sa femme va et vient, prépare la soupe du soir ; et le laboureur, de sa grosse main qui tout le jour a tenu les mancherons, berce le petit lit. Mais l’enfant rose ne veut pas « faire dodo » ; n’est-il pas plus amusant de tirer la barbe complaisamment penchée à portée de ses menottes ?
C’est aussi, grand privilège ! l’aînée, encore toute petite, qui a obtenu la permission de dodiner le bébé. Assise dans le pied du ber, de sa voix claire elle chante à tue-tête, comme pour réveiller une maisonnée, et balance à pleines berces, au risque de faire chavirer l’embarcation !
C’est l’aïeule, dont la voix chevrote et s’éteint. On a recours à elle, les soirs où les petites colères s’obstinent au fond du vieux ber ; car nul n’a comme la bonne vieille le tour d’endormir les enfants : elle en a tant bercé dans sa vie !
Surtout quand grand’mère est là, la famille aime à s’approcher du ber. C’est à qui y cueillera un sourire. Les têtes se penchent, curieuses ; les grands admirent ; les plus jeunes s’étonnent : « Memère, il a des yeux ! — Memère, il a un nez ! — Il est déveillé, memère ! »… La petite avant-dernière est là, elle aussi ; cramponnée à l’un des pommeaux, le cœur gros, elle boude ; elle a dû céder son ber, et le petit frère nouveau est un intrus qui la supplante ! La promesse que, ce soir, elle couchera dans le grand lit, à la place de papa, la console…
Et quand tout le monde dort dans la maison, on pourrait encore entendre de temps en temps le ber, rattaché par un fil au poignet de la maman, le ber qui roule dans la nuit.
Bénissez, ô mon Dieu, les maisons où le ber est honoré ! Bénissez les foyers où les naissances nombreuses réjouissent le vieux ber et lui font une perpétuelle jeunesse ! Bénissez les familles qui gardent les vertus anciennes, pour la gloire de l’Église et de la Patrie !
Le poêle
Le poêle de chez nous est à deux ponts, bas sur pattes, et massif. Sur ses flancs, aux parois épaisses, des reliefs déjà frustes dessinent des arabesques où se jouent des animaux étranges. Dans son vaste foyer, une bûche d’érable entre toute ronde, et, à l’époque des corvées, son fourneau cuit sans peine le repas de vingt batteurs de blé.
L’été, quand le soleil grâle les visages et mûrit les grains, le poêle se repose. Toujours à son poste pourtant, dans la cuisine, au beau mitan de la place, il se rend encore utile : il sert de garde-manger.
Mais sitôt que vient l’automne, et qu’il commence à gelauder, le poêle se réveille. Et tout l’hiver, sa respiration s’échappe du toit, érigée en spirale dans l’air tranquille, ou fuyante et déchirée par la rafale. Tout l’hiver, il chante, ronfle, ou murmure ; dans les nuits calmes, quand les marionnettes dansent au ciel pur, la voix du poêle se fait régulière, monotone, rassurante ; mais, si le nord-est court la campagne, tourmente les arbres nus, et hurle, le poêle gronde, furieux. Il défend le logis contre le froid qui pince ; sa chaleur se répand, bienfaisante, sous les poutres noires, et jusque dans la grand’chambre, où l’on ne va qu’aux jours de fête et aux jours de deuil. Il fond la neige maligne que la poudrerie souffle sous la porte mal fermée, réchauffe les petits pieds rougis, fait fumer la bonne soupe.
C’est l’âme de la maison. S’il éteignait ses feux, s’il ne mettait plus au toit son
de fumée, si son ronflement sonore se taisait soudain, soudain la maison serait morte. « Foyers éteints, familles éteintes. » Aussi bien que l’âtre, mieux encore peut-être, le poêle canadien garde les traditions ancestrales.
À ceux qui savent allumer leur pipe avec un tison, et qui aiment à fumer, en songeant devant la porte du poêle, ce dieu du logis est d’aussi bon conseil que le feu de cheminée.
Au coin de l’âtre, on se prend parfois à rêver, à construire des châteaux en Espagne, et tout s’effondre, hélas ! avec le tison qui croule, s’envole avec la bluette qui monte, s’évanouit avec l’étincelle qui meurt. À la porte du poêle, il faut penser, et c’est au bâtiment de projets plus solides qu’on travaille. Car le poêle est grave, le poêle est sage, le poêle n’invite pas aux vaines rêveries. Les chimères qu’évoque la chanson de l’âtre déplaisent à ce vétéran ; il étouffe ces voix du feu, frivoles et légères, qui, dans les cheminées ouvertes, fredonnent, silent, crépitent, et font entre les chenets un concert de caprice et de fantaisie : il les fond toutes en un ronflement sévère. Il craint aussi, pour ceux qu’il aime, le prestige des étincelles, la fantasmagorie des flammes, le mensonge de leurs formes changeantes ; il cache aux regards des hommes son lit de braise ardente. L’œuvre du feu s’accomplit en secret dans l’enfer de ses flancs ; seul, l’œil rouge qui perce sa porte révèle les souffrances éclatantes et mystérieuses du bois qui pleure.
À la brunante, les voisins viennent fumer ; ils arrivent, tout enneigés, et le poêle réjouit leurs mains gourdes. Quand ils sont tous groupés devant sa porte, et qu’ils allument à la ronde, il aime, le poêle des habitants, qu’on s’entretienne autour de lui de la terre fermée par les froids d’automne, des bâtiments qu’on répare, du train de la ferme, des travaux monotones de l’hiver, des bêtes qu’on soigne, des blés en grange, de la sucrerie qu’on entaillera, des hasards de la moisson future… « Il faisait presque jour, la nuit de Noël, dans la tasserie ; c’est signe que les blés seront clairauds, l’été qui vient… L’année dernière, les ajets l’avaient dit, et il y en eut à pleines clôtures… Au printemps, on engagera Pierre-à-Grégoire ; il laboure une beauté mieux que les autres et prend plus de mie… On fera de l’abattis au sorouêt de la rochière, de l’autre côté du grand brûlé… Joseph-à-François va à la ville demain, prendre une consulte : il a envie de déchanger de cheval ; il a pour son dire que celui qu’il a eu du maquignon n’est pas assez amain… Les petits gars ont pris deux lièvres au collet, hier ; c’est matin, pour des lièvres… La bordée de ce soir a presque abrié les balises ; va falloir se lever, demain, avec la barre du jour, pour ouvrir les chemins avant que le grand-voyer passe, parce que s’il s’adonnait à venir par ici drés le matin, on payerait sûrement l’amende… Il n’est pas guère avenant, le grand-voyer ; pour un cahot, pour un banc de neige, il nous fait des misères. Pourtant, il y en a ben manque, des cahots, dans sa part de route, à lui. Et puis, bon sang ! quand le bon Dieu fait neiger, je pouvons pas les empêcher, les bancs de neige !… »
Le poêle est sévère, mais il permet qu’on s’amuse. Il a vu plus d’une danse, accompagné de sa voix grave plus d’une chanson, entendu les meilleurs violonneux de la paroisse, et plusieurs, qui maintenant sont disparus, ont devant lui battu les ailes de pigeon comme ne savent pas le faire les jeunesses d’aujourd’hui. C’est dans la pièce qu’il habite que se donnent les veillées d’hiver, où les beaux conteux disent à tour de rôle leurs histoires, et luttent à qui aura le plus d’esprit, à qui amènera le mieux un bon mot au bout d’un conte. Et la langue qu’on parle autour du poêle n’a rien du parler mièvre ou corrompu des villes ; c’est la langue rude et franche, héritée des ancêtres, et dont les mots « ne sont guère que du sens ».
Le poêle se souvient aussi. Il veut qu’on parle souvent des aïeux, qui les uns après les autres ont, à l’accoutumée, tiré leur touche devant sa porte, et dont il a éclairé de la même lueur les visages honnêtes. Le maître d’aujourd’hui, fils des anciens, et dont le front déjà s’argente vers les tempes, leur ressemble. Comme eux, la nuit venue, et les voisins partis dans la neige, il s’agenouille, avec la femme et les enfants, dans la bonne chaleur qui rayonne, sous le vieux Christ pendu à la muraille ; et le poêle, qui se souvient, mêle sa voix familière à la prière du soir.
Puis la marmaille gagne les lits à baldaquins. La lampe s’éteint… Quelque temps encore, un chuchotement se fait entendre : à la porte du poêle, dans l’obscurité, le père, sa dernière pipe aux dents, la mère, son chapelet encore aux doigts, se parlent à voix basse, lentement, des choses que l’on aime à se dire seul à seul et qu’il est aussi bon que les enfants ne sachent point : souvenirs intimes, espoirs communs, craintes partagées… Dehors le vent a cessé, tout est calme. Le poêle murmure plus doucement, seul témoin des confidences de ses maîtres. L’heure glisse, discrète, sur les deux têtes rapprochées, et tombe dans l’éternité sans presque faire sentir son passage. Et l’entretien se prolonge, doux et grave, dans la nuit…
Enfin, les voix se taisent. Tout repose. Seul, le poêle murmure encore ; la lueur de son œil demi-clos éclaire vaguement les choses et se joue sur la muraille ; au-dessus du toit, la fumée monte, blanche et droite, au clair des étoiles. Le poêle veille sur la maison qui dort.
L’heure des vaches
Cinq heures du soir.
— « Eh ! les enfants ! c’est l’heure des vaches ! »
Et nous partions.
Connaissez-vous le clos d’en haut, celui qu’on a eu tant de peine à essoucher ? C’est là que les vaches pacageaient. Pour aller les chercher le soir, pour les aller mener le matin, il fallait donc monter la route qui borde le verger du presbytère, et la suivre jusqu’au chemin de sortie par où l’on va à la sucrerie.
C’était loin. Heureusement, il y avait un raccourci : nous piquions à travers un petit bois de bouleaux blancs, où il y avait, suivant la saison, des fraises, des framboises ou des bleuets. Il y a toujours des fraises, des framboises ou des bleuets, dans les raccourcis ; ce qui fait que les raccourcis, c’est des chemins plus longs que les autres.
Le joli bois, que ce bois de bouleaux ! Au milieu, des sources avaient formé un petit lac. Les rides de l’eau, doucement, venaient mourir dans les herbes. Tout autour, sous les branches, montait la musique des insectes du bon Dieu ; perdus parmi les bouleaux, deux grands pins murmuraient, et de toutes ses feuilles mobiles un petit tremble riait dans la brise. Le lac réfléchissait le ciel bleu, le feuillage vert tendre, les troncs blancs et tout cela dansait gaîment sur les petites vagues. Parfois, un jaillissement au large : c’était les barbotes… Longues comme ça, les barbotes !
Et quelles fraises il y avait dans le petit bois de bouleaux ! Grosses comme des fraises de jardin, d’un beau rouge vif, et juteuses !… Rien qu’à voir de loin la tête des bouleaux, vous en aviez l’eau à la bouche.
Donc, il y avait un raccourci.
Pour s’y rendre, il est vrai que la route était pierreuse et mal marchante. Mais nos pieds nus en avaient parcouru bien d’autres ! Et par ailleurs, il y avait des compensations. Le verger du curé, par exemple, n’était pas là pour rien ! Les pommes, c’est à tout le monde. — Du reste, ne ramenions-nous pas, avec les nôtres, la vache du bedeau ? Cela nous donnait des droits sur les pommes de monsieur le curé. — Nous en cueillions plein nos poches. De grosses pommes vertes, avec une pointe de rouge du côté du soleil, pleines de jus, dures comme des pierres… Ah ! les bonnes pommes !
Le long de la route, sur les clôtures, il y avait aussi les écureux… — J’allais oublier les écureux !
Prendre un écureuil en vie n’est pas une petite affaire. Il faut d’abord une gaule ; au bout, nouée en collet, une tresse, légère et coulante, de trois crins de cheval. Quand le petit animal, pour ronger une noisette, se dresse, la queue en panache, sur le bout d’un piquet, vous approchez à pas de loup, retenant votre souffle, jusqu’à portée de gaule… et lentement, avec des précautions infinies, vous passez le nœud coulant au cou du rongeur… Mais il faut avoir l’œil vif et la main ferme : au moindre coup de vent qui fait voltiger le crin ou dévier la gaule, au bruit le plus léger, à la moindre alerte, l’animal fait un bond, et soudain il n’y a plus rien sur le bout du piquet ; l’écureuil file sur les pagées de la clôture… Mais c’est si joli de le voir aller qu’on regretterait presque de ne pas l’avoir manqué. Qui n’a pas chassé l’écureuil ne sait pas comme un lacet de crin noir au-dessus d’une petite tête rousse fait palpiter un cœur d’enfant.
À croquer des pommes, à cueillir des fraises, à courir les écureuils, nous finissions par arriver dans le clos d’en haut, et nous entendions tinter la clarine de la Rousse, une maîtresse vache, qui donnait, une traite portant l’autre, six pots et pinte. Déjà il se faisait tard ; les rayons obliques du soleil penchant nous le rappelaient.
Vite, nous rassemblions les bêtes, perdues dans la brousse — « Qué, vaches, qué ! » — ruminant derrière les arrachis — « Qué, vaches, qué ! » — couchées dans les fredoches — « Qué, vaches, qué »… D’elle-même, la Rousse prenait le bon chemin, et, tout le troupeau la suivant, c’était, dans la route, une longue file de bêtes lourdes et lentes, qui s’en allaient vers le village. Derrière les vaches, après avoir soigneusement mis l’amblette sur la barrière, et, harts en main, nous poussions en avant les plus paresseuses.
Avouerai-je que, même au retour, en passant près du petit bois, nous ne résistions pas au désir de cueillir encore une jointée de fraises ? Les bonnes vaches s’arrêtaient, rêveuses, avec l’air de dire : « Ah ! si nous pouvions, nous aussi, sauter la clôture ! » Puis elles se mettaient à brouter l’herbe qui pousse sur l’aubel du chemin.
À la maison, on commençait à s’impatienter :
— « Les petits sorciers ! je gage qu’ils ont encore pris par le bois de bouleaux. Ils s’amusent à manger des fraises, au lieu de ramener les vaches ! »…
Tout à coup, ding’! dang’! ding’! dang’!… C’était la Rousse. On ouvrait la barrière à coulisse, on barrait l’entrée du jardin potager, on fermait la porte de la grange, et — « Qué, vaches, qué ! » — les bêtes entraient dans le parc.
Puis, on tirait les vaches. Dans l’ombre qui descendait, nous entendions un ruminement confus, des meuglements vers l’étable, et le bruit, très doux, du « lait tombant dans du lait ».
Du haut du clocher, l’angélus du soir jetait sur la campagne ses derniers tintons.
L’heure des vaches était passée.
En grand’charrette
Ne me parlez pas de votre chariot moderne, avec avant-train, arrière-train, flèche, timon, double bacul, crochets, chaînes et autres ferrures, et que surmonte, tel un squelette de guimbarde, une grotesque construction à claire-voie en forme de panier. Ne m’en parlez pas ! La vraie charrette à foin, c’est la grand’charrette, à deux roues, avec échelles, aridelles, fausses barres et queues d’aronde. Fait de bonne épinette rouge, et d’une seule pièce, chaque limon court de la cheville au treuil ; l’essieu, érable ou cormier, est placé de telle sorte que la charge ait juste le ballant voulu et ne porte pas trop à dos ; échelles et aridelles, un peu libres dans leurs mortaises, s’écartent pour que le voyage de foin monte en s’élargissant.
Voilà une voiture ! et solide, et facile à tourner, et qui entre dans la batterie comme chez elle.
Et dire qu’il y a, dans les villes, des gens qui n’ont jamais été en grand’charrette ! Les malheureux, ils ne savent rien de la vie.
Nous partions, dès le matin, avec Gédéon, le fermier. À l’échelette d’arrière, Catherine, la femme à Gédéon, tenait sur ses genoux le panier où nous avions vu mettre un pain frais, une motte de beurre, un morceau de lard, et, à cause de nous, les enfants, du lait dans une bouteille. Le fils du fermier, gaillard bien découplé, qui vous soulevait au bout de la fourche les plus grosses veilloches sans rien laisser sur le champ, allait à pied, ouvrant et fermant les barrières. Notre place, à nous autres, était entre les fausses barres d’avant, avec Gédéon.
Car il y a plusieurs manières de voyager en grand’charrette, et chacune a ses charmes.
À l’arrière, on a l’avantage d’être tout près de terre, et les herbes hautes, en passant, vous chatouillent les jambes. Si le cœur vous en dit, vous pouvez sans peine débarquer soudain, cueillir une framboise le long de la clôture, puis rejoindre en courant la voiture qui s’en va, et d’un bond remonter à votre place. C’est fort agréable. Mais, si la Grise se met à trotter — ce que d’ailleurs elle ne fait jamais de son plein gré, car la vieille jument, qui est la plus sage des bêtes, sait bien qu’une charrette à foin n’est pas une voiture de course — si la Grise se met à trotter, ceux qui sont à l’échelette d’arrière en ont connaissance, je peux vous l’acertainer. C’est alors que le panier danse, et la fermière avec !
Au centre de la charrette, entre les ridelles, pourvu qu’on prenne garde aux fourches qui sont là, on est en sûreté. Mais gare aux cahots ! on se trouve sur l’essieu, et l’on se fait secouer dans le grand genre. Pour une longue route, il n’y a pas à dire, c’est dur ; mais, avec une couche de foin, et pour rire un brin quand la Grise trotte, il n’y a pas meilleure place.
À l’avant, enfin, c’est comme si on était porté sur des ressorts. Et on mène ! Ô délices ! être assis, à côté de Gédéon, sur la queue d’aronde, les jambes pendantes, tout près de la croupe du cheval ! avoir devant soi un cheval, un cheval en vie, et qui obéit au geste et à la voix ! tenir dans ses mains les cordeaux, de vrais cordeaux de corde ! pouvoir tirer, si on veut, sur celui de gauche, par exemple, et voir la Grise, docile, aller à dia, puis, en tirant à hue, la ramener à droite ! Mener, enfin !… Les jouissances comme celle-là ne sont pas drues dans la vie d’un homme. Ce qui m’étonnait, c’est que Gédéon ne parût pas tenir à conduire lui-même. Pour la descente du Coteau de Roches, il prenait les guides, c’est vrai ; mais il ne semblait pas en éprouver de plaisir, et, après le passage difficile, il me les rendait sans ombre de regret. N’était-ce pas étrange ?
Peut-être bien que, n’ayant pas à surveiller la Grise, Gédéon se trouvait plus libre pour fumer sa pipe et pour parler. Car, tout le long de la montée à travers champs, il nous contait des histoires. Parfois, il nous disait les hivers passés dans les chantiers du Saint-Maurice ; parfois, des batailles terribles, livrées on ne savait dans quel pays ni à quelle époque, mais où invariablement la grand Napoléon battait les Anglais à plates coutures. Le plus souvent, c’était l’Histoire Sainte que Gédéon nous contait. Le récit du déluge, en particulier, était une merveille. Nous voyions se construire l’arche, une espèce de chaland avec une grange dessus, et dans laquelle il y avait, d’un bout à l’autre, des parés et des barrures, comme dans une écurie ; puis, le grand-père Noé, de sa bonne fourche, emplissait le fanil de foin, de beaucoup de foin à cause des éléphants qui mangeaient une botte par bouchée ; ensuite, les animaux entraient, deux par deux, dans l’arche toute prête, et leur énumération était interminable. À la fin, la pluie se mettait à tomber, et Gédéon, qui avait vu l’inondation de la grande digue, devenait éloquent… Quand l’eau était rendue par-dessus les clochers d’églises, nous nous regardions épouvantés ; j’en oubliais de mener la jument — qui ne continuait pas moins, de son pas tranquille, à suivre la route tracée.
Juste comme la colombe revenait à l’arche un brin d’herbe Saint-Jean au bec, nous passions la dernière barrière et nous nous trouvions sur la terre du deuxième rang, où le foin, fauché la veille et mis en veilloches pour la nuit, attendait les faneurs.
Ah ! on vous les éventrait, les veilloches ! on vous le retournait, le foin mûr ! on vous le faisait danser, au bout de la fourche ! C’était, dans l’air, un vol de brindilles qui s’éparpillaient.
Vite fatigués, cependant, nous ne tardions guère, pendant que le fanage se continuait, à rejoindre la Grise, dételée, et à l’ombre sous un arbre. Nous avions cent autres choses à faire : la clôture à sauter, la grand’charrette à faire balancer sur ses deux roues, des framboises à manger, des petites merises à cueillir, des papillons à attraper, des mulots à dénicher, des poissons à pêcher… Car, sous un certain petit pont — que je revois encore — un ruisseau d’eau claire courait sur des roches, et il y avait tout plein de petits poissons d’argent ; nous les seinions avec nos chapeaux de paille, lesquels en étaient tout rafraîchis.
La matinée passait, et nous nous apercevions que, dans le grand champ, au lieu des petites meules arrondies çà et là, il n’y avait plus qu’une jonchée de foin qui séchait au soleil et sentait bon.
Les faneurs revenaient vers nous. Au clocher lointain sonnait l’angélus de midi.
Gédéon se découvrait :
« L’ange du Seigneur annonça à Marie… »
Et nous répondions, tournés vers l’église, dont on apercevait, par dessus le Coteau de Roches, la croix fleurie et le coq brillant au soleil.
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