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La génétique dans l’industrialisation du vivant
Lidia Chavinskaia
La génétique dans l'industrialisation du vivant
Chapitre 1
Le mode d’existence de la vache en tant que capital évolue avec le glissement de sens du mot « capital » lui-même, ce dont témoignent de nombreuses traces linguistiques. La monétisation du capital et la quantification de la production bovine vont de pair dans le processus de mise en économie de la vache. L'application dela culture productiviste à l’agriculture, et notamment à l'élevage, valorise la croissance économique qui devient un impératif mesurable, et ses indicateurs chiffrés rétroagissent sur l'animal qui devient de fait l’objet de la politique du progrès. L'amélioration des animaux se constitue déjà au x1x* siècle en marché à part entière, avec l’activité des premiers sélectionneurs anglais et la diffusion progressive de cette activité dans d’autres pays. Elle prend la forme du marché du « progrès » qu’on qualifiera plus tard de « progrès génétique ». Avec la recherche de plus en plus appliquée et impliquée, la connaissance sur les mécanismes d’hérédité progresse et accompagne le développement industriel des productions animales : toujours plus de standardisation, de spécialisation au service de la performance économique.
Capital-cheptel : une tautologie (presque) disparue
Létymologie des différents termes de l’élevage dans de nombreuses langues témoigne du lien fort entre les animaux et la richesse. La notion de « capital mobilier », de « fortune qui marche », est apparue très tôt dans la société pastorale indo-européenne en laissant des traces linguistiques pour ainsi dire particulièrement parlantes relevées par le linguiste Émile Benveniste (1987). Cattle en anglais et « cheptel » en français ont la même origine que le mot « capital ». Au Moyen Âge, les mots modernes « cheptel » et « capital » sont encore réunis dans le mot de l’ancien français chatel ou chetel, signifiant « bien, patrimoine ». Dans les langues slaves, le mot skot (« bétail ») a également pour signification originelle « argent, fortune ». Le terme anglais /ivestock est aussi très illustratif : apparu au xvi‘ siècle, il prend une signification littérale cumulée de ses deux composantes live et stock, signifiant ainsi « réserve, dépôt, épargne du vivant pour usage et profit ».
Le lien intrinsèque entre le bétail et le capital est dû à la capacité des animaux à rendre différents services à Phomme : comme objets et instruments de rituels religieux, comme force de travail (traction, transport, labour, etc.), comme source de matière première pour la fabrication de différents objets (vêtements, chaussures, mobilier, récipients, etc.) et bien sûr comme source de denrées alimentaires (lait, viande et leurs dérivés). Mais encore plus importante est l'aptitude des animaux à se reproduire. Le capital peut croître, proliférer, et son propriétaire peut ainsi s'enrichir. Cette vision du cheptel en tant que capital est toujours d’actualité au sein des sociétés où la culture de l’élevage ma pas pris la forme industrielle.
Certaines formes d’une telle capitalisation, revisitées par le paradigme des sociétés post-industrielles dont l’économie est dématérialisée par les technologies de l'information (voir par exemple Cohen, 2006), reviennent aujourd’hui dans le monde des bovins. Notamment, l’idée d’une capitalisation distanciée, qui date du Moyen Âge, lorsque le capital et le bétail ne faisaient qu’un, soutient qu'il n’est pas toujours obligatoire d’être agriculteur, éleveur ou sélectionneur de bovins pour tirer profit du capital-cheptel. On peut investir dans un troupeau que des professionnels gèrent, et en recevoir des dividendes. Similaire à l’investissement en immobilier, l’investissement en cheptel se place certes à la marge du monde de la finance parmi des investissements qui se disent « originaux ». On peut donc acheter des vaches qui sont ensuite gérées par une société qui en fait son métier. Par exemple, l’Association française d'investissement en cheptel les loue à des agriculteurs, et le bénéfice est partagé à trois. D'ailleurs, « le rendement n’est pas comptabilisé en euros mais en têtes de bétail ! », rapporte le site de la loi Pinel’. En revanche, « les investisseurs ne voient pas leurs vaches : ce sont des actions, on ne sait pas où elles sont », témoigne un des adhérents à cette forme de financiarisation du cheptel’.
Ces investissements virtuels en bétail peuvent aussi avoir des objectifs de causes « morales ». Une plateforme sud-africaine, Livestock Wealth’, se spécialise en crowdfarming et se positionne comme outil moderne au soutien de l’élevage traditionnel africain par investissement commun en « banques sur pattes [...] comme ça a toujours été le cas en Afrique », selon les paroles de Ntuthuko Shezi!°, fondateur et président de cette entreprise. Par ailleurs, le groupe Danone, géant mondial de produits laitiers, via sa marque de produits biologiques Les 2 vaches qui a « le souci du bétail », propose de parrainer des vaches pour qu’elles aient une vie meilleure. Ici, la contribution et la rétribution ne sont pas financières, mais morales et informationnelles. L'acheteur, avec son « investissement » pour le bien-étre animal, partage ses données personnelles et celles de ses amis (en fonction de la formule choisie) en échange d’une lettre publicitaire et d’une possibilité d’être tiré au sort pour visiter la ferme de ses vaches filleules!!.
Pour autant, le retour de l’honorable « vache-capital » en société moderne est ardu (est-il réellement possible ?). De nouveau, les traces linguistiques en témoignent. Les expressions cash cow, milk cow, « vache à lait », désignent un profit facile et s’utilisent plutôt dans un sens péjoratif. Le mot qualifiant la vache dans différentes langues a pris bien des sens négatifs, faisant référence à son caractère bête et méchant (zo cow, « c’est vache ») ou à l’apparence d’un animal corpulent et maladroit (il s'utilise notamment pour caractériser une grosse femme).
Une référence symbolique de la vache comme capital est également utilisée comme moyen simpliste pour expliquer aux étudiants en économie le mécanisme des échanges rudimentaires prémonétaires, le troc. Ce sont ces cours d'introduction à la théorie économique par Alfred Mill qui ont inspiré la fameuse série d’anaphores « vous avez deux vaches... » pour éclairer avec humour et sarcasme tous les « -ismes » des idéologies politiques et économiques dans le monde (encadré).
ANARCHIE Vous avez deux vaches. Soit vous les vendez au juste prix, soit vos voisins tentent de vous tuer pour s’en emparer.
BUREAUCRATIE Vous avez deux vaches. D’abord, le gouvernement établit comment vous devez les nourrir et les traire. Puis il vous paie pour ne pas les traire. Aprés quoi, il les prend toutes les deux, en tue une, trait l’autre et jette le lait. Finalement, il vous oblige à remplir des formulaires pour déclarer les vaches manquantes.
CAPITALISME Vous avez deux vaches. Vous en vendez une et achetez un taureau.
COMMUNISME Vous avez deux vaches. Vos voisins vous aident à vous en occuper et vous vous partagez le lait.
DEMOCRATIE REPRESENTATIVE Vous avez deux vaches. Vos voisins nomment quelqu’un pour décider qui prend le lait.
DICTATURE Vous avez deux vaches. Le gouvernement les prend toutes les deux et vous fait fusiller. FASCISME Vous avez deux vaches. Le gouvernement les prend toutes les deux, vous emploie pour vous en occuper et vous vend le lait.
FEMINISME Vous avez deux vaches. Elles se marient et adoptent un veau.
| FÉODALISME Vous avez deux vaches. Le seigneur s’arroge une partie du lait.
Ce que la vache perd avec l’industrialisation de l’élevage est son lien social. Élevée dans des hangars fermés et des fermes-usines, son lait est racheté par des entreprises de transformation qui l’introduisent dans les chaînes de distribution globale. L'économie, devenue notre environnement collectif à tous, comme le soutient Michelle Murphy (2017), domine dorénavant le mode d’ existence de la vache. Le glissement de sens du mot « capital » de « la fortune vivante » vers la marchandise accompagne cette « économicisation de la vie ».
La race bovine : entre bien commun et standard industriel
Le terme « race » définit un rang taxinomique scientifiquement informel. La nomenclature zoologique internationale s'arrête à l’espéce et ne donne pas de statut officiel, normalisé et codifié à des subdivisions de l’espèce comme sous-espèces, races, populations, variétés, formes, souches, lignées, etc. Généralement, ces subdivisions définissent des groupes d'organismes biologiques qui ont en commun des caractères constants, spécifiques, originaux et héréditaires, mais non déterminants pour les distinguer en espèces dont les différences sont objectivées par une évolution longue régie par des mécanismes de sélection naturelle. La race représente donc une catégorie relevant davantage d’un projet social, adaptable et négociable, que d’une objectivité construite par les biologistes. Si un tel projet social, appliqué aux humains, semble être banni de notre société, la construction et l'amélioration des races animales ne provoquent pas de débats majeurs. Dans les productions bovines, les races sont historiquement créées et maintenues par des associations d’éleveurs, avec leur ancrage territorial aussi bien du point de vue géographique que social (Vissac, 2002 ; Orland, 2003). En période de forte industrialisation, les races animales tendent vers une forme fixe de standards techniques. L'intensification des échanges économiques internationaux renforce d'autant plus cette vision et déstabilise le statut de la race en tant que bien commun géré collectivement par les éleveurs (Labatut et al., 2014). L'équilibre entre les dimensions sociale et biologique de la race se fragilise, oscillant entre son ancrage dans un territoire donné et sa globalisation marchande.
À la fin du xvir siècle, Robert Bakewell, à la tête d’un groupe d’éleveurs anglais, met en place un recueil de règles méthodologiques de sélection (breeding). Cette doctrine, qui aujourd’hui encore dans le monde professionnel et académique de l'élevage porte le nom de Bakewell, définit la race (breed) comme unité structurelle principale et normalise la pratique de la reproduction contrôlée « en circuit fermé », c'est-à-dire entre animaux apparentés avec un pool restreint de taureaux reproducteurs. Ces premiers sélectionneurs considèrent cette méthode comme vertueuse pour fixer durablement certains caractères utiles à l’homme dans ses activités. À partir de ce moment, l’éleveur-sélectionneur impose à son troupeau, d’un côté, une conformité persistante à certains standards de race et, de l’autre, une amélioration de performances productives d’une génération à l’autre. Ce « progrès » devient un objet de commerce, et l'animal prend officiellement de la valeur économique non seulement comme producteur d'alimentation ou force de travail, mais également comme reproducteur.
La sélection en race pure devient rapidement le paradigme principal en élevage, au même titre que les lignées en productions végétales. Au début du xx’ siècle, ce principe de continuité de la génération intègre le concept de « lignée pure », proposé en 1903 par le biologiste danois Wilhelm Johannsen (1857-1927). L'apparition et le développement de la notion de « pureté » génétique correspondent au moment historique où l’agriculture s'engage sur le chemin de l’industrialisation et donc de la standardisation des organismes vivants. L'institutionnalisation des races animales apparaît au cours du x1x° siècle avec la création des livres généalogiques (herdbooks ou studbooks) et des associations d’éleveurs (breeding societies), responsables de la continuité des enregistrements des événements de reproduction et de la conformité des animaux au standard de la race. Ce standard, défini par concertation sociale, décrit les principaux caractères d'importance (morphologiques au début) : taille de l’animal, taille et forme des cornes, couleur et motif de la robe. Mais « normaliser les livres généalogiques n’était pas facile », rappelle ’historienne Barbara Orland (2003, p. 178)” : « Au début, les éleveurs refusaient souvent de partager l'information sur la généalogie de leurs animaux vendus, car ils avaient peur de révéler un secret commercial. » Cette négociation permanente des mesures des animaux et du partage des informations accompagne l’organisation coopérative de l’élevage à chaque étape de son évolution technologique et de sa voie vers la globalisation, nécessitant une mise en commun des données. Nous le verrons par la suite avec la montée en technicité des informations : les phénotypes, puis les génotypes. D'abord en Angleterre, les associations de races s organisent progressivement au niveau national (généralement une seule association par race et par pays) et prennent un poids politique. Cette politisation des organisations d’éleveurs, pointée notamment dans des récits historiques de Nicolas Russel (1986), crée des rivalités et contribue 4 un essor plus important de certaines races sur le territoire national et à l’étranger.
La coordination sociopolitique des races crée des bases pour les définir comme des biens communs (commons). Cette notion, introduite en 1990 par Elinor Ostrom (1933-2012), politologue et économiste, fait référence aux ressources qui exigent une gestion collective par les bénéficiaires dans une situation où, d’une part, l’exclusion de ces derniers est difficile et où, d’autre part, la sur-utilisation des ressources ménerait à leur disparition (Labatut, 2009). Les éleveurs participent traditionnellement 4 la gestion des ressources génétiques bovines au sein de dispositifs collectifs de sélection dont les réles et les structures varient en fonction des arrangements institutionnels nationaux (Tesnière et 4l., 2019) et des imaginaires sociotechniques profondément ancrés dans l’histoire des pays. L'élaboration des programmes ou des schémas de sélection suppose que les éleveurs d’une même race s'accordent sur des critères de sélection, et qu’ils investissent financièrement pour la production et évaluation des ressources génétiques pour assurer le progrès génétique de leurs troupeaux en accord avec ces critères. Les négociations de ces schémas se passent en étroite interaction entre les éleveurs, les sélectionneurs et les chercheurs-généticiens. Depuis la théorie de l’évolution de Charles Darwin (1809-1882), il est en effet scientifiquement démontré et reconnu que la diversité génétique est un facteur primordial pour la survie des populations. Le mécanisme standardisant de la sélection artificielle, basé sur le choix de reproducteurs parmi des animaux apparentés, rend l’équilibre génétique intrarace fragile. Tout l’enjeu est d'éviter un niveau trop élevé de consanguinité qui peut devenir délétère pour une population donnée. Tant que les programmes d'amélioration bovine sont gérés au sein des systèmes interprofessionnels collaboratifs encadrés par l’État, les scientifiques impliqués contrôlent la situation, comme c’est encore le cas dans certains pays, notamment en Irlande (Tesnière et al., 2019).
Les schémas de sélection établis en fonction des priorités collectives sont régis par des réglementations strictes, notamment en matière de choix de reproducteurs, de limites du nombre de doses de semence produites par chaque taureau, d’écarts générationnels entre accouplements, etc. L'exemple illustratif d’un tel dispositif est la loi sur l'élevage en France, mise en place en 1966 à l'initiative des généticiens de l’Inra (Vissac, 2002).
En revanche, dans le contexte du marché libéralisé et dérégulé (Labatut et al., 2014), la circulation des doses de semence est de plus en plus soumise au principe de l’économie d’échelle, dans laquelle la standardisation et la maximisation du profit priment sur les principes de la gestion collective des biens communs. Une possibilité de démultiplier presqu’a l'infini les gènes des taureaux reproducteurs motive la commercialisation la plus large possible des doses de semence produites. Cette logique a fait émerger et continue à renforcer ce qu'on appelle le star system, tel un culte des meilleurs taureaux reproducteurs, et à accentuer davantage le problème de consanguinité au sein des races globalisées. Ce sort est notamment subi par la race Holstein qui, depuis quelques décennies, frôle l’état critique de variabilité génétique.
Les vaches à lait : la sélection monocaractère pour une spécialisation industrielle
La production laitière devient une activité agroalimentaire à part entière en même temps que la vache change de statut sociétal, passant de l’animal dit « domestique » à l’animal dit « de ferme ». Le mot « ferme » dans le sens d'exploitation agricole, comme son étymologie l'indique, porte une unité sémantique qu'il me paraît important de rappeler ici. Il s’agit de exploitation économique de la terre et de ses ressources qui est séparée du sens de propriété.
Une ferme est une convention socio-économique à valeur juridique entre le propriétaire et l'exploitant. Le « fermier » (à la différence du paysan) devient professionnel et doit payer un loyer au propriétaire terrien. Même si, avec le temps, le sens du mot « ferme » s'élargit et si les agriculteurs-éleveurs peuvent aussi être propriétaires de leurs terres, l’activité de production de lait devient une activité économique non plus pour satisfaire les besoins alimentaires de l’éleveur en lien aux ressources de sa terre, mais pour dégager un revenu de l’activité de production. Les animaux ainsi « enfermés » deviennent une partie intégrante du système de production dont la terre ne fait plus partie et suivent la voie de la spécialisation industrielle.
Les races que nous connaissons actuellement sont le plus souvent réparties en deux catégories : laitières et allaitantes'*. Fortement sélectionnées sur un de ces caractères de production, les deux catégories de vaches finissent par diverger morphologiquement et physiologiquement. Les vaches allaitantes sont corpulentes et rondes avec un instinct maternel valorisé (figure 1). Quant à celles qui sont devenues « spécialistes » de la production laitière, elles sont généralement grandes, maigres, ont le pis apparent et accroché bien haut (figure 2). Surtout depuis la mécanisation de la traite, la taille de l'animal, le positionnement et la forme de la mamelle, la forme et la hauteur des membres arrière, etc., tout devient critère de conformation à la machine à traire.
Figure 1. Vache de race allaitante Salers avec son veau, France.
Figure 2. Vaches laitières de race Holstein, Afrique du Sud.
Même si les cultures du monde n’ont pas toutes les mêmes modes de perception ni de consommation des produits laitiers, le lait occupe une place importante dans nos régimes alimentaires depuis des siècles. Autoconsommé au sein des petites exploitations vivrières traditionnelles ou bien transformé et commercialisé par des industries multinationales, le lait est un produit détourné de sa raison naturelle vers une raison humaine (Vatin, 1996). Le lait devient un produit global, notamment avec les politiques aussi bien coloniale que postcoloniale (Pinaud, 2016). Grâce à des technologies de transformation d’une part, et à la politique de quantification des besoins alimentaires humains et des caractéristiques nutritionnelles du produit d’autre part, le « lait du développement » prend sa place dans les débats sur la mondialisation et ses effets positifs et négatifs. La politique coloniale aux xix° et xx* siècles a largement contribué à l'expansion de la culture alimentaire occidentale des produits laitiers au niveau mondial. La politique internationale de la sécurité alimentaire à la fin du xx‘ et au début xxi’ siècle en a pris la suite dans la promotion de l'importance des productions laitières dans le monde au nom de la réduction de la pauvreté.
Même si le paradigme « développementaliste » est critiqué depuis déjà un certain temps, les « besoins » de technologisation, d’accroissement et d’accélération des productions restent toujours bien présents dans les discours et les actions des politiques agricoles. En lisant le rapport sur les perspectives agricoles de l'OCDE et de la FAO 2017-2026, nous nous préparons à ce que « dans les secteurs de la viande et des produits laitiers, la croissance de la production [repose] à la fois sur augmentation de la taille des troupeaux et sur une production par tête plus élevée ».
Vaches et taureaux dans le système industriel.
Performances et progrès
« CAPITALISME Vous avez deux vaches. Vous en vendez une et vous achetez un taureau... » (voir Pencadré p. 20)
La suite varie en fonction des sources, mais l'essentiel y est : pour augmenter le capital productif de la vache, il faut un taureau. Le linguiste Émile Benveniste (1987) parle d’une séparation très nette des notions « mâle » (physique) et « reproducteur » (fonctionnelle) déjà au niveau de la langue indo-européenne. C’est cette seconde notion qui s'est développée en créant des liens linguistiques avec la notion de « richesse ». Le taureau reproducteur est devenu in fine l’objet principal d'investissement dans l'élevage.
Cette distinction tient toujours. Depuis la doctrine de Bakewell (Angleterre, fin xvinr' siècle) qui marque le début de la « modernité » dans les productions animales avec le culte de la rationalisation industrielle, les zones d’existences respectives des vaches et des taureaux sont bien séparées. Les vaches assurent la fonction de production et les taureaux celle de reproduction du capital. Ce sont les taureaux qui subissent la sélection la plus stricte. Le coût de leur entretien est élevé, et seuls les meilleurs sont retenus pour semer le progrès dans les troupeaux de vaches productrices. Comme nous allons le voir plus loin avec la notion de valeur génétique, dans le processus de sélection, seuls 10 % des taureaux deviennent producteurs de semence pour l’industrie de l’insémination artificielle et pour les troupeaux dits « élites », c’est-à-dire dont les animaux possèdent le meilleur capital génétique. Une partie des taureaux se retrouve éventuellement dans des troupeaux commerciaux pour une monte naturelle. Les autres subissent le sort de l'abattage. Appartenant au même monde des bovins, mâles et femelles ne se voient que très rarement, voire jamais, comme dans les systèmes industrialisés de production laitière où la pratique d’insémination artificielle s’est généralisée.
Ainsi, la répartition stricte des tâches et des espaces de vie entre les vaches et les taureaux, entre les génisses et les vaches, entre les bovins laitiers et allaitants, etc., colle bien au principe théorique et pratique de la division du travail appliqué au fonctionnement efficace de la société que développe par exemple Emile Durkheim dans De la division du travail social. Jocelyne Porcher, sociologue à l’Inra, analyse la place des animaux agricoles en société sous ce prisme du travail, notion traditionnellement appliquée à l'humain (Porcher, 2004). Dans les systèmes industriels, animal n’existe pas, affirme-t-elle dans son article coécrit avec Tiphaine Schmitt (2010, p. 236), il « n’est que machine productive, chose produite ou élément indifférencié du flux qui irrigue le système pour créer du profit. [...] À l'instar du concept de travail humain », poursuivent les auteures en s'appuyant sur les travaux du professeur renommé de zootechnie André Sanson (1907), « fondé sur une représentation mécanique de la “machine humaine”, la construction de la zootechnie comme “science de l'exploitation des machines animales” s'appuie sur les notions d'énergie et de rendement » (p. 239). La notion de performance réunit justement ces notions chères au monde industriel et se place au centre de l'existence de l’animal producteur, qui doit démontrer à chaque instant de sa vie productive des résultats exceptionnels. Et la performance est performative. Cela veut dire que chacune de ces démonstrations « agit » sur la réalité. Dans le cas des vaches laitières, la performance signifie tout ce que les vaches ont et font en lien avec leur rôle de production. On prend ainsi en compte la quantité de lait produit, sa qualité, une conformité morphologique de la vache à un standard de race vu comme un paramétrage industriel, etc. Notées et mesurées, ces performances sont automatiquement supposées être améliorées à la génération suivante. Cette notion du progrès permanent est le moteur de la croissance économique dans le monde industriel. Dans les productions bovines, c’est la que le taureau entre en jeu. C’est lui le porteur du progrès dit « génétique » : il est jugé sur ses capacités à transmettre les bonnes performances à ses filles.
Dans les publications de la revue Holstein International (mai 2019), nous lisons la caractéristique d’un des taureaux promus par l’association mondiale de la race
Holstein (World Holstein-Friesian Federation, WHFF) :
« La popularité de Bandicoot ne cesse de croître, et sil confirme ses chiffres en août, elle continuera certainement à croître. C’est ce qu’attend Francesco Veronese d’Intermizoo”. [...] Les filles de Bandicoot ont une stature supérieure à la moyenne, mais selon Veronese, elles sont bien équilibrées et ont une largeur suffisante à lavant. Veronese : “Si vous regardez son profil linéaire, aucun défaut ne peut étre trouvé. Beaucoup de taureaux modernes ont des pointes des fesses hautes, des trayons courts ou des pattes droites. Bandicoot n'a aucun de ces problèmes. Il transmet des mamelles adaptées aux robots. Il induit également des vélages faciles.” »
Les taureaux reproducteurs sont sélectionnés en fonction des performances de leurs filles — les vaches productrices. Le taureau se trouve ainsi sur le chemin circulaire de la performativité des performances productives des vaches. Et sa performance à lui est d’inséminer le plus de vaches possible en disséminant ainsi le progrès génétique à travers sa descendance.
Les traditions de concours et de ventes aux enchères apparues en Angleterre et diffusées dans le monde créent ce que les sociologues appellent « lieux et moments de valuation », c’est-à-dire de la construction de la valeur (Dewey, 2011). En effet, ce sont des lieux de démonstration de performances, que ce soit pour les vaches ou pour les taureaux. C’est là que se joue l'interaction sociale entre les humains et entre ces derniers et les animaux. C’est là que des conventions s'établissent en matière de standards, de critères d’évaluation, de prix et de progrés (Grasseni, 2005). Les noms des taureaux champions marquent l'histoire de la sélection : Starbuck, Admiral Beatty, O’Man, Blackstar, etc. Dès le début du xx* siècle, au sein de l’Empire britannique, la pratique des concours prend une envergure mondiale : les taureaux des différentes colonies sont confrontés entre eux en se disputant le droit de participer aux ventes aux enchères les plus prestigieuses en Angleterre. Ainsi, le taureau de race Friesland Terling Marthus, importé en Angleterre d’Afrique du Sud en 1922, devient champion incontestable du Royaume-Uni en procurant 6 % de gènes à toute la race Friesland'® (Wroughton et van Niekerk, 2012).
On se soucie peu à l’époque du problème de consanguinité et on vénère les taureaux champions capables de disséminer très largement leurs gènes. Ce phénomène, alors limité par les difficultés de transport des taureaux vivants et par les espaces-temps dédiés aux concours et ventes aux enchères, s’est amplifié avec la mise en place de technologies (insémination artificielle, cryoconservation, méthodes statistiques d'évaluation) qui permettent de déplacer et de dépasser les contraintes temporelles et spatiales du cycle biologique de reproduction.
L’insémination artificielle : une biotechnologie au service de la sélection intensive
C’est au milieu du xx° siècle que la pratique de l’insémination artificielle commence à se répandre dans le monde des bovins à partir des travaux du vétérinaire russe Ilya Ivanoff (1870-1932) et de ses collaborateurs et successeurs, qui ont notamment mis en place le modèle de vagin artificiel pour l’apprentissage des actes d’insémination. Dorénavant, dans des lieux spécialisés partout dans le monde, nous pouvons en apercevoir des modèles qui ont peu évolué en quelques décennies, mis à part peut-être quelques accessoires « esthétiques » (figure 3). Aujourd’hui, l’insémination artificielle est la biotechnologie reproductive la plus utilisée dans le monde, avec plus de 100 millions d’inséminations effectuées annuellement en bovins (principalement laitiers), 40 millions en porcins, 3,3 millions en ovins et 0,5 million en caprins, sans parler de son utilisation humaine dont le marché mondial est évalué en 2018 à 1,5 milliard de dollars américains (source : Market Research Report, 2019).
Dans le monde bovin, l’insémination artificielle, adoptée à large échelle au Danemark et aux États- Unis dans les années 1930, est basée sur les coopératives d’éleveurs. Ce modèle économique de lindustrie de la semence bovine se répand rapidement dans d’autres pays. Une accélération du progrès génétique, et de fait du développement économique des filières nationales de la production laitière, a fait de linsémination artificielle couplée à la cryoconservation la première « révolution » biotechnologique dans l’élevage bovin moderne.
Aujourd'hui, le cheptel laitier des pays à l’agriculture industrialisée dépend pour 60 à 90 % de la filière d’insémination artificielle.
Dans le monde animal, les bovins Figure 3. Modèle de vagin de vache exposé dans une entre-
restent les plus grands utilisateurs prise de production de semence bovine en Nouvelle-Zélande. de cette technologie car leurs
gamètes supportent le mieux l’épreuve par la congélation. C’est justement le couplage de ces deux pratiques — insémination et cryoconservation — qui produit l'effet révolutionnaire dans l’élevage bovin. La capacité de la cryoconservation de suspendre le cycle de la vie y est cruciale. Théorisée par Aristote, l’animalité — le mouvement permanent et circulaire — est l’essence même de la vie. Or la technoscience défie ce mouvement naturel et arrive à le pacifier en l’arrétant temporairement. Ce processus de transformation de la vie en « objet » inerte, manipulable et contrôlable plus facilement, est conceptualisé par Vermeulen et al. (2012) comme bio-objectification. Les bio-objets sont ainsi des objets similaires à la matière inerte, des choses banalisées, mais porteurs d’une vie potentielle. Ce processus de bio-objectification est inhérent à l’artificialisation et à ’économicisation de la nature.
La transformation des gènes bovins en bio-objets (doses de semence ou paillettes) capables de transporter des vies de nouvelles vaches « améliorées » dans le temps et dans l’espace passe par une standardisation et une normalisation biotechnologiques très strictes. D’abord, l'extraction du taureau reproducteur de la partie fonctionnellement utile pour la reproduction — le sperme — suit des protocoles qualitatifs précis en taurellerie. Sur le site d’Allice, union interprofessionnelle de coopératives d'élevage françaises, nous lisons notamment :
« L'opération a lieu deux fois par semaine pour chaque taureau et le déroulement d’une séance est pratiquement toujours le même. Dans la salle de monte ou de récolte — un lieu d’une propreté irréprochable pour éviter toute maladie —, le donneur est conduit vers un boute-en-train. Ce taureau castré est utilisé pour l’exciter durant quelques instants durant lesquels le donneur va “muser”, c’est-à-dire détecter les phéromones de son congénère. Puis, après deux fausses montes, le taurellier va augmenter encore l’excitation du donneur en “criant” selon un code compréhensible par l'animal, se “coller” littéralement à la bête et placer le pénis du taureau dans un vagin artificiel (chauffé à une température de 37 °C). Léjaculat est alors recueilli dans des tubes. »
Après l'extraction de l'animal, la semence subit différents tests de qualité. Les critères de quantité de spermatozoïdes, de leur motilité et survivabilité après décongélation des gamètes sont pris en compte. Les éjaculats ayant obtenu les meilleures notes sont divisés en doses selon le processus de standardisation technique qui suit aussi une exigence d’efficacité économique. Il est constaté que la vitalité reproductive des spermatozoides ne dépend que peu du volume du sperme. Il est donc plus rentable de diviser l’éjaculat en plus petites doses équivalentes en capacité de reproduction au volume initial. Le nombre de spermatozoides jugé optimal est dilué avec des liquides adaptés à leur survie comme le lait ou l'œuf.
Ensuite, lisons-nous plus loin toujours sur le site d’Allice, « une machine assure la mise en “paillettes”, la fermeture et l’étiquetage sous la forme d’un codebarres de 10 caractères. Après réfrigération, les paillettes sont congelées dans de l’azote liquide à - 196 °C. [...] Les paillettes seront conservées durant trente jours dans les bonbonnes du centre de sélection, une période durant laquelle le donneur sera surveillé et ne devra développer aucune maladie : cette quarantaine est un ultime gage de sécurité sanitaire ».
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