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Coup d’œil sur les patois vosgiens

Louis Jouve · 1864 · Free in the US

46,668 words · about 3 h 16 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Louis Jouve
Language
French
Published
1864
Length
46,668 words · about 3 h 16 min
Sections
18 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (18)
  1. Front matter about 1 h 38 min
  2. Avant-propos about 1 min
  3. 01 about 4 min
  4. 02 about 2 min
  5. 03 about 3 min
  6. 04 about 6 min
  7. 05 about 6 min
  8. 06 about 9 min
  9. 07 about 4 min
  10. 08 about 3 min
  11. 09 about 6 min
  12. 10 about 11 min
  13. 11 about 4 min
  14. 12 about 9 min
  15. 13 about 5 min
  16. 14 about 5 min
  17. 15 about 11 min
  18. 16 about 10 min

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Front matter

COUP D’ŒIL

PATOIS VOSGIENS

LOUIS JOUVE.

Avant-propos

Cet opuscule n’a aucune prétention scientifique. En résumant dans ces pages publiées l’an dernier par l’Écho des Vosges quelques-uns des éléments que comportent nos études sur le patois vosgien, nous n’avons voulu qu’attirer l’attention de nos compatriotes sur les idiomes rustiques de notre pays et leur montrer l’intérêt particulier qui s’y attache.

Les patois ne peuvent plus être l’objet d’un dédain frivole ou d’une pure curiosité. Comme fait historique, ils ont déjà une importance incontestable ; mais à considérer les sources d’où ils émanent et l’influence qu’ils ont toujours eue sur notre langue, on ne peut leur dénier le droit d’entrer désormais dans les études générales de la linguistique française.

Dans toutes nos anciennes provinces, ce genre nouveau d’érudition a pris une grande faveur. Mais les Vosges, qui, par leur situation sur les confins de la vieille Allemagne et de la Franche-Comté, ont formé des variétés étranges d’idiomes, n’ont encore offert jusqu’ici aux linguistes aucun ouvrage sérieux qui serve à leur critique.

Nous essayons de combler une lacune, en faisant sur les patois vosgiens des recherches et des études dont cet opuscule n’est en quelque sorte que la préface.

La littérature de nos idiomes n’est pauvre qu’en apparence. Les Noëls, les chansons, les contes, les fabliaux, le récit des veillées, les vieilles traditions, les légendes ne manquent pas, nous en sommes certains ; par malheur, comme on ne les regarde que comme un amusement, une curiosité d’une heure, on les laisse perdre en grand nombre. Nous voudrions qu’on les recueillit avec une sorte de piété patriotique, pour en faire un jour un témoignage vivant du passé.

L’appel que nous faisons sera-t-il entendu ? Pour notre part, nous ne ferons pas défaut à cette œuvre, qui n’a pas seulement pour nous l’attrait de l’étude, mais qui, tout humble qu’elle soit, nous paraît éminemment utile, et nous est un nouveau lien qui nous attache à un pays qu’on ne peut cesser d’aimer.

01

sur les

L’étude des patois n’inspire plus comme jadis un injuste dédain. S’il n’est encore qu’un petit nombre de gens ingénieux qui savent y trouver une riche mine d’observations et de faits de langue, on peut du moins attirer l’attention et écrire sérieusement sur ces débris effacés des anciens dialectes français. Depuis quelques an­nées surtout les bibliophiles et les philologues se disputent dans les ventes publiques les livres patois ; ceux-ci disparaissent des librairies, aus­sitôt qu’arrivés. Nous pourrions citer tel éru­dit qui a composé une bibliothèque spéciale de tout ce qui s’est écrit et s’écrit chaque jour en patois et sur les patois ; dans cette vaste Babel, il sait voir autre chose que la confusion et il pré­pare à l’aide de ses richesses bibliographiques des travaux entièrement neufs sur les patois de la France.

lui-même, membre de l’Institut, qui fait à lui seul le chef-d’œuvre des dictionnaires de la langue française, ne dédaigne pas de des­cendre dans les bas-fonds des langues rustiques du pays pour éclairer ses recherches.

Ce ne sont pas seulement des savants français qui sont entrés tour à tour dans cette carrière jusqu’ici mal explorée. L’Allemagne a publié aussi quelques volumes curieux sur nos patois.

Charles Nodier, lui, avait hâte de voir dispa­raître ce qu’il appelait des obstacles à l’unité de la pensée et de l’esprit français. Nous ne sommes pas, certes, de ceux qui regretteront absolument la disparition des patois, mais c’est avec peine que nous en verrions s’effacer les dernières traces, avant qu’on les ait recueillies. Il n’est que temps qu’on les retienne, qu’on les fixe dans des écrits spéciaux. Tous les jours les patois se transforment, s’adoucissent et perdent leur caractère primitif ; ils reculent devant les écoles, devant l’imprimerie, devant l’administration, devant l’unité du pays, devant toutes les nouveautés et les nécessités des temps modernes, et ce sont cependant des sources pour ainsi dire inexplorées, au point de vue des origines de notre belle langue.

Depuis le 16, où les études commencèrent à se porter vers ces origines, les philologues, après avoir tour à tour fouillé le grec, le latin, l’hébreu, le gaulois, le celte, le tudesque, le sanscrit même, après avoir vu rejeter un grand nombre de leurs conclusions, se sont enfin, de nos jours tournés vers le moyen-âge, qui est la transition entre l’époque du bouleversement des idiomes parlés sur notre sol et la constitution de la langue française. Placés sur ce terrain intermédiaire et plus sûr, ils ont déjà corrigé bien des erreurs. La philologie avait ignoré ou souvent oublié que Dieu a donné à tous les hommes dans tous les siècles, un génie propre de création dans l’expression de leurs idées et de leurs sentiments, que tout peuple dans la combinaison des divers éléments qui lui viennent du dehors, fait agir incessamment cette spontanéité toujours prête et vigoureuse qui transforme, crée ou renouvelle les signes aussi bien que les idées. Gustave Fallot, dans son ouvrage sur les patois, a excellemment démontré que le peuple n’attend pas les académies pour se faire sa langue. « Le peuple, tout inculte, tout ignorant qu’il est, dit-il, n’en est pas moins le premier artisan des langues, ou pour mieux dire, il en est l’artisan, par cela même qu’il manque de culture, qu’il ne s’assujétit pas aux règles de la grammaire, qu’il ne se soumet pas aux prescriptions de l’usage, et n’obéit qu’aux suggestions de ses propres instincts. C’est le peuple qui représente les forces libres et spontanées de l’humanité, et non point les classes exceptionnelles, les esprits façonnés par une éducation littéraire. C’est le rude, mais indépendant organe du peuple qui commence à marteler les mots de cet idiome informe et grossier à son début, qui dans un temps donné finit par se faire accepter par la société tout entière, comme l’interprète naturel de ses nouveaux besoins. »

Il a bien fallu se rendre à l’évidence, depuis que, scrutant les origines de la langue française, on a reconnu qu’il faut aussi les chercher dans les divers âges de notre histoire. Nous ajoutons aujourd’hui qu’il est nécessaire de puiser dans les couches profondes des divers dialectes français qui se parlent depuis 7 ou 8 siècles environ et ont dégénéré en patois. Là se trouve le complément indispensable des travaux linguistiques qui nous touchent de si près.

De telles recherches donnent à la science des points de vue nouveaux et infirment bien des conclusions tenues pour vraies jusqu’aujourd’hui. Elles peuvent encore avoir un but plus élevé. disait déjà en 1846 : « Il ne serait pas inutile de chercher dans les différents patois ce qu’ils renferment de bon ; tout l’ancien français ne se trouve pas dans les livres et le parler po­pulaire fournirait un utile supplément. » C’est ainsi qu’avaient déjà pensé et agi Rabelais et Ronsard qui, pour enrichir notre langue litté­raire ne craignirent pas d’aller au fond des idiomes du peuple et d’en rapporter de nouveaux trésors. C’est sans doute suivant cette idée si juste et si naturelle que beaucoup de diction­naires modernes, loin d’être exclusifs comme la dédaigneuse Académie, ont admis sur le même pied d’égalité avec les termes nobles de la langue littéraire, un nombre immense de mots populaires et bourgeois qui se rient ainsi des vaines bar­rières qu’on leur oppose.

C’est la certitude qu’il y a là pour la philologie une tâche nouvelle, qui nous a engagé à faire sur les patois parlés dans la Lorraine, et particu­lièrement sur ceux des Vosges, des recherches spéciales dont nous donnerons l’idée dans une série d’articles. Notre intention est d’étudier le patois dans sa constitution grammaticale et lexicographique, dans son histoire, dans sa littéra­ture et dans ses rapports avec les caractères et les mœurs de ceux qui le parlent. Mais ici, journal, nous nous bornerons à l’examen de quelques points de notre idiome rustique, à ses caractères, à ses étymologies, à ses nombreuses variétés et aux publications auxquelles il a donné lieu.

02

Les patois, c’est-à-dire, d’après l’étymologie donnée par de Chevallet, le langage de nos pères, ne sont point un résultat de la corruption de la langue française, comme on l’a prétendu longtemps ; c’est un produit indigène, direct, de tous les éléments qui se sont amalgamés dans chaque partie de la France à la suite des grands mouvements de populations opérés du 5 au 11.

Sortie de cette confusion, dans un coin assez restreint de notre sol, autour de la royauté féodale, la langue française s’est développée à mesure que l’unité se faisait dans le pays et que la royauté devenait le centre de toute activité ; tandis que là, où les pouvoirs locaux, où les coutumes, les idées tournaient dans un même cercle étroit, les idiomes provinciaux, se laissant difficilement pénétrer par celui qui primait dans la littérature, à la cour, dans les actes publics, sont restés les mêmes et ont fourni cette innombrable variété de dialectes ou de patois qui peuvent cependant se diviser en diverses zones géographiques ou ethnographiques.

Le patois parlé dans les Vosges appartient à la grande famille des idiomes rustiques du nord-est de la France, comprenant la Normandie, l’Île-de-France, l’Artois, la Picardie, le pays Wallon, la Champagne, la Lorraine, la Bour­gogne et quelques provinces du centre, enfin tous les pays de l’ancienne langue d’oïl. Les diffé­rences qui existent entre eux proviennent moins, on le sait, du fond de la langue qui est générale­ment la même, que de l’accent particulier que chaque groupe de population a imprimé aux mots et à la phrase elle-même.

Si l’on voulait trouver un type aux idiomes de cette vaste région, il serait possible de le prendre dans la langue wallonne (Liège, Namur, Hainaut, etc.), dont on peut suivre en quelques sortes les diverses transformations, les rapports, les nuances en descendant vers le sud ou en se dirigeant vers l’ouest. En suivant ainsi cet ordre géographique dans l’étude des idiomes du nord, on n’est pas étonné de trouver les rapprochements les plus intimes entre le normand, le champe­nois et le lorrain :

Placez sur la ville de Liège le point par où se tiennent les branches d’un éventail et déployez celui-ci de façon que les extrémités atteignent Cherbourg d’un côté, Besançon et Montbéliard de l’autre, vous aurez l’image du déploiement des patois dont nous parlons. D’abord plus on s’éloigne du centre d’où rayonnent les branches de cet éventail, plus la ressemblance dialectique s’efface ; elle s’arrête vers une limite indécise qu’on peut tracer vers la Loire et les autres points que nous avons cités ; en second lieu les rapports des patois entre eux sont d’autant plus éloignés que les côtés de l’angle, ainsi figurés, sont écartés, et d’autant plus étroits qu’on se rapproche du sommet. L’écartement s’explique, l’unité apparaît.

Nous ne prétendons pas que le patois wallon soit le père de ceux que nous avons nommés ; nous voulons dire que le wallon les explique presque tous, quelle que soit la filiation qui existe entre eux. En un mot il semble les résumer. Nous essaierons de tracer plus tard une classification naturelle.

03

La géographie des patois de la France n’est pas faite, et elle ne pourra se faire que lorsqu’on aura rejeté l’idée que chaque idiome provincial a, dans un de ses cantons, un type premier auquel se rapportent les divers langages rustiques circonvoisins. C’est ainsi que des philologues, trop pressés de donner des conclusions à leurs théories hâtives, ont pris le messin pour type du patois lorrain, parce que sa littérature est assez riche et assez populaire, et que d’autres, s’attachant à l’ouvrage d’Oberlin sur le patois du Ban-de-la-Roche, ont cru que la Lorraine entière avait les caractères de cet idiome exceptionnel, parlé dans un petit coin des montagnes des Vosges.

En attendant que le jour se fasse, sur une question difficile qui touche à l’ethnographie, c’est-à-dire à l’histoire des races, et pour ne pas tomber dans les erreurs d’un grand nombre de linguistes, nous nous contenterons, dans ces études rapides et préliminaires de rattacher le patois vosgien à une grande tribu qui s’étendrait depuis le sud des Vosges dans les vallées de la Moselle et de la Meurthe, de la Meuse et de la Sambre jusqu’à Namur et Liège. C’est la partie restée française du vieux royaume des Lothaires ; et ce n’est pas seulement dans les mots, mais dans l’accent surtout que nous trouvons cet air de parenté étroite. Il est très facile, par exemple, de prendre, au langage, un Ardennais pour un Lorrain.

Lorsqu’on aura établi d’une manière plus certaine l’histoire primitive de nos anciennes villes et provinces et le mouvement des populations, les origines de nos patois se débrouilleront mieux.

Aujourd’hui toute discussion sur les sources étymologiques hésite avec raison devant un fait que la philologie nous a surabondamment démontré : c’est que les populations grecques, persanes, latines, celtiques, germaines, en se rencontrant, ne se doutèrent pas qu’il y avait entre elles des affinités de langage tout-à-fait analogues à celles qu’on retrouve dans les langues néo-latines, et que, si l’on écarte ce que le génie individuel des peuples a modifié ou introduit, on trouve un fonds commun qui a survécu aux révolutions des empires et s’est transmis de bouche en bouche jusqu’à nos jours.

Aussi on a pu prétendre, en exagérant cette idée féconde, que les patois de nos pays de l’Est sont antérieurs à la conquête romaine, que même il est la source du latin, car Rome, née au mi­lieu de populations diverses, gauloises et teutoniques au nord, grecques au sud, a emprunté aux premières un nombre considérable de mots, qu’il n’est pas étonnant de retrouver chez descendants des Gaulois primitifs.

Si le mot français table vient directement du latin tabula, celui-ci ne serait-il pas formé du celtique dol ou taol qui se conserve dans dolmen, table de pierre, et dans notre patois vosgien sous la forme taule ou tauye. Est-ce de stabula (latin) ou de stall (allem.) que nos paysans vosgiens ont tiré étau, étable ; de stipula (lat.) ou de stoppel (allem.) qu’ils ont fait htaules, chaumes, éteules ? Dans à la carne, à la carre ou à l’écarre de faut-il voir les mots bretons ker, arrète des pierres, korn, coin, angle, ou le latin quadratus, carré ? dans le mot biasse, blet, mou, l’allemand bleich, le grec blax, ou le celte blot, bleut ? De telles rencontres ne s’expliquent point par le hasard.

Il y a évidemment pour nos idiomes rustiques une source lointaine, antérieure à la conquête romaine ; mais il n’est pas facile encore d’en déterminer les éléments. Comme nous n’avons pas pour but aujourd’hui d’entrer dans ce vaste domaine, nous nous bornerons à signaler, avec quelques observations la triple origine la plus rapprochée, commune à tous nos idiomes. Le celtique ou gaulois, le latin, le teutonique ou allemand ont fourni à chacun un contingent plus ou moins considérable. Nous examinerons seule­ment d’une manière générale leurs rapports avec le patois vosgien.

04

Ce ne serait pas une erreur de croire que le celtique a pu trouver quelque refuge dans les montagnes des Vosges pour y sauver, y perpé­tuer, comme à l’abri des chutes et des ruines de ce monde, quelques restes intacts de son voca­bulaire. Mais il ne faut pas s’y tromper ; si le patois vosgien a conservé un bon nombre de mots de la langue des Gaulois, il en est peu qui lui appartiennent en propre. On les retrouve en général dans la langue populaire de la France ou dans d’autres patois. Dia et huau, par exem­ple, d’origine gauloise, se disent par toute la France ; seuche, suie (patois vosgien) qui vient du celte seutche, (suth en irlandais), se retrouve dans le provençal sudgio et dans le languedocien sudgia.

En général aussi ils se sont conservés chez nous sous une forme assez pure. Toutefois il faut dire que dans l’état de nos connaissances du langage parlé sur notre sol avant l’invasion romaine, nous ne pouvons affirmer que nombre de mots patois dont l’origine est totalement in­connue jusqu’ici ou présumée latine, ne seront pas rendus un jour à la source celtique.

Voici quelques mots patois qui doivent s’y rapporter et dont l’étymologie est incontestable ; ils prouveront ce que nous avons avancé tout à l’heure.

Courti, courtis ou courtil, jardin clos, enclos champêtre. En basse latinité, il se dit curtis ou cortis, qui signifie comme villa un bien complet, les bâtiments, terres, bois et prés. Il vient de plus loin que la Gaule, puisqu’il se retrouve avec notre signification patoise dans le grec chortos. et qu’il paraît dans l’allemand sous la forme garten dont nous avons fait jardin, et dans le latin hortus. C’est ce mot courti qui a fourni ces noms de lieux si communs terminés en court : Houécourt, le domaine de Houël.

Torniole, coup, terme populaire et patois, usité dans beaucoup de provinces. Dorna, battre, dans la langue armoricaine ; dorn, frapper à coups de poings, en gaélique.

Leue, leuye, lieue. Les latins nous ont con­servé le mot gaulois sous la forme leuca, dont nos paysans ont adouci, suivant la règle de leur langage, la dernière syllabe par une féminine sourde. En breton léo, lev.

Bangard, garde-champêtre, et autrefois banward, comme on lit dans les coutumes d’Épinal. Ban, en irlandais signifie champ. Ward est d’o­rigine tudesque.

Brahte, boue. Brogh, écossais ; bragh, irlan­dais ; le vieux français disait bray, braie, brayeux : Sources moult brayeuses (Monstrelet). Bas-latin, braium, braiotum ; italien, brago. Le patois brahte paraît purement celtique.

Le mot brôde du Ban-de-la-Roche est une autre forme que possédait également l’ancien flamand brod et qu’à encore le languedocien braudo, fange, broutons, barbouillé. Le vieux français le connaissait ; on lit dans la Farce des cinq sens l’injure suivante que les yeux adressent au c… : Brodier ! lui disent-ils.

Le mot bodére, usité avec le même sens dans d’autres patois des Vosges, est aussi d’origine gauloise, bad, bod.

Blohhe, prune. Ailleurs beloce, belloce, blosse, bloche et belloche, sorte de prune sauvage, de prunelle.

Bouadla, babiller, jaser, du celtique bada, propos frivole et niais, baliverne. En breton bada, parler, agir comme un sot. C’est la racine de badaud, badiner, etc.

Mai, jardin ; on dit aussi moué et moua. An­cien français mets, mès, may.

Ehmoudi, plein d’émoi, forcené, fou. Le vieux français disait esmoi, surprise, inquiétude, et esmoier, être en peine. Ces mots ne viennent point du latin emovere, mais du celtique esmae. Dans le patois vosgien, la sifflante étymologique s se prononce la plupart du temps h fortement aspiré.

Basselle et basselotte, jeune fille ; ce dernier correspond au vieux français bachele et son di­minutif bachelette. On lit baisselette dans li Jus Adam, la plus ancienne comédie du Théâtre-Français. En patois, comme au moyen-âge, il a aussi le sens de servante.

La bourjoise si fut du moustier revenue, La baisselle appela, et elle est accourue.

En patois romand, baichot, baichotte ; en nor­mand, basse. On retrouve la racine de ce mot celtique dans l’irlandais, l’écossais, le gallois, le cornouaillais. Le bas-breton a encore bichan, petit ; d’où nous avons l’expression mon bichon, ma biche. Le mot kymrique est bach ; le gallois dit baç.

Nous avons encore la forme boyesse qui se rattache assurément à la même racine, « Bagasse dit , est la forme italienne ou proven­çale, bagascia, bagassia, reprise en français, la forme ancienne était baasse, baiasse, ou baesse. » Ces deux derniers mots sont évidemment le nôtre, comme dans le premier se trouve le normand basse.

Je n’hésite pas non plus à croire que le même mot kymrique bach, petit, n’ait donné naissance à notre patois bassoter, baguenauder, s’occuper à des riens, à de petites choses, et qu’on ne doive rejeter l’analogie qu’il présente avec bèchoter, donner un petit labour. Le premier est éner­gique, naturel ; le second serait d’un sens indécis, peu clair, et tiré aux cheveux.

Brave, beau. C’est le sens primitif de ce mot qui est resté en Bretagne et qui est encore usité dans un grand nombre de patois ; on le trouve dans Molière avec le sens de bien mis. Nous disons aussi en patois vosgien brâment, au lieu de bravement, dans le sens de joliment, beau­coup.

Essart, lieu rempli de broussailles, terre nouvellement défrichée. Usité en Normandie, dans le Dauphiné et dans plusieurs autre patois.

Bannades, les deux grosses poches unies par un ruban que quelques femmes se mettent par dessous la robe ; ce mot signifie aussi les deux paniers attachés au bât de l’âne. Dans la vie de Saint-Remy (Bollandistes, 13 janvier), le mot benna a le sens de vase ou panier dans lequel on mettait des denrées et des bouteilles de cervoise. Les mots français benne, bane, bénate, etc. renferment tous l’idée de panier, de coffre d’o­sier.

Benna, cité comme mot gaulois par Festus, veut dire char d’osier. Or, dans les Vosges le mot banne sert encore à désigner un grand char d’osier, en forme de bateau, dans lequel on trans­porte le charbon de bois. Banne, en Normandie est employé dans le sens de tombereau.

Pour ne pas allonger la liste, nous ne citerons plus que les mots patois suivants d’origine cel­tique : lèche, tranche fort mince ; beugne, coup, (vieux français bugne et bigne) ; geline, geraine, poule ; colon, pigeon ; bouchot, bouc ; aria, tra­cas ; brut, bruit ; fau, hêtre ; graffigner, écorcher ; trôler, aller et là ; trimer, marcher vite et avec fatigue ; mitan, milieu ; sap, sapin ; seille, jatte ; bique, chèvre ; blaude, blouse ; maie, pé­trin ; ételle, morceau de bois ; triper, fouler aux pieds, murger, tas de pierres, etc., etc.

Le celte a donné autre chose que des mots aux idiomes modernes de notre pays ; il leur a infu­sé quelques-uns de ses caractères propres comme il en a laissé aux populations rustiques de la Lombardie qui furent primitivement . L’Essai de Biondelli sur les dialectes gallo-italiens nous montre en effet des rapports nombreux, très-frappants avec la langue française et nos patois de l’Est.

C’est à l’influence du gaulois sur le français que nous devons des sons et des procédés qui nous sont particuliers, comme le j et l’u qui nous viennent du , l’e muet et l’è très ouvert, et le t euphonique que nous a légués le gaéli­que, etc. Il est possible toutefois que celui-ci nous vienne du latin. L mouillé est encore un son très probablement kymrique.

Dans la langue celtique une chose fréquente est le déplacement de la voyelle avant ou après l’r, quand cette lettre suit une labiale : Bergentio pour Bregentio. Nos paysans disent encore au­jourd’hui berbis pour brebis, bertelles pour bre­telles, etc.

Ces quelques détails suffiront pour démontrer l’influence incontestable du celtique sur le patois de nos campagnes. Quand on aura mieux étudié les patois, qu’on les aura surtout scientifique­ment comparés, on verra ce qu’il faudra rabattre de prétendues origines latines. Autrement il faudrait prouver que le gaélique écossais, le gaé­lique irlandais, le gallois, l’armoricain qui sont les débris du vieux langage celtique ont admis la langue romaine au partage de leur nationalité. Cela est contraire à la vérité historique. S’ils ont possédé la Bretagne et l’Armorique, les Ro­mains n’ont jamais pénétré dans l’Irlande et dans l’Écosse, et dans ces quatre pays le fonds des langues qui y sont parlées est à peu près resté le même. Si donc elles offrent des rapports nom­breux, quant aux racines, avec le latin et avec le grec, il faut évidemment remonter à une plus haute origine, comme nous l’avons déjà dit, et y retrouver la source commune des langues modernes de l’Europe, sauf une seule peut-être, le basque.

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