Read here

Contre l’antisémitisme

Bernard Lazare · 1896 · Free in the US

18,688 words · about 1 h 19 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1896 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Contre_l’antisémitisme&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Bernard Lazare
Language
French
Published
1896
Length
18,688 words · about 1 h 19 min
Sections
9 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (9)
  1. Front matter about 39 min
  2. 01 about 7 min
  3. 02 about 1 min
  4. 03 about 5 min
  5. 04 about 9 min
  6. 05 about 6 min
  7. 06 about 4 min
  8. 07 about 6 min
  9. 08 about 1 min

Continue:

Front matter

Il m’a paru bon de réunir les articles que j’ai publiés dans le Voltaire sur l’antisémitisme et sur celui qui prétend en être le chef. J’ai rappelé en même temps les circonstances qui ont provoqué la polémique dont on connaît l’issue. En lisant cela, on verra comment un Juif a entendu la discussion, et comment un Français de France, catholique, a su y répondre. L’opinion publique jugera. Elle dira de quel côté a été la courtoisie, l’urbanité, le respect de soi-même, la logique et la raison. Si toutefois on trouve légitime que les injures soient la seule réplique à des arguments, je ne m’inclinerai pas devant un tel verdict. Je protesterai toujours contre des mœurs, qui tendent à rendre impossibles, entre adversaires, tous rapports, autres que des rapports brutaux, et contre des procédés que je n’estime dignes ni de penseurs, ni d’écrivains.

Je pourrais me borner à ces déclarations préliminaires et les considérer comme une suffisante préface aux articles dont je viens de parler, mais le titre que j’ai donné à cette brochure me fait un devoir d’exposer d’une façon plus précise ma pensée sur l’antisémitisme.

Je l’ai dit, M. Drumont n’est pas tout l’antisémitisme. Quelques-uns considèrent qu’il en a écrit l’évangile, mettons donc qu’il en soit le Marc ou le Luc, mais il n’en est pas la cause, il en est « un écho et peut-être un instrument ». Le combattre personnellement est insuffisant, d’autant plus insuffisant que cet homme à courte vue ignore les vraies raisons et les mobiles réels du mouvement qu’il prétend . Pour moi, la personnalité de l’apôtre antisémite n’a pas l’importance qu’il s’attribue lui-même et que les autres lui accordent. Il disparaîtrait demain que l’antisémitisme ne disparaîtrait pas avec lui. Les multiples Croix, les nombreux journaux catholiques continueraient leur œuvre, œuvre qu’on n’a ni assez vue, ni assez appréciée, et ils exerceraient encore leur action, action plus puissante, plus sûre, plus efficace, plus étendue, plus sournoise, que l’action de la Libre Parole qui bataille plus franchement, comme doit batailler l’enfant terrible du parti catholique.

01

Il m’a paru bon de réunir les articles que j’ai publiés dans le Voltaire sur l’antisémitisme et sur celui qui prétend en être le chef. J’ai rappelé en même temps les circonstances qui ont provoqué la polémique dont on connaît l’issue. En lisant cela, on verra comment un Juif a entendu la discussion, et comment un Français de France, catholique, a su y répondre. L’opinion publique jugera. Elle dira de quel côté a été la courtoisie, l’urbanité, le respect de soi-même, la logique et la raison. Si toutefois on trouve légitime que les injures soient la seule réplique à des arguments, je ne m’inclinerai pas devant un tel verdict. Je protesterai toujours contre des mœurs, qui tendent à rendre impossibles, entre adversaires, tous rapports, autres que des rapports brutaux, et contre des procédés que je n’estime dignes ni de penseurs, ni d’écrivains.

Je pourrais me borner à ces déclarations préliminaires et les considérer comme une suffisante préface aux articles dont je viens de parler, mais le titre que j’ai donné à cette brochure me fait un devoir d’exposer d’une façon plus précise ma pensée sur l’antisémitisme.

Je l’ai dit, M. Drumont n’est pas tout l’antisémitisme. Quelques-uns considèrent qu’il en a écrit l’évangile, mettons donc qu’il en soit le Marc ou le Luc, mais il n’en est pas la cause, il en est « un écho et peut-être un instrument ». Le combattre personnellement est insuffisant, d’autant plus insuffisant que cet homme à courte vue ignore les vraies raisons et les mobiles réels du mouvement qu’il prétend . Pour moi, la personnalité de l’apôtre antisémite n’a pas l’importance qu’il s’attribue lui-même et que les autres lui accordent. Il disparaîtrait demain que l’antisémitisme ne disparaîtrait pas avec lui. Les multiples Croix, les nombreux journaux catholiques continueraient leur œuvre, œuvre qu’on n’a ni assez vue, ni assez appréciée, et ils exerceraient encore leur action, action plus puissante, plus sûre, plus efficace, plus étendue, plus sournoise, que l’action de la Libre Parole qui bataille plus franchement, comme doit batailler l’enfant terrible du parti catholique.

On ne saurait trop le dire, on ne saurait trop le répéter, l’histoire de l’antisémitisme en France, n’est qu’un coin de l’histoire du parti clérical. À cette affirmation on répondra que ceux qui attaquent les Juifs ne se placent pas sur le terrain confessionnel mais sur le terrain économique. Je n’en disconviens pas, je n’en maintiens pas moins mon affirmation et, pour l’expliquer, j’ajoute que le cléricalisme a su exploiter avec une habileté remarquable les intérêts économiques d’une catégorie d’individus.

Les causes de l’antisémitisme sont multiples. Évidemment, à la base, il faut mettre la raison permanente et séculaire, l’antique, l’indéracinable préjugé, la vieille haine plus ou moins avouée, contre la nation déicide, chassée de la terre des aïeux, poussée de l’orient à l’occident, du midi au septentrion, la nation qui, pendant des siècles, fut, comme au soir de la sortie d’Égypte, les reins ceints de la corde, la main armée du bâton, prête à fuir par les routes inhospitalières à la recherche d’un sol ami, d’un abri accueillant, d’une pierre où pouvoir poser sa tête. C’est là le mobile qui a supporté les autres, c’est là le sentiment constant qui a permis à d’autres sentiments de s’éveiller, de se développer, de grandir. Sur ce fonds stable qui existera tant qu’il y aura des Juifs, ou tout au moins tant qu’il y aura des chrétiens, on a bâti et, selon les siècles, selon les pays, selon les mœurs, on a bâti d’une façon différente, je veux dire qu’on a justifié autrement la guerre aux Juifs. De même, selon les mœurs, selon les pays, selon les siècles, les causes efficientes de l’antisémitisme ont varié.

En France où, depuis 1789 jusqu’à ces dernières années, l’antisémitisme avait été sporadique, opinion scripturaire sans écho, sans contre-coup, sans action, il a fallu deux choses pour faire renaître les animosités d’autrefois. D’abord, et c’est là une raison grave et profonde, le triomphe de l’état laïque sur l’état chrétien. L’Église a rendu les Juifs et les hérétiques responsables de sa défaite, elle s’est retournée contre eux, et elle a commencé par attaquer Israël ; maintenant plus aguerrie, rendue audacieuse par l’inaction même de ses adversaires, elle ose plus et c’est contre le franc-maçon, contre le libre-penseur, contre le protestant qu’elle se dresse. La démocratie a laissé grandir l’antisémitisme sans protester contre lui. Au contraire, par dilettantisme, par snobisme, ou bien par lâcheté, elle a laissé faire. Demain, peut-être, elle comprendra le danger, elle verra le filet dont elle s’est laissée entourer. Il sera trop tard et c’est par des années de réaction cléricale qu’elle paiera son inertie et son aveuglement.

Venons maintenant à la cause occasionnelle de l’antisémitisme, celle qui a déterminé le choc. C’est le krach de l’Union générale. La défaite de l’Union générale a été la défaite du capital et de la spéculation catholique. On a rendu la finance juive responsable de ce résultat et la campagne antijuive a été inaugurée en guise de représailles. Le capital catholique s’est rué à l’assaut du capital israélite et l’histoire de cette période sera, pour l’historien futur, intéressante comme un épisode de la lutte entre capitalistes, et même de la lutte entre deux formes du capital.

L’antisémitisme s’est donc manifesté tout d’abord sous la forme d’une guerre contre la finance cosmopolite et, pendant longtemps, ses champions et ses théoriciens ont affecté de rester sur ce terrain. Ils prétendent, aujourd’hui encore, s’y tenir et feignent d’être exclusivement les ennemis de l’agiotage et des manieurs d’argent.

Mais, je le répète, les théoriciens ne sont rien, ils ne représentent rien ; c’est à côté d’eux qu’il faut regarder, et, si l’on regarde, on verra que c’est par la plus grossière des équivoques qu’on présente l’antisémitisme comme un mouvement de réaction contre le règne de l’argent. En réalité, sous le couvert du Juif financier et agioteur, on attaque tous les Juifs. Jadis on leur reprochait d’être uniquement des usuriers. Aujourd’hui, on leur reproche de ne pas se confiner dans le rôle de prêteur, d’argentier, et on veut frapper sur eux parce qu’ils prétendent ne rester étrangers à rien et participer à toutes les manifestations de l’activité sociale.

Ce n’est pas seulement le Juif banquier que l’on condamne, c’est le Juif commerçant, c’est le Juif dans le barreau, dans la médecine, dans l’armée, dans l’art, dans les lettres, dans la science : c’est le Juif tout court, le Juif auquel on conteste ses droits d’homme et de citoyen, sans que cette contestation soulève dans ce pays de démocratie et de liberté — sauf de rares et honorables exceptions — la moindre protestation.

Hier, on spécifiait avec affectation que, sous le nom de Juif, on désignait le loup-cervier de la Bourse, le financier louche, le courtier marron, celui qui vivait de l’agio et de la prédation, sans distinction d’origine et de culte. Il s’en trouvait qui s’excusaient presque de se servir du mot juif, mot, disait-on, consacré par l’usage et dont les Israélites honnêtes auraient eu tort de se montrer froissés. Maintenant, l’heure est passée de la dissimulation ; on ne fait plus de différence, on n’établit plus de catégories. Pourquoi se cacherait-on ? Les Juifs, fidèles à d’antiques traditions d’humilité, et par pusillanimité atavique, ne se défendent pas. Ils eussent dû se lever, se grouper, ne pas permettre qu’on discutât une minute leur droit absolu de vivre, en gardant leur personnalité, dans les pays dont ils sont citoyens. Ils ne l’ont pas fait. Ils ont préféré courber la tête, ainsi qu’ils le faisaient autrefois, quand le vent des persécutions, passant sur les ghettos sinistres, ranimant la flamme des bûchers fumants, faisait se ployer les échines et se recroqueviller les faibles et tremblantes âmes. Ils se sont dit : tout cela passera, laissons s’apaiser la tempête et feignons de ne pas entendre ; si nous ne répondons pas, on croira que nous ne sommes plus là et on nous oubliera.

Pauvres esprits et pauvres cervelles, aveugles et sourds, sans intelligence, sans compréhension, sans courage et sans énergie !

Je ne veux pas insister ; la puissance de l’assaut réveillera peut-être des volontés hésitantes et ranimera des cœurs débiles. Ce que je voudrais qu’on comprît maintenant, c’est l’étendue de ce mouvement qu’on a dédaigné jusqu’à aujourd’hui, je voudrais que les clairvoyants, s’il y en a, se rendissent compte que l’on ne s’arrêtera pas aux Juifs. Il est vrai que quelques-uns le voient et, pour se préserver de l’orage, des francs-maçons candides se font antisémites ; ils aident à forger le fer qui les frappera bientôt.

« Pour l’honneur et le salut de la France, affichent les ligueurs antisémites, n’achetez rien aux Juifs. Pour l’honneur et le salut de la France, disent les congrès catholiques de Reims et de Paris, n’achetez rien aux Juifs et aux francs-maçons. Pour l’honneur et le salut de la France, dit en chaire l’évêque de Nancy, n’achetez qu’aux catholiques ». Comme elle est réconfortante cette levée des aunes, quelle noble cause défendent ces épiciers enrichis, ces bonnetiers, tous ces marchands qui identifient la gloire d’une nation avec la prospérité de leurs comptoirs. Quelle belle et joyeuse forme du « struggle for life », et ne voit-on pas que tous ces croisés sont les dignes fils d’un peuple qui, le premier, par le monde, a semé l’égalité et la liberté.

Quand les antisémites affirmaient qu’ils ne voulaient travailler que pour le bien du peuple, lorsqu’ils prétendaient combattre l’exploitation de l’homme par l’homme, je leur ai répondu que, comme ils voulaient supprimer seulement le Juif riche en laissant subsister le régime capitaliste, ils n’arriveraient à rien et que la situation du pauvre et du prolétaire serait la même après qu’avant.

J’étais fort naïf en ce temps-là. Mieux éclairé, mieux averti, j’ai affirmé, et j’affirme encore que les antisémites sont les défenseurs du capital chrétien, je veux dire du capital catholique, et je les défie toujours de prouver le contraire. J’élargis cette affirmation. Les antisémites combattent non seulement pour défendre le capital catholique, mais encore pour conquérir pour les citoyens catholiques, aux dépens des autres citoyens, des avantages, des privilèges et des prébendes. Ils rêvent la reconstitution de l’État chrétien, celui qui ne conférera des avantages qu’aux fils soumis de l’Église. Quel antisémite osera le nier ? Aucun. Je proteste donc maintenant contre l’antisémitisme, au nom de la liberté, au nom du droit, au nom de la justice. Serai-je le seul à élever la voix ? J’espère que non.

02

Le Figaro du 16 mai publia sous le titre de « Pour les Juifs » un très brave, très courageux, très noble article de M. Émile Zola.

« Depuis quelques années, disait M. Zola, je suis la campagne qu’on essaie de faire en France contre les Juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m’a l’air d’une monstruosité, je veux dire une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse ensanglantant toutes les patries. Et je veux le dire. »

Je n’ai pas à analyser ici cet article. Chacun l’a lu. Dans la Libre Parole du 18 mai, M. Édouard Drumont répondit à M. Émile Zola. Il me mettait en cause en débutant, fort aimablement d’ailleurs, disant que j’étais un adversaire « redoutable et subtil »… La réponse de M. Drumont ne m’ayant pas paru décisive, je crus devoir le dire, et je publiai dans le Voltaire du 20 mai l’article qui suit.

03

Zola vient de commettre une action abominable. Il a défendu les Juifs ou plutôt il a attaqué l’antisémitisme. Qu’attendre d’un homme qui a du sang italien dans les veines ? Un Français de France n’eût point osé faire chose semblable. Sarcey lui-même a renoncé à intervenir en faveur de cette tribu de déicides qui, chacun le sait, dévore les petits enfants chrétiens, tombe en des convulsions de rage au saint nom de Jésus-Christ, un des rares Juifs qui ne soient pas maltraités par les antisémites, et dispose d’une puissance si formidable qu’elle écraserait en un jour l’antisémitisme si elle le voulait, ce dont chacun s’aperçoit.

Drumont n’a pas laissé passer cette algarade de l’auteur de Rome sans lui dire son fait, et il a ouvert son mandement par quelques paroles à mon adresse, si aimables qu’il m’en voudrait de ne pas lui dire que son article n’était pas bon. Il fera bien à l’avenir, et c’est là un conseil désintéressé, de surveiller son argumentation, de choisir ses raisonnements et de soigner sa logique. Sa réponse est vraiment un peu embrouillée : Coppée, Halévy, les prophètes, Enguerrand de Marigny, Swedenborg et Rouanet, Carlyle et le baron de Hirsch, le centenaire de Tolbiac et les pauvres religieux que les francs-maçons traquent « comme des », le couvent des Oiseaux et Fourmies se rencontrent au long des trois colonnes de la Libre Parole, dans le plus joyeux pêle-mêle. Jamais le bon public antisémite ne se reconnaîtra là-dedans. Mais enfin ce n’est pas là mon affaire et Drumont doit savoir mieux que moi ce qu’il lui faut et quels sont les plaisirs, artistiques ou autres, qu’il sait goûter.

Mais je ne veux pas faire de critique littéraire, et ce que je dis là est pour constater une fois de plus l’art infini que met Drumont à ne jamais répondre.

Zola lui dit que l’antisémitisme est une conception barbare, médiocre, inférieure, il riposte en blâmant les gens du monde qui lisent Germinal — et oublient doute, pendant ce temps, de méditer sur la France juive. Il ne s’agit pas de cela, et le geste de la Mouquette n’a rien à voir avec la guerre aux Juifs. J’ai, quant à moi, souvent demandé à M. Drumont de s’expliquer sur certains points obscurs de sa doctrine. Je n’en ai jamais su tirer que des renseignements sur sa famille et sur ses débuts dans le journalisme, et encore ne m’a-t-il pas tout dit et il m’a laissé apprendre indirectement bien des choses.

Cependant aujourd’hui il a glissé dans son réquisitoire quelques phrases qui m’ont tout l’air d’un programme précis. Il faut donc les reproduire.

« Les antisémites, écrit-il, se sont proposé de délivrer les travailleurs écrasés par tous les monopoles juifs, exploités de toutes les façons par des entrepreneurs de ventes à crédit, dépouillés des quelques économies qu’ils ont pu parfois réaliser à grand’peine, par des flibustiers sans vergogne ». Est-ce tout ? bien, vraiment, voilà qui n’est pas brillant, surtout pour un sociologue. Comment, Drumont, vous avez fait tant de livres, écrit tant d’articles — dont quelques-uns étaient bons — uniquement pour faire supprimer les établissements de vente à crédit juifs, les monopoleurs juifs et les exploiteurs juifs ? Et les monopoleurs, les exploiteurs, les entrepreneurs chrétiens qu’en ferez-vous ? Vous les supprimerez aussi ? Alors pourquoi êtes-vous seulement antisémite ? Vous les garderez ? Alors votre sociologie devient inférieure. Vous allez protester par quelques périodes ronflantes. Je vous connais, vous êtes capable, pour la circonstance, de sortir quelque citation de Voltaire ou de Proudhon. Il y a aussi quelques phrases de Fourier que je vous signale et quelques autres de Marx que je pourrais vous donner ; ça nous changera un peu de « l’enfer excrémentiel » de Swedenborg qui ne peut pas toujours servir et des aphorismes du baron de Billing qui manquent un peu de notoriété.

Cependant je vous avertis que cela ne saura pas m’émouvoir. Écoutez-moi, Drumont, vous ne connaissez pas les Juifs, ou du moins vous ne les connaissez pas tous. Il y en a un grand nombre qui ont gardé des persécutions anciennes une déplorable habitude : celle de recevoir des coups et de ne pas protester, de plier l’échine, d’attendre que l’orage passe et de faire les morts pour ne pas attirer la foudre. J’en sais qui ont des conceptions différentes. Je suis de ceux-là et je ne suis pas le seul. J’en sais bien d’autres, et dans ce journal même, qui sont partisans de moins de mansuétude. Ceux-là en ont assez de l’antisémitisme, ils sont fatigués des injures, des calomnies et des mensonges, des dissertations sur Cornéliuz Herz et des prosopopées sur le baron de Reinach. Et demain ils seront légion, et s’ils m’en croyaient, ils se ligueraient ouvertement, bravement contre vous, Drumont, contre les vôtres, contre vos doctrines ; non contents de se défendre, ils vous attaqueraient, et vous n’êtes pas invulnérable, ni vous, ni vos amis.

Vous allez rire et me répondre que nous ne sommes pas près de voir se fonder une association de Juifs contre l’antisémitisme. C’est possible, mais en attendant vous ne douterez pas si je vous dis que, à deux ou trois seulement, il serait possible de vous empêcher de vous dérober.

Il y a des Juifs, mon bon Drumont, qui gagnent quarante sous par jour et les Rothschild ne les invitent pas au mariage de leurs filles, ils préfèrent y convier les papas des bons jeunes gens des cercles catholiques et de l’Union nationale que vous haranguez du haut de votre balcon.

Je vous le demande, croyez-vous que les de France, dont le sort vous préoccupe tant, seront plus heureux quand ils seront sous la coupe des industriels qui font patronner leur établissement par Notre-Dame de l’Usine ? Donnez-moi donc une fois votre avis sur le capital chrétien et dites-moi si sincèrement vous ignorez que l’antisémitisme sert uniquement les intérêts des capitalistes catholiques, des petits bourgeois catholiques et que le dernier de ses soucis est précisément le sort du prolétariat ?

Quand vous aurez répondu à cette question, je pourrai vous en poser d’autres et nous ne sommes pas encore au bout.

En réponse aux questions que je posais, M. Drumont publia dans la Libre Parole du 22 mai, un article auquel il voulut bien donner pour titre : Un Émule de Zola. Cet article commençait ainsi :

« Pour une fois que j’ai eu la faiblesse de dire quelque chose d’aimable à un Juif, je n’ai vraiment pas eu de chance. J’avoue que j’avais trouvé dans l’antisémitisme, son histoire et ses causes de Bernard Lazare, quelques pages empreintes d’une certaine impartialité. Je l’ai dit, et M. Bernard Lazare en profite aujourd’hui pour m’être désagréable à propos de l’article de Zola. Que voulez-vous ? La race est comme cela… »

Dans le Voltaire du 24 mai, je répondis à M. Drumont.

04

Je demandais, il y a quelques jours, à , de me répondre. Il faut à mon tour que je réponde à . Je lui ai posé quelques questions précises, il les a éludées en cherchant à me mettre en contradiction avec moi-même. Je les lui poserai une fois encore, le laissant libre de croire qu’en lui demandant une explication nette, je désire simplement avoir « un peu de la notoriété qui s’attache à tout ce qui vient » de lui. Je n’avais pas encore vu dans ce rôle de dispensateur de gloire, et il me sera permis de dire que je n’avais pas fait fonds sur lui pour recueillir un peu de cette renommée qu’il aime.

Avant tout je dois reconnaître que a souvent écrit que je n’étais pas un sot et qu’il m’a attribué du talent. C’était, dit-il, pour être aimable envers moi et il regrette maintenant d’avoir eu cette faiblesse. Je croyais qu’il n’avait fait qu’exprimer une conviction sincère sur mon compte. Je me serai donc trompé, et à l’avenir peut-être me jugera-t-il plus mal qu’il ne l’a fait jusqu’à présent. Je le regretterai pour lui. Il paraît qu’aujourd’hui je profite de son amabilité pour lui être « désagréable » à propos de son article sur Zola et il ajoute : « Que voulez-vous ? La race est comme cela… » J’avoue que je ne comprends pas. Qu’est-ce que attendait de moi, et quel service m’a-t-il rendu qui dût contraindre ma reconnaissance à m’abstenir de toute critique à son égard ?

D’abord quelle raison aurais-je d’être agréable à M. Drumont ? Je suis Juif et, en tant que Juif, il désire me renfermer dans un ghetto, me priver de mes droits d’homme et refaire de moi un paria. Pense-t-il donc me consoler ou m’adoucir en me disant : « Mon ami, vous ne manquez pas de talent » ? Cela serait vraiment insuffisant.

Mais si je n’ai aucun motif pour être agréable à M. Drumont, je n’en ai pas non plus pour lui être désagréable. Il me fera peut-être l’honneur de croire que ce sont des mobiles plus hauts et plus graves qui me poussent.

Je n’ai jamais varié d’opinion sur M. Drumont. Dans mon livre sur l’Antisémitisme, son histoire et ses causes — dans lequel il avait trouvé quelques pages qui lui semblaient « empreintes d’une certaine impartialité » — j’ai écrit (page 241) : « M. Drumont est le type de l’antisémite assimilateur qui a fleuri ces dernières années en France et qui a pullulé en Allemagne. Polémiste de talent, vigoureux journaliste et satiriste plein de verve, M. Drumont est un historien mal documenté, un sociologue et surtout un philosophe médiocre. » J’ajoutais en parlant de quelques historiens, économistes et philosophes qui professaient l’antisémitisme : « Il ne peut, sous aucun rapport, être comparé à des hommes de la valeur de H. de Treitschke, d’Adolphe Wagner et d’Eugène Duhring. » À cette époque, M. Drumont me répondit qu’il ne connaissait aucun de ceux dont je parlais. — Cela ne me surprit pas et il y a bien d’autres choses encore qu’il ignore. — Il voulut bien, néanmoins, me dire que malgré cela, il les aimait, parce qu’ils détestaient les Juifs, mais qu’il leur était certainement supérieur puisqu’il était Français.

Avec un raisonnement semblable, on en arrive facilement à considérer Meilhac comme supérieur à Shakespeare, et Jean Aicard à Gœthe.

Ce que je disais dans mon livre, je l’ai redit dans une brochure qui s’appelait Antisémitisme et Révolution, j’écrivais là : M. Drumont est « perturbé par l’hystérie religieuse et, d’autre part, s’il fait illusion avec de gros fatras, il est sur bien des points ignorant comme une carpe, et sa façon d’écrire l’histoire vaut bien celle du père Loriquet. » Ces diverses appréciations n’avaient pas altéré la bienveillance de M. Drumont à mon égard, et j’ignore vraiment pourquoi mon dernier article me l’a fait perdre. Qu’importe, je m’en consolerai, mais je ne pourrai, malgré tout, que maintenir les jugements que j’ai portés sur lui. Pas plus aujourd’hui qu’hier je ne croirai à sa science, à sa sociologie et à sa gloire immortelle. Veut-il me dire qui étaient Lampon et Isidore, qui étaient Eisenmenger et Wagenseil ? Les deux premiers agitèrent Alexandrie et firent se ruer la populace grecque contre les Juifs. Les deux seconds ont écrit contre les Juifs des livres plus gros que la France Juive et plus savants. Leur nom n’est même pas connu des antisémites ; c’est peut-être encore moi qui les leur apprendrai. L’oubli dans lequel ils sont tombés pourrait servir à Drumont de sujet de méditation. Je le lui affirme : il y aura encore des Juifs dans le monde que son nom aussi sera oublié, à moins qu’un Joséphe ne le conserve comme fut conservé le nom d’Appion.

Mais c’est assez sur ce sujet et je veux reprendre les pseudo-réponses de M. Drumont : « Une autre facétie, écrit-il, à laquelle se livre volontiers M. Lazare, c’est de soutenir que je veux faire massacrer le petit Juif qui gagne quarante sous par jour. Or, en admettant que le petit Juif qui gagne quarante sous par jour ne soit pas un mythe, je n’ai jamais nourri contre lui les noirs desseins que me prête M. Lazare, et M. Lazare serait bien en peine de me montrer la page où j’ai poussé à l’égorgement de ce petit Juif. »

Je passerai sur le doute qu’émet M. Édouard Drumont touchant à la situation économique de certains Juifs.

De deux choses l’une : ou il est mal renseigné et il n’en a pas le droit, puisqu’il s’occupe des Juifs, ou l’aveu de la misère des sept huitièmes des Juifs du monde gênerait ses polémiques et sa doctrine et il affecte d’ignorer cette misère. Venons au reste. Je n’ai pas écrit que M. Drumont excitait directement à l’égorgement des petits Juifs, mais j’aurais pu l’écrire et j’aurais eu raison, même en ne citant pas de lui une page où il ait poussé d’une façon formelle à cet égorgement. Lorsque son journal injurie tous ceux dont le nom est sémite, lorsque ses amis, qu’il approuve et félicite en les haranguant, crient « Mort aux Juifs ! », ils ne me paraissent pas s’adresser uniquement aux financiers cosmopolites. Est-ce contre les financiers cosmopolites qu’ils manifestaient, dimanche dernier, devant la porte de quelques commerçants juifs ? Est-ce contre ces financiers que se forment, soutenues par le clergé, ces ligues de Lyon, de Valenciennes et de Lille dont le mot d’ordre est : « N’achetez rien aux Juifs ! » Quand on prend comme devise : « Guerre aux Juifs », il devient de mauvaise foi de soutenir qu’on ne s’attaque qu’à une certaine catégorie d’entre eux, et qui est dans la vérité, vous, Drumont, qui affirmez ne pas vouloir de mal à ceux d’entre les Israélites qui n’appartiennent pas à la finance, ou moi qui soutiens qu’avec votre système on laisserait en paix les capitalistes chrétiens en se ruant sur tous les Juifs indistinctement, puisque le signe qui distingue, de votre propre aveu, vos ennemis, est non pas une fortune disproportionnée, mais un nez crochu ?

« Je ne me suis pas placé sur le terrain confessionnel, poursuivez-vous, et M. Bernard Lazare sait mieux que personne que l’antisémitisme n’est pas une question religieuse, puisque les Arabes, qui adorent Mahomet, ont plus de haine encore pour les Juifs que les Chrétiens qui adorent Jésus. » Si M. Drumont connaissait les Arabes, il ne dirait pas, d’abord, qu’ils adorent Mahomet, il ne soutiendrait pas ensuite que les raisons de leur haine contre les Juifs, de même que les mobiles de leur haine contre les chrétiens, ne sont pas religieux. Je me permets de renvoyer M. Drumont à mon livre qu’il a sans doute mal lu. S’il l’avait bien lu, en effet, il ne ferait pas de moi un de ses auxiliaires, même temporaire.

C’est ici, d’ailleurs, le point important, pour M. Drumont, de son article. D’un ouvrage de 400 pages, il extrait trente-six lignes et, en les isolant, il dénature toute ma pensée. J’ai écrit qu’il y avait à l’antisémitisme universel des raisons profondes et sérieuses. Je le dis encore et pas plus aujourd’hui qu’hier je ne soutiens que Drumont l’a inventé. Drumont n’a rien inventé. J’ai écrit qu’il ne fallait pas croire que les manifestations antisémites furent, dans le passé, simplement dues à une guerre de religion. Je le maintiens encore. J’ai écrit que la raison de l’antisémitisme dans l’histoire fut que « partout et jusqu’à nos jours le Juif fut un être insociable ». Je le dis toujours. Mais à la suite de cette constatation qui se trouve dans le premier chapitre de mon livre, je déclarais que mon but était d’examiner « si ces causes générales persistent encore et si ce n’est pas ailleurs qu’il nous faudra chercher les raisons de l’antisémitisme moderne. » Ces raisons je les ai étudiées minutieusement. J’ai constaté que le Juif n’était insociable que dans les pays comme la Roumanie, la Russie, la Perse, etc., où on le met hors la loi et où on l’oblige à se renfermer dans un ghetto qui lui crée un exclusivisme intellectuel et moral. J’ai établi que le reproche que fait l’antisémitisme moderne aux Juifs modernes, ce n’est pas d’être insociables, mais d’être trop sociables ; ce n’est pas de se livrer uniquement à l’usure ou à la finance, mais au contraire de porter leur activité sur d’autres points et de se mêler à toutes les manifestations de la vie contemporaine. Enfin, en terminant ce livre j’ai écrit (pages 389 et 390) : « Les causes de l’antisémitisme sont nationales, religieuses, politiques et économiques, ce sont des causes profondes qui dépendent non seulement des Juifs, non seulement de ceux qui les entourent mais encore et surtout de l’état social ».

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…