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De l’Ordre

Augustin d’Hippone · 1864 · Free in the US

24,546 words · about 1 h 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Augustin d’Hippone
Language
French
Published
1864
Length
24,546 words · about 1 h 43 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (3)
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  2. Livre premier about 38 min
  3. Livre second about 1 h 4 min

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DE L’ORDRE.

Traduction de M. l’abbé RAULX.

LIVRE PREMIER.

Livre premier

1. Rechercher l’ordre des choses, et le discerner dans ce qu’il a de particulier pour chaque être ; le découvrir et l’expliquer dans cette universalité qui embrasse et régit le monde ; c’est là, Zénobius, une tâche difficile et dont très-peu d’hommes sont capables. De plus, ce labeur fût-il au pouvoir de quelqu’un, ce qui excédera sa puissance, ce sera de trouver un auditeur que la pureté de sa vie ou une certaine dose d’instruction rendrait apte à saisir des choses aussi divines et aussi obscures. Il n’est rien cependant qui stimule l’avidité des plus grands génies ; rien que brûlent d’entendre et de pénétrer ceux qui envisagent les écueils et les orages de cette vie avec un front noblement élevé, comme cette question : comment, d’une part, Dieu prend-il soin des choses humaines, et comment, d’autre part, ces choses humaines sont-elles infectées d’une perversité si grande qu’on serait tenté de ne l’attribuer ni au gouvernement d’un Dieu, ni même au gouvernement d’un esclave, à qui l’on aurait accordé le pouvoir suprême. Dès lors, ceux qui s’occupent de ces questions se trouvent dans la nécessité de croire, ou que la divine Providence ne descend point jusqu’à ces derniers et infimes détails, ou que tout le mal se commet certainement par la volonté divine. Conclusions toutes deux impies, la seconde surtout.

Car s’il est inepte, s’il est même très-dangereux pour l’esprit, de croire que Dieu délaisse quoi que ce soit, jamais, parmi les hommes eux-mêmes, on n’a fait à personne un crime de son impuissance, et le reproche de négligence est beaucoup moins grave que l’accusation de malice et de cruauté. Aussi la saine raison, qui ne renonce pas à la piété, est comme forcée de croire que les choses terrestres ne peuvent être dirigées par le ciel, ou que le ciel les néglige et les dédaigne, plutôt que de les conduire d’une manière propre à justifier toute plainte élevée contre Dieu.

2. Mais où est l’esprit assez aveugle qui hésiterait de reporter à la puissance et à l’administration divine tout ce qu’il y a de rationnel dans le mouvement des corps qui échappent aux desseins et à la volonté de l’homme ? Il faudrait alors qu’on attribuât au hasard la conformation et la mesure si bien combinée et si ingénieuse des membres, même dans les plus petits animaux ; ou que l’effet dénié au hasard pût avoir d’autre cause que la raison ; ou même que, entraînés par de futiles et ridicules opinions, nous eussions la témérité de soustraire à la direction mystérieuse de la majesté suprême l’ordre que la nature nous fait admirer dans chaque objet particulier, et où n’est pour rien l’industrie humaine.

Mais ce qui est plus gros de questions, c’est que les membres d’un insecte soient admirablement disposés et distingués entre eux, tandis que la vie de l’homme est troublée par l’incessante agitation de tempêtes sans nombre. Ainsi un homme dont la vue serait assez rétrécie pour n’embrasser du regard sur un parquet de marquetterie que le module d’un seul carreau, accuserait l’ouvrier d’avoir ignoré la symétrie et les proportions ; incapable d’embrasser dans l’ensemble et dans les détails, ces emblèmes qui concourent à l’unité d’un beau tableau, il prendrait pour un désordre la variété des pierres précieuses. Il n’en est pas autrement de certains hommes peu instruits. Dans l’impuissance où est leur faible esprit d’embrasser et d’envisager la liaison et l’harmonie universelles, ils s’imaginent, quand ils sont blessés d’une chose qui a pour eux de l’importance, que c’est un grand désordre dans l’univers.

3. La principale cause de cette erreur, c’est que l’homme est inconnu à lui-même. Et pour se connaître il a besoin de s’habituer longtemps à se retirer de ses sens, à replier son esprit sur lui, à se maintenir à l’intérieur. Ceux-là seuls y parviennent qui cautérisent dans la solitude les plaies de certaines opinions dont nous frappe journellement le cours de la vie, ou qui les guérissent par le secours des études libérales.

Ainsi rendu à lui-même l’esprit comprend la beauté de l’univers, qui tire principalement son nom de l’unité. C’est pourquoi cette beauté ne saurait être contemplée par l’âme qui se jette à tant d’objets, et dont l’avidité ne produit que l’indigence, et qui ne sait qu’on ne peut y échapper qu’en se séparant de la multitude. Par multitude, je n’entends pas celle des hommes, mais bien la multitude de tout ce qu’atteignent les sens.

Rien d’étonnant que plus nous voulons embrasser, plus est grande notre disette. Quelque étendu que soit un cercle, tu y trouves un milieu où tout converge, et que les géomètres appellent centre ; et quoique toutes les parties de la circonférence se puissent diviser à l’infini, il n’y a cependant que le point central qui soit à égale distance des autres points et qui les domine également, parce qu’il a sur eux un droit égal. Sors de là pour te jeter d’un côté ou d’un autre, tu perds le tout en cherchant les parties. De même l’esprit qui se répand en dehors de soi, divague en une certaine immensité, et se livre en proie à une mendicité réelle. Sa nature exige qu’il cherche partout l’unité, et la multitude ne permet pas qu’il la rencontre.

4. Mais que signifie ce que je viens de dire ? Quelle est la cause des errements de notre esprit ? Comment, toutes les choses concourant à l’unité et se trouvant parfaites en elles-mêmes, doit-on néanmoins fuir le péché ? Tu le comprendras sûrement, mon cher Zénobius. Je connais assez ton génie, ton âme éprise de toute beauté, exemple de toute souillure et de toute passion désordonnée. Ce gage d’une sagesse à venir, prescrit en toi au nom du droit divin, contre les convoitises funestes, et l’attrait des fausses voluptés ne te fera point abandonner les intérêts propres ; ce serait une prévarication dont la honte ne pourrait être surpassée non plus que le danger. Tu comprendras donc tout cela, crois-moi, quand tu te seras appliqué à l’étude dont l’effet est de purifier et de cultiver notre esprit, incapable sans elle de recevoir la divine semence.

L’ensemble et la nature de ces études, l’ordre qu’elles exigent, ce que la raison promet aux hommes purs et studieux, quelle vie mènent ici tes amis, et quel fruit nous procure un honnête repos, ces livres, je l’espère, te l’apprendront. Ton nom nous les rendra plus chers encore que notre travail, surtout si par un choix meilleur, tu veux te soumettre à cet ordre qui fait le sujet de cet ouvrage, et t’y conformer pleinement.

5. Des douleurs d’estomac m’ayant forcé à déserter ma chaire, moi qui, tu le sais, même sans y être ainsi contraint, cherchais à me réfugier au sein de la philosophie, je me suis retiré aussitôt à la villa de notre cher Vérécundus. Te dirai-je quel plaisir il en éprouve ? Tu sais son incomparable bienveillance envers tous, et particulièrement envers nous. Nous dissertions entre nous sur tout ce qui nous utile, ayant soin de tout recueillir au stylet ; ce que je trouvais avantageux pour ma santé affaiblie. En effet, comme j’étais attentif à toutes mes paroles, il ne se glissait dans la discussion avec une contention trop ardente, et si nous voulions écrire quelque chose de nos discussions, il ne serait besoin ni d’un autre langage, ni d’effort de mémoire. Mes collaborateurs étaient Alypius, et Navigius mon frère, ainsi que Licentius qui venait de s’adonner à la poésie avec un entrain surprenant. L’armée nous avait aussi rendu Trygélius, qui aime l’histoire en qualité de vétéran. Et puis nous nous aidions de nos livres.

6. Une nuit, que j’étais éveillé, comme de coutume, je m’occupais en silence de ce qui me venait à l’esprit je ne sais d’où. Déjà le désir de trouver la vérité m’avait accoutumé à méditer ainsi ; et selon le mouvement de mes pensées, je passai sans sommeil la première ou la seconde partie, et presque toujours la moitié de la nuit. Je ne me laissais point ravir à moi-même par les études de mes élèves ; ils travaillaient pendant tout le jour seulement, et j’aurais condamné, comme un excès, qu’ils consacrassent encore les nuits à la poursuite de leur travail. Je leur avais aussi donné l’ordre de se créer une occupation en dehors de leurs livres, et d’accoutumer leur esprit à demeurer en lui-même. Donc je veillais, ai-je dit, et voilà que le son de l’eau qui coulait près des bains captiva mon oreille, et je le remarquai plus attentivement que de coutume. Je trouvais tout à fait étrange que la même eau heurtant les mêmes cailloux, rendit un son tantôt plus doux et tantôt plus éclatant. Je commençai à m’en demander la cause, et rien, je l’avoue, ne se présentait. Mais Licentius frappant de son lit la boiserie voisine, effraya des souris qui l’importunaient ; je sus ainsi qu’il était éveillé. Licentius, lui dis-je, as-tu remarqué, car je vois que ta muse t’a allumé un flambeau pour travailler, le son inégal de cette eau ? Oui, dit-il, cela n’est point nouveau pour moi. Une nuit, en m’éveillant, le désir du beau temps me faisait prêter l’oreille, j’écoutais si la pluie tombait, et cette eau murmurait comme à présent. Trygélius parla de même ; lui aussi, couché sur son lit et dans la même pièce, veillait à notre insu, car nous étions dans les ténèbres, ce qui est presque nécessaire en Italie, même aux riches.

7. Voyant que toute mon école, telle qu’elle était alors, car Alypius et Navigius étaient en ville, ne dormait non plus que moi, et que ce bruit de l’eau m’invitait à dire un mot : D’où pensez-vous, dis-je, que provienne l’inégalité du murmure de cette eau ? Car nous n’admettons pas que personne à cette heure puisse troubler le courant, soit en y passant, soit en y lavant quelque chose. Que penser, dit Licentius, sinon que les feuilles, comme en automne il en tombe continuellement et avec abondance, s’amassent dans le lit étroit du courant, sont poussées et quelquefois forcées de céder ? Or quand l’eau qui les poussait s’est écoulée, elles se rassemblent et s’entassent de nouveau, ou bien la chute inégale des feuilles qui surnagent occasionne tout autre phénomène qui arrête ou précipite le cours de l’eau. Cela me parut probable, je n’avais pas d’autre explication, et j’avouai à Licentius, dont je louai l’esprit, que, malgré mes longues recherches, je n’avais pu m’expliquer pourquoi il en était ainsi.

8. Après un instant de silence : Tu avais raison, lui dis-je, de ne pas t’étonner et de le tenir intérieurement attaché à Calliope. J’avais raison, répondit-il, mais toi à ton tour tu me donnes un grand sujet d’étonnement. Lequel, dis-je ? C’est, répliqua-t-il, que tu aies pu t’étonner de cela. Et d’où vient, lui dis-je, l’étonnement, d’ordinaire ? Quelle est la mère de ce défaut, sinon une chose inaccoutumée, en dehors de l’ordre manifeste des choses ? Oui, répondit-il, en dehors de l’ordre manifeste, j’y souscris, rien ne me paraissant arriver en dehors de l’ordre. Je ressentis alors une espérance plus vive que d’ordinaire, quand j’interroge ces jeunes gens : et voyant que l’esprit de Licentius, à peine appliqué d’hier à ces études, s’était élevé à une conception si haute et si soudaine, tandis que nous n’avions encore discuté entre nous aucune question sur ces matières : c’est bien, lui dis-je, c’est bien, c’est tout à fait bien, et tu as compris beaucoup, beaucoup entrepris ; crois-moi, tu dépasses de beaucoup l’Hélicon au sommet duquel tu t’efforces d’atteindre comme au ciel. Mais défends ton sentiment, car je vais l’attaquer. — Laisse-moi un instant à moi-même, reprit-il, je t’en prie, car mon esprit est à un bien autre sujet. — Mais moi, craignant vivement que, absorbé par la poésie, il ne fût rejeté loin de la philosophie : ma colère s’allume, lui dis-je, quand tu poursuis en chantant et en hurlant ces vers de toutes mesures ; ils vont élever entre toi et la vérité un mur plus épais qu’entre tes amants fabuleux : ceux-ci au moins soupiraient l’un après l’autre à travers les fentes de la muraille. — Licentius avait entrepris alors de chanter Pyrame.

9. — Comme j’avais parlé d’un ton plus sévère qu’il ne s’y attendait, il se tut un moment. Pour moi, laissant là l’entretien commencé, j’étais rentré en moi-même, pour ne pas occuper inutilement et maladroitement un homme si préoccupé. — Mais lui : « À mes yeux, dit-il, je suis aussi malheureux qu’une souris ; » j’ai aussi raison de le dire, qu’on le dit dans Térence. Mais aussi il m’arrivera probablement le contraire de ce qu’il ajoute. « Aujourd’hui je suis perdu » a-t-il dit, et moi c’est aujourd’hui peut-être que je serai retrouvé. Si vous ne méprisez pas les augures que la superstition tire des rats, si le bruit que j’ai fait a été pour ce rat ou cette souris un avertissement qui vous a fait connaître que j’étais éveillé ; s’il y a sagesse à rentrer dans sa chambre, à reposer en soi-même ; pourquoi à mon tour le bruit de ta voix ne m’avertirait-il pas de philosopher plutôt que de chanter ? Car c’est là notre vraie et inébranlable demeure, comme j’ai commencé à le croire sur les preuves que tu en donnes chaque jour. Si donc ce n’est pas t’importuner et si tu le juges à propos, demande-moi ce que tu voudras ; je défendrai de tout mon pouvoir l’ordre des choses, et je soutiendrai que rien ne se peut faire en dehors de lui. Je l’ai tellement conçu, tellement gravé dans mon esprit que, dussé-je être vaincu dans cette discussion, je n’attribuerai pas ma défaite à la témérité, mais à l’ordre même ; et ce ne sera point l’ordre, mais Licentius qui sera vaincu.

10. Je revins donc à eux avec une joie nouvelle. Que t’en semble, dis-je à Trygétius ? J’incline beaucoup pour l’ordre, dit-il, mais je suis encore incertain, et je désire qu’un sujet d’une telle importance soit discuté très-sérieusement. Laisse à cette autre partie tes propensions, dis-je, car s’il te reste des incertitudes, tu as, je crois, cela de commun avec Licentius et avec moi. Pour moi, dit Licentius, je suis assuré de ce sentiment. Pourquoi craindrais-je de détruire, avant qu’elle soit entièrement élevée, cette muraille dont tu as fait mention ? Car, à vrai dire, la poésie ne saurait me détourner de la philosophie, autant que le désespoir de trouver la vérité. Alors Licentius, avec l’accent de la joie : Bonheur inattendu, s’écria-t-il, Licentius n’est plus académicien ! D’ordinaire il les défendait très chaleureusement. Mais lui : Silence là-dessus pour le moment, dit-il ; je ne veux pas que ce souvenir dangereux me ravisse et m’arrache à ce je ne sais quoi de divin qui a commencé de se montrer à moi, et à quoi je me suspens avec avidité. — Sentant alors en moi un bonheur plus grand que je n’osai jamais le désirer, je prononçai ce vers avec transport : « Plaise au Père des Dieux, plaise au grand Apollon, que tu commences ! » lui-même nous conduira « si nous le suivons où il nous ordonne d’aller et où il veut nous fixer ; c’est lui qui nous en donne l’augure et qui pénètre nos esprits. » Celui-là n’est pas en effet le grand Apollon que stimule, dans les cavernes, dans les montagnes, dans les forêts, la vapeur de l’encens ou le désastre des troupeaux, et qui s’empare des insensés ; mais il en est un tout autre, et cet autre est grand, véridique ; pourquoi des paroles ambiguës ? C’est la Vérité même, et il a pour poètes tous ceux qui peuvent être sages. Commençons donc, Licentius ; appuyés sur la piété que nous pratiquons, étouffons sur nos pas le feu dévorant des fumeuses convoitises.

11. Eh bien ! questionne, dit-il, je t’en supplie, tes paroles et les miennes suffiront peut-être pour expliquer ce je ne sais quoi de si grand. Réponds-moi d’abord, répliquai-je : d’où vient que cette eau ne te paraît point couler ainsi au hasard, mais avec ordre ; qu’elle coule dans de petits conduits de bois et qu’elle soit destinée à nos besoins, cela peut tenir à l’ordre : c’est le travail d’hommes agissant avec raison ; ils ont voulu que dans le même courant on pût boire et se laver, comme le réclamaient les besoins des lieux parcourus. Mais si ces feuilles, comme tu dis, sont tombées de manière à produire le bruit qui nous a étonnés, à quel ordre des choses rattacher ce fait ? N’est-ce pas plutôt au hasard ? Celui-là même, répondit-il, qui voit clairement que rien ne peut arriver sans cause, pourra-t-il comprendre que ces feuilles auraient dû ou pu tomber autrement ? Quoi ! veux-tu que j’explique la situation des arbres et des rameaux, la pesanteur naturelle des feuilles ? Qu’ai-je besoin d’explorer la mobilité de l’air où elles voltigent, leur lenteur à tomber et leurs chutes qui varient selon la température, leurs poids, leur configuration et tant de causes si obscures ? Tout cela échappe à nos sens et leur échappe entièrement. Toutefois, et c’est ce qui suffit à la question posée, je ne sais comment il n’est point obscur pour notre esprit, que rien ne se fait sans cause. Un questionneur importun pourra continuer à demander pour quelle cause les arbres sont plantés là ? Je répondrai que les hommes ont eu égard à la fécondité de la terre. Mais si les arbres sont stériles et produits par hasard, je répondrai que nous ne voyons pas tout, et que la nature qui les produit ne fait rien au hasard. Enfin, ou prouvez-moi qu’il est des effets sans cause, ou croyez que rien n’arrive en dehors de l’ordre certain des causes.

12. Quoique tu me traites de questionneur importun, repris-je, et il m’est difficile de ne l’être pas, puisque j’ai interrompu tes colloques avec Pyrame et Thisbé, je continuerai néanmoins à te questionner. Cette nature où tu veux nous montrer tant d’ordre, à quoi bon, pour ne rien dire d’une multitude d’autres choses, a-t-elle créé ces mêmes arbres qui ne portent pas de fruits ? Comme il cherchait ce qu’il devait dire, Trygétius reprit : Est-ce que les arbres ne peuvent servir à l’homme que par leurs fruits ? Combien d’autres avantages sont dus à l’ombre, au bois, enfin aux rameaux mêmes et aux feuilles ? Je t’en supplie, reprit Licentius, ne réponds pas ainsi à ses questions. Il y a une foule d’objets que nous pourrions citer ici et qui n’ont pour les hommes aucune utilité, ou du moins qu’une utilité si cachée et si faible, que les hommes et nous surtout ne pouvons ni la découvrir, ni la soutenir. Que l’on nous enseigne plutôt comment rien peut se faire sans une cause préexistante. Plus tard, dis-je, nous en parlerons. Il n’est pas encore nécessaire que j’enseigne, car tu t’es proclamé certain de l’ordre universel ; je cherche avidement à le connaître ; j’y consacre mes jours et mes nuits, et tu ne m’as encore rien appris sur cette grave question.

13. Où me jettes-tu, dit-il ? Est-ce parce que je te suis avec plus d’agilité que ces feuilles ne suivent les vents qui les jettent dans le courant, et pour lesquelles ce serait peu de tomber si elles n’étaient entraînées ? En sera-t-il autrement si Licentius entreprend d’enseigner à Augustin les graves problèmes de la philosophie ? Et moi : De grâce, cesse de t’abaisser ou de m’élever de la sorte, car je ne suis en philosophie qu’un enfant, et quand j’interroge, peu m’importe par qui me réponde Celui qui chaque jour accueille mes plaintes. Un jour, je l’espère, tu seras son oracle, et peut-être ce jour n’est-il pas éloigné. Toutefois les hommes les plus étrangers à ces sortes d’études peuvent nous apprendre quelque chose, quand on les presse, dans une réunion où l’on discute, par le fouet des questions. Et ce qu’ils peuvent nous apprendre n’est pas peu de chose. Ne vois-tu pas, et je prends volontiers ta comparaison, que ces feuilles qu’emportent les vents, qui nagent sur l’eau, bravent quelquefois le flot qui les pousse, et prêchent aux hommes l’ordre universel, si toutefois la thèse que tu soutiens repose sur la vérité ?

14. Alors, bondissant de joie sur son lit : Grand Dieu, s’écria-t-il, qui niera que vous régissiez toutes choses avec ordre ? Comme tout se tient ! comme tout s’enchaîne avec précision et successivement dans ses propres nœuds ! quels grands et nombreux événements nous ont aminés à parler ainsi ! Combien s’accomplissent pour vous découvrir à nous ! N’est-ce point cet ordre même qui a fait que nous sommes éveillés, que tu as remarqué ce bruit, que tu en as cherché la cause en toi-même, et que cette cause d’un effet si minime, tu ne l’as point trouvée ? Une souris vient, et voilà qu’elle trahit ma veille ; enfin tes paroles mêmes, peut-être sans que tu en aies eu l’intention, car ce qui nous vient à l’esprit n’est pas toujours en notre puissance, se présentent je ne sais comment et m’apprennent ce qu’il faut te répondre. Car, je t’en prie, si, selon ton dessein, nos paroles sont écrites, et retentissent plus loin parmi les hommes, n’y verra-t-on pas un événement sur lequel, un grand devin, un Chaldéen consulté, aura su répondre bien avant qu’il n’arrive ? Et s’il l’avait annoncé, ne passerait-il pas pour un homme divin ? n’obtiendrait-il pas les applaudissements des hommes, sans que néanmoins personne osât lui demander pourquoi une feuille est tombée, ou si c’est un rat égaré qui a voulu troubler le repos d’un homme endormi ? Quelqu’un de ces devins n’a-t-il jamais fait de semblables prédictions ? soit spontanément, soit sous le coup de la violence ? Or, s’il venait à prédire que tu feras de tout ceci un livre qui ne sera point sans mérite, et s’il voyait qu’il en sera nécessairement ainsi, autrement, en effet, il ne pourrait l’assurer, sans aucun doute les effets produits par une feuille que le vent emporte dans les champs, et par le dernier des animaux dans une maison, appartiendront, aussi nécessairement à l’ordre, que les lettres à ton livre. Car elles représentent des paroles qui ne te seraient point venues en pensée, et n’eussent pu sortir de ta bouche pour aller à la postérité, sans les accidents d’une aussi mince valeur que ceux-là. Donc, je t’en supplie, que l’on ne me demande plus pourquoi chaque chose a lieu. Il nous suffit que rien n’arrive, que rien ne se produise sans qu’une cause ne l’ait ou produit ou mis en mouvement.

15. On voit bien, jeune homme, répliquai-je, que tu ignores combien l’on a écrit et quels hommes ont écrit contre la divination. Mais dis-moi maintenant, non pas si quelque chose arrive sans cause, car je le vois, tu ne veux point répondre à cette question, mais si cet ordre dont tu t’es fait le défenseur te paraît un bien ou un mal. Alors d’un ton mécontent : Tu n’as pas, dit-il, posé la question de manière que je puisse répondre ni oui ni non ; je vois ici un certain milieu, et l’ordre ne m’apparaît ni un bien ni un mal. Mais du moins, dis-je, que regardes-tu comme contraire à l’ordre ? Rien, répliqua-t-il ; comment y aurait-il quelque chose de contraire à ce qui occupe tout et embrasse tout ? Tout ce qui serait contraire à l’ordre serait nécessairement en dehors de l’ordre ; et je ne vois rien en dehors de l’ordre. Donc il ne faut pas croire qu’il y ait rien de contraire à l’ordre. Est-ce donc, dit Trygétius, que l’erreur n’est pas contraire à l’ordre ? Nullement, répondit-il, car je ne vois personne errer sans une cause, et l’enchaînement des causes est du ressort de l’ordre. L’erreur elle-même non-seulement provient d’une cause, mais produit encore un effet dont elle est ainsi la cause. C’est pourquoi n’étant point en dehors de l’ordre, elle ne peut lui être contraire.

16. Trygétius se taisait, et moi je ne pouvais contenir mes transports, en voyant ce jeune homme, fils de mon plus cher ami, devenir aussi mon fils, s’élever même et grandir devant moi, jusqu’à la hauteur d’un ami véritable. Lui dont les goûts ne m’avaient donné aucun espoir qu’il arriverait même à une médiocre littérature, s’élançait, et d’un seul bond, jusqu’au cœur de la philosophie, où d’un regard, il avait vu son domaine. Pendant que je l’admire en silence, et que je cherche comment le féliciter, il s’écrie soudain, comme inspiré : Ô si je pouvais dire ce que je veux ! Paroles, paroles, je vous adjure, où êtes-vous ? Accourez ; oui, le bien et le mal sont dans l’ordre. Croyez-en à votre gré ; car je ne sais comment vous l’expliquer.

17. J’admirais et me taisais. Mais Trygétius le voyant devenu plus affable, comme après une ivresse dissipée, et rendu à la conversation : Ce que tu avances, Licentius, dit-il, paraît absurde et très-éloigné de la vérité. Mais je t’en prie, écoute-moi un instant, et ne me trouble point par tes cris. Dis ce que tu voudras, répondit celui-ci, mais je ne crains pas que tu m’enlèves ce que je vois, ce que je tiens presque. Fasse le ciel, reprit Trygétius, que tu ne dévies point de cet ordre que tu défends, et que tu ne t’emportes pas contre Dieu ! avec si peu de souci, j’adoucis l’expression. Dire que le mal est contenu dans l’ordre, quoi de plus impie ? car n’en doutons pas, Dieu aime l’ordre. Il l’aime véritablement, répondit Licentius ; l’ordre émane de lui ; il est avec lui ; et si l’on peut dire quelque chose de mieux sur un sujet si élevé, réfléchis-y toi-même, je te prie. À quoi bon réfléchir, dit Trygétius ? je prends tes paroles telles qu’elles sont, et ce que j’y comprends me suffit. Tu as dit que le mal est contenu dans l’ordre, que l’ordre découle de Dieu, est aimé de Dieu. De là il suit que le mal vient de Dieu même, et que Dieu aime le mal.

18. Cette conclusion me fit craindre pour Licentius. Mais lui, gémissant de la difficulté de s’exprimer, et sans chercher aucunement ce qu’il dirait, mais la manière dont il le dirait : Non, répliqua-t-il. Dieu n’aime point le mal, et c’est uniquement parce qu’il serait contraire à l’ordre que Dieu aimât le mal. En même temps il aime beaucoup l’ordre, parce que l’ordre fait qu’il n’aime point le mal. Mais alors comment le mal, lui-même, pourrait-il n’être pas dans l’ordre, puisque Dieu ne l’aime point, et qu’il est de l’ordre que le mal ne soit point aimé de Dieu ? Que Dieu aime le bien et non le mal, est-ce là un ordre de choses qui te paraisse méprisable ? Ainsi, le mal que n’aime point Dieu n’est pas en dehors de l’ordre, et cependant Dieu aime l’ordre : car en l’aimant n’aime-t-il pas à aimer le bien et à n’aimer pas le mal ; ce qui est un grand et bel ordre, une disposition divine ? Cet ordre, cette disposition conservent, par la distinction même, l’harmonie des choses, et rendent même nécessaire l’existence du mal. Ainsi la beauté universelle se forme des objets contraires ; ils sont comme les antithèses qui nous plaisent dans les discours.

19. Il se tut ensuite un moment ; puis, soudain, se levant du côté du lit de Trygétius : Je te le demande, dit-il, Dieu est-il juste ? Celui-ci gardait le silence, profondément étonné et stupéfait, comme il l’avoua plus tard, des paroles que soufflait soudainement à son condisciple et son ami une inspiration nouvelle. Pendant ce silence, Licentius continua : si tu me réponds que Dieu n’est pas juste, vois ce que tu fais, toi qui tout à l’heure, m’accusais d’impiété. Mais si Dieu est juste, comme on nous l’enseigne, et comme nous le fait sentir la nécessité même de l’ordre, sa justice consiste à distribuer à chacun ce qui lui appartient. Mais quelle distribution peut-il y avoir, s’il n’y a distinction ? et quelle distinction si tout est bien ? Que peux-tu enfin trouver en dehors de l’ordre, si la justice de Dieu rend au méchants et aux bons selon les mérites de chacun. Nous confessons tous que Dieu est juste ; tout est donc renfermé dans l’ordre. À ces mots, il se rejeta sur son lit, et d’une voix plus douce, pendant que personne ne lui adressait la parole : Ne réponds-tu donc rien, dit-il, toi du moins qui m’as provoqué ?

20. Prenant la parole : Maintenant que ce nouveau culte s’est emparé de toi, je cède, lui dis-je. Mais pendant le jour, je répondrai ce que je croirai bon. Du reste il semble poindre, à moins que l’éclat qui frappe les fenêtres ne soit celui de la lune. Il faut travailler en même temps, Licentius, à ne point perdre dans l’oubli de telles richesses. Comment veux-tu que les lettres n’en sollicitent point le dépôt ? Je le dirai donc tout mon sentiment, j’argumenterai contre toi de toutes mes forces, et si tu es vainqueur, ce sera mon plus grand triomphe. Mais si le sophisme et la subtilité des erreurs humaines dont j’essayerai de soutenir le parti, venaient à vaincre ta faiblesse trop peu nourrie d’études scientifiques pour te mesurer avec un Dieu si puissant, cela t’indiquera la mesure de force que tu dois acquérir pour revenir à lui avec plus de fermeté. Je veux aussi que la question sorte plus claire de cette discussion, car je vais la porter à des oreilles qui ne sont pas peu délicates.

Notre ami Zénobius, en effet, a souvent et longuement discuté avec moi sur l’ordre des choses ; je n’ai jamais pu satisfaire à ses profondes questions, soit à cause de l’obscurité de la matière, soit à cause de la brièveté du temps. Ces fréquentes remises lui ont causé jusqu’alors beaucoup d’impatience, et pour obtenir une plus prompte et plus ample réponse, il m’a provoqué par un poème, et un bon poème, ce qui doit te le faire aimer davantage. Mais alors que tu étais si éloigné de ses études, on ne pouvait te le lire, on ne le peut même aujourd’hui. Car son départ fut si soudain et si troublé par ce tumulte, que rien de tout cela ne put nous venir à l’esprit. Il avait pris néanmoins le parti de me laisser ce poëme entre les mains, pour que j’y répondisse. Beaucoup de motifs enfin m’engagent à lui adresser cet entretien. D’abord il lui est dû ; ensuite sa bienveillance pour nous exige que nous l’instruisions de notre genre de vie ; enfin, nul plus que lui ne se réjouit de l’espoir que tu donnes. Quand il était ici, son amitié pour ton père, ou plutôt pour nous tous, l’intéressait à toi, il désirait que je cultivasse ton génie naissant, dont il remarquait avec soin quelques étincelles ; il craignait plus encore que ta négligence ne vînt à l’éteindre. Et quand il apprendra que tu t’exerces aussi à la poésie, il en sera si heureux, qu’il me semble le voir tressaillir de joie.

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