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Adolescence (trad. Bienstock)

Léon Tolstoï · 1902 · Free in the US

47,627 words · about 3 h 20 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PD-US · Published in 1902 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Adolescence_(trad._Bienstock)&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Léon Tolstoï
Language
French
Published
1902
Length
47,627 words · about 3 h 20 min
Sections
28 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (28)
  1. Front matter under 1 min
  2. Chapitre 1 about 10 min
  3. Chapitre 2 about 7 min
  4. Chapitre 3 about 5 min
  5. Chapitre 4 about 1 min
  6. Chapitre 5 about 4 min
  7. Chapitre 6 about 3 min
  8. Chapitre 7 about 4 min
  9. Chapitre 8 about 5 min
  10. Chapitre 9 about 6 min
  11. Chapitre 10 about 4 min
  12. Chapitre 11 about 1 h 24 min
  13. Chapitre 12 about 3 min
  14. Chapitre 13 about 3 min
  15. Chapitre 14 about 4 min
  16. Chapitre 15 about 6 min
  17. Chapitre 16 about 7 min
  18. Chapitre 17 about 3 min
  19. Chapitre 18 about 7 min
  20. Chapitre 19 about 5 min
  21. Chapitre 20 about 4 min
  22. Chapitre 21 about 2 min
  23. Chapitre 22 about 4 min
  24. Chapitre 23 about 3 min
  25. Chapitre 24 about 1 min
  26. Chapitre 25 about 3 min
  27. Chapitre 26 about 6 min
  28. Chapitre 27 about 4 min

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Front matter

L’ADOLESCENCE, nouvelle (1854) | 189-338

Appendice | 339-355

Notes bibliographiques de M. P. Birukov | 339

Chapitre 1

LE VOYAGE EN POSTE

Deux équipages sont encore une fois devant le perron de la maison de Petrovskoié ; l’un — c’est une voiture fermée dans laquelle s’installent Mimi, Katenka, Lubotchka, la bonne, et l’intendant Iakov lui-même est sur le siège ; l’autre — c’est une britchka dans laquelle prennent place moi, Volodia et le valet Vassili, qui depuis peu est passé de la corvée à la maison.

Papa, qui doit nous rejoindre à Moscou dans quelques jours, est nu-tête sur le perron et fait le signe de la croix sur la vitre de la voiture fermée et sur l’autre.

« Eh bien ! le Christ soit avec vous ! en route ! » Iakov et les cochers (nous partions avec nos chevaux) ôtent leurs chapeaux et se signent. « Oh ! oh ! en route ! » La caisse de la voiture et la britchka commencent à sauter sur le chemin raboteux, et les bouleaux de la grande allée, l’un après l’autre, courent devant nous.

Je ne suis nullement triste : mon esprit est tourné non vers ce que je laisse, mais vers ce qui m’attend. À mesure que je m’éloigne des objets rappelant les pénibles souvenirs qui remplissent encore mon imagination, ces souvenirs perdent leur force et sont vite remplacés par le sentiment agréable de la conscience d’une vie pleine de forces, de fraîcheur et d’espoir.

J’ai rarement passé des jours — je ne dirai pas aussi gais : j’avais honte de m’adonner à la gaîté — mais si agréables, si intéressants que les quatre jours de notre voyage. Devant mes yeux n’étaient ni la porte close de la chambre de maman, devant laquelle je ne pouvais passer sans frissonner, ni le piano fermé duquel, non seulement on ne s’approchait pas, mais qu’on regardait avec une certaine crainte, ni les vêtements de deuil (nous avions de simples costumes de voyage), ni tous ces objets qui me rappelaient vivement la perte irréparable, et m’obligeaient à refréner toute manifestation de la vie, afin de ne blesser en quoi que ce soit sa mémoire. Ici, au contraire, sans cesse de nouveaux sites pittoresques, de nouveaux objets arrêtent et captivent mon attention, et la nature printanière renforce dans mon âme l’agréable sentiment du contentement du présent et de l’espoir lumineux de l’avenir.

Le matin de très bonne heure, l’impitoyable — et comme il arrive toujours avec les gens qui ont un service nouveau, — et trop empressé Vassili tire la couverture et affirme qu’il est temps de partir, et que tout est déjà prêt. On a beau prier, agir de ruse, et se fâcher, pour prolonger au moins d’un quart d’heure le doux sommeil du matin, au visage résolu de Vassili on voit qu’il restera inexorable, et qu’il est prêt à tirer encore vingt fois la couverture. Alors on saute du lit et l’on s’élance dans la cour pour se laver.

Dans le couloir bout déjà le samovar, dont Mitka, le postillon, rouge comme une écrevisse, souffle le feu. La cour est humide, et comme un brouillard, s’élève la vapeur du fumier odorant ; un soleil, clair et gai, éclaire l’orient, et les larges auvents des toits de chaume qui entourent la cour sont brillants de rosée. Sous eux, nos chevaux sont attachés au râtelier et l’on entend leur mastication régulière. Un chien à longs poils, qui, avant le lever du soleil, s’est endormi sur un tas de fumier sec, s’étire en agitant la queue, et à petits pas rapides, s’en va à l’autre bout de la cour. La maîtresse du logis, affairée, ouvre les portes grinçantes, chasse les vaches sur le chemin, où l’on entend déjà les piétinements et les mugissements du troupeau, et elle jette quelques mots à sa voisine somnolente. Philippe, les manches de sa chemise retroussées, tire du puits profond, au moyen d’une poulie et en en renversant un peu, un seau d’eau claire qu’il verse dans un baquet de chêne, près de la mare, où les canards, déjà éveillés, se baignent. Moi, avec plaisir, je regarde le corps vigoureux de Philippe, et sa forte barbe et ses grosses veines et les muscles qui se dessinent nettement sur ses bras nus, robustes, quand il fait quelque effort.

Derrière la cloison de la chambre où ont dormi les fillettes et Mimi, et dans laquelle nous avons causé toute la soirée, on entend un mouvement. C’est Macha, avec divers objets qu’elle essaie de soustraire à notre curiosité en les cachant avec sa robe. Elle court de plus en plus souvent devant nous, enfin la porte s’ouvre et on nous appelle pour prendre le thé.

Vassili, dans son zèle intempestif, entre sans cesse dans la chambre, enlève tantôt une chose, tantôt une autre, nous fait des signes d’yeux, et sur tous les tons, supplie Maria Ivanovna de se hâter.

Les chevaux sont attelés et manifestent leur en agitant, de temps à autre, leurs grelots. Les valises, les malles, les coffres, grands et petits sont emballés de nouveau, et nous nous installons à nos places. Mais chaque fois, dans la britchka, au lieu de sièges nous trouvons des montagnes, si bien que nous nous demandons comment on a pu emballer tout cela la veille, et comment nous nous asseoierons maintenant ; surtout une boîte à thé en noyer, à couvercle triangulaire, qu’on apporte dans la britchka et qu’on place sous moi, me révolte le plus fortement. Mais Vassili dit que cela s’arrangera, et je suis forcé de le croire.

Le soleil se lève sur un nuage blanc, compact qui couvre l’est, et toute la campagne s’éclaire d’une douce et agréable clarté. Tout est si beau autour de moi, et mon âme est légère, tranquille… route sauvage, comme un large ruban, s’allonge devant nous parmi les champs couverts de paille sèche et de verdure brillante de rosée ; parfois sur le bord de la route se dresse un sombre cythise, ou un jeune bouleau aux petites feuilles serrées, qui jette une ombre longue, immobile sur les ornières de terre glaise et sur l’herbe fine, verte, de la route… Le bruit monotone des roues et des grelots ne couvre pas le chant des alouettes qui voltigent près de la route même. L’odeur du drap rongé par les teignes, de la poussière ou d’un acide quelconque, qu’on respire dans notre britchka est dominée par les parfums du matin, et je sens en mon âme une agréable inquiétude, le désir de faire quelque chose — indice d’un véritable plaisir.

Je n’avais pas réussi à faire une prière à l’auberge, mais comme j’avais remarqué maintes fois que les jours où j’oubliais, par une circonstance quelconque, de remplir ce devoir, il m’arrivait quelque malheur, je voulus réparer ma faute : j’ôtai mon chapeau, me retournai dans le coin de la voiture, je dis mes prières et fis le signe de la croix sous le menton, de façon à ce que personne ne le vît. Mais des milliers d’objets divers détournaient mon attention, et par distraction, je répétais plusieurs fois de suite les mêmes paroles des prières.

Voilà, sur le sentier des piétons, qui suit la route, on aperçoit des personnes qui se meuvent lentement : ce sont des pèlerines. Leur tête est couverte d’un fichu sale ; sur leur dos est une besace faite d’écorce de bouleaux, leurs jambes sont enveloppées de bandelettes sales, déchirées, leurs pieds sont chaussés de lourds lapti. Leurs bâtons s’agitent régulièrement et elles nous regardent à peine ; à pas lourds, lents, elles s’avancent l’une après l’autre, et je me pose les questions : « Où et pourquoi vont-elles ? Leur voyage sera-t-il long ? Les longues ombres qu’elles projettent, rejoindront-elles bientôt sur la route celle du cythise devant lequel elles doivent passer ? » Voila, une de poste à quatre chevaux court rapidement à notre rencontre : deux secondes et les visages qui à la distance de deux archines nous regardaient avec curiosité et sympathie sont déjà passés, et je suis surpris de ce que ces visages n’aient rien de commun avec moi, et de ce que, sans doute, je ne les reverrai plus.

Voilà, sur le bord de la route, courent deux chevaux velus et en sueur avec le collier et les harnais ; derrière, un jeune postillon laisse pendre de chaque côté du cheval ses longues jambes, et ses gros lapti, et, le chapeau de feutre sur l’oreille, il fredonne une espèce de complainte. Sa figure et sa pose expriment tant de paresse et d’insouciance, qu’être postillon, rentrer à la poste en chantant des airs tristes, me semble le comble du bonheur. Voilà, loin derrière le ravin, on aperçoit sur le clair ciel bleu, l’église de campagne au toit vert ; voilà le village, le toit rouge de la maison seigneuriale et le jardin. Qui vit dans cette maison ? Y a-t-il des enfants, le père, la mère, un précepteur ? Pourquoi n’allons-nous pas dans cette maison faire connaissance avec les maîtres ? Voila une longue file de charrettes attelées de trois chevaux bien nourris, qui nous oblige à tourner ? « Qu’avez-vous ? » demande Vassili au premier cocher, qui, ses gros pieds pendants, agite le fouet et nous suit longtemps d’un regard fixe, insensé, et ne nous répond que quand il est impossible de . « Quelle marchandise ? » interroge Vassili, en croisant l’autre charrette, dont le siège est occupé par un autre cocher, allongé sous une natte neuve. Une tête blonde, au visage rouge, à la petite barbiche rousse, sort pour un moment de dessous la natte, regarde notre britchka d’un œil indifférent, méprisant, et se cache de nouveau. Et je pense que probablement ces cochers ne savent pas qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons…

Pendant près d’une heure et demie, plongé en diverses réflexions, je ne remarque pas les numéros marqués sur les bornes de la route. Mais voilà le soleil qui commence à chauffer davantage ma tête et mon dos ; la route devient plus poussiéreuse ; la couverture triangulaire de la boîte à thé commence à m’incommoder fortement. Je change de position : j’ai trop chaud, je suis mal à l’aise, ennuyé. Toute mon attention se fixe sur les poteaux et sur les chiffres qu’ils portent. Je fais divers calculs mathématiques sur le temps qu’il nous faut pour arriver à la station. « Douze verstes sont le tiers de trente-six, et jusqu’à Lipetz il y a quarante et une verstes, alors nous avons un tiers, moins combien ? » etc.

— Vassili, — dis-je, quand je remarquai qu’il s’endormait sur le siège, — laisse-moi sur le siège, mon cher.

Il y consent, nous changeons de place ; il se met à ronfler et s’allonge si bien dans la britchka qu’il ne reste de place pour personne. Devant moi, de la hauteur que j’occupe, se déroule le tableau le plus agréable. J’étudie nos quatre chevaux, Néroutchinskaia, Diatchok, Levaia corenaia et Apothicaire, la couleur et les qualités de chacun, dans les moindres détails. Pourquoi aujourd’hui Diatchok est-il attelé à droite et non à gauche, Philippe ?… — Je l’interroge timidement.

— Diatchok ?

— Et Neroutchinskaia, elle ne tire pas du tout, — dis-je.

— On ne peut atteler Diatchok à gauche — répondit Philippe, sans faire attention à ma dernière observation. — Ce n’est pas un cheval qu’on puisse atteler à gauche. À gauche, il faut tel cheval, qu’en un mot ce soit un cheval et pas une bête comme celle-là.

Et avec ces paroles, Philippe se pencha à droite, et tirant les guides de toutes ses forces, il se mit à fouetter le pauvre Diatchok, sur la croupe et sur les pattes, bien que Diatchok tirât de toutes ses forces et à lui seul traînât toute la britchka. Philippe ne fait cette manœuvre que lorsqu’il sent la nécessité de se reposer, et on ne sait pourquoi, de rabattre son chapeau d’un côté, bien que jusqu’ici il fût posé très d’aplomb et très solidement sur sa tête.

Je profite de ce moment favorable et demande à Philippe de me donner les guides. Philippe m’en donne d’abord une, puis une autre, et enfin les six guides et le fouet passent dans mes mains et je suis tout à fait heureux. Je m’efforce, autant que je le puis, d’imiter Philippe et je lui demande si c’est bien ? Mais la conclusion ordinaire, c’est qu’il est mécontent de moi, qu’un cheval travaille trop et que l’autre ne tire pas, il passe son coude devant ma poitrine et me prend les rênes. La chaleur augmente toujours, les nuages moutonnés commencent à se gonfler comme des bulles de savon, ils s’élèvent de plus en plus haut et prennent une teinte gris-foncé. De la portière de la voiture se montre une main qui tient une bouteille et un petit paquet. Vassili, avec une adresse étonnante, saute du siège de la voiture en marche, et nous rapporte des gateaux, du fromage et du kvass. Sur la pente raide, nous descendons tous de voiture et, par instants, nous courons, en nous devançant, jusqu’au pont, tandis que Vassili et Iakov, enrayant les roues, avec leurs mains, soutiennent la voiture des deux côtés, comme s’ils pouvaient la retenir au cas où elle tomberait. Ensuite, avec la permission de Mimi, moi et Volodia, nous nous installons dans la calèche et Lubotchka et Katenka, vont dans la britchka. Ces changements font grand plaisir aux fillettes, parce qu’elles trouvent, et avec raison, que dans la britchka, c’est beaucoup plus gai. Parfois, pendant la chaleur, en traversant un , nous laissons la voiture nous devancer, nous cueillons des branches vertes et installons un pavillon dans la britchka. Le pavillon mouvant, à la hâte, rattrape la voiture, et Lubotchka en voyant cela, pousse des cris aigus, ce qu’elle ne manque jamais de faire chaque fois qu’une chose lui fait plaisir.

Mais voilà déjà le village où nous dînerons et nous reposerons. On sent déjà l’odeur du village — la fumée, le goudron — on entend le bruit des conversations, des pas, des charrettes ; déjà les grelots ne sonnent plus comme en pleine campagne, et des deux côtés défilent des izbas au toit de chaume, au perron de bois découpé, aux petites fenêtres à vasistas rouges et verts, desquelles apparaît, et là, le visage d’une femme curieuse. Voilà, les gamins et les fillettes du village : en chemise, les yeux largement ouverts, les bras écartés, ils restent immobiles ou trottinent rapidement dans la poussière, avec leurs petits pieds nus ; malgré les gestes menaçants de Philippe, ils courent derrière les équipages et tâchent de grimper sur les valises attachées derrière. Voila, des postiers aux cheveux roux accourent de deux côtés vers les voitures, et, par des paroles et des gestes aimables, tâchent d’attirer chez eux les voyageurs. Crrri ! les portes s’ouvrent, les essieux râclent les portes et nous entrons dans la cour. Quatre heures de repos et de liberté !

Chapitre 2

Le soleil s’inclinait à l’horizon, mais ses rayons obliques, brûlants, chauffaient désagréablement mon cou et mes joues ; il était impossible de toucher les bords brûlants de la britchka ; une poussière épaisse couvrait la route et remplissait l’air. Pas un souffle de vent pour la dissiper. Devant nous, toujours à la même distance, se balançait la haute et poussiéreuse caisse de la calèche, derrière laquelle on apercevait rarement le fouet agité par le cocher au-dessus de son chapeau et de la casquette de Iakov. Je ne savais où me mettre : ni le visage, noir de poussière, de Volodia qui sommeillait près de moi, ni le mouvement du dos de Philippe, ni l’ombre allongée de notre britchka qui, à angle aigu, courait derrière nous, ne me donnaient aucune distraction. Toute mon attention se portait sur le poteau que j’apercevais de loin et sur les nuages, dispersés auparavant dans le ciel, et qui, maintenant, en prenant des teintes sombres, menaçantes, se réunissaient en un grand nuage noir. De temps en temps, un coup de tonnerre retentissait au loin. Cette dernière circonstance augmentait surtout mon impatience d’arriver plus vite à l’auberge. L’orage m’a toujours produit un sentiment indéfinissable de tristesse et de peur.

Jusqu’au village le plus proche, il reste encore dix verstes, et l’énorme nuage violet foncé qui vient Dieu sait d’où, sans le moindre vent, s’avance rapidement vers nous. Le soleil, non encore caché par les nuages, éclaire brillamment ses contours sombres et les nuées grises qui, se détachant de lui, vont jusqu’à l’horizon même. De temps en temps, au loin, brille un éclair, et l’on entend un faible roulement qui, peu à peu, s’accentue, s’approche, et se transforme en un fracas ininterrompu qui embrasse tout le ciel. Vassili se lève sur le siège et abaisse la capote de la ; les cochers revêtent leur armiak, et à chaque coup de tonnerre ôtent leur bonnet et se signent ; les chevaux dressent les oreilles, enflent leurs naseaux comme pour humer l’air frais du nuage qui s’approche, et la britchka roule plus vite sur la route poudreuse. Je commence à avoir peur et mon sang circule plus vite dans mes veines. Mais voilà, les nuages les plus rapprochés commencent déjà à couvrir le soleil ; déjà, on le voit à peine ; pour la dernière fois, en ce moment, il éclaire la partie horriblement sombre de l’horizon, et disparaît subitement. Tout le pays se transforme, il est tout plongé dans l’ombre. Le bosquet de trembles frissonne, les feuilles deviennent d’une couleur gris-blanc qui ressort en relief sur le fond violacé des nuages, elles s’agitent en bruissant ; les cimes des grands bouleaux commencent à se balancer, et les amas d’herbe sèche tourbillonnent sur la route. Les martinets et les hirondelles au ventre blanc, comme pour nous arrêter, tournoient autour de la britchka et passent au ras du poitrail de nos chevaux ; les choucas, aux ailes largement déployées, volent du côté où le vent les porte ; les bords du tablier de cuir, que nous avons accroché, se soulèvent et laissent passer jusqu’à nous des tourbillons de vent frais, et frappent contre la caisse de la britchka. L’éclair s’allume comme dans la britchka elle-même, aveugle le regard, et pour un moment, illumine le drap gris, les galons, et Volodia pelotonné dans le coin. Dans la même seconde, au-dessus de notre tête, éclate un bruit formidable qui, s’élevant de plus en plus haut, s’étendant de plus en plus loin, comme sur une énorme spirale, augmente peu à peu, et se transforme en un roulement assourdissant qui, malgré nous, nous fait tressaillir et arrête notre respiration. La colère de Dieu ! Que de poésie dans cette idée populaire.

Les roues tournent de plus en plus vite ; aux dos de Vassili et de Philippe qui agitent impatiemment les guides, je remarque qu’ils ont peur aussi. La britchka descend rapidement la pente et frappe le pont de bois ; j’ai peur de faire le moindre mouvement et j’attends notre perte commune.

Crrrac !… le palonnier se décroche, et malgré les coups formidables et ininterrompus, nous sommes forcés de nous arrêter au pont.

La tête appuyée au bord de la britchka, avec un battement de cœur qui arrête ma respiration, je suis avec anxiété les mouvements des gros doigts noirs de Philippe qui, lentement, fait un nœud et arrange les guides, en poussant de côté le cheval, par la main et le manche du fouet.

Le sentiment de peur et de tristesse grandissait en moi avec l’orage, mais quand arriva le moment de calme majestueux qui précède ordinairement l’apogée de l’orage, ce sentiment atteignit un tel que je fus convaincu qu’encore un quart d’heure et je mourrais d’émotion. À ce moment même, au-dessous du pont, apparaît subitement, dans une chemise sale et trouée, une créature humaine, haletante, au visage bouffi, hébété, à la tête nue, rasée, aux pieds difformes et décharnés, et à laquelle tient lieu de main un petit morceau de bois rougeâtre, malpropre, qu’il tend droit vers la britchka. « La charité, au nom du Christ ! » clame une voix plaintive ; et le mendiant, à chaque parole, se signe et s’incline à mi-corps.

Je ne puis exprimer le sentiment de terreur qui, alors, envahit mon âme. Un frisson courut jusque dans mes cheveux, et mes yeux, hébétés de peur, se fixèrent sur le mendiant…

Vassili qui, pendant la route, distribuait les aumônes, donnait des instructions à Philippe pour rattacher le palonnier et seulement quand tout fut prêt et que Philippe, remonté sur le siège, eût repris les guides, il se mit à tirer quelque chose de sa poche de côté.

Mais aussitôt que nous partîmes, un éclair aveuglant, qui emplit pour un moment toute la gorge d’une brillante lumière, força d’arrêter les chevaux, et sans aucune interruption, cet éclair s’accompagna d’un si étourdissant éclat de tonnerre, qu’il sembla que toute la voûte céleste se brisait sur nous. Le vent grandissait, la crinière et la queue des chevaux, le manteau de Vassili et les bords du tablier prenaient la même direction et s’agitaient désespérément sous les tourbillons d’un vent terrible. Sur la capote de cuir de la britchka, une grosse goutte de pluie tomba lourdement… puis une deuxième, une troisième, une quatrième, et subitement, sur nous et sur tout le pays, résonna, comme un roulement de tambour, le bruit particulier d’une pluie battante.

Aux mouvements des coudes de Vassili, je qu’il délie sa bourse ; le mendiant, tout en continuant à faire le signe de la croix et à s’incliner, court près des roues mêmes au risque d’être écrasé. « Donnez, au nom du Christ ! » Enfin une pièce de cuivre vole devant nous et la malheureuse créature, dans ses loques collées à son corps maigre et mouillé jusqu’aux os, en chancelant sous le vent, reste perplexe au milieu de la route et disparaît à mes yeux.

Une pluie oblique, lancée par un vent violent, tombe à pleins seaux, du vêtement à poil frisé de Vassili, coule en ruisseau dans la mare d’eau sale qui se forme sur le tablier. La poussière accumulée sur la route se transforme en boue liquide que les roues creusent ; les secousses deviennent moindres, et sur les bords de la route argileuse, coulent des ruisseaux d’eau trouble. Les éclairs brillent plus larges et plus pâles, les coups de tonnerre sont moins formidables et s’entendent moins à travers le bruit régulier de la pluie.

Mais, maintenant, la pluie tombe en gouttes plus petites, le nuage commence à se dissiper en nuées ondulantes, l’endroit où doit être le soleil commence à s’éclaircir et derrière les bords gris-blanchâtre des nuages, on distingue un petit morceau du ciel clair. Un moment après, un timide rayon de soleil brille déjà dans les flaques de la route, sur la pluie qui tombe droite et en gouttes fines, et sur l’herbe brillante du chemin. Le nuage noir assombrit encore le côté opposé à l’horizon, mais je n’ai plus peur. J’éprouve un sentiment doux, inexprimable, de l’espoir de la vie, qui remplace bien vite en moi le sentiment pénible de la peur. Mon âme sourit de même que la nature rafraîchie, égayée. Vassili rabat le col de son manteau, ôte son bonnet et le secoue. Volodia rejette le tablier, je me penche hors de la britchka et bois avidement l’air rafraîchi et parfumé. La caisse brillante, lavée de la voiture, avec la malle et les valises, se balance devant nous ; les dos des chevaux, les harnais, les guides, les roues, tout est mouillé et brille au soleil, comme recouvert d’un vernis. D’un côté de la route, le champ immense couvert des semailles d’automne et coupé, de ci et de là, de ravins peu profonds, brille de la terre mouillée et de la verdure et s’étend comme un tapis sombre jusqu’à l’horizon même ; de l’autre côté, le bois de trembles, bordé de petits buissons de noisetiers et de merisiers, reste immobile, comme dans un débordement de bonheur, et les lourdes branches lavées laissent tomber lentement des gouttes claires de pluie, sur les feuilles desséchées de l’année précédente. De tous côtés, avec une chanson gaie, les alouettes tourbillonnent et s’abaissent ; dans le buisson mouillé, on perçoit le mouvement des petits oiseaux, et du bois, on entend nettement le coucou. Cette odeur délicieuse de la forêt après l’orage du printemps ; cette odeur de , de violette, de feuilles sèches, de merisier, est si agréable que je ne puis rester dans la britchka ; je saute, je cours vers les buissons, et bien que des gouttes de pluie tombent sur moi de tous côtés, j’arrache des branches humides de merisier en fleurs, je les frappe sur mon visage, j’aspire leur délicieux parfum. Sans faire attention qu’à mes souliers s’attachent de gros tas de boue, et que mes bas sont déjà mouillés, en piétinant dans la boue, je cours à la portière de la voiture.

En tendant quelques branches de merisier, je crie :

— Lubotchka ! Katenka ! Regardez comme c’est beau !

Les fillettes exclament des : Ah ! Ah ! Mimi me crie de m’en aller, pour ne pas me faire écraser.

— Oui, mais voyez comme cela sent bon ! – dis-je.

Chapitre 3

Katenka était assise près de moi dans la britchka et, en penchant sa jolie petite tête, pensivement elle regardait fuir, sous les roues, la route poudreuse. Je la regardais en silence étonné de l’expression triste, sérieuse que je remarquais pour la première fois sur son visage rose.

— Ah ! voilà, nous arriverons bientôt à Moscou, dis-je. — Comment te représentes-tu Moscou ?

— Je ne sais pas – répondit-elle comme à contre-cœur.

— Mais quand même, que penses-tu, est-ce plus grand que Serpoukhov ou non ?

— Quoi ?

— Moi ? rien.

Mais par ce sentiment instinctif qui fait deviner à une personne les pensées d’une autre, et qui est le fil conducteur de la conversation, Katenka comprit que son indifférence m’était pénible, elle leva la tête et s’adressa à moi :

— Votre papa vous a-t-il dit que nous habiterions chez votre grand’mère ?

— Oui, il a dit que grand’mère veut vivre tout à fait avec nous.

— Et nous demeurerons tous ensemble ?

— Naturellement, nous vivrons en haut dans un appartement, vous dans l’autre, papa habitera le pavillon, et nous dînerons tous ensemble en bas, chez grand’mère.

— Maman dit que votre grand’mère est si imposante, si difficile ?

— Non, on le dirait, comme ça, au commencement. Elle est imposante mais elle n’est pas du tout irritable, au contraire, elle est très bonne et très gaie. Si tu voyais quel bal il y avait le jour de sa fête !

— Quand même, j’ai peur d’elle ; mais du reste, Dieu sait si nous serons…

Katenka se tut subitement et redevint pensive.

— Quoi ? — fis-je avec inquiétude.

— Rien, comme ça.

— Non, tu as dit quelque chose : «Dieu seul… »

— Alors dis-tu, il y avait un bal chez ta grand’mère.

— Oui, quel dommage que vous n’y étiez pas. Il y avait une foule d’invités, mille personnes, la musique, des généraux et moi j’ai dansé… Katenka ! — dis-je en m’arrêtant subitement au milieu de ma description — tu n’écoutes pas ?

— Non, j’écoute ; tu viens de dire que tu as dansé.

— Pourquoi es-tu si triste ?

— On n’est pas toujours gai.

— Non, tu as beaucoup changé depuis que nous sommes revenus de Moscou. Dis-moi la vérité — ajoutai-je d’un air résolu, en me tournant vers elle, — pourquoi es-tu devenue toute singulière ?

— Suis-je singulière ? — répondit Katenka, avec une vivacité qui prouvait que mon observation l’intéressait — Je ne suis pas du tout singulière.

— Non, tu n’es plus déjà comme autrefois — continuai-je. — Auparavant on voyait que tu es tout à nous, que tu nous regardes comme des parents et que tu nous aimes comme nous t’aimons. Et maintenant, tu es devenue si sérieuse, tu t’éloignes de nous…

— Nullement !

— Non, laisse-moi finir — l’interrompis-je ; et déjà je commençais à sentir ce léger picotement du nez qui précède les larmes, car toujours elles emplissaient mes yeux dès que j’exprimais une pensée intense ; longtemps contenue. Tu t’éloignes de nous, tu ne parles plus qu’à Mimi, comme si tu ne voulais pas nous connaître.

— Mais on ne peut pas rester toujours les mêmes, — répondit Katenka, qui avait l’habitude d’expliquer tout par une nécessité fatale, quand elle ne savait que trouver.

Je me rappelle qu’une fois, en se querellant avec Lubotchka qui l’appela sotte, elle répondit : « Tout le monde ne sage, il faut des sottes aussi ; » mais moi je n’étais pas satisfait de cette réponse ; qu’il fallait changer un jour ou l’autre, et je continuai à l’interroger.

— Mais pourquoi donc faut-il cela ?

— Mais nous ne vivrons pas toujours ensemble — répondit Katenka, en rougissant légèrement et en regardant le dos de Philippe. — Maman pouvait vivre chez votre feue mère qui était son amie, mais avec la comtesse qui, dit-on, est si irritable, Dieu sait si elles s’entendront. En outre, un jour ou l’autre, nous nous séparerons : vous êtes riches, vous avez Petrovskoié ; nous, nous sommes pauvres. Maman n’a rien.

« Vous êtes riches, nous sommes pauvres, » ces paroles et les conceptions liées à elles me semblaient extraordinairement étranges. Selon ma conception d’alors, seuls les paysans et les mendiants pouvaient être pauvres et, dans mon imagination, je ne pouvais nullement associer l’idée de pauvreté à la gracieuse et belle Katenka. Il me semblait que Mimi et Katenka tant qu’elles vivraient resteraient toujours avec nous et partageraient tout également ; autrement, c’était impossible. Et maintenant des milliers de pensées nouvelles, confuses, sur leur situation isolée, naissaient dans ma tête, et je me sentis si gêné de ce que nous étions riches et elles pauvres, que je rougis et n’osai regarder Katenka.

« Qu’est-ce que cela peut faire que nous soyons riches et elles pauvres ? » — pensai-je ; — « et pourquoi en résulte-t-il la nécessité de la séparation ? Pourquoi ne pas partager également ce que nous avons ? » Mais je compris qu’il ne fallait pas parler de cela à Katenka ; déjà un instinct pratique, contrairement aux raisonnements logiques, me disait qu’elle avait raison, et qu’il n’était pas à propos de lui expliquer ma pensée.

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