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ÉDOUARD ● TRAGÉDIE DE CHRISTOPHE MARLOWE ● ADAPTATION DE GEORGES EEKHOUD ● PRÉCÉDÉE D’UNE ÉTUDE SUR L’AUTEUR
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II
intro 1
Le juin 1593, à Depford, alors un petit village situé à environ trois « miles »> de Londres, aujourd’hui un des quartiers les plus sordides de la métropole, une rixe de cabaret mettait fin à la vie d’un des contemporains de Shakespeare qui se rapprochèrent le plus du divin poète. J’ai dit déjà quelle gent violente et irrégulière représentaient la plupart de ces dramaturges de la période élisabéthienne. Le bon Kit Marlowe, — Kind Kit Marlowe, — comme l’appelaient ses amis, n’était point le plus rassis et le plus sobre de la bande. Il courtisait une espèce de souillon, a drab, et, à la fin d’une orgie, voulant poignarder son rival, un nommé Francis Archer, un valet d’entremetteur (bawdy serving man), qui l’avait irrité, il a le poignet retourné, en sorte que sa propre lame lui entre dans l’œil et dans la cervelle. Il n’avait pas trente ans.
En effet, il avait vu le jour en février 1564, à Canterbury, dans une simple échoppe de cordonnier, celle de son père. Il fut baptisé le 26 du même mois à l’église Saint-Georges le Martyr. À l’école du roi (King’s School) fondée par et où cinquante garçons de neuf à quinze ans recevaient l’instruction durant cinq années avec un subside de quatre livres par an, il dut se signaler par ses aptitudes et ses progrès rapides car il n’y resta pas le temps ordinaire et nous le trouvons déjà immatriculé, le 17 mars 1580, comme pensionnaire du Benet College, aujourd’hui Corpus Christi, à l’Université de Cambridge. Deux ans après (1583) il prit ses grades de bachelier et en 1587 ceux de maître ès arts. Dans l’intervalle qui s’écoula entre l’obtention de ces deux diplômes, il écrivit probablement la majeure partie de son Tamerlan.
Sur ses autres occupations durant ces quatre années on ne peut que se livrer à des conjectures. Le fils du savetier avait probablement dû son instruction supérieure à la munificence d’un des plus grands propriétaires du comté de Kent, Sir Roger Manwood, alors premier baron de l’Échiquier, qui avait sa mansion ou sa résidence à Saint-Stephen, près de Canterbury. À la mort de son bienfaiteur, Marlowe composa l’épitaphe latine qui fut gravée sur sa tombe. Il est probable qu’en envoyant le jeune Christophe à l’Université, Sir Roger le destinait à l’Église, mais à cette époque le poète entretenait déjà des convictions athéistes qui faillirent lui faire partager le sort d’un de ses camarades, Francis Ket, brûlé vif en 1589 à Norwich, pour hérésie. Ket était chrétien et non orthodoxe. On croit avec raison que cet hérésiarque exerça une grande influence sur l’esprit de Marlowe. Mais en voulant le détacher de la confession établie pour le convertir à une autre secte chrétienne il ne fit que flatter ses penchants païens et cette tendance à l’incrédulité et à l’athéisme si accusée dans le Faust et dans les autres œuvres de Marlowe.
N’oublions pas que la Renaissance fut un retour aux mœurs et à l’esprit d’avant le moyen-âge, cela en Angleterre aussi bien qu’en Italie. Un admirable pape comme peut à peine être considéré comme un pontife chrétien. C’est plutôt un César de la Rome antique. Les artistes et les poètes exprimèrent ces aspirations du renouveau de l’humanité. La Réforme éteignit cette aube nouvelle sous prétexte de purifier le catholicisme elle remplaça une secte par une autre moins tolérante encore. Ce prétendu progrès fut aussi dérisoire que la fameuse révolution de 1792. La Réforme nous valut l’abominable protestantisme comme la Révolution nous mit sous le joug des bourgeois. Franchement, le luthérien est-il un progrès sur le catholique, et le jacobin sur le gentilhomme ? Espérons qu’après ces deux faux départs, l’humanité fera enfin sa carrière suprême !
Quoi qu’il en soit de ses convictions philosophiques, l’esprit d’indépendance se conciliait chez Marlowe avec une irrésistible vocation d’artiste. Quelques-uns de ses biographes veulent, qu’à l’exemple de Ben Jonson, il ait pris du service et soit allé guerroyer aux Pays-Bas, avec le comte d’Essex, contre les Espagnols. Cette conduite s’accorderait assez logiquement avec son ardent amour de la liberté de conscience. Mais j’incline à croire aussi que les persécutés et les martyrs protestants lui inspirèrent bientôt autant de dégoût que leurs bourreaux espagnols et que, trouvant autant de fanatisme et d’intolérance d’une part que de l’autre, il se hâta de rentrer en Angleterre et d’abandonner l’Action pour la Poésie.
Ce qui est à peu près établi, c’est qu’il fit partie à la fois comme acteur et comme auteur dramatique de la troupe du théâtre The Curtain (le Rideau), dans le quartier de Shoreditch. On infère aussi d’une curieuse complainte intitulée La Tragédie de l’Athée (The Atheist Tragedy), en la possession de M. Collier, que Marlowe se cassa la jambe dans une scène de débauche et que, boiteux, il ne put reparaître en scène :
He had also a player beene Upon the Curtain Stage But brake his leg in a lewd scene When in his early age.
J’ai touché un mot de Robert Greene, dans mon volume d’introduction à l’étude de la pléiade shakespearienne. C’est le moment de nous arrêter à ce poète, non parce qu’il représente une figure d’avant-plan, mais parce que sa vie, une de celles sur lesquelles on possède le plus de détails , nous permettra, par reflets, d’éclairer les points obscurs et mystérieux de celle de Christophe Marlowe, son inséparable partenaire et son compagnon intime.
Robert Greene était né à Norwich, vers 1550, « de parents estimés et connus de leurs voisins pour leur gravité et leur vie honnête ». Il prit ses grades de bachelier au collège Saint-Jean de Cambridge en 1578 et de maître ès arts à Clarehall en 1583 ; en 1588 il fut incorporé à Oxford. En tête de plusieurs de ses ouvrages il s’intitule pompeusement Utriusque Academiae in artibus magister.
Dans l’intervalle qui s’écoula entre la collation de son premier grade et celle du second, il visita l’Espagne, l’Italie et d’autres pays du continent. Dans deux de ses romans autobiographiques, A Notable Coosnage paru en 1581 et The Repentance of Robert Greene, un écrit posthume, il fait pour ainsi dire sa confession. Il ne s’y cache pas d’avoir mené une vie de débauche très précoce : « Étant à l’université de Cambridge, je compagnonnai avec des lurons aussi dissolus que moi-même, avec qui je flétris la fleur de ma jeunesse ; ceux-ci m’engagèrent à voyager en Italie et en Espagne où je vis et pratiquai des vilenies trop abominables pour être racontées. Ainsi, sur leurs conseils et au moyen d’adroites inventions, je soutirai force pécune à mon père et à mes amis ; ma mère surtout me fournit si largement cette « huile des anges » que je devins enclin par là aux pires expédients et méfaits. M’étant acoquiné à de notables bravaches, des viveurs et des libertins avérés qui ne faisaient que des études superficielles, je contractai bientôt leurs habitudes, si bien qu’à mon retour en Angleterre je me plongeai dans la même vie de paresse et de dissipation, me prélassant dans des costumes de soie, n’éprouvant de goût pour aucun travail, ne me sentant aucune vocation, jusqu’à ce que je finis tout de même par subir mon examen de maître ès arts. »
Il paraîtrait que malgré ses penchants dissolus et ses orageuses caravanes, à son retour en Angleterre, Robert Greene entra dans les ordres. D’après les manuscrits de la collection Lansdowe, en 1576, notre poète était un des chapelains de la reine, et il obtint une cure à Walkington, dans le diocèse d’York. Octavius Gilchrist, un de ses biographes, veut qu’en 1584 il ait été vicaire à Tollesburg, en Essex. Il aurait donné sa démission l’an d’après. Un passage d’un autre livre, le Planetomachix, nous révèle que Greene étudia aussi la médecine.
Qu’il ait été prêtre ou carabin, qu’il ait tâté successivement des deux carrières, dans tous les cas il ne tarda pas à les abandonner l’une et l’autre pour se jeter dans le monde des acteurs et des écrivains, et, pour finir, par monter sur les planches et par composer lui-même des pièces de théâtre, des romans et des poèmes. Comment s’accomplit cet avatar, à la suite de quelles circonstances Greene renonça-t-il aux ordres ou à la faculté ? Ses biographes restent muets sur ce point, et lui-même, qui s’est assez complaisamment mis en scène dans Never too late et dans A Groatsiporth of Wit, ne nous parle point du temps qu’il fut ecclésiastique ou homme de l’art.
Il résulte de l’importante part d’autobiographie que contiennent les deux romans précités, que Greene se maria de fort bonne heure.
La plupart des aventures de Francesco dans Never too late étant les siennes, nous apprenons que, devenu très amoureux d’une jeune fille, il l’enlève et l’épouse contre le gré des parents de celle-ci. Mais il ne tarde pas à l’abandonner pour Infida, une courtisane rencontrée en voyage, et qui le retient loin de ses foyers. Sa femme ayant appris la vérité lui écrivit une longue et touchante lettre pour le rappeler auprès d’elle et du fils qu’elle lui avait donné. Cette tendre épître fut sur le point de le ramener au bercail, mais les séductions de la courtisane prévalurent contre le sentiment du devoir. Lorsque, après des prodigalités, il s’est ruiné pour sa maîtresse, loin de lui en garder quelque reconnaissance et de l’aimer en raison de ces sacrifices et de ces folles preuves d’attachement, comme la plupart de ses pareilles, elle lui battit froid et finit par le mettre à la porte, par le rejeter loin d’elle. Dénué, à bout de ressources, trop honteux, se croyant trop avili pour retourner auprès de sa compagne, le hasard le fait tomber sur une bande de comédiens qui le persuadent d’écrire des comédies, des drames et des pastorales en lui promettant de larges profits. Sa première comédie réussit et après ce début il écrit d’autres pièces qui lui rapportent de plus en plus d’honneur et de guinées. Avertie de l’opulence nouvelle de Francesco, sa cupide maîtresse essaie de se remettre avec lui, mais il ne se laisse plus prendre à ses avances et à ses coquetteries. Entre-temps Isabella, sa femme, est exposée, nouvelle Pénélope, aux poursuites de nombreux séducteurs. L’un, un personnage notable et despotique, une sorte de shérif ou , spécule sur la misère dans laquelle l’a plongée l’abandon de son époux, pour l’obliger de se prostituer à lui. Mais la pire détresse ne parvient à la réduire à cette ignominie, et lorsque, furieux, il veut la prendre de force, elle lui résiste victorieusement. Il la menace de sa vengeance ; il publiera partout qu’il l’a possédée. Pour toute réponse elle lui crache au visage. Arrêtée à la suite d’une plainte déposée par le séducteur, elle va être condamnée à la prison, sur le faux témoignage d’un jeune homme suborné par le misérable, lorsque, pris de remords, le parjure revient sur sa déposition et s’accuse d’avoir calomnié l’innocente.
Francesco, apprenant les malheurs, les vertus et la sublime constance de sa femme, s’empresse de retourner auprès d’elle et d’implorer un pardon qu’elle n’est que trop heureuse de lui accorder.
Il y a sans doute beaucoup de fiction dans ce récit, mais les caractères de Robert Greene et de sa femme correspondent parfaitement à ceux de Francesco et d’Isabelle.
Dans le Groatsworth of Wit l’auteur se peint sous un Jour plus défavorable encore : Roberto, le personnage principal, déshérité en partie au profit de son frère Luciano que son père lui préférait, a pris ce frère en haine et pour le perdre il abandonne momentanément ses études, il se fait son mauvais conseiller, son compagnon de débauches, il l’entraîne dans une vie d’oisiveté et de dissipation. Il le livre à une courtisane Lamilia dont il se flatte d’être aimé lui-même, et qui deviendra sa complice, l’instrument de sa vengeance, qui achèvera de ruiner et de déshonorer le faible Luciano. Mais Lamilia, au lieu de dépouiller Luciano au profit de Roberto, lui révèle la conjuration tramée par son frère. Luciano, chasse le fourbe. Comme le Francesco de Never too late, privé de ressources, Roberto s’abouche avec des comédiens qui l’engagent à se faire auteur dramatique. Luciano n’a pas tardé à se faire ruiner par Lamilia. Roberto, que ses succès dramatiques ont remis à flot, affecte une certaine magnanimité et recueille ostensiblement le viveur décavé, mais c’est pour s’en moquer, pour en faire son souffre-douleur, une sorte de pierre sur laquelle il aiguise son esprit.
Si Roberto et Francesco sont des portraits de Robert Greene, ce sont des portraits poussés fortement au noir, où les faiblesses et les frasques s’exagèrent en scélératesses et en crimes. Toutefois il serait difficile de dire où s’arrête la confession et où commence la fantaisie. Est-il arrivé à Robert Greene, l’auteur dramatique, comme à son Roberto, de ne pas remplir ses engagements vis-à-vis des entrepreneurs de spectacles ou de dépenser des avances qu’on lui faisait sur ses ouvrages ? On sait qu’ayant vendu sa tragédie History of Orlando furioso, il en toucha deux fois le prix. Il composait aussi des poésies graveleuses pour l’amusement des libertins. Ses ennemis, à commencer par Gabriel Harvey, dont je parlerai plus longuement par la suite, n’ont pas manqué de dénoncer ces indélicatesses ou ces tares dans leurs virulents pamphlets.
Ainsi, comme Roberto, il fit longtemps sa compagnie habituelle de tricheurs, d’aigrefins, de pipeurs de dés, de filous, d’escrocs, de malandrins de toute espèce qui lui apprennent leurs trucs, leurs ruses, leurs tours de gobelet, leurs impostures. On peut douter qu’il ait profité de leurs leçons. Peut-être a-t-il uniquement frayé avec cette engeance par curiosité d’artiste, par besoin d’observation, histoire de se livrer à des études de mœurs. Plus tard, dans un de ces accès de repentir, de conversion et d’amendement que nous rencontrons chez d’autres irréguliers de la poésie, Villon par exemple, et plus près de nous, Paul Verlaine, il divulguera toutes les recettes de ses anciens camarades dans des livres pittoresques et argotiques, véritables traités de vol et de filouterie. Son érudition en ces matières est telle qu’il ne lui faut pas moins de six volumes pour les traiter à fond. Les conny-catchers et cross-biters, comme il les appelle, menacèrent plusieurs fois de lui faire expier ses indiscrétions.
Il eut encore un commerce plus compromettant, auquel il est fait allusion très transparente dans le Groatsworth of Wit : « La fin ignominieuse de ses compagnons, justement châtiés pour leurs méfaits, n’éveilla aucune contrition dans l’âme de Roberto. Un de ces vauriens, le frère d’une prostituée qu’il entretenait, fut pendu à un arbre, aussi rond qu’une balle (as round as a ball). »
L’image un peu forcée par laquelle finit cette phrase cache un calembour sur le nom d’un personnage authentique. Ball désigne le célèbre Cutting-Ball, ribaud, tape-dur et coupe-jarret, qui commandait à une bande de ruffians apostés pour défendre le poète lorsqu’il était menacé par les sbires. Ce Cutting-Ball fut en effet accroché au gibier de Tyburn. Greene avait fait sa concubine de la sœur de ce drôle. Nous voilà loin de la belle Infida ou de la glorieuse Lamilia ! De cette gueuse le poète eut un fils, baptisé Fortunatus Greene, mais que Gabriel Harvey appelle plus Infortunatus Greene, et qui ne vécut qu’un an après son père.
La femme légitime de Greene apparaît dans ces autobiographies sous des traits délicieux, et comme un de ces modèles d’abnégation qui ont sans doute inspiré les personnages d’Imogène et d’Hermione à Shakespeare, d’Ordella, d’Euphrasie et Aspatia à Beaumont et Fletcher, de Penthea et de Catherine à Ford. Son dévouement, sa constance, sa résignation, sa tendresse poussée jusqu’au sacrifice rendent vraisemblables ces créatures du rêve.
Le portrait suave que l’auteur trace de cette compagne délaissée, les vertus dont il la revêt, trahissent chez lui une vénération, un attachement respectueux pour un être dont il se sentait indigne, et vers lequel il ne cessait sans doute de se reporter au sein même de l’ignominie comme vers une créature céleste avec laquelle on ne communique plus que par la prière.
Dans les romans où Greene la met en scène, il raconte qu’elle tenta différentes fois de l’arracher à ce monde de larrons, de truands et d’artistes agités dans lequel il se débattait comme dans un volontaire purgatoire. Mais ainsi qu’il l’avoue dans son Groatsworth, il poussa la lâcheté et la félonie jusqu’à livrer les épîtres affligées et pourtant balsamiques et absolvantes de sa femme à la risée et aux lazzis de ses indignes compagnons. Sans doute ne commettait-il ces profanations que lorsque l’ivresse dénaturait et calomniait son être, et adressait-il au réveil de ces orgies abominables le plus brûlant des actes de contrition à l’image de cette sœur des anges.
Il mourut des suites d’une indigestion de harengs salés et de vin du Rhin, dans la boutique d’un savetier près de Dow-Gate. À cette débauche suprême avaient participé Thomas Nash, le pamphlétaire, et aussi un certain William Monox, dont Nash nous apprend qu’il traînait toujours au côté une imposante rapière. Sans doute s’agissait-il d’un drôle de l’espèce de Cutting-Ball ou de ce Francis Archer mêlé à la fin tragique de Marlowe.
Greene languit encore un mois. L’hydropisie lui gonflait le ventre. À ceux qui l’approchaient il mendiait un penny pour s’acheter un pot de malvoisie. Ses amis, même Nash, son convive de la dernière et fatale bamboche, l’avaient abandonné, effarouchés, quelque peu timorés qu’ils fussent cependant, par cette crevaison sordide. Il est probable que Marlowe, jeté par les imprévus et les remous d’une ribote perpétuelle dans un autre quartier de la ville, en train déjà de courtiser cette drab de Deptford dont il devait disputer les faveurs au digne Archer, apprit à la fois la maladie et le trépas de son absolu camarade.
Tel que nous nous le représentons et qu’il ressort de son œuvre et aussi des allusions furtives faites à son caractère, des quatre effrénés viveurs, Marlowe fut le vrai caractère, le penseur, le révolté tout d’une pièce, un farouche mais un convaincu, un passionné sans calculs, le cœur loyal et affectif, qui n’aurait eu garde d’abandonner dans la détresse l’ami le plus déchu. Malgré ses excès et sa conduite orageuse il préserve sa belle et généreuse allure, tandis que Greene présente des côtés pusillanimes, des alternatives de bravache et de moraliste, des accès de repentir qui n’aboutit pas, de contrition prêtreuse et geignarde, et que George Peele, lui, professe un déplaisant cynisme.
Trois femmes assistèrent « Poor Robin », c’est ainsi que les appelaient familièrement Greene, dans ses derniers moments : sa maîtresse, la sœur de Cutting-Ball ; une mistress Appleby, sur laquelle nous manquons de détails, et la cordonnière mistress Isam. À la vérité cette dernière fut seule à le soigner. Les deux autres se rencontraient plutôt au chevet du malade pour se chamailler, ou, affriandées par cette curiosité des mouches charbonneuses, bourdonnantes berceuses des prochaines charognes. Je ne sais pourquoi, mais je suis tenté de me représenter ces deux infirmières sous les traits de ces macabres veilleuses de work-houses et d’asiles, ivrognesses cupides, tenant de la Parque et de la Furie, et que Dickens évoque dans plusieurs de ses romans.
Au témoignage de mistress Isam, la fille Bail était aussi couverte de vermine que son pitoyable amant et elle aurait été infectée par une « nuisance » moins appétissante encore. Pendant ses derniers jours, Greene, n’ayant plus de chemises de rechange, empruntait celle du savetier, tandis que son hôtesse lessivait la sienne. Il avait engagé sa défroque, son pourpoint, sa culotte et jusqu’à son épée. Les derniers jours il s’abstenait de jurer et récitait force prières et litanies.
Sa femme, qu’il n’avait plus vue depuis six ans, s’étant informée avec sollicitude de lui, il témoigna le désir de lui dire adieu, mais ses moments terrestres étaient comptés et il n’eut que le temps de lui écrire une touchante lettre de repentir et de contrition. Il remit aussi, pour elle, le billet suivant aux Isam : « Chère épouse, si jamais il régna quelque sympathie ou amitié entre toi et moi, veuille bien payer au porteur (mon hôte) le montant de ma créance : je lui dois dix livres et sans lui j’aurais péri dans la rue ! Oublie et pardonne les torts que j’ai eus envers toi. Et que le Dieu tout-puissant prenne pitié de notre âme ! Adieu jusqu’à notre rencontre au ciel ; car tu ne me verras plus jamais sur la terre. Ce 2 septembre 1592. Écrit par ton mari expirant. Robert Greene. »
Le lendemain l’auteur de Pandosto était mort. En attendant que sa veuve les désintéressât, les Isam prirent à leur charge les frais de ses funérailles, 4 shillings pour son linceul, 6 shillings et 4 pence pour son inhumation au nouveau cimetière près de Bedlam.
À en croire un de ses contemporains, Greene avait un physique agréable, le visage et le corps bien proportionnés. Il portait les cheveux longs. Vêtu d’un costume un peu sévère et de coupe cléricale, il marchait, en s’appuyant sur une longue canne « pointue comme un clocher », dit le contemporain en question.
Comédien, il avait eu pour maître le célèbre Tarleton, aussi remarquable dans la tragédie que dans la comédie. Harvey reproche même à Greene de tarletoniser à outrance, et d’improviser d’une nasillarde voix de cornemuse (his piperly extemporizing).
Les excès de Greene, je le répète, ont été partagés par ses amis Nash, Peele et Marlowe. Lodge seul, un autre auteur dramatique de leur clan, paraît s’être abstenu de cette vie de ripaille et de beuverie perpétuelle. On se les représente tantôt vêtus de soie, l’escarcelle pleine ; tantôt loqueteux, dépenaillés comme les pauvres de Bedlam. L’argent que leur rapportaient leurs pièces ou les pageants composés pour célébrer tel événement de la cour ou de la Cité, ils le dépensaient en sack, en posset et en chapons gras dans les tavernes et rôtisseries, en compagnie de ribaudes de l’espèce de Mary Ambree, Long Meg of Westminster ou Roaring Girl Heureux encore lorsqu’ils ne recouraient point, comme nous l’avons vu par les autobiographies de Greene, au vol et à l’escroquerie, pour se remettre à flot. Sous ce rapport, George Peele dépassa peut-être les autres en gredinerie effrontée. À telle enseigne qu’un livre entier, les Merry Jests of George Peele, est consacré au récit de ses prouesses et mystifications. De son temps, il était même plus populaire comme voleur que comme poète. Il défraie non seulement la chronique et les complaintes des ballad mongers, mais même le théâtre. Auteur dramatique, il fut mis à la scène en sa qualité de larron, sous le nom de George Pie Board, dans une pièce intitulée The Widow of Watling Street. La légende, dont il est le héros, fourmille d’anecdotes ou il le dispute en verve et en humour à notre Uilenspiegel, mais aussi en cynisme et en corruption à un Mandrin. Ainsi on raconte qu’étant à Bristol, il profite du passage d’une troupe de comédiens pour obtenir du magistrat la permission de donner une représentation extraordinaire. Le soir venu, après avoir dit le prologue, il se retire derrière le rideau, gagne la rue, saute à cheval et file à bride abattue vers Londres, lesté de tout l’argent des spectateurs qui attendaient avec impatience la suite de la pièce.
Peele gîtait sur le Bankside près de Blackfriars et tenait ses principales assises bachiques à l’hôtellerie du Cheval blanc, un endroit fréquenté par la racaille la plus excentrique. Il était marié et ses biographes rapportent que sa fille, une enfant de dix ans, l’aidait dans ses équipées de détrousseur.
Le Groatsworth of Wit de Greene finit par une sorte de testament dans lequel, à la veille de sa mort, l’auteur adjure ses amis de changer de vie. Mais ni ses conseils ni l’exemple de sa mort lamentable ne les corrigèrent. Marlowe périssait l’année suivante de la façon que l’on sait. On ignore la date et les circonstances du décès de George Peele : « Ce personnage, écrit Antony Wood, avait atteint l’âge mûr à la fin du règne d’Élisabeth, mais quant à dire à quelle époque et à quel endroit il mourut, je ne le pourrais, car de nos jours comme de tout temps la plupart des poètes meurent pauvres et par conséquent obscurément, de sorte qu’il est fort difficile de les accompagner jusqu’à leur tombe. »
Le grand ennemi de ces poètes débridés, de ces bohèmes, comme on dit aujourd’hui, fut le grave et compassé Gabriel Harvey, auquel j’ai déjà plusieurs fois fait allusion dans le cours de cette étude. La différence des conditions et surtout l’antithèse des existences avait évidemment engendré une antipathie entre cet académique et ces irréguliers.
Gabriel Harvey, d’extraction très infime, fils d’un pauvre cordier de Saffron-Walden, était parvenu à force d’entregent plutôt que de mérite à une position considérée. Il s’était même faufilé dans l’intimité des poètes appartenant à la caste aristocratique, notamment dans celle d’Edmond Spenser. Il paraît avoir ajouté à beaucoup d’autres faiblesses et ridicules celui de rougir de son humble origine. Il aurait donc été de ces parvenus d’autant plus arrogants et despotiques qu’ils sont partis de très bas. Poète médiocre, ses seuls titres à une immortalité relative seront l’amitié — assez mal placée — de Spenser et ses violents démêlés avec Nash, le défenseur de Greene. Mais de son temps il jouissait d’une grande célébrité. Il passait pour un helléniste accompli et un rimeur assez élégant. Somme toute, il aura représenté un de ces rhétoriciens à esprit de censeur et de pion, dont chaque époque littéraire présente des spécimens plus ou moins influents et qui, inventeurs et créateurs poussifs, artistes très contestables, tout au plus adroits pasticheurs, régentent ce qu’ils continuent à appeler le Parnasse (avec la plus majuscule des majuscules), éblouissent les cancres et les amateurs timorés, flattent les routines sous prétexte de perfection, exaltent la médiocrité, et distribuent tour à tour du nanan ou de la férule aux scribaillons assez naïfs pour reconnaître leur suprématie et leur pontificat. Engeance à cabales malfaisantes mais qui, heureusement, concourt plutôt à hâter la glorification et l’avènement des vrais poètes qu’elle prétend éclipser et étouffer.
Gabriel Harvey se distinguait par des vêtements d’une grande magnificence, des manteaux drapés à la vénitienne, qu’il portait avec la superbe d’un « magnifico » des bords du Grand Canal. Il avait deux frères, aussi rusés et intrigants que lui, dont l’un, Richard, était devenu prêtre, et l’autre, John, médecin.
À trois ils s’occupèrent d’astrologie. Se croyant arrivés à une science infaillible, ils s’aventurèrent à prédire avec grand éclat, en indiquant le jour et même l’heure, l’apparition de terribles tremblements de terre. À l’heure même du jour fixé, même à tous les jours qui suivirent, il n’y eut pas l’ombre d’oscillations de la croûte terrestre. Aussi le théâtre, la cour et la ville de se gausser prodigalement des trois prétendus sorciers.
Antérieurement à cette déconvenue Gabriel s’était permis d’égratigner le petit groupe de poètes dont faisaient partie Marlowe, Peele, Lodge et Greene ; aussi nos amis s’empressèrent-ils de profiter de l’occasion pour régler son compte au solennel pédant, leur bête noire, et en huit lignes caustiques de son Quip for an upstart Courtier Robert Greene se gaussa de la progéniture du cordier de Saffron-Walden.
Gabriel Harvey ne bougea plus, mais couvant sa rancune, il attendit pour se venger la mort misérable de son exécuteur. Mais alors il débonda sa poche à fiel avec une véhémence, un acharnement extrême. Dans Four Letters and certain sonnets il se complut avec une cruauté d’hyène profanant une sépulture à rapporter les circonstances déplorables et les causes du trépas de Greene, enchérissant sur les confessions assez explicites et suffisamment édifiantes du poète, rappelant ses vices, ses liaisons scandaleuses, ses escales prolongées dans les quartiers mal famés du Bankside, de Shoreditch et de Southwark. Dans ce pamphlet il l’appelle tour à tour jouet de Londres, singe d’Euphuès, prince des gueux, roi du théâtre de carton.
Thomas Nash se chargea de la défense du mort, et il le fit avec d’autant plus de verve et de virulence, qu’il avait un peu négligé Robert Greene après la fameuse orgie qui eut pour conséquence le trépas de son ami. Les traits caustiques abondent dans cette diatribe. Ainsi, pour donner une idée de la vanité et de l’arrogance de Gabriel Harvey, Nash raconte qu’il publia un libelle contre le chien du collège qui s’était permis de relever sa queue en passant devant lui. Ailleurs le pamphlétaire raille la maigreur de son ennemi, en contant qu’un jour celui-ci était en train d’attiser son feu en soufflant dessus lorsque le tirant d’air l’emporta avec une bouffée de fumée par la cheminée ; Harvey serait même resté suspendu parmi les nuages comme un grain de poussière ou une goutte de pluie, si le grillage fermant le capuchon de la cheminée ne l’avait arrêté dans son essor involontaire. Nash menace aussi Harvey, qui s’est permis de se moquer de l’hommage posthume rendu à Greene par mistress Isam, d’une maîtresse correction que lui infligera la savetière, une virago capable de ne faire qu’une bouchée du fétu que représente Harvey. Le style du pédant est plus lourd, plus massif que sa personne. Nash ayant voulu peser une de ses lettres dans la balance d’un revendeur de ferrailles, trouva qu’elle contre-balançait une caque de harengs et trois fromages de Hollande. Tel est le ton de Have with you to Saffron-Walden.
Harvey riposta mais pour s’attirer une dégelée plus meurtrière encore de la part de son redoutable adversaire. La querelle s’envenima au point que l’archevêque de Canterbury dut intervenir. Il fit saisir et brûler les livres des deux polémistes et en interdit la réimpression. Nash avait eu le dernier mot dans cette misérable querelle de plume.
Lorsqu’on s’attache aux particularités de leur vie, surtout en les comparant à l’existence de l’écrivain d’aujourd’hui, on s’étonne que des viveurs passionnés et orageux comme Greene, Peele et Marlowe aient trouvé le temps d’écrire. On est encore plus surpris et confondu par la splendeur idéale, l’essor suave et lumineux de leur poésie. Dans leurs poèmes, quand ils se piquent de noblesse et de spiritualité, ils rivalisent avec les plus lyriques des grands seigneurs, à la fois hommes d’épée et de plume, tels que sir Philip Sidney, l’auteur de l’Arcadie et de la Défense de la poésie, et de ce chevaleresque et exalté Edmond Spenser, le poète de la Reine des Fées, presque imprégné de mélancolie moderne, sylphe des humides frondaisons de l’Angleterre, frère jumeau à travers trois siècles de cet autre adorable visionnaire de toutes les grâces, Shelley. Et l’afféterie, la préciosité nerveuse de John Lily, l’auteur d’Euphuès, ce subtil intoxicateur de toute la poésie du grand siècle anglais, ce distillateur du philtre bizarre qui a grisé les damoiseaux, les fast youths de la cour d’Élisabeth, mais aussi corsé jusqu’au sublime, exacerbé jusqu’à l’inspiration divine, la fièvre verbale de Shakespeare, — s’exhalent chez eux en un flux, en un arome d’une sensibilité à la fois aiguë et caressante, frénétique et morbide.
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The end
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