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Faire famille sans faire couple

Pierre-Yves Wauthier · 2022

192,524 words · about 13 h 29 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: CC BY 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Wauthier, Pierre-Yves (2022), Faire famille sans faire couple, open access publisher - licensed CC BY 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0)

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About this book

Author
Pierre-Yves Wauthier
Language
French
Published
2022
Length
192,524 words · about 13 h 29 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
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CC BY 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (15)

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Front matter

& PETER LANG

POPULATION, FAMILLE ET SOCIETE 0

VOL. 3

Table des matières

PTOlÉBOMEÈNES 55 rent annee A E E EENS 11 Chapitre 1 Problématisation seeiis 17 Hétérogénéisation des formes familiales après 1960 en Europe OCCIdentale:. nu on dent a 58

Accélération du rythme de substitution des partenaires CONJUSAUX 24 E EE amer errnstes tennis A ETE 64 Hétérogénéisation des relations intrinsèques et extrinsèques de la famille sirsie tee rres en raea a EEEE a EE EES EE E sS 69 Outils conceptuels pour penser la famille comme une notion sociohistoriquement située organisatrice de rapports de sexe et de 008 CO LA (0) RE PR A EA 70 Leitbilder : images mentales de la famille orientant les parcours VIS à ni E mena monnt 82 Mettre en évidence les conditions sociales idéelles et matérielles Identifier des points d’accès à la diversité : résultats d'enquête ÉXDIOTATOI FOR MR tin ina 101

Première entrée : le « polyamour » .ss.sssssisssisssissrissressressrsssessresresene 101

Deuxième entrée : « faire un bébé toute seule » ....ssssssisseeseiceresen 117 Ethnographie et Qualitative Deductive Analysis „sesse 120 Modalités d'immersion par l’entrée de la monoparentalité par COR E e ne eu te 128 Données recueillies sur le terrain ie secuen 137 AFCTAGLS sante le ennuis 138 Sélection de 35 ehQuÊtÉS cenina Ra 142 Découpage analytique nannte ia iai 161 Éléments de clarifications concernant le choix des axes ÉMALIQUÉS yoresi arn AE E RE 165 Anonymisation et conventions écriture „s.s.s 168

Chapitre 4 Aspects sociodémographiques de la composition de

Véchantillor niscenire 171

Engendrement et intentionnalité sessesreneinneseri n 207 Conceptions des substances et des Corps ...s.s.sssssssssssissessissrssisseereesrese 211 Vie professionnelle, perceptions des rôles de genre et procréation . 218 Féminisme : se libérer des hommes pour la fonction reproductive . 232

Chapitre 7 Déconjugalisation de la protection et de la socialisation des enfants snronssiesisinn ns 239

Repères idéologiques de la déconjugalisation volontaire de la DANONE ann nn de 256

Chapitre8 Figures significatives d’attachement et

« Faire couple » : régulateur social de la production de lien Libres ensemble : désolidariser la fonction affective des autres LONCUONS ae E E E E sense ies 287

Chapitre9 Déconjugalisation de l’usage non reproductif

USER aea E a S 317 Contexte matériel de l’usage déconjugalisé de la Sexualité TÉCTÉATVE se rantennmenenemnnimenminninesnente 324 Contexte idéel favorisant un usage déconjugalisé Conclusions sur l’usage récréatif du sexe sisinrieeiiiesseciissr 354

Conditions idéelles de faisabilité ssiss.iisisisirsssirssisississsisissesiosiiserssussini 400 Contraintes structurelles à la déconjugalisation de la fonction FÉSITONTICIlS.. 58e Nan etienne 403 Flux de circulation des personnes sricssicnssiniesinsinnea 411

Chapitre 12 Propositions pour un modèle de la

La famille moderne 3 ? ns oer n R 425 Rémanence du leitbild conjugal sssnsrisnisionisssisniss 441

Chapitre 13 Court-circuit dans la transmission du mot d’ordre fam OR SE Ee 455

Prolégomènes

Cet ouvrage se consacre à l’étude du fait familial et à son articulation au changement social. En soixante ans, dans les pays d'Europe francophones, la famille s’est transformée sur plusieurs plans (Segalen & Martial, 2019). Les façons de faire famille se sont diversifiées (Kellerhals, Troutot, & Lazega, 1993 [1984] ; Widmer, 2010 ; Widmer, Kellerhals, & Lévy, 2004). Le paysage familial se caractérise désormais par sa labilité et sa complexité, en particulier si on l’observe à travers le prisme de la conjugalité (Beck-Gernsheim, 2002a ; Prioux, 2005 ; Singly (de), 2017 ; Théry, 1998). La banalisation progressive des ruptures conjugales, la multiplication des formes d’union (formelles ou informelles, maritales ou cohabitantes contractuelles, homo- ou hétérosexuelles, living together ou living apart. . .), et l'augmentation statistique des ménages composés d’un seul adulte, avec ou sans enfants mineurs corésidents, sont autant de phénomènes contribuant à l’hétérogénéisation des configurations familiales. Pour traiter cette question de manière socioanthropologique, nous sommes parti du postulat que ce sont les évolutions de l’organisation économique, politique, religieuse, scientifique et technique (au sens large de ces termes) de la société qui façonnent les pratiques du registre de la parenté, davantage que l’inverse (Godelier, 2004, 2007). Lorsque des éléments de société dont la famille est tributaire changent, les manières de remplir les fonctions attribuées à la famille s’adaptent. Observer l’hétérogénéisation relative du fait familial, c’est soulever un coin du voile de l’évolution de la société, dans ses aspects idéologiques et matériels. Dans ce contexte, nous avons cherché à mettre en évidence les forces sociales à l’œuvre favorisant et limitant la diversification des formes familiales et l’individualisation des parcours conjugaux, en Europe francophone ces dernières décennies. Cet ouvrage présente et discute les résultats de notre investigation théorique et empirique.

Afin de mettre en évidence des forces sociales favorisant et limitant la diversification des formes familiales, nous avons sélectionné un groupe stratégique d’informateurs (Olivier de Sardan, 2008). Il s’agissait de personnes impliquées dans des configurations familiales qui présentaient des caractères hétérogènes et hétérodoxes, en particulier sur l’axe de la conjugalité. Les situations vécues par ces informateurs représentaient des cas dits « négatifs » (Gilgun, 2014), mobilisés pour leur potentiel à révéler la norme autant que le hors-norme et à mettre en évidence les conditions de faisabilité de leur coexistence au sein d’une même société (Becker, 1963 ; Morin, 1984, 2005 [19901). Malgré le caractère hétérodoxe saillant des configurations investiguées, leur entrelacement au changement social nous a paru propice à faire émerger les éléments de contexte matériel et immatériel qui contribuent aux bouleversements contemporains du cycle traditionnel de la vie familiale (Duvall, 1977 [1957]). Ces personnes ont été rencontrées au départ d’une immersion au sein de deux terrains ethnographiques inscrits dans le monde contemporain qui nous ont semblé propices à rencontrer de la diversité familiale, en particulier sur l’axe conjugal : les associations d’aide destinées aux « parents solos » et les groupes de soutien aux « polyamoureux ». Ces deux terrains ne constituaient pas notre objet d'étude. Il s’agissait de deux entrées permettant d’aller à la rencontre de personnes qui se sont associées à d’autres pour faire famille sans nécessairement faire couple ; ce, dans un contexte sociétal (historique) où de multiples aspects de la téléologie de la relation conjugale semblent remis en question. Cet ouvrage n’est donc pas à proprement parler une ethnographie du polyamour ni de la maternité solo volontaire. Il ne s’agit pas ici de produire un état des lieux des relations intimes plurielles, ou de la solo-parentalité assumée, ni de parler au nom de ces figures de la société contemporaine. Les configurations familiales étudiées ne sont pas mobilisées en tant que parangon phénotypique de catégories mais en tant qu’objets qualitatifs, interprétés comme des résultantes de la plasticité contemporaine du fait familial, capables de faire parler la norme et les façons dont le contexte social contemporain peut affecter le fait familial dans le sens d’une diversification limitée. En somme, la sociologie de phénomènes interstitiels développée dans cet ouvrage s'inspire de la sociologie des marges (Becker, 1963 ; Morin, 1984). Elle tente de comprendre l'articulation entre les changements de la famille et ceux de la société en tant que système complexe de structuration des rapports sociaux.

Pour comprendre par quel processus les personnes composant notre groupe stratégique sont arrivées à une diversité de formes familiales, nous nous sommes intéressé à leur parcours de vie (Bengtson & Allen, 1993), en recueillant entre autres leur récit de vie thématique (Bertaux, 2010). À partir de ce corpus, recoupé à un ensemble de données ethnographiques, nous avons mis en évidence une conjugaison d'éléments macrosociaux qui ont infléchi leur parcours, les menant à des situations diverses. L’analyse comporte donc, d’une part, des aspects descriptifs, détaillant comment ont été réalisées certaines fonctions de la famille dans des situations qui ne reproduisent pas le schéma monogame pérenne cohabitant. Elle se complète, d’autre part, d'éléments explicatifs mettant en évidence ce qui a amené certaines personnes placées dans certaines conditions à réaliser des fonctions de la famille de manières hétérodoxes et hétérogènes. Parmi ces éléments, certains relèvent de l’évolution du monde des idées, des valeurs et des imaginaires familiaux. D’autres concernent le monde matériel, en particulier les technologies relatives au rapport à l’espace-temps et à la reproduction.

Plutôt que de déterminer d'emblée ce qu’est ou n’est pas une famille, dans un contexte d’hétérogénéisation, nous nous sommes penché sur ce que les gens font (Morgan, 2011). Nous avons opérationnalisé notre recherche en nous centrant sur les modalités de réalisation d’un ensemble de fonctions sociales. Les fonctions explorées ici sont la reproduction, la protection et la socialisation des enfants, l’attachement entre adultes, la sexualité non reproductive et la résidence. D’un point de vue anthropologique, toute société doit instituer des manières de remplir ces fonctions indispensables à l’existence des individus et des groupes, quels que soient les changements qui traversent cette société ou son contexte à un moment donné. D’un point de vue sociohistorique, ces fonctions ont été traditionnellement et normativement attribuées à la famille conjugale entre les années 1930 et 1970 ; ce modèle de la famille conjugale les remplit en tout ou en partie. Pourtant, depuis les années 1970, le modèle du couple pérenne (biactif ou male breadwinner) est ébranlé, au moins en pratique. Il semble qu’un contexte social contribue, voire incite désormais, à déconjugaliser ces fonctions en les réalisant en des temps et de lieux distincts avec différentes personnes ou institutions se substituant au couple. C’est du moins ce qu'ont réalisé les acteurs interrogés. L'étude de leur parcours et de leurs réalisations éclaire à la fois ce que la famille a été, ce qu’elle peut être désormais et de quelles manières pourraient se réaliser ces fonctions à l’avenir.

L'ouvrage se structure selon la séquence académique classique suivante : problématisation (chapitre 1), méthode (chapitre 2 et 3), résultats (chapitres 4—11) et discussions (chapitres 12 et 13). Ainsi, au premier chapitre est exposée la démarche intellectuelle qui nous a conduit à notre question de recherche et à la manière de l’opérationnaliser. Nous y rappelons différents éléments d’interprétation du fait familial issus de quatre épistèmes : l'anthropologie culturelle et sociale, l’histoire, la démographie et la sociologie. Cette approche interdisciplinaire amène à un décentrement épistémologique qui nous a semblé heuristique et nécessaire dans un contexte de bouleversement du fait familial. Ces précautions théoriques aboutissent à un regard déconstruit sur la famille. Elles autorisent une distanciation analytique qui ne présume pas ex ante de ce qu'est ou de ce que n’est pas une famille. De cette façon, nous prenons certaines précautions contre les biais induits par nos propres conceptions de la famille. Nous nous dotons de moyens théoriques pour comprendre ses mutations ainsi que pour appréhender et comparer les manières de faire les plus diverses. Sur cette base théorique pluridisciplinaire s’appuie l’opérationnalisation de la question de recherche exposée en détail au point intitulé : « Mettre en évidence les conditions sociales idéelles et matérielles de la diversification des formes familiales ? ».

Au chapitre 2, nous justifions le choix de nos entrées de terrain. Y sont explicitées les itérations entre empirie et théorie qui ont conduit à la constitution de notre échantillon. Nous y détaillons quelques éléments exploratoires qui ont conduit à des options stratégiques. Nous y indiquons le type de données mobilisées, leur statut interprétatif et notre positionnalité de terrain, auprès des groupes de self-help rassemblant des parents solos ou des polyamoureux. Le chapitre 3 pose le cadre analytique du traitement des données et les modalités de restitution des résultats. Cette restitution se déploie sur les chapitres suivants.

Au chapitre 4, nous commentons le résultat du processus d’échantillonnage. Le groupe stratégique constitué est mis en perspective avec des tendances sociodémographiques des dernières décennies qui ont affecté le fait familial. Le chapitre 5 présente le parcours d’une enquêtée de manière détaillée, illustrant la complexité avec laquelle une trajectoire peut diverger des standards tout en restant entrelacée à un contexte social banal. Les chapitres 6 à 10 sont consacrés à une analyse détaillée et systématique des données, fonction par fonction. Le chapitre 11 étudie les enjeux de l'articulation de toutes les fonctions entre elles, auprès des parcours étudiés. Dans ces six chapitres consacrés à nos résultats d'analyse, nous mettons en évidence les aspects matériels et immatériels mobilisés par les enquêtés pour remplir et articuler entre elles ces fonctions de manières hétérodoxes et hétérogènes. D’une part, ces aspects expliquent comment les parcours singuliers mobilisés dans cette enquête prennent sens et forme dans un corps social. D’autre part, la remontée en généralité par l'approche comparative permet de rassembler un ensemble de conditions de faisabilité et de contraintes à la diversification des formes familiales et à l’individualisation des parcours conjugaux.

Sur base de ces résultats, deux propositions sont développées pour une compréhension de l’hétérogénéisation relative des parcours de vie familiale. Au chapitre 12, nous discutons un modèle de déconjugalisation du fait familial en proposant trois régimes de réalisation des fonctions de la famille. Cette division en trois régimes, du plus conjugalisé au plus déconjugalisé, est à la fois inspirée et distincte de la perspective de la succession des familles dites modernes 1 et modernes 2 proposée par de Singly (2017). Au chapitre 13, nous défendons l’idée que l’accélération récente des transformations de la société qui façonnent le fait familial est plus rapide que le processus de transmission intergénérationnel du modèle familial conjugal. Cette situation paradoxale contribue selon nous au chevauchement et à la coexistence de différentes manières de concevoir et de remplir des fonctions sociales traditionnellement attribuées à un certain modèle familial, menant à un paysage hétérogène dont les hétérodoxies prennent des directions induites ou autorisées par les évolutions récentes du contexte social dont dépend le fait familial.

En guise de conclusion générale, nous synthétisons les développements de ce travail, nous présentons les questions qu’ils font émerger à leur tour et proposons des pistes d’investigations ultérieures.

Chapitre 1 Problématisation Changements sociétaux et mutations du fait familial

En s'intéressant à la famille en tant que fait social, l'intuition de Durkheim était que le nombre d'individus qui la compose se réduisait à mesure que le monde auquel les familles étaient connectées se faisait de plus en plus vaste (Durkheim, 1975 [1892]). À la fin du 19° siècle en France, il voyait décliner un modèle familial traditionnel qu’il appelait « la famille paternelle », au profit d’un autre qu’il caractérisait de « conjugal ». Il décrivait le premier comme étant axé sur la transmission du patrimoine et fondé sur un sentiment d’appartenance à une communauté familiale. Il définissait ce sens du « communisme familial » qui unissait les membres d’une même famille comme « l’identité, la fusion de toutes les consciences au sein d’une même conscience qui l’embrasse » (Durkheim, 1975 [1892], p. 42). Cette « fusion des consciences », ce sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi, garantissait une forme d’assurance-vie à ses membres ; une solidarité de principe unissait ceux qui se pensaient comme appartenant à une même famille, entité insécable préexistante à l'individu, support de son existence et de son identité. Tel que perçu par Durkheim, le déclin progressif de ce sentiment dans la société se faisait au bénéfice d’un autre : celui d’avoir le droit de jouir davantage d’une individualité propre et d’une sphère d’action personnelle!. Habités de ce sentiment, les fils et les filles s’émancipaient davantage de leur père, et produisaient alors une entité insécable plus petite, anthropologiquement inédite à la connaissance de Durkheim : « la famille conjugale ». Par quel processus le modèle de la « famille conjugale », a-t-il pu se substituer à celui de la « famille paternelle » ? Comment le sentiment individuel s'est-il diffusé dans l'esprit des enfants de leur père au point de supplanter celui du communisme familial, pour finalement en arriver à changer le

1 Notons que c’est à cette même époque que le procès du choix du conjoint donnait davantage de poids à l’opinion des futurs époux, au détriment des intentions de la parentèle et de la communauté locale.

modèle familial d’une société entière ? Durkheim y répond de la manière suivante : « [...] ce qui est plus nouveau encore et plus distinctif de ce type familial [la famille conjugale], c’est l'intervention toujours croissante de l’État dans la vie intérieure de la famille. On peut dire que l’État est devenu un facteur de la vie domestique » (Durkheim, 1975 [1892], p. 38). Durkheim explique qu’à mesure que la vie des individus se voyait tributaire d’une société qui s’organisait d’abord en villages, puis en villes, puis en nations, l’État s’impliquait davantage dans les questions familiales, émancipant d'autant les individus à l’égard de leur parentèle et de leur communauté d’origine’. Ces évolutions de l’organisation sociale de la vie collective constituaient selon lui la cause du passage d’une société dont le modèle familial était « paternel » à une société dont le modèle familial se faisait « conjugal ».

En posant les bases du regard sociologique, Durkheim cherchait à comprendre comment les évolutions de l’organisation d’une société affectent les rapports sociaux, jusqu’à la psychologie des individus (nous pensons par exemple à son travail sociologique sur le suicide : Durkheim, 1897). Depuis lors, à notre connaissance, la sociologie de la famille et la sociologie de l’individu n’ont cessé de tâcher de mettre en évidence comment l’organisation des sociétés exerce des forces sociales sur les comportements des individus dans leurs interactions sociales, en ce compris leurs façons de faire famille. Il nous paraît ainsi tautologique d’affirmer que, d’un point de vue sociologique, les évolutions de la société affectent les formes et pratiques des rapports sociaux.

Quelques décennies plus tard aux États-Unis (EUA), Burgess produira une analyse analogue, au terme de travaux plus aboutis, mettant en évidence le passage d’une famille institution, à finalité plus instrumentale, centrée sur les intérêts d’une lignée et l'intégration dans la communauté, vers une famille companionship à finalité plus expressive, davantage centrée sur les intérêts et l’autonomisation du couple (Burgess, 1926 ; Burgess & Locke, 1960). Depuis leurs travaux, la famille, ou plutôt le fait familial, a été traversée par de nombreux bouleversements. Faire famille correspond aujourd’hui à un espace-temps d’interactions interpersonnelles considérées pour une bonne part comme relevant du privé et de l’intime. Mais les interactions à caractère familial sont aussi en prise directe avec la société

2 Cela aliène davantage les familles conjugales à un ensemble social plus vaste que la parentèle ou la communauté locale.

et ses évolutions : les mutations sociales profondes qui concernent autant l'économie, le travail, les espaces urbains, que la culture et les modes de vie, ont des répercussions immédiates sur la vie quotidienne des individus (Segalen & Martial, 2013 ; Singly (de), 1996, 2017), au point de questionner la nature même du fait familial et la définition du concept de famille en sociologie (voir entre autres Bourdieu, 1993 ; Gubrium & Holstein, 1990 ; Morgan, 2011). Nous ne retracerons pas ici l’histoire de l’influence des évolutions macrosociales sur le fait familial qui, même à grands traits, exigerait un travail qui excède le cadre de cet ouvrage. L'important pour asseoir notre problématisation est de montrer, d’une part, que des évolutions historiques affectent /a famille en tant que notion culturelle ainsi que les familles en tant que configurations de trajectoires individuelles entrecroisées accomplissant un ensemble de fonctions. D'autre part, il s’agit de rappeler que la tendance actuelle est à une hétérogénéisation (limitée) des trajectoires et des configurations familiales. Cela conduit à la construction de la question de recherche de la thèse doctorale qui est à l’origine de cet ouvrage : quels sont les facteurs macrosociaux qui favorisent et contraignent la diversification du fait familial en Europe francophone contemporaine ?

Afin d'illustrer que des évolutions macrosociales d’ordre idéel et matériel façonnent le fait familial en tant que pratique et institution, nous développons dans les trois sous-chapitres suivants trois exemples issus de disciplines et d’épistémès différents en sciences sociales : l’anthropologie, l’histoire et la démographie. Ces sauts disciplinaires ont entre autres pour intention de prendre un recul épistémologique que nous avons jugé nécessaire pour saisir le fait familial aujourd’hui, dans une période où il semble sujet à des transformations importantes (Déchaux, 2009 ; Godelier, 2004 ; Segalen & Martial, 2013), caractérisées de métamorphoses par certains auteurs (Segalen & Martial, 2013, p. 79), tant elles mettent en cause la définition même de la famille, sa composition et les fonctions qu’elle remplit. Ensuite, une fois effectué ce recul épistémologique, nous poserons quelques jalons sociologiques nous permettant de construire et d’opérationnaliser notre question de recherche.

Éléments ethno-anthropologiques d'interprétation

En 1989, l’ethnologue H. Cai va à la rencontre d’une société qu’il décrit comme étant « sans père ni mari ». Selon son ethnographie (Cai, 1997), les Na sont une ethnie d’agriculteurs, localisée en actuelle Chine himalayenne. La résidence na réunit en principe plusieurs générations d’apparentés issus d’une même matrilignée. Typiquement, une femme de la génération G0 (nous dirions du « 3° âge ») habite avec son (ou ses) frère(s) (et parfois sœurs) encore vivants ainsi qu’avec ses enfants (frères et sœurs adultes de la génération suivante G1 ou « 2° âge ») et avec les enfants (G2 ou « 1° âge ») mis au monde par les filles adultes de la génération G1 de la matrilignée. Autrement dit, la maisonnée na accueille typiquement trois générations de femmes accompagnées de leurs frères. Durant toute leur vie, frères et sœurs na de la génération G1 partagent donc le même feu et le même pot et élèvent ensemble les enfants des femmes de leur groupe domestique. Si les femmes fertiles de la maisonnée ont des enfants, c’est parce qu’elles ont des rapports sexuels avec les hommes du voisinage qui leur rendent des visites nocturnes (les femmes de la maisonnée disposant de chambres individuelles donnant sur l’extérieur) ; tandis que leurs frères adultes vont, eux, visiter leurs voisines. Ces visites s’opèrent après des négociations diurnes socialement codées entre la femme visitée et Phomme visitant. Ce dernier rentre dormir chez lui (dans la maisonnée de sa matrilignée) au petit matin. Il est socialement attendu que voisins et voisines ne se doivent ni d’exiger l’exclusivité ni d’éprouver de la jalousie (sentiments sujets à plaisanteries et à réprobations sociales). Selon le référentiel ontologique na, le sperme est compris comme une substance fertilisante et non fécondante. En termes locaux, « l’herbe pousse là où il pleut » et, en l’absence de pluie, l’herbe ne pousse pas. Au cas où l’analogie aurait besoin d’une explication, la pluie est une métaphore du sperme et la terre celle de l’utérus. Au plus une femme a de rapports sexuels, au plus elle est « arrosée » et cela augmente la probabilité qu’un enfant soit engendré par elle. Selon cette perception de la procréation, la substance masculine n’est pas identifiante ni séminale. La coopération domestique et la prise en charge des enfants ne dépendent nullement de la collaboration d’un géniteur ou d’un donneur de sperme. Dès lors, l'identité de ce que nous appellerions chez nous « le père » n’a pas d’importance et la notion de mariage n’a pas de congruence*. Il n’existe pas de terme pour désigner « mari » ni pour désigner « père » dans la langue na. Il s’agit ainsi d’une société sans père ni mari que l’on désigne classiquement en anthropologie comme matrilinéaire et matrilocale (ce qui ne veut pas dire matriarcale) (Cai, 1997).

Le mode de vie na, comme toute autre culture, fait société par un ensemble de construits sociaux partagés par des personnes qui occupent un territoire donné et se sentent liées entre elles par des représentations communes. Sur le plan religieux, les Na cultivent à la fois une croyance animiste aux origines ancestrales conjointement à l’adhésion ancienne mais plus récente à une forme de bouddhisme tibétain. Les différents niveaux de pouvoir et de responsabilités sont répartis de manière complexe. Lorsqu'une ou plusieurs personnes rencontrent une difficulté, elles s'adressent à une autorité domestique (le chef masculin de la maisonnée étant en charge des affaires extérieures et la cheffe féminine en charge des affaires intérieures), religieuse (prêtre bouddhiste ou chamane) ou encore préfectorale ou cantonale (ces dernières étant désormais sous l’égide de l'administration chinoise), selon la nature du problème. Sur le plan économique, les Na combinent agriculture, artisanat et commerce ; l’entité économique élémentaire étant la maisonnée. Ceux qui sont nés de la même femme se considèrent apparentés et partagent en principe la même maisonnée ; ils sont économiquement solidaires. Les Na disposent de leur propre système d'écriture, d’une propre mode vestimentaire et d’un style architectural distinct des autres ethnies de Chine.

Dans une communication personnelle“ en 2014, le Professeur H. Cai’ nous a informé de la situation actuelle des Na en comparaison à celle qu’il

3 Lorsqu'un groupe domestique na vient à manquer de membres masculins ou féminins, à cause du hasard des naissances et des décès, il arrive que des personnes du sexe faisant défaut à une maisonnée soient transférées depuis une autre maisonnée où ce même sexe est surnuméraire. Ce transfert peut être perçu comme une forme d’« alliance ». Néanmoins, une fois rattachés à une même maisonnée, les cohabitants ne peuvent avoir de rapports sexuels. Pour cette raison (entre autres), cette « alliance » nous paraît dès lors davantage semblable à une adoption qu’à un mariage.

4 Publiés en langue chinoise, les textes de H. Cai sur ces questions ne sont pas traduits en français.

5 Alors directeur du Centre pour les études anthropologiques et folkloriques de l’Université de Pékin, auteur de « Une société sans père ni mari. Les Na de Chine », 1997, ouvrage issu de sa thèse de doctorat à l’Université de Paris X-Nanterre.

a pu constater durant sa période d'observation participante entre 1989 et 1992. En près de 25 ans, la société na a été traversée par de nombreux bouleversements sociaux dont certains étaient déjà entamés à l’époque de son enquête de terrain. L'influence institutionnelle des divers niveaux administratifs chinois s’est maintenue voire renforcée, appliquant des systèmes de recensement, de taxation et d’aide aux personnes et aux ménages fondés sur une logique monogame et patrilinéaire (héritage culturel han, ethnie dominante et majoritaire en Chine). Pour obtenir un poste de fonctionnaire de l’administration chinoise, il est souhaitable d’être marié (au moins au regard du registre d’état civil). Le système scolaire chinois obligatoire dispense des cours de biologie expliquant aux jeunes na la reproduction humaine telle qu’elle est comprise par la science moderne. Des autocars de touristes chinois et étrangers visitent la région, attirés entre autres par la particularité de la régulation sexuelle propre à la culture na, logeant dans des hôtels récents construits à leur intention et exposant du même coup les Na à des logiques économiques et à des conceptions du monde qui leur étaient étrangères. De nouveaux emplois apparaissent, augmentant l’usage de l’argent dans les transactions, important la notion de salariat, et offrant aux employés l'éventualité de s’autonomiser de la maisonnée. La télévision s’invite dans les ménages, diffusant essentiellement des programmes chinois dont les scénarios sont peu compatibles avec la perception na du monde. Ainsi, par le truchement progressif de dispositifs de scolarisation, d’administration, d’autonomisation financière de la personne, de développements touristiques, d’exposition intense à des références culturelles monogames, les Na prennent conscience de leur particularisme avec acuité. Le couple, lamour conjugal, la jalousie, l'envie de fonder une famille à deux avec un emploi stable à la ville deviennent des notions « branchées » qui animent désormais la jeunesse na. D’autres, plus nostalgiques, se replient dans des zones plus montagneuses, moins accessibles aux touristes, moins soumises à l’administration et moins connectées aux médias de masse, pour y vivre plus à leur guise.

Le mode de vie coutumier na est un exemple de la diversité des manières possibles d’articuler des composantes de la parenté‘ (entre elles et avec les autres composantes de la vie sociale : économiques, politiques et religieuses) inventées par les sociétés humaines. Les évolutions récentes

6 En particulier ici la filiation, l’alliance, la résidence, la régulation de l’usage du sexe, les conceptions et croyances sur la procréation et les termes de parenté.

de ce mode de vie illustrent comment des transformations des pratiques et représentations sociales liées à d’autres domaines de la vie sociale que celui de la parenté peuvent néanmoins fondamentalement en affecter les pratiques. De nombreuses études ethnologiques récentes, s’intéressant à d’autres sociétés du globe, ont montré quantité de mutations analogues où des ensembles de pratiques et de logiques de parenté coutumières locales, décrits au 19° et au 20° siècle, se retrouvent affectés par des changements sociaux exogènes importants, souvent liés à la colonisation et à la globalisation.

Godelier, spécialiste de la société Baruya (en Nouvelle-Guinée), a montré comment l’importation plus ou moins contrainte de l’administration coloniale britannique (puis celle du gouvernement néo-guinéen), la conversion progressive aux religions chrétiennes (luthérienne dans les premiers temps de la colonisation et néo-pentecôtiste plus récemment), la scolarisation des enfants, le travail salarié, l’économie de marché, Pintroduction de l’argent, la monétarisation des échanges et la mobilité géographique professionnelle des jeunes adultes ont radicalement perturbé les rapports de sexe, de genre et de génération et continuent d’affecter les comportements de parenté et la composition de la parentèle (Godelier, 2004, pp. 78-79). Les travaux de Mazzocchetti (2010) sur le bouleversement du mariage coutumier à Ouagadougou au début des années 2000, ainsi que ceux de Laurent (2018) concernant l’éclatement géographique de la famille cap-verdienne dans les années 2010, montrent la façon dont des changements de contexte économique et administratif, relatifs à la globalisation, influencent les stratégies conjugales et familiales des groupes locaux. À la lecture de ces travaux, la génération des jeunes adultes semble jouer un rôle pivot dans ces mutations des pratiques de parenté. En fonction de leur contexte micro (la position dans la fratrie, des rôles sociaux particuliers qui leur ont été attribués...) ou meso (la proximité d’une entreprise, d’une école, de missionnaires nouvellement implantés, ou la proximité d’un centre urbain...) certains jeunes adultes sont amenés à faire des choix différents de ceux opérés par leurs parents lorsqu'ils avaient le même âge. Jeunes et vieux se retrouvent tous baignés dans un nouveau système économique, politique et religieux qui s’impose à eux en occupant l’espace, le temps et les esprits et qui s’immisce dans les interactions. Aucun individu n’évoluant dans un vide social, des choix non coutumiers opérés par un jeune adulte (parce qu’ils lui paraissent plus adaptés à l’impact local de la globalisation par exemple) peuvent

(in)-directement engager des bouleversements pour sa fratrie, ses parents, ses (futurs) enfants, son voisinage ou sa communauté villageoise. Un cas particulier après l’autre, des personnes impliquées dans des familles, des groupes de parenté, des clans ou des villages adoptent bon an mal an des façons exogènes, syncrétiques ou hybrides de faire famille dans une négociation permanente entre un contexte économique, social, ou même environnemental (lorsque des sociétés d'exploitation minière ou forestière façonnent durablement le paysage, par exemple) en mutation, d’une part, tout en étant aux prises avec l’attachement à une coutume reçue en héritage de personnes à l’égard desquelles ils partagent (ou ont partagé) un sentiment de dette et d’attachement, d’autre part. Ainsi, confrontées à des changements de société (idéels et matériels), des familles s’adaptent, les unes après les autres ; puis, peu à peu, une conception nouvelle de la famille remplace d’anciennes traditions.

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