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Contre un adversaire de la Loi et des Prophètes

Augustin d’Hippone · 1869 · Free in the US

40,711 words · about 2 h 51 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Augustin d’Hippone
Language
French
Published
1869
Length
40,711 words · about 2 h 51 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (3)
  1. Front matter under 1 min
  2. Livre premier about 1 h 32 min
  3. Livre second about 1 h 19 min

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CONTRE UN ADVERSAIRE DE LA LOI ET DES PROPHÈTES.

Traduction de BURLERAUX.

Livre premier. Réfutation des calomnies formulées contre certains passages de l’Ancien Testament.

Livre premier

De la Loi et des Prophètes.

'. Frère bien-aimé, vous m’avez dit que le livre que vous m’avez envoyé avait été trouvé sur la place maritime, au moment où le manuscrit-même circulait de rue en rue, et qu’une foule de curieux se pressaient pour en entendre la lecture. Vous me demandez ensuite de vous adresser une réfutation succincte de cet ouvrage écrit par je ne sais quel hérétique, et qui, peut-être par cette raison surtout, soulève, non sans danger, la curiosité et les applaudissements de la multitude. Avant de vous répondre, j’ai dû chercher à savoir à quelle hérésie il appartenait. En effet, les Manichéens ne sont pas les seuls ennemis de la Loi et des Prophètes ; leur haine contre l’Ancien Testament est partagée par les Marcionites et par d’autres sectes moins connues du peuple chrétien. Or, si je n’ai pu trouver le nom de l’auteur, j’ai pu me convaincre qu’il refuse d’attribuer à Dieu la création du monde. D’un autre côté, quoique les Manichéens ne reconnaissent pas là divinité de la Genèse, ils conviennent cependant que Dieu est l’auteur du monde bon, quoique pour le former il se soit servi d’une matière préexistante. Quelle que soit donc la secte à laquelle ce blasphémateur appartienne, il est de mon devoir de justifier la sainte Écriture de toutes les accusations injustes et malveillantes dont elle est l’objet dans cet écrit. Afin de sauver au moins les dehors du christianisme, il cite quelques passages de l’Évangile et de saint Paul ; je ne laisserai pourtant pas que de le réfuter, même en ce qui concerne le Nouveau Testament : on n’en reconnaîtra que mieux la folie et l’absurdité de ses attaques contre l’Ancien Testament.

'. Il s’agit d’abord de la création. Ce sujet, que tout homme pieux traite avec respect, cet impie l’entreprend d’un ton sacrilège et se demande comment on doit entendre ces paroles : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre » ; il est vrai qu’il supprime le mot terre, mais il en parlera plus loin. Il demande donc : « De quel commencement s’agit-il ? « Est-ce de celui où Dieu entra dans l’existence ou de celui où il rougit de n’être qu’un vide immense ? » Je réponds que l’être en Dieu n’a jamais eu de commencement ; que Dieu n’a jamais eu à rougir de n’être qu’un vide immense ; il a toujours été, son repos n’a jamais été de la torpeur, ni son activité de la fatigue ; avant la création du ciel, il n’était pas privé de trône, et après la création du ciel, il n’eut pas à attendre la destruction des erreurs pour posséder son trône. C’est en lui-même qu’il habite et qu’il trouve son bonheur ; son temple extérieur, ce sont les anges et les hommes ; il habite au milieu d’eux, mais c’est lui qui leur accorde le bien dont ils jouissent, et ce ne sont pas eux qui lui procurent la demeure sans laquelle il ne pourrait être heureux. Dès lors ces paroles : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre », peuvent s’interpréter de plusieurs manières. Ou bien il s’agit du moment où le ciel et la terre commencèrent à exister ; car, loin d’être coéternels à Dieu, ils ont été créés, et dès lors il fut un moment où ils commencèrent à exister. Ou bien le sens serait que Dieu a fait le ciel et la terre dans le commencement coéternel à lui-même, c’est-à-dire, dans son Fils unique. C’est ce Fils unique qui est la Sagesse dont l’Apôtre a dit : « Le Christ, la Vertu de Dieu et la Sagesse de Dieu ». Le Psalmiste, s’adressant à Dieu qui a fait le ciel et la terre, lui dit : « Vous avez tout fait dans la sagesse ». Peut-être que notre adversaire n’admet pas le témoignage du Psalmiste ; alors qu’il entende l’Apôtre parlant de Jésus-Christ : « Tout a été créé en lui, au ciel et sur la terre, les choses visibles et les choses invisibles ».

'. Dieu n’a donc pas eu de commencement et il n’aura pas de fin ; quant à ses œuvres, elles ont commencé et elles cessent à un moment donné : tel est le temps et les choses temporelles ; d’autres, quoique ayant commencé, ne finiront pas : telle est la vie éternelle promise aux élus. C’est ce que notre auteur n’a pas compris, quand il a dit d’une manière absolue que tout ce qui a commencé finira ; il aurait dû penser à un nombre qui commence à l’unité et finit à rien. Imaginez un nombre aussi grand que vous voudrez, si grand qu’il soit il vous paraît toujours Capable d’être augmenté. Pourtant, quelle que soit l’hérésie qu’il embrasse au nom du Christ et contre le Christ, je pense que notre adversaire se promet la vie bienheureuse en Jésus-Christ, dont le commencement coïncidera avec la fin de notre misérable existence ici-bas. Eh bien ! qu’il me dise si cette vie heureuse à laquelle il dorme un commencement, aura ou n’aura pas de fin. Si elle doit en avoir une, comment ose-t-il encore se déclarer chrétien ? Si elle ne doit pas en avoir, comment a-t-il osé dire que tout ce qui a commencé aura une fin ?

'. Il pose ensuite cette seconde question « Si ce monde est un bien, pourquoi n’a-t-il pas commencé à exister dès l’origine de toutes choses ? » Mais Dieu pouvait-il donc créer quelque chose qui l’emportât sur lui en bonté ; ou bien, quoique bon, ce monde aurait-il dû ne pas être créé, par la raison qu’il n’est pas égal au Créateur ? Il demande pourquoi le monde n’a pas été créé dès le commencement ; je réponds qu’il a été créé au commencement, je veux dire que c’est par la création qu’il a commencé à être, ce qui ne veut pas dire qu’il a commencé à exister aussitôt que Dieu, car Dieu n’a pas bu de commencement. Si c’est là le commencement qui lui paraît signifié dans les paroles de l’Écriture, pourquoi donc pousser la calomnie jusqu’à demander pourquoi ce n’est pas au commencement de toutes choses que Dieu a créé le ciel et la terre ? Il suffit alors de le renvoyer à ses propres paroles. En effet, après avoir cité ces paroles : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre », voici comme il raisonne : « A quel commencement ? Est-ce quand Dieu commença à exister, ou bien quand il eut honte de n’être qu’un vide immense ? Pourquoi la création ne se fit-elle pas précédemment, au commencement de toutes choses ? » Je lui demande à mon tour : De quel commencement parlez-vous ? Est-ce de celui où Dieu commença à exister, où de celui où il rougit de n’être qu’un vide immense ? Une chose lui déplaît, c’est que Dieu n’ait pas accompli la création dès le commencement, comme s’il avait dû créer aussitôt qu’il a commencé à exister. Comment donc ne voit-il pas que, dans cette hypothèse, on peut lui objecter : Dieu a donc eu un commencement, et par conséquent il aura aussi une fin, car vous avez affirmé vous-même que tout ce qui a eu un commencement doit avoir une fin ? Mais si Dieu n’a pas eu de commencement, comment soutenir qu’il aurait dû faire le monde aussitôt qu’il a commencé à exister ? Le commencement dont il est ici parlé, désigné donc uniquement le moment où ce qui est a commencé à exister. Ou bien leur dieu n’a jamais rien créé de bon, ou bien ce qu’il a fait de bon, il l’a créé aussitôt qu’il a lui-même commencé à exister, et dès lors, puisqu’il a eu un commencement, il doit s’attendre à avoir une fin ; ou enfin, il faut accepter comme règle absolue les paroles mêmes de la sainte Écriture, et conclure que Dieu, qui a toujours existé, a créé le ciel au commencement, c’est-à-dire, ou bien dans le moment où le ciel commença à exister, ou bien dans son Fils. Quand les Juifs lui demandèrent qui il était, ne leur a-t-il pas répondu qu’il était le commencement ?

'. Mais peut-être voudra-t-il établir une distinction entre le début, initium, et le commencement, principium. Si donc nous lisions dans le texte : Au début Dieu fit le ciel et la terre, il n’y aurait plus lieu de demander ; « Pourquoi n’est-ce pas dès le début que Dieu a fait le ciel et la terre ? » Un impie n’attache aucune importance à admettre que Dieu ait eu, ou non, un commencement. Mais alors il faut aussi corriger l’Évangile, où nous lisons « Au commencement était le Verbe ». Pourquoi notre hérétique ne demande-t-il pas Dans quel commencement ? est-ce celui où le Verbe a commencé à exister ? Et puisque le Verbe était Dieu, il aurait pu ajouter : Est-ce celui où Dieu commença à exister ? Qu’il continue donc, sans reculer devant sa définition favorite : « Ce qui a eu un commencement doit, avoir une fin », et alors il ne manquera pas d’être accusé de folie, même par les Manichéens, qui cependant doivent le lire volontiers, par la raison qu’ils trouvent en lui un ennemi déclaré de la loi et des Prophètes. Puisque le Dieu qui a fait le monde n’a pas le bonheur de lui plaire, comment serait plus heureux Celui par qui le monde a été fait ? C’est de Jésus-Christ qu’il est écrit : « Il était dans le monde et le monde a été fait par lui ».

'. Que cet adversaire veuille bien comprendre aussi que Dieu a pu créer tous les biens, sans qu’aucun besoin ait pu l’y déterminer. Or, celui qui est le souverain bien, a créé toutes choses, et tout ce qu’il a créé est bon d’une bonté réelle, quoique inférieure à la sienne. En effet, tout bien qui n’est pas le bien suprême, quel que soit d’ailleurs son rang d’infériorité, n’a pu avoir d’autre principe que le bien suprême. C’est donc se faire de Dieu une idée radicalement fausse que de nier l’existence de tout bien, parce que ce bien ne peut être égal à Dieu. Voulez-vous reconnaître, non pas le bien suprême, mais le bien le plus infime ? en voici le caractère infaillible : Tout ce qui lui est intérieur, cesse d’être bon. Si donc, parmi les choses créées, celles qui sont les meilleures sont encore à une distance infinie de Dieu, par cela même qu’elles sont créées, comment croire que celui qui, pour augmenter son bonheur, n’avait aucun besoin des choses les plus excellentes, pouvait avoir besoin des choses les plus inférieures ? Et cependant il les a créées par cela seul qu’il est l’auteur de tous les biens. Notre-Seigneur, par qui le monde a été fait, nous indique clairement que Dieu a créé non-seulement les choses célestes, mais aussi les choses terrestres depuis les plus grandes jusqu’aux plus petites ; voici ses paroles : « Si donc Dieu donne une si belle parure à l’herbe des champs qui naît aujourd’hui et demain sera jetée au four, que ne fera-t-il pas pour vous, hommes de peu de foi ? » C’est donc le seul et même Dieu qui a créé le ciel et la terre, les étoiles et les plantes, tout ce qui au ciel et sur la terre possède mesure, forme et ordre, tout ce qui vit au ciel et sur la terre, tout ce qui sent, tout ce qui comprend au ciel et sur la terre. Non-seulement tous ces biens ont été créés par Dieu, mais ils ont dû être placés dans des degrés différents quant à la bonté. Supposé qu’ils fussent égaux, il n’y aurait plus qu’un seul genre de biens, d’où tous les autres seraient exclus. Dès lors, ce qui constitue leur principal caractère de bonté, c’est que les uns sont supérieurs aux autres, et que la bonté des inférieurs rehausse la bonté de ceux qui sont supérieurs ; il y a ainsi entre eux une admirable gradation qui ne fait que mieux ressortir la bonté de tous.

'. Quant au mal lui-même, nous désignons uniquement sous ce nom, ou bien les vices inhérents aux choses bonnes et qui ne peuvent avoir d’existence indépendante ; ou bien les châtiments infligés aux pécheurs et qui sont la conséquence de la beauté de la justice. Les vices eux-mêmes rendent témoignage à la bonté inhérente à toutes les natures. Car ce qui devient mauvais par l’effet du vice, est réellement bon par nature. En effet, ce qui fait du vice une chose contraire à la nature, c’est qu’il nuit à la nature ; et comment peut-il lui nuire, si ce n’est en diminuant sa bonté ? Le mal est donc, à proprement parler, la privation du bien ; c’est dire clairement que le mal n’existe que dans une chose bonne, puisqu’il ne peut nuire qu’en diminuant ce qui est bon. Il est évident, dès lors, que le mal ne se trouve pas dans le souverain bien, parce qu’une chose souverainement bonne, comme Dieu, est essentiellement incorruptible et immuable. On peut donc admettre qu’il y ait des biens sans aucun mélange de mal ; tel est Dieu, telles sont même les choses célestes supérieures. Mais le mal ne peut exister que par son mélange avec le bien, car il ne peut être le mal et ne pas nuire, il ne peut nuire sans diminuer le bien ; plus il nuit, plus il doit y avoir de bien à diminuer ; si tout ce bien disparaît, la nature elle-même cesse d’exister et d’offrir matière aux ravages du mal. Il suit de là que, quand la nature disparaît, le mal y devient impossible.

'. Une nature peut-elle être absolument anéantie ? Cette question est extrêmement subtile et délicate. La foi chante en s’adressant à Dieu : « Vous les changerez et ils seront changés ; mais vous êtes toujours le même». Dieu donc, le seul bien immuable, a créé et régit tous les biens muables, et ces biens, à leur tour, ne sont tels que parce qu’ils ont été créés par le souverain bien ; et ils sont rouables et changeants parce qu’ils ont été tirés du néant. Si maintenant nous envisageons ces maux en eux-mêmes, il est vrai qu’ils ont un caractère de châtiment pour ceux en faveur desquels l’immortalité seule peut combler la mesure du bonheur parfait ; cependant, même en ce sens, ils ne sont pas sans quelque beauté dans l’harmonie des temps ; j’avoue seulement que cette beauté ne peut être perçue par le sens humain. Ecoutons donc la foi, qui dit à Dieu : « Vous avez tout fait avec poids, nombre et mesure » ; l’amour de la vie lui inspire assurément une profonde horreur de la mort, mais elle ne laisse pas de louer le Créateur de tous les biens, elle le loue même des biens caducs et mortels. J’invoque en preuve cet adversaire lui-même : il prodigue les reproches, il ne peut pas croire que Dieu soit l’auteur de tous ces biens terrestres qui n’ont qu’une existence passagère ; il ne voit donc pas que ce discours qu’il prononce, et qui lui a tellement plu qu’il a cru devoir le confier au papier, ne se compose que de sons articulés qui naissent et disparaissent aussitôt, sans quoi tout discours deviendrait impossible. Ainsi cette discussion où il se propose précisément de prouver que tout ce qui naît et meurt ne peut être bon, tire toute sa beauté de la succession continuelle de syllabes qui ne naissent que pour disparaître aussitôt. Comment donc s’étonner que dans cette immensité de la nature, tel bien inférieur tire toute la beauté qui lui est propre, non pas de sa durée indéfinie, mais au contraire de la rapidité avec laquelle elle naît et disparaît ?

'. Puisqu’il en est ainsi, il n’y a donc pas lieu de calomnier ce mot de la sainte Écriture : « Dieu vit que la lumière est bonne ? » Non-seulement la lumière que Dieu a appelée le jour, le firmament qu’il a appelé le ciel, le soleil, la lune et tous les astres, mais les bois et les herbes ; en un mot, tout ce qu’il y a de périssable dans les eaux et sur la terre, tout cela a été créé par Dieu, souverain bien, et Dieu vit que chaque chose en particulier est bonne dans son genre et dans son ordre. L’écrivain sacré, qui, sous l’inspiration du Saint-Esprit, a tracé ce passage et décrit la création, a pu jeter un regard de mépris sur ces futurs impies qui devaient prodiguer les accusations et les sophismes, pour mieux se tromper eux-mêmes et séduire plus sûrement tous ceux qui trouveraient du charme dans leur loquacité blasphématoire. Il suffit qu’ils soient hommes, qu’ils soient formés d’un corps et d’une âme raisonnable, que les membres de leur corps soient disposés dans une harmonie réelle avec leurs fonctions et avec l’unité générale de la personne, que l’âme les dominé et les gouverne en vertu de son excellence naturelle, qu’elle remplisse et anime les cinq sens du corps, qu’elle leur laisse leur action, tout en les coordonnant dans un ensemble parfait ; enfin qu’elle soit capable de connaître et de comprendre : cela suffit, ai-je dit, pour que Dieu en les voyant les trouve bons ; pourquoi, dès lors, ne les aurait-il pas créés ? Remarquons, en effet, que pour voir les hommes Dieu n’a pas besoin que ces hommes soient créés, il les voit avant de les créer. Supposé qu’ils lui apparaissent alors victimes volontaires d’une volonté perverse et d’un aveuglement coupable, cette vue n’est pas pour Dieu une raison de ne pas les créer, car il prévoit la place qu’il doit leur assigner dans l’harmonie universelle. Enfin supposons qu’ils doivent persévérer jusqu’à la fin dans l’amour du mal, Dieu les forme, il est vrai, de la masse de prévarication, mais comme des vases de colère destinés à être utiles aux vases de miséricorde, en les portant à une recherche d’autant plus attentive de la vérité, qu’ils ont sous les yeux, dans la personne des méchants, de plus tristes exemples d’une coupable vanité. En effet,« les œuvres de Dieu sont grandes et sont l’objet des complaisances de sa volonté ». Et la folie humaine voit avec déplaisir que la sagesse divine se complaise dans ses œuvres ! Quoi qu’elle en dise, cette complaisance nous est clairement formulée dans ces paroles « Dieu vit que la lumière est bonne ».

'. Revenons à ce loquace blasphémateur et à son livre, véritable tissu de honteux blasphèmes ; plût à Dieu qu’il rougît de son œuvre, et qu’au lieu de la trouver bonne, il la trouvât mauvaise ! Voici ce qu’il nous dit « Dieu ne savait pas encore ce qu’était la lumière ; et déjà, en la voyant pour la première fois, il jugea qu’elle était bonne ». Quand le Sauveur, après avoir entendu le centurion, fut saisi d’admiration et dit à ses disciples : « En vérité, je vous l’affirme, je n’ai pas encore trouvé une foi aussi grande en Israël », il ne savait pas encore ce qu’était cette foi ; et, dès qu’il la vit, il l’admira ? Et qui donc produisait cette foi dans le cœur du centurion, si ce n’est celui-là même qui l’admirait ? Pourtant, les insensés et les impies ont plus de raisons apparentes de blasphémer au sujet de l’admiration que témoigne Jésus sur la foi de cet homme, qu’ils n’en ont de reprocher à Dieu de trouver la lumière bonne aussitôt qu’il la vit. En effet, que l’on arrête ses regards sur des objets que l’on rencontre habituellement, on peut les trouver bons, c’est-à-dire s’y complaire et les approuver. Au contraire, dans le langage ordinaire des hommes, l’admiration suppose que l’objet auquel elle s’applique se présente d’une manière inopinée et imprévue. Or, Jésus possédait la prescience universelle, et cependant, ce qu’il présentait à l’admiration de ses disciples, il le louait et l’admirait lui-même. De même, quand Dieu contempla ses œuvres après les avoir créées, il est clair qu’il n’en aperçut aucune qu’il n’eût déjà vue en lui-même avant de la créer. Était-il donc nécessaire que la sainte Écriture répétât si souvent que Dieu, en considérant ses créatures, vit qu’elles étaient bonnes ? Mais ne fallait-il pas former la piété des fidèles et leur apprendre que, quand ils ont à juger des choses visibles et invisibles, ils ne doivent pas s’en rapporter uniquement au sens humain, qui se scandalise souvent de choses bonnes en elles-mêmes, parce qu’il n’en connaît ni les causes ni la destinée ? Avant tout, ils doivent croire à la parole de complaisance prononcée par Dieu, et en tirer pour eux la règle de leur jugement. En effet, la facilité avec laquelle on développe ses connaissances, est toujours en proportion de la piété avec laquelle on croyait à la parole de Dieu avant de la comprendre. Dieu vit donc que la lumière qu’il avait faite était bonne, parce qu’il lui avait plu de la faire, et qu’après l’avoir faite, il lui plaisait de lui conserver l’existence ; et c’est ainsi qu’il se prononça sur la mesure d’existence ou de durée qu’il plut d’accorder à chacune de ses œuvres. Mais infinie est la distance qui sépare la lumière incréée qui est Dieu, et la lumière que Dieu a faite. Pourquoi donc notre adversaire se plaint-il de ce que ces biens créés ne sont pas coéternels à Dieu ? Qu’il convienne plutôt qu’en créant ces biens, Dieu n’en avait nullement besoin, puisque, de toute éternité, il avait joui sans eux d’une félicité parfaite. Si aucune nécessité ne forçait Dieu à créer ces biens, sa bonté est donc la seule cause de leur existence. Quant à faire un crime à Dieu d’avoir d’abord trouvé bonne une lumière qu’il ne connaissait pas, quiconque serait éclairé du plus faible rayon de lumière, comprendrait ce qu’une telle accusation doit inspirer d’indignation et d’horreur.

'. Pour mettre le comble à sa folie, notre adversaire soutient que les ténèbres n’ont pas eu de commencement, et que c’est d’elles que la lumière a pris naissance. Voici les paroles qui lui ont fourni cette absurdité des ténèbres éternelles : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre ; or, la terre était invisible et informe, et les ténèbres s’étendaient au-dessus de l’abîme ». Ce qui produisit les ténèbres, c’est le mélange confus du ciel et de la terre, et comme la lumière n’était pas encore, tout ce chaos était nécessairement ténébreux. Or, quel inconvénient peut-il y avoir à ce que les premiers fondements de l’univers eussent été jetés dans les ténèbres, puisque la lumière, en apparaissant, devait leur donner un caractère de bonté qu’ils n’avaient pas encore ? L’homme, qui devait venir plus tard, ne trouverait-il pas dans ce perfectionnement l’image du progrès qu’il lui faudrait réaliser dans ses affections ? Toutefois, celui qui, avec l’assistance de Dieu, pourra se livrer sur ce point à des recherches plus approfondies, arrivera peut-être à découvrir l’ordre admirable qui a présidé à la création de toutes choses. Il est certain d’abord qu’on ne peut assimiler au néant la matière, dont l’auteur du livre de la Sagesse a pu dire : « Vous qui avez fait le monde d’une matière informe ». Parce qu’on la dit informe, on ne doit pas en conclure qu’elle n’était absolument que néant ; d’un autre côté, elle ne fut pas coéternelle à Dieu, puisqu’elle a été créée ; enfin, elle ne fut pas créée par un autre que par Dieu. Du moment que nous admettons en Dieu la toute puissance, nous affirmons que pour créer tout ce qui existe, Dieu n’a eu aucun besoin de trouver déjà faite une matière préexistante. Si donc cette matière existait, c’est Dieu qui l’avait créée. Loin de la regarder comme mauvaise parce qu’elle était informe, elle doit nous paraître bonne puisqu’elle pouvait recevoir une forme. En effet, si cette forme est un bien, n’est-ce pas un bien aussi d’être susceptible de quelque bien ? Ainsi toute voix confuse n’est qu’un cri inarticulé, et toute voix devient articulée quand elle se forme de paroles distinctes ; toute la différence vient donc de ce que l’une n’a pas encore de forme, tandis que l’autre est formée. Ce ne sont pas les paroles qui forment le son de la voix, c’est plutôt la voix qui forme le son des paroles.

'. On ne saurait admettre que Dieu ait d’abord créé une matière informe, et qu’après un intervalle de temps plus ou moins long, il ait seulement donné la forme à ce qu’il avait fait. De même que celui qui parle émet immédiatement des paroles articulées, et non pas une voix informe qu’il formerait plus tard ; de même, tout en admettant que Dieu a tiré le monde d’une matière informe, on doit admettre aussi qu’il créa cette matière en même temps que le monde. Toutefois, il n’est pas inutile d’établir une distinction entre la matière première et l’œuvre même qui en a été produite ; ces deux choses ont pu fort bien être créées en même temps, mais dans le discours on ne peut en parler simultanément.

'. Si donc cette matière première nous est d’abord désignée sous le nom de ciel, de terre, de terre invisible et informe, d’abîme ténébreux, ne fallait-il pas lui prêter la dénomination de choses qui nous sont connues, puisque nos sens n’en pouvaient avoir aucune perception, puisque nous ne pouvions même pas en avoir l’idée ? Nous pouvions bien la comparer à ce qui nous parait le plus difforme, cependant nous ne pourrons jamais concilier une difformité absolue avec l’idée d’une chose visible permanente, ou avec une forme intelligible. Que par ces mots, le ciel et la terre, on ait désigné la nature spirituelle et la nature corporelle, soit toute autre chose qui puisse se concilier avec les principes de la foi, toujours est-il que Dieu, le bien suprême et véritable, a créé tout ce que nous voyons, et les choses plus parfaites que nous ne voyons pas. Nous ne pouvons sans doute arriver à comprendre le mode même de la création, mais cette création elle-même s’impose invinciblement à notre intelligence. Avouons enfin que, quand on discute ces matières avec des ignorants dont l’unique désir est de blasphémer la sainte Écriture, il est inutile de recourir à cette subtilité de raisonnements, qui n’ont de prix et de valeur que quand la discussion s’établit entre des interlocuteurs qui, avant tout, tiennent à rester, les enfants soumis de Dieu.

'. Mais voici que notre adversaire fait sa profession de foi ; il sait, dit-il, « que le Dieu suprême est la splendeur incomparable de l’incompréhensible lumière » ; il en conclut aussitôt que cette science lui fournit une multitude de connaissances contre les livres de la loi et des Prophètes. Je voudrais d’abord qu’il voulût me dire de quelle lumière Dieu lui paraît curé la splendeur. Est-ce Dieu lui-même qui est cette lumière ? est-ce le Père, et lui donne-t-il pour splendeur son Fils unique, dont il proclame la divinité ? Si c’est là sa pensée, je l’approuve, je le félicite. Mais quand je l’entends soutenir que Celui qui est la lumière de lumière, la splendeur incomparable de l’incompréhensible lumière, n’est pas le créateur de l’univers, je le désapprouve et je le condamne. Ces paroles : « Le monde a été fait par lui », ne peut-il pas les lire en même temps que celles-ci : « Il était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde? » S’il ignore ces paroles, je condamne son ignorance, mais je le condamne et le réprouve plus énergiquement encore si, les connaissant, il n’aspire qu’à séduire et tromper ceux qui ne savent pas qu’il est écrit dans l’Ancien Testament : « Approchez-vous de lui et vous a serez éclairés. Le commandement du a Seigneur est brillant de clartés et illumine les cœurs ; éclairez mes yeux, de crainte que je ne m’endorme du sommeil de la mort ». Ce que demandait cet homme mortel, ce n’était pas de ne jamais goûter les horreurs de la mort corporelle, ni de ne jamais sentir le sommeil appesantir ses paupières ; il demandait que ses yeux fussent éclairés et réalisassent par avance cette parole de l’Apôtre : « Les yeux de votre cœur sont illuminés ».

'. Si donc, pour se donner un certain ton de vanité, il affecte une certaine répugnance à admettre que la lumière ait tiré son origine des ténèbres, qu’il rapproche ses hésitations de ces paroles de l’Apôtre : « Autrefois vous n’étiez que ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur ». Et qui donc a opéré ce changement, si ce n’est Celui qui, au moment où les ténèbres couvraient l’abîme, s’est écrié : « Que la lumière soit, et la lumière fut ? » Cette vérité se trouve encore plus clairement formulée dans cette autre parole de l’Apôtre : « Dieu qui a fait sortir la lumière des ténèbres, a illuminé nos cœurs ». Mais peut-être qu’il ignore que les Écritures prophétiques nous enseignent que le Fils est la lumière de la lumière ou la splendeur de la lumière ; qu’il lise donc ce qui y est dit de la Sagesse : « Elle est la splendeur de la lumière éternelle ; ou encore : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau ; que toute la terre chante la gloire du Seigneur, chantez au Seigneur et bénissez son nom, proclamez hautement que le jour, son salut, est sorti du jour ». Quel est ce jour issu du jour ? n’est-ce pas le Fils, lumière de lumière ? Que Jésus-Christ soit le salut de Dieu, il suffit, pour s’en convaincre, d’ouvrir l’Évangile et de méditer ces paroles prononcées par le vieillard Siméon, au moment où, tenant le Sauveur dans ses bras, il fut soudain éclairé, non pas par la chair, mais par l’esprit : « Maintenant, Seigneur, laissez mourir en paix votre serviteur, parce que mes yeux ont, vu votre Salut ».

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