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Rosalie de Constant, sa famille et ses amis

Lucie Achard · 1901 · Free in the US

95,735 words · about 6 h 42 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Lucie Achard
Language
French
Published
1901
Length
95,735 words · about 6 h 42 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
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Continue:

1

l faut en convenir, notre génération est insatiable. Il ne lui suffit pas du présent si rempli, de l’avenir gros de promesses ; il lui faut encore le passé.

Pas un de nous, sachant tenir une plume, qui ne s’en aille fouiller dans ses propres souvenirs et dans ceux de ses pères. Tous nous nous demandons si nous n’avons pas une aïeule, un grand-oncle ayant quelque chose à nous dire. Et puis, avec un désintéressement voisin de la vanité, nous nous empressons de faire connaître autour de nous le trésor que nous croyons avoir découvert. C’est ce que nous allons faire ici.

Naguère vivait une vieille tante à nous, qui aurait près de cent cinquante ans à l’heure présente, et qui nous paraît tout aussi digne d’intérêt que bien d’autres morts exhumés dernièrement. Cette tante que nous aimons à travers ses lettres jaunies, pourquoi ne la présenterions-nous pas à nos amis ? Ce sera à eux ensuite de dire si nous avons eu tort.

Qu’on ne s’attende pas à lire ici son éloge. Rien de tel pour déprécier ceux qu’on veut faire aimer. Sachez seulement, amis, qu’elle fut une vieille fille et qu’elle eut les défauts et les qualités de cet état (dont il ne faut pas médire). Elle les eut même avant l’âge où, généralement, on accepte cette appellation sans sourciller ; ce qui ne l’empêcha pas d’être jeune et romanesque jusqu’à la fin de sa vie. Vieillotte à quinze ans, jeune à quarante-cinq. On rencontre encore de nos jours de ces anachronismes-là.

Rosalie-Marguerite Constant de Rebecque, qui naquit à Genève le 31 juillet 1758, est citée par plus d’un biographe et plus d’un littérateur contemporains. Ses lettres sont à la portée de tous dans les armoires de la Bibliothèque publique de Genève ; mais qui les a lues en entier, qui en connaît autre chose que ce qu’elles racontent sur Benjamin Constant, cousin germain de Rosalie, et sur M de Staël ? Et pour nous ces pages-là ne sont pas les meilleures.

Et puis d’autres portes se sont ouvertes devant nous. Une petite-nièce de Rosalie nous a accordé une faveur à laquelle nous n’osions presque pas prétendre. M Arthur Massé, née Rilliet de Constant, avait tendrement aimé sa grand’tante et avait eu le privilège d’être aimée d’elle.

« Prends ce que je possède d’elle, nous a-t-elle dit, et raconte-leur tout ce qui la fera apprécier. Dis-leur plutôt plus que moins, car ce sont justement les petits détails intimes, les finesses qui vous attachent à l’histoire d’une âme ». Et cette petite-nièce, digne d’une telle tante, a mis à notre disposition journaux, vers et prose.

Depuis lors, la tombe s’est fermée sur elle, mais toujours nous nous rappellerons ces soirées pendant lesquelles elle a bien voulu écouter la lecture des pages qui , les approuver quelquefois, les corriger et les compléter ailleurs.

Un hommage de reconnaissance aussi à une autre petite-nièce de Rosalie, M Adrien Picot, née Rigaud de Constant, qui, avec une obligeance inépuisable, ouvre à tous ceux qui sont curieux du passé, les trésors de sa riche mémoire.

Enfin, que M. Hippolyte Aubert, aujourd’hui le distingué conservateur de la Bibliothèque de Genève, nous permette de dire ici toute la complaisance qu’il a mise à nous encourager dans notre travail, à le partager même, et à nous aider de son expérience éclairée.

Pregny-la-Tour, septembre 1901.

2

ous aurions pu commencer, selon l’usage, cette biographie trois ou quatre cents ans avant la naissance de notre héroïne, parler des chevaliers de St-Jean de Jérusalem, des chefs d’escadre, des compagnons de Charles Quint, qui furent ses ancêtres paternels. Rosalie elle-même, dans son journal, nous défile avec un certain orgueil une longue lignée d’aïeux, tous valeureux, preux et héroïques ; mais, si vous le voulez bien, nous ne remonterons pas si haut.

La mère de Rosalie était cette Charlotte Pictet à laquelle M. Lucien Perey a emprunté bien des lettres dans sa Vie intime de Voltaire.

Elle habitait avec ses parents la belle propriété de St-Jean, qui domine la jonction de l’Arve avec le Rhône, en aval de Genève. M. L. Perey a raconté déjà comment les Pictet de St-Jean voisinaient familièrement avec l’illustre philosophe, et les papiers de Rosalie et de sa famille, ont fourni à l’aimable biographe beaucoup de détails sur ce qui se passait aux Délices, et à Ferney.

On sait qu’au début de son séjour dans notre pays, Voltaire habita en été Les Délices près Genève, en hiver tantôt Monrion, près Lausanne, tantôt cette ville-même, au faubourg du Petit-Chêne.

À Lausanne comme à Genève, Voltaire avait trouvé une société très aimable et lettrée, toute disposée à jouer ses tragédies. Ses principaux acteurs se recrutèrent parmi la famille de Constant, et c’est ici que nous rencontrons Samuel, qui deviendra le père de Rosalie.

Samuel était le cinquième fils du général Constant de Rebecque qui avait servi longtemps en Hollande. Lui-même y avait acquis le grade de major, et c’est pendant un congé passé à Lausanne qu’il fit la connaissance de Charlotte Pictet ; il l’épousa en 1757.

« Voltaire attirait aux Délices les amis qu’il s’était faits à Lausanne, écrira plus tard Rosalie ; il cherchait à les lier avec des voisins qu’il avait. C’est ainsi que se fit le mariage de mes parens. Voltaire y prit un intérêt qu’il conserva toujours à la famille ».

Samuel quitta le service au moment de son mariage et vint habiter chez les parents de sa femme. C’est à St-Jean que vécut le jeune ménage pendant cinq ; c’est à St-Jean que naquit , puis une seconde fille et un premier fils qui reçurent les noms de Louise et de Juste, c’est là que Charlotte aima, pleura, sourit et souffrit.

« Cher aux femmes, Samuel de Constant s’est fait aimer d’elles toutes les fois qu’il l’a voulu. » C’est encore Rosalie qui parle.

Doué d’une belle figure, d’une haute stature, assez vain de sa personne, très ami du « bon ton », il tenait à ce qu’on lui rendît des honneurs, à ce qu’on recherchât son commerce, mais il faut croire que les démonstrations amoureuses de sa propre femme l’impatientaient, car, pour s’y soustraire, il prétextait plus souvent qu’il n’eût été nécessaire, des affaires l’appelant à son vignoble de Lalex, près Vevey. Il s’en allait aussi très souvent passer de longues semaines à Lausanne, où habitait sa mère, la générale de Constant, et où il jouait la comédie avec de belles dames.

Charlotte lui écrivait alors des lettres fort tendres et humides des larmes que faisait couler son absence ; mais, quand on est jeune, spirituelle, piquante, quand on a de beaux yeux noirs, ils ne peuvent pas toujours pleurer, et l’abandonnée trouvait chez Voltaire le moyen de s’amuser beaucoup. Bien souvent après son mariage, elle remonta sur les planches édifiées à Ferney et prit un rôle dans l’une ou l’autre des pièces composées par l’ami de ses parents. Quelquefois Samuel revenait pour lui donner la réplique, et alors la jeune femme jouissait de tout son cœur des répits que lui laissaient soit une santé déjà très compromise, soit l’arrivée successive des enfants que l’on mettait en nourrice dans les environs de Genève.

Nous donnerons ici quelques échantillons des lettres de Charlotte à son mari, et nous ne choisissons pas les plus piquantes ; aussi bien, ce n’est pas la vie de Charlotte, mais celle de Rosalie, que nous retraçons ; nous reproduisons de préférence celles où apparaissent les enfants, mêlés à la vie mondaine :

« Rosalie fait tout mon bonheur ; elle est gaie et caressante. Je la gâte beaucoup et ne lui fais rien apprendre, elle s’en porte mieux. »

« Nous avons demain dix-huit personnes à dîner et douze à souper. Rosalie sera comme un ange, en robe garnie de fourrure. Elle est toujours fort aimable. Ta mère prétend que tu les aimes tous à la folie quoique tu trouves beau de paraître indifférent. »

« Rosalie se débrouille à étonner, elle imagine et cause, elle est souple et gaie. Tout le monde te souhaite bien de l’ennui, à commencer par M Denis. Adieu, va te promener ! Est-ce que les mensonges officieux ne sont pas permis ? Oui, oui, très fort, eh bien, je te hais, je te hais, je te hais, i, i, i. Priez votre valet de chambre d’écrire à une de mes femmes pour que je sache si vous vous portez bien. Je vous félicite de la troupe que vous avez à , je suppose que vous y passerez l’hiver, dans les foyers. La nôtre est partie ce matin. »

Une autre cause de chagrin pour Charlotte était l’humeur jalouse de sa mère, et cette humeur était bien pour quelque chose dans les absences fréquentes du gendre. Enfin, en automne 1762, le jeune ménage s’établit chez lui, dans un appartement sis à la Cour de St-Pierre, et c’est là que naquit, le 3 octobre de cette année, Charles, le dernier enfant de Charlotte.

L’hiver suivant, Charlotte écrit à Samuel :

« Ah ! que j’ai fait de choses aujourd’hui. Le matin des affaires, à dix heures ma toilette, à onze heures en chaise à porteurs jusqu’à la porte de Cornavin. De là en carrosse vert à Ferney. Les yeux de Voltaire comme du sang, examinant un nouvel ouvrage qu’il venait de recevoir de l’imprimerie pour envoyer à Paris. Un de volé que je joins ici sans l’avoir lu pour faire tuer le temps à mon minet. Il a renoncé à Stuttgard, il nous a appris qu’on avait, ces jours passés, pendu Sirven en effigie, à Toulouse. « Voilà ce que c’est que les chrétiens ! dit-il, quand on est dans un cloaque, il faut être couvert de boue », et puis : « ces marauds de rois et de prêtres ! » Beaucoup d’humeur contre la France, d’où je conclus que le dictionnaire a mal réussi. De là revenue dans le carrosse vert à la porte, montée en chaise et allée chez M Des Franches, trouvé pour antichambre la cuisine et un entrecot tortueux, puis un taudis assez bien rangé et brûlant, une femme très gracieuse se soutenant à peine sur un bâton, en petit deuil, ainsi que sa femme de chambre, manquant du nécessaire et ayant abondamment le superflu, des fleurs, des flacons et de petits meubles de toute espèce. De là chez moi, Dieu merci. Je sens bien que je suis vieille, car je rentre avec délice et mes petits autour de moi : « Adieu, maman, adieu, maman, et le pa ? » Hélas ! le pa, le pa ! Et puis je pleure et Rosalie aussi. Ce n’est pas le moyen de mettre quelque chose entre mes os et ma peau. »

« Je veux vous conter ma vie. La matinée se passe entre les leçons de ces demoiselles, des affaires de la maison et des écritures ; l’après-midi à lire des contes de fées avec Rosalie et à vous écrire. Cette vie tranquille me convient fort, je suis plus gaie que dans le monde. — J’arrive du collège où j’ai mené Juste [il avait précisément cinq ans accomplis, l’âge où les petits Genevois commençaient leur éducation publique] il entrera lundi, on m’a promis d’en avoir grand soin et de le pousser. Il est charmant, il dîne avec nous au grand contentement de ses sœurs, rien n’est si mignon que de voir leurs caresses réciproques ».

« J’ai furieusement fait la mère aujourd’hui, une maîtresse d’ouvrage tous les soirs, des habits, des robes, des bonnets. Vous trouverez Juste en bavaroise, collet et paremens de velours bleu. On m’a fait dire qu’il s’était si bien trouvé du collège qu’il n’en voulait pas revenir. Lisette, qui commence bien à apprendre à lire, a avec tant de cœur à sa leçon, que j’ai été obligée de la faire quitter. Rosalie repasse son catéchisme et sa géographie et me tient fort bonne compagnie. Elle m’aime beaucoup, beaucoup, et me sait bon gré de lui lire et de l’amuser.

« À propos, j’ai été bien malade, de grandes douleurs au côté… maintenant je suis très bien, à une forte migraine près, que je vais mettre coucher ».

Hélas ! la pauvre petite Rosalie ne devait plus avoir longtemps une bonne mère pour la cajoler, lui lire les contes de fées et lui faire répéter sa géographie.

Au commencement de 1766, la maladie qui minait peu à peu la jeune femme la terrassa et le 25 mars, Charlotte de Constant était enlevée à sa famille. Rosalie n’avait pas huit ans.

Au cours de sa vie il arrivera rarement à Rosalie de parler de sa mère, mais elle qui toujours aura si grand besoin de tendresse et d’intimité, regrettera assurément et presque sans s’en rendre compte ces épanchements de mère à fille qui plaisaient tant à l’une et à l’autre. Citons ce fragment des lettres de Charlotte qui jette un jour sur le genre de relation existant entre la jeune femme et sa fille aînée :

« Dans un de ses momens vifs de caresse j’ai dit à Rosalie : Lequel aimes-tu le mieux de ton papa ou de moi ? — Le pa ! le pa ! a-t-elle dit avec vivacité. Puis, me regardant : Tu n’es pas jalouse, n’est-ce pas ? — Non, cher ange, c’est ce qui fait que je t’adore. Et puis, nous avons pleuré de ce que nous ne pouvions pas vous le dire ».

Beaucoup d’années plus tard, quand Rosalie pourra revenir sans émotion sur l’événement qui la priva de sa mère, elle dira :

« Samuel de Constant aurait trouvé le bonheur dans le mariage si sa femme, jolie et aimable, n’avait pas eu des parens exigeans et tyranniques et si une maladie cruelle n’avait pas troublé tous leurs momens. La mort lui enleva au bout de quelques années de mariage cette femme dont il était adoré. M. de Constant se trouva jeune encore, veuf et chargé de quatre enfans. Il perdit en même temps une partie de sa fortune qu’il avait placée sur la tête de sa femme. Il s’occupa avec tendresse et activité de l’éducation de ses enfans sans négliger ses plaisirs ».

Après la mort de leur mère, la vie dut être triste pour les quatre enfants placés entre une grand’mère et un père qui ne s’aimaient guère, mais, heureusement, l’enfant ne s’aperçoit pas trop des dissentions intestines, même quand il en est l’objet.

Rosalie et ses frères et sœur habitaient tantôt Genève avec leur père, tantôt St-Jean avec M. et Pictet. M. Pictet mourut deux ans après sa fille et voici la réflexion que sa mort suggère à M. Du Pan de Morillon.

« Nous avons enterré mon beau-frère Pictet la semaine dernière. Il a laissé la plus jolie campagne de notre pays. On n’en peut dire autant de sa veuve, ni même qu’elle soit douce comme un mouton ». (27 mai 1768.)

Oui, St-Jean était bien beau dans ce temps. Devant soi on avait la chaîne du Mont-Blanc, au sud le Fort-de-l’Ecluse, au nord le lac Léman, et comme premier plan le Rhône roulant ses ondes bleues entre des rives verdoyantes et boisées. Aucune cheminée d’usine, aucune fabrique ne masquait un fragment de ce panorama, le cri de la locomotive ne troublait pas le chant du rossignol. Les salles de marronniers, les bosquets peuplés d’oiseaux offraient aux enfants de belles places pour leurs ébats ; et puis quelles joyeuses parties de cache-cache l’on faisait dans les communs ! Hélas ! ce fut même une de ces parties qui coûta à notre Rosalie la rectitude de sa taille.

Grand’maman Pictet avait défendu de monter à la grange ; on s’y trouvait pourtant un certain jour, jouissant peut-être plus qu’on se sentait sur un terrain défendu…

Tout à coup, la voix de grand’mère se fait entendre !… vite on dégringole le long de l’escalier qui ressemble à une échelle ; Rosalie passe la première pour essuyer l’orage, mais le bois est pourri, un échelon cède, un des enfants tombe sur celui qui précède ; dans son effort pour retenir l’avalanche, Rosalie se brise l’épaule…

On remboîta tant bien que mal cette malheureuse épaule, mais, toute sa vie, Rosalie resta un peu contrefaite et, depuis lors, elle ne grandit plus guère. En outre de cette imperfection, Rosalie était très myope, ce qui fut toujours une épreuve pour elle. Voici le portrait peu flatteur que trace d’elle son père dans une lettre qu’elle reçut de lui à l’âge de quatorze ans, au moment, il est vrai, où elle était en plein dans ce qu’on convenu d’appeler « l’âge ingrat » :

« Si au lieu d’être bougeante, inquiétante, clignotante et autre chose en ante, tu devenais tranquille, douce, etc., tu en serais plus aimable ; ce serait tout au profit de ton esprit. On peut penser, parler et rire sans faire mille mouvemens, et, pour la clignoterie, je voudrais que, — puisque tu as le malheur d’avoir de mauvais yeux, et que tu ne peux voir et juger qu’en faisant un mouvement disgracieux, — tu renonçasses un peu à la curiosité, que tu te traitasses en aveugle, que tu attendisses que les objets vinssent à toi, et qu’en attendant tu pensasses et parlasses de ce que tu connais. Je crois que tu gagnerais beaucoup à cette manière. Cette tête qui se jette sur les objets, ce corps qui se penche souvent pour ce qui n’en vaut pas la peine, fait toujours une impression peu agréable… »

Nous n’en sommes pas là, Rosalie n’a encore que neuf ans, mais déjà dans ses vêtements noirs, souffrant de son épaule et sentant peser sur elle sa responsabilité de sœur ainée, la pauvre petite bonne femme devait souvent froncer le sourcil. Pourtant, si Rosalie était parfois un peu « sermonneuse » avec ses frères, comme elle était tendre aussi ! combien maternelle ! Et puis, déjà elle devait avoir cet esprit de répartie, cette saveur d’originalité, cette naïveté dans les jugements que ses amis admirèrent en elle plus tard ; déjà son goût pour les fleurs et la musique devait amener des sourires sur ses lèvres, des éclairs dans ses yeux.

Rosalie eut peu d’amies à Genève. Elle ne fit partie d’aucune des Sociétés du dimanche qui réunissaient en petites coteries les jeunes Genevoises d’alors. Cela tient, nous dit-elle elle-même quelque part, à ce que dans ce temps-là les portes de Genève se fermaient en hiver à quatre ou cinq heures et que, lorsqu’on habitait la campagne, il était impossible de pénétrer dans la cité passé ce moment. Et puis, n’y avait-il pas autre chose ? Le père de Rosalie ne faisait-il pas un peu peur aux contemporaines de ses filles ? Enfin nous serions tentés de croire qu’on pourrait évoquer ici le refrain d’une vieille chanson :

Des enfants qui fréquentaient, qui coudoyaient le terrible homme ! n’était-ce pas une société dangereuse pour de petits aristocrates calvinistes ?

En effet, Pictet emmenait parfois ses petits-enfants quand elle s’en allait à Ferney. Cinquante ans plus tard, Rosalie évoqua ses souvenirs sur Voltaire à la demande d’un Genevois, M. L. Simond, qui désirait y puiser des renseignements pour la rédaction de son ouvrage intitulé Voyage en Suisse (Paris 1822).

Cet écrit de la main de Rosalie nous apprend comment, avec ses frères et sa sœur, elle jouait dans le jardin et même dans la chambre de travail du philosophe.

« Dans ses tems de misanthropie même, nous dit-elle, il voulait toujours revoir ses anciens voisins et recevait bien jusqu’aux enfans. Il les laissait jouer dans sa bibliothèque avec un grand léopard empaillé placé au milieu, ouvrir ses livres, regarder ses estampes. Les voyant un jour ôter les hannetons d’un arbuste : — Oh ! dit-il, je suis bien heureux, je n’avais plus que deux ennemis, les Turcs et les . Catherine me tue les Turcs, vous me délivrez des hannetons… »

À l’âge de huit et de six ans, c’est-à-dire deux ans après la mort de leur mère, Juste et Charles avaient été envoyés en pension à Lausanne.

C’est à ce moment que se rattache une anecdote que nous raconte Charles dans ses mémoires.

« Nous étions, nous dit-il, chez un ex-jésuite dont le talent consistait à faire croire aux parens que leurs enfans étaient ou des vauriens ou des sots. Il y réussissait si bien que, quoique nous fussions roués de coups et affamés, il fallut trois ans pour que mes parens fussent désabusés sur le compte de cet homme. La faim nous rendait voleurs, les coups menteurs, lâches et rusés.

« Un jour, nous étions invités chez notre tante, la marquise de Gentil, à Mon Repos, pour voir représenter Nanine devant Voltaire. Comme je connaissais les êtres de la maison, mon premier soin en arrivant fut de chercher de quoi manger, je trouvai un pain, la joie fut grande ; j’oublie tout, j’arrive sur le théâtre au milieu de la représentation et tenant mon pain, je crie à mon frère : « Juste ! Juste ! voici du pain ! » On juge de l’effet de ce point d’orgue. On veut savoir ce que cela signifie, j’explique que nous mourons de faim ; il était difficile de ne pas nous croire…

« De là nous fumes envoyés à Marschlins, château de M. de Salis et séminaire, à trois lieues de Coire. Je crois que je ne savais ni lire ni écrire couramment… »

Pendant son veuvage qui dura cinq ans, Lalex fut encore le refuge de Samuel, non plus contre la tendresse de la pauvre Lolotte, mais contre les aigreurs de sa belle-mère.

« Depuis que mon Père fut veuf, nous dit Rosalie, il continua d’aller à Lalex tous les automnes. Il y faisait des parties de plaisir avec ses amis et sa société, et il y menait ses quatre enfans. Ce tems était donné au plaisir et faisait une trêve à ce que l’éducation a de pénible et d’ennuyeux. Là il nous laissait nous livrer, il se livrait avec nous, à toute la gaîté, à toute l’insouciance de notre âge. Tout le jour, nous courions dans les vignes et sur les montagnes, le soir il nous faisait danser au son de sa mandoline. Je le vois encore nous plaçant aux quatre coins de la chambre, j’entends l’air au son duquel nous nous mettions en mouvement. Ces heureux momens de l’automne où nous étions réunis à nos frères et à notre Père étaient attendus et promis comme une récompense, et nous ne quittions jamais Lalex sans regrets. »

C’est à cette époque que Samuel reçut de Denis la curieuse lettre qui suit et qui nous ferait présumer qu’il avait demandé à la nièce de Voltaire de faire son bonheur.

« Ce 29 juillet, de Paris… Vous me dites que vous êtes libre présentement, et qu’il ne tient qu’à moi de disposer une seconde fois de votre sort. Assurément si je le pouvais, je vous prierais de vous rapprocher de moi, mais je suis encore comme l’oiseau sur la branche… Je ne sais ce que le patron veut faire. Il parle de vendre Ferney, ensuite de ne le pas vendre, enfin j’attends ses volontés… J’ai grande envie, si je reste ici, d’y vivre en philosophe. J’ai tant vu le soleil, qu’à la fin je vois qu’il n’y a qu’une société douce qui puisse amuser et occuper un être raisonnable. Nous avons eu hier une comédie nouvelle qui a fait la culbute. Que ferez-vous cet hiver ? Vous devriez venir le passer à Paris, je serais comblée de joie… »

Il ne vint pas, même il paraîtrait que Samuel s’occupait alors à autre chose qu’aux affaires de Denis.

« Son cœur, nous dit encore sa fille, ne put rester longtems isolé. Il s’attacha à l’une des femmes les plus distinguées de Genève et consacra plusieurs années à lui faire partager ses sentimens. »

Enfin, en 1771, il écrivait la lettre suivante à ses filles :

« Je suis bien fâché, mesdemoiselles d’être si longtems sans vous voir. Je vous prie de me donner des nouvelles de votre grand’mère et des vôtres. Dites-lui, en l’assurant de mes respects, que lui demande bien pardon d’avoir négligé de lui apprendre que le landgrave [de Hesse] avait accordé à une place dans son académie et 1500 florins. Vaudenet était charmée d’avoir obtenu cela à la recommandation de …

« Comme je vous l’ai dit, j’ai une annonce demain, et je compte toujour aller à la fin de la semaine prochaine à Dardagny [chez les Châteauvieux] et en revenir avec une compagne qui sûrement nous rendra tous heureux. Elle aurait bien envie de voir mes filles et j’attends de vous des sentimens d’enfans qui sont bien nés ».

Qui était la compagne que se proposait de ramener de Dardagny ?

Il est curieux que le premier portrait que nous ayons d’elle soit tracé par Charlotte de Constant, celle dont elle devait prendre la place. Voici en effet ce que nous lisons dans une des lettres à Samuel.

[1758] « Gallatin vint hier avec ses cousines. Si votre frère [Juste] en veut, qu’il vienne avec vous. Elle a le nez un peu long, mais c’est grêler sur le percil. [Expression qui, d’après Littré, signifiait exercer sa critique dans des choses de peu d’importance]. Un peu plus, un peu moins n’est pas une affaire. Elle ferait une fort brave petite femme, mais n’irait pas, je crois, demeurer à Lausanne ».

Elle y alla, y vécut et même y mourut, mais ce ne fut pas pour suivre Juste.

On raconte à propos de ce nez qui, paraît-il, était plus qu’ « un peu long » qu’un jour, étant dans son salon de Lausanne, elle sonnait un domestique. Elle eut longtemps à tirer le cordon. Enfin, un rustaud apparaît et dit de sa voix lente et nasillarde : « Madame a son… né ? ».

— Par tous les diables, oui, madame l’a, son nez, vous le voyez bien, s’écrie l’époux de la dame qui n’était autre que Samuel de Constant.

Autre portrait tracé plus tard par Rosalie d’une plume dont elle s’efforce d’adoucir la pointe. Ce portrait est tiré d’un charmant récit auquel nous ferons beaucoup d’emprunts, qu’elle écrivit bien des années plus tard, à la demande de son plus jeune frère, Victor, cinquième enfant de son père, et que nous appelons Journal à Victor.

« de Gallatin, après avoir refusé tous les hommes qui pouvaient prétendre à elle, était restée après trente ans indépendante. Sa mère, qui connaissait ses goûts et ses ressources, lui avait conseillé en mourant de ne point se marier… Elle avait le goût de la perfection dans les détails ; sa figure imposante et agréable, ses manières nobles, attirèrent chez elle et enchantèrent un homme vivement sensible, à qui cet ensemble donnait l’idée de toutes les perfections. Elle se défendit longtems, mais enfin elle ne put s’empêcher de partager les sentimens de celui qui l’aimait avec tant de passion et de dévouement et qui l’exprimait avec tant d’esprit. Alors adieu les vœux, les convenances de fortune, passent les quatre enfans. Ils se marièrent à Dardagny, chez les parens de Chateauvieux, en 1771. »

On pourrait s’y tromper à la douceur voulue de ce style, mais Rosalie ne trouva jamais dans sa seconde mère les soins, l’indulgence que son cœur exclusif et sensitif eût désirés. S’il n’y eut pas guerre ouverte, ce fut plutôt une négation de rapports ; on se demandera souvent en lisant dans la suite la correspondance du père et des filles quel rôle jouait cette nouvelle mère, et on en viendra à conclure qu’elle jouait pour le moins un rôle fort effacé.

Dès les premières heures, le second mariage de Samuel amena aux foyers de St-Jean et de Genève plus d’amertume que de consolations. Les relations entre ex-belle-mère et gendre n’en furent point améliorées. Pictet déclara d’emblée qu’elle ne voulait plus garder chez elle ses petites-filles ; finalement elle car au fond elle regrettait de s’en séparer.

La veille de son mariage, Samuel écrit ce qui suit à Rosalie et à sa sœur :

« Mes très chères filles, dans le parti que prend votre grand’mère de vous renvoyer hors de chez elle, je ne vois d’abord que le plaisir de vivre avec vous. Je vous aime, aux défauts de votre âge près, je vous trouve de bons et aimables enfans, je vous promets que je ferai tout ce que je pourrai pour que nous soyons heureux ensemble, ce sont aussi les sentimens de Gallatin, vous trouverez en elle une bien bonne amie et une mère tendre. Cette espérance [lisez : cette illusion d’amoureux] m’a attaché à elle autant que toutes ses autres qualités… Je vois aussi, mes chères filles, dans cette séparation [d’avec Pictet] tout ce que vous aurez à souffrir, vous aimez votre grand’mère et vous avez pour elle la tendresse et le respect que vous lui devez par tant de raisons, vous ne pouvez vous séparer d’elle sans chagrin et sans désespoir ; j’espère bien que vous le sentirez et que vous le lui . Ne négligez rien pour obtenir d’elle sa bénédiction. Dans tout ce que je vous ai conseillé, mon but a été de former vos sentimens et il serait cruellement manqué si vous n’avez pas pour elle les plus grands respects… »

Voilà « le chevalier du bon ton » qui reparaît dans toute sa grandeur, voilà ce qu’on peut appeler par excellence la lettre du gendre digne de figurer dans le Manuel de la correspondance ou recueil de lettres pour toutes les circonstances de la vie.

Malheureusement ce style respectueusement louangeur ne se soutient pas.

Les nouveaux époux s’établirent à la rue de l’Hôtel-de-Ville, maison Argand, où leurs filles les rejoignirent plus tard.

Du même aux mêmes : « Je n’ai point pu vous envoyer chercher ni hier ni avant-hier et je ne sais point quand je le pourrai. Le fait est qu’il ne me convient point de vous envoyer chercher dans ce moment, et je prendrai celui qui me conviendra. Vous étiez hier dans le carrosse de votre grand’mère, elle peut vous renvoyer quand il lui plaira, vous serez toujours bien reçues, votre chambre vous attend. Il ne faut renvoyer vos maîtres que quand vous serez bien sûres de revenir ».

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