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Lutter contre le terrorisme au nom de l’« esprit de Shanghai »

Annick Valleau · 2022

107,980 words · about 7 h 34 min to read

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Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Valleau, Annick (2022), Lutter contre le terrorisme au nom de l’« esprit de Shanghai », open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0)

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About this book

Author
Annick Valleau
Language
French
Published
2022
Length
107,980 words · about 7 h 34 min
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15 reader sections
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Contents (15)

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Annick VALLEAU

LUTTER CONTRE LE TERRORISME AU NOM DE Ce ESPRIT DE SHANGHAI »

QUELS PARADOXES POUR LA SOCIETE CIVILE EN RUSSIE ?

Préface

En juin 2001, quelques mois avant les attentats du 11 septembre, la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan créérent l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), à la vocation sécuritaire. La création de l'OCS marque l'essor de la doctrine des « trois fléaux » dans son droit international : il s’agit du terrorisme, du séparatisme et de l'extrémisme. Le développement d'une approche globale et inclusive de l'antiterrorisme au sein de l'OCS s'inscrit dans le contexte de l'évolution des stratégies antiterroristes aux niveaux international et national, qui allient des techniques d'endiguement et de cooptation vis-à-vis des acteurs non étatiques. Il en résulte le paradoxe suivant : la société civile endosse à la fois le róle d'acteur dans le domaine de la prévention des « idéologies terroristes » et de cible potentielle des politiques étatiques visant la répression du terrorisme. Dans ce cadre, l'OCS fait office de plateforme de dialogue apte à promouvoir et légitimer les politiques inclusives et les pratiques répressives de ses États membres fondateurs à l'égard de leurs sociétés civiles. Quelle est la singularité de la vision de la sécurité de l'OCS et de sa lutte contre les « trois fléaux » ? LOCS se positionne-t-elle, au nom de l'« esprit de Shanghai », comme un nouveau type de régionalisme offrant à ses États membres une alternative à l'universalité des droits humains ? L'étude de l'échelle transnationale qu'incarne l'OCS livre des clés d'analyse saisissantes pour explorer les ajustements de la lutte contre les « trois fléaux » qu'opére la Fédération de Russie dans ses politiques antiterroristes nationales.

Alors que la lutte contre le terrorisme reléve des politiques publiques régaliennes des Etats, comment se fait-il qu'elle soit distribuée à des acteurs issus de la société civile ? Lhypothése est que l'inclusion des acteurs associatifs dans la lutte contre le terrorisme n'est pas destinée à produire des résultats sécuritaires objectifs (qui restent la mission des services de sécurité), mais à produire d'autres effets que nous tenterons de découvrir. Le róle paradoxal de la société civile dans la lutte contre le terrorisme en Russie est un sujet d'étude fascinant. Il s'agit également d'une réalité complexe et mouvante que j'ai explorée pendant un an, en

6 Préface

2018, à Moscou et Saint-Pétersbourg. Afin d’éclairer l'impact de Гапtiterrorisme russe sur les relations entre acteurs institutionnels et non étatiques, j'ai été guidée par un double questionnement : comment le « partenariat social » entre l'administration russe et la société civile se réalise-t-il dans la sphére de la prévention du terrorisme par la culture et l'éducation ? La répression du terrorisme agit-elle comme un catalyseur de projets citoyens qui contestent les « répressions politiques » au nom de la lutte contre l'extrémisme et le terrorisme en Russie ? Pour y répondre, jai analysé le fonctionnement de plusieurs associations partenaires du pouvoir et établissements de l'enseignement, ainsi que les principales organisations de défense des droits humains et mouvements citoyens de contestation à Moscou et Saint-Pétersbourg.

La conceptualisation du sujet de ce livre est née de l'observation de l'évolution des stratégies antiterroristes à l'échelle nationale, transnationale et internationale de l’après-11 septembre. Celles-ci tendent de plus en plus à durcir la répression du terrorisme et, en parallèle, à humaniser la sphére de sa prévention en faisant appel au concours de certains acteurs de la société civile. Dans le cadre de la lutte à la fois répressive et inclusive contre les « trois fléaux », POCS souhaite s'affirmer en tant ou alternative sécuritaire dans les relations internationales, d'oü l'intérét de considérer ses développements.

« “Au fait, est-ce que tout cela ne serait pas vraiment la conséquence d’un malentendu ? Est-ce qu'on ne pourrait pas s'arranger pour garantir à tous ces fonctionnaires leurs traitements et méme pour leur offrir une prime, à la condition qu'ils s'abstinssent désormais de ces néfastes besognes que les malheureux se croient tenus d'accomplir pour gagner leur argent ?"

Ainsi songeait Nekhludov ; et c'est au milieu de ces songeries que le sommeil vint enfin le prendre, au petit jour, en dépit des punaises qui, depuis qu'il s'était couché, couraient autour de lui comme des fourmis dans une fourmilière ».

Aux liens qui unissent parents et enfants.

Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à toutes les personnes qui ont contribué à la réalisation de ce livre. J'adresse avant tout mes remerciements à Korine Amacher, qui a garanti un soutien scientifique et humain sans faille à tous mes projets de recherche et de carriére. Mes remerciements vont également à Francoise Daucé, qui m'a guidée dans la recherche de la problématique de mon travail et des paradoxes de la société civile en Russie ; à Anne Le Huérou, Frédéric Bernard, Jean- Robert Raviot, Jean-Philippe Jaccard pour leurs conseils précieux.

Je suis infiniment reconnaissante envers mes relecteurs et mes relectrices pour leurs regards vivifiants et leur solidarité : lacopo Adda, Muriel Denéfle, Salomé Donnet, Rodolphe Droalin, Jasmin Gut, Yuliya Kaspiarovich, Mathilde Matras, Annick Morard, Léa Moreau Shmatenko, Cécile Petitdemange et Flore Vanackere. J'adresse également mes remerciements les plus chaleureux à Miguel D. Norambuena de m'avoir transmis la passion des rhizomes, à Chen Jiang pour sa sagesse et son regard éclairé sur la « puissance douce » en Chine, à Elizaveta Azarenok pour les retranscriptions de mes entretiens.

Jexprime aussi toute ma reconnaissance envers Rodolphe Droalin pour son soutien amical et nos innombrables échanges sur nos sujets de recherche fort complémentaires. Pour la réalisation pratique de mon enquéte de terrain, j'adresse mes plus profonds remerciements à Aleksandr Tokarev de m'avoir accompagnée dans cette aventure et suivi de prés l'évolution de mon enquéte de terrain. Que mes interviewés soient également remerciés de leur confiance et sincérité.

H

Je tiens enfin à remercier le Fonds national suisse de m'avoir permis de conduire ma recherche en Russie, la Fondation Latsis d'avoir récompensé mes efforts, les directeurs de la série « Nouveaux regards sur l'international » et les éditions Peter Lang, en particulier Pierre Chabal, Brigitte Vassort-Rousset et Thierry Waser, pour la publication de cet ouvrage. L'enthousiasme et la joie de vivre de mes deux sceurs ont été le moteur de ce travail.

Liste des acronymes, sigles et abréviations

APPO

ASEAN CEI

CP FR

FSB

FSO

KONTAKT

MIO MOST

MVD

NAK

NCPTI

Association des nations d’Asie du Sud-Est

Communauté des États indépendants [Sodruzesсуо Nezavisimyh Gosudarstv (SNG)]

Code pénal de la Fédération de Russie [Ugolovnyj kodeks Rossijskoj Federacii (UK RF)]

Service fédéral de sécurité [Federal’naja služba bezopasnosti]

Service de protection des hautes personnalités [Federal naja služba ohrany]

Centre municipal pour les programmes sociaux et la prévention des phénoménes antisociaux chez les jeunes (KONTAKT) [Gorodskoj centr social mech programm i profilaktiki asocial'nyh javlenij sredi molodezi « KONTAKT al,

Mouvement islamique d'Ouzbékistan

Jeune société des étudiants du Tadjikistan [Molodeznoe Obééestvo Studentov Tadžikistana]

Ministére de l'Intérieur [Ministerstvo vnutrennyh del]

Comité national de lutte contre le terrorisme [Nacional nyj antiterroristiceskij komitet]

Centre national de lutte contre le terrorisme et l'extrémisme dans la sphére virtuelle et de l'éducation [Nacional’nyj centr informacionnogo protivodejstvija terrorizmu i ékstremizmu v obrazovatel'noj srede i seti Internet]

OCS

ONC

ONU

OTSC

RSM Rosfinmonitoring SRAT

UE VMSM

Liste des acronymes, sigles et abréviations

Organisation de coopération de Shanghai [Sanhajskaja organizacija sotrudniéestva (SOS)]

Organisation non commerciale [nekommeréeskaja organizacija (NKO)] Organisation des Nations unies

Organisation du traité de sécurité collective [organizacija Dogovora о kollektivnoj bezopasnosti (ODKB)]

L'Union panrusse de jeunesse [Rossijskij Sojuz Molodezi]

Service de surveillance financier fédéral [FedeгаГпаја služba po finansovomu monitoringu]

Union européenne

Union internationale panrusse de jeunesse [Vserossijskij meznacional’nyj sojuz molodezi]

Liste des DOS, eee rames 21

ООВ nement 23

Entre biopolitigue et О Din ae 25

Terrorisme et société Civile оао ai a 27

Russie 2018 < mon énguête de terrain илнен саанан ынын 29 Partie |

Comment la lutte contre les « trois fléaux » est devenue l’affaire de la société civile

Chapitre 1

LOGS, ип « nouveau régionalisme » doccia оао 4l еее de l'OUS. анеки ананас нао орон 43 Lese Cinq de Shan E 44 « Cinq pays — cinq négociateurs souverains » ss. 45 Une structure institutionnelle souveraine nantes 50 La lutte contre les «trois BIN седане ue 52 Chapitre 2

Le terrorisme dans le droit de l'ONU cei retirees 56 La diplomatie antiterroriste de POCS аланнан но ынын нн 58

Le idewlogie de Ja violence We доков 61

Des menaces perçues comme des actes qiatnseetesiettpiventnses rti orti 62 Lartde limitation еравад 63 Chapitre 3 Le rôle paradoxal de la société civile dans la lutte contre НЯ те 69 La ¢force souples de ТОСУ sat аван анна 70 Un mécanisme transnational ď’extradition нака оннан онан 73 Let pays demandeurs dee tetrotistes Уч... ede vici cud eet 76 LOGS, une échappatoire aux jugements same 78 Chapitre 4 Les plateformes civiles de POCS ss 81 Les outils idéologiques de l'antitertorisme « doux » „еннен 82 Ensemble mais 8ератейтей nn иншаны ыа 90 Laa Carte Jeunes ОС... рне ы ынын ege Ed oe ir rase oa 91 LAppelà la E 92 Un activisme аро ше ae nan au doute 98 Partie Il

Prévenir U« idéologie du terrorisme »

Chapitre 5 La ressource « civilisationnelle ze 106

La société civile comme levier se 109

Аи nom de l'« unité civique » de la « nation panrusse »

Lite prévention événementielle sini nn une

Autour de tables rondes шын иинин hl v reste Cinq centres ООА т

Le Centre pour la tolérance du musée juif Le Centre de prévention de l'extrémisme religieux et ethnique .... 141 LAcadémie APPO : « je ne vais pas détruire l'Etat car jel'aime» 144

Le Centre KONTAK ааыа Greet Egeter 145 LĽInstitut islamique de MOSOOW. sm 147 Les « cyber-patrouilles E 151 Le mouvement de jeunesse des douze n... 154 Chapitre 7

Prévenir l'« idéologie du terrorisme » de manière directe La ligne d'urgence de la Chambre sociale sense Du coercitif au non coercitif, du FSB aux ОМС ss d Asso ОО E E lune 167 Les ONC militaro-patriotiques russes „sssr

Le Collège des jeunes, une plateforme de dialogue

Ге Солев E 181 Ка УМ M ——— ———" 183 Défendre les intérêts des « compatriotes » sses 184

Promouvoir sa culture, prévenir l'extrémisme sinus 186

Partie III De la lutte contre le terrorisme aux mobilisations civiles

Chapitre 8

Lamalgame entre extrémisme et terrorisme suis 203 Opposition et Stëmme «i secreti cene nn ep наи наннын 204 Le réseau des ONC de défense des droits humains i.e 210 Influencer les politiques publiques ss 213 Les « organisations паба эон аннараа 216 Les 4 prisonniers E 220 Chapitre 9

La menace du « terrorisme » еп Chiesa 227

Lextreme gauche, une menace révolutionnaire 08e 236 Les concurrents « non traditionnels » de l’Église orthodoxe russe ... 238 LĽÉpglise de Scientologie dead 239 Les musulmans à l'épreuve de la lutte contre l'extrémisme et le TOLLOTISME EEE E T 241 Pour qui est-il dangereux de lire Saïd Nursi ? ганнан 242 Du « EE 243 La CEDH face à l'interdiction de Hizb ut-Tahrir se 246

Chapitre 10

Lextréme gauche à l'épreuve de la « fabrication »

Е КИ 249 Tisser un « Réseau» terfOflsEe hentai oies 253 Dés tártutes et des 4 prévoient din ten 254

De la qépresson au militantisme session nine te 258 Entresolidarité et indifférence оао ен 260

Une « organisation extrémiste » ou « terroriste » Ze 264

Tcheliabinsk 2013 : la transition de l'« extrémisme »

Des vices de procédure ее rtv uH) 272

Défendre les « prisonniers politiques » de Hizb ut-Tahrir : quel dilemme ши иенин шынын — ie 276 e ————————— 285 La lütte «douce » contre Ie ЛЕО ОВО a init 286 Га lutte «dure» contre le terroris E semis 289 La lutte « souple » contre le terrorisme isi retener rere 295 Bibliographie getrei 297 1. Sources primaires аенын иннин EEE ENEE RESE 297

1.2. Sources juridiques en ligne en russe sinus 297

1:3; years cosa coin cle ae em ee ee RT en 302

1.3.2. Sources primaires transmises par nos interviewés .... 305 KE 306 2.1. Ouvrages en francais et en anglais ранена 306

2.3. Articles en français et en ang sus 310

2.4, Ouvrages еб articles en TUSSE sistema 315 2.4.1. Articles et ouvrages en ligne en russe. а.е 317 MCI d ——————À 319 2.9.1. Rapports en Bone sentis 321 SE ten erae Es 321

3,2, Ressources en ligne ep TUSSE aieo dessins tiov ade ou 322

Liste des figures

Introduction

Héritiére des « Cinq de Shanghai », un mécanisme de coopération établi en 1996 pour résoudre les questions frontaliéres entre la Chine et les Républiques centrasiatiques avec la coopération de la Russie, l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) a été fondée en juin 2001. Cinq de ses six États membres fondateurs sont issus de l'espace postsoviétique : la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan ; la Chine étant le sixième Etat membre fondateur. Inaugurée quelques mois avant les attentats du 11 septembre 2001, l'OCS se fixe pour mission principale la lutte contre les « trois fléaux », à savoir le terrorisme, l'extrémisme et le séparatisme au sein de ses États membres fondateurs. Parmi les États membres fondateurs de l'OCS, la Russie et la Chine sont membres permanents du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU). Dans le discours officiel de l'OCS, l'ONU est par ailleurs dépeinte comme la « garante de la sécurité internationale, de la stabilité et de la paix » sur la scène internationale.

Inciter les acteurs non étatiques à préter main-forte aux acteurs institutionnels dans la sphére de la prévention du terrorisme est une idée développée au niveau international dans les années 2000. Les conventions et déclarations de l'OCS témoignent de la conception d'une approche globale et inclusive de l'antiterrorisme^ dés 2005. Un an plus tard, la Stratégie antiterroriste mondiale de 2006 de l'ONU encourage la mise en place de mesures de prévention visant à éliminer les « conditions propices à la propagation du terrorisme ». Elle invite par ce biais « la société civile à s'associer à la campagne mondiale de prévention et de condamnation du terrorisme ». Plus récemment, si l'ONU a adopté en 2015 la résolution

Рашид Алимов, Шанхайская организация сотрудничества: становление, развитие, перспективы, М., Издательство « Весь мир », 2017, р. 79. L'expression « approche globale et inclusive » se réfère ici à la lutte contre le terrorisme qui résulte de l'emploi simultané d'instruments coercitifs et non coercitifs. L'adjectif « inclusif » renvoie, par ailleurs, au projet d'inclure des acteurs non étatiques dans la dimension de la prévention du terrorisme.

2250 sur la participation des jeunes, notamment dans l'effort de prévenir « les causes et les facteurs susceptibles de conduire au terrorisme », les chefs d'État de l'OCS ont entériné un Appel conjoint à la jeunesse en 2018. Cet appel encourage les jeunes à participer à la prévention des « idéologies radicales et destructrices au sein des jeunes générations », en particulier « la propagande du terrorisme, du séparatisme et de l'extrémisme ».

Si l'approche sécuritaire de la lutte contre les « trois fléaux » évolue en tenant compte des politiques antiterroristes de l'ONU, le contexte géopolitique dans lequel se situe le développement de l'OCS marque une prise de distance de ses Etats membres fondateurs par rapport au modèle de développement qu'ils associent aux Etats-Unis et aux pays de l'Europe occidentale. Le sommet de l'OCS de 2005, qui s'inscrit dans le contexte des révolutions de couleur’ et des événements d’Andijan’, inaugure ainsi un refroidissement des relations entre les États membres fondateurs de l'OCS et les Etats-Unis.

Il en résulte une complexification de la perception de la Russie, de la Chine, du Kazakhstan, du Kirghizstan, du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan face à leur sécurité nationale : les tentatives d'exportation de « valeurs étrangères » en provenance de l'Occident qu'ils redoutent sont dépeintes comme des menaces sécuritaires. L'opposition que dressent les Etats membres fondateurs de l'OCS à partir de 2005 entre un ordre mondial

Les « révolutions de couleur » est une expression qui renvoie aux soulévements populaires pour contester des élections jugées truquées dans l'espace postsoviétique. Par exemple, la « révolution des roses » en Géorgie (2003), la « révolution orange » en Ukraine (2004) et la « révolution des tulipes » au Kirghizstan (2005). L'avénement des « révolutions de couleur » a été регси par les élites politiques russes, chinoises et centrasiatiques comme étant le résultat de l'ingérence des pays occidentaux, et tout particuliérement de Washington, dans leurs affaires intérieures. Секретариат Шанхайской организации сотрудничества, « Генеральный секретарь отвечает на ваши вопросы », 2016 <http://rus.sectsco.org/news/20160917/130480.html> (consulté en ligne le 5 novembre 2019).

Selon l'administration de l'ancien président ouzbék Islam Karimov, les événements d’Andijan de 2005 ont été marqués par des actions terroristes dirigées contre des bátiments gouvernementaux. Selon de nombreux observateurs, notamment occidentaux, qui emploient l'expression du « massacre d'Andijan », il s'agirait, en réalité, de la répression sanglante d'une manifestation pacifique. Fardhod Tolipov, « Multilateralism, Bilateralism and Unilateralism in "Fighting Terrorism in the SCO Area" », China and Eurasia Forum Quarterly, 4/2, 2006 ; Sébastien Peyrouse, « Le tournant ouzbek de 2005. Éléments d'interprétation de l'insurrection d'Andijan », Revue internationale et stratégique, n° 64, 2006.

Entre biopolitique et rhizomes 25 vu comme unipolaire et dominé par les Etats-Unis, et la défense d’un ordre mondial multipolaire « juste et équitable » reposant sur l% esprit de Shanghai »° reconfigure ainsi la mécanique discursive de POCS. Celle-ci renforce par effet de miroir sa « nouvelle forme de régionalisme », fondée sur la défense aussi bien de l'ordre constitutionnel que de l'intégrité territoriale de ses États membres fondateurs.

Entre biopolitique et rhizomes

La théorie de la biopolitique de Michel Foucault et le concept du rhizome élaboré par Gilles Deleuze et Felix Guattari sont des outils conceptuels utiles à l'analyse du róle paradoxal de la société civile dans la lutte contre le terrorisme au sein de l'OCS et de la Fédération de Russie. Le fait de rapprocher des théories aussi différentes que celles de la biopolitique et du rhizome peut sembler contradictoire, mais c'est précisément la recherche du paradoxe qui a motivé mon choix. En effet, ce livre a pour vocation d'interroger, d'une part, l'élaboration et la mise en place centralisatrice de dispositifs de sécurité à l'instar de lois et de discours antiterroristes au sein des États membres fondateurs de l'OCS. D'autre part, il vise à éclairer les réappropriations ou les remises en cause dynamiques, voire rhizomiques de ces mémes dispositifs chez des acteurs pluriels.

La biopolitique est un néologisme de Michel Foucault, qu'il formalise dans le cours devenu livre Naissance de la biopolitique (1978—1979), et qui désigne l'ensemble des techniques auxquelles l'État a recours à des fins de contróle social’. La notion de biopolitique chez Michel Foucault apparait de maniére croissante dans le domaine des études sécuritaires. Dans le contexte de l'antiterrorisme, les lois peuvent être perçues comme des dispositifs de sécurité et des technologies gouvernementales.

Cela étant, le biopouvoir mobilise des dispositifs à la fois coercitifs et non coercitifs afin de se légitimer. C'est ainsi, par exemple, que la rhétorique de l’État peut prohiber ou stigmatiser certains comportements, et

L« esprit de Shanghai » désigne les valeurs fondamentales de POCS, à savoir la confiance mutuelle, les avantages réciproques, l'égalité, les consultations réciproques, le respect pour la diversité culturelle et l'aspiration au développement conjoint. Пан Гуан, « Что такое шанхайский дух », Infoshos.ru, 2008 (consulté en ligne le 2 novembre 2019).

Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collége de France (1978-1979), Paris, Gallimard-Seuil, 2004, p. 48.

conjointement, inciter les individus & se distancier de maniére autonome de ces comportements. De maniére analogue, l'entreprise de mobilisation de la société civile et des institutions de l'éducation autour du projet de la prévention des récits terroristes et extrémistes peut étre pensée comme un processus de légitimation des Etats membres fondateurs de l'OCS, de défense et de promotion de l'« unité nationale » [nacional’noe edinstvo].

Dans la Naissance de la biopolitique, Foucault écrit que « la bonne pratique pénale ne vise aucunement à une extinction du crime, mais à un équilibre entre des courbes d'offre de crime et de demande négative »°. Je mobiliserai cette réflexion sur la pénalité calculée pour présenter les pratiques judiciaires paradoxales de la Fédération de Russie dans la sphére de l'antiterrorisme et le phénoméne de la « fabrication » d'affaires pénales dénoncé par mes interlocuteurs.

Le principe philosophique du rhizome est illustré en 1980 par le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Felix Guattari dans le second volume de Capitalisme et schizophrénie intitulé Mille Plateaux. Dans Гезprit de la philosophie de Deleuze et Guattari, le rhizome, une structure mouvante, évolutive, horizontale et immanente, s'oppose au paradigme « arborescent » qui, selon eux, a modelé la pensée occidentale.

La lutte contre les « trois fléaux » au sein de l'OCS est un programme politique qui aspire à faire converger les intéréts et les ressources de nombreux acteurs diversifiés. En effacant les frontiéres entre les espaces public et civil, l'antiterrorisme, comme projet transnational au sein de l'OCS, ouvre une nouvelle dimension mouvante d'alignements et de coordination rhizomique : la fluctuation des acteurs et des discours forme sa trame évolutive.

L'interprétation des relations entre les acteurs de l'antiterrorisme au sein de la Fédération de Russie comme une trame rhizomique ouvre un champ d'analyse intéressant en ce qu'elle permet d'étudier les róles multiples qu'endossent les acteurs et de mettre en évidence les synergies qui adviennent de façon spontanée et « acentrée » entre ceux et celles qui, tour à tour, préviennent l'« idéologie de l'extrémisme et du terrorisme » ou dénoncent les abus de pouvoir découlant de la mise en ceuvre coercitive de l'antiterrorisme.

Ibidem.

L'adjectif « acentré » est employé par Deleuze et Guattari pour décrire le rhizome J y qui, d'aprés eux, s'oppose à toute logique centralisatrice, arborescente et verticale.

Terrorisme et société civile 27

La notion d’« évolution aparalléle » qui intervient entre les principes de la cartographie et de la décalcomanie du rhizome enrichira également mes réflexions. Pour Deleuze et Guattari, la « logique de l'arbre » est une « logique du calque et de la reproduction ». En revanche, la « carte » est un processus, un devenir ; elle se construit et fait partie du rhizome". Cela signifie que l'opération de reporter le « calque » sur la « carte » n'implique pas une symétrie, Фой la présence inévitable d'écarts entre les deux. Dans ce livre, j'explorerai les écarts entre le « calque » des stratégies antiterroristes des États membres fondateurs de l'OCS et leur réalisation sur le terrain par des acteurs non étatiques, la « carte ».

Terrorisme et société civile

Ce livre vise à éclairer la maniére dont s'enchássent deux notions sans lien apparent — terrorisme et société civile — dans la mise au point des politiques sécuritaires des Etats membres fondateurs de l'OCS, et en particulier de la Fédération de Russie. La société civile et le terrorisme sont des notions sujettes à des interprétations multiples dont la signification fluctue selon le contexte historique et national dans lequel nous les situons.

Pour l'OCS, le terrorisme constitue l'un des « trois fléaux » défini en 2001 dans la doctrine du méme nom. Je montrerai la maniére dont les notions de séparatisme et d'extrémisme interagissent, sentremélent et se recoupent avec le concept de terrorisme dans l'espace de l'OCS. D'un cóté, les vocables « terrorisme » et « extrémisme » sont employés comme des synonymes pour désigner la sphére de leur prévention dans le discours officiel de l'OCS et de l'administration russe. De l'autre, le « terrorisme » résulte d'un amalgame trés singulier entre l'extrémisme et le séparatisme dans les actes normatifs de l'OCS et dans la pratique judiciaire russe. D'ailleurs, selon son appréciation normative au sein de l'OCS et de la Fédération de Russie, le terrorisme ne sous-tend pas nécessairement la réalisation d'actions violentes.

Dans l'espace del'OCS, la prévention des discours terroristes est fondée sur des dispositifs publics qui brouillent les frontières entre organisations à but non lucratif et institutions scolaires, entre organisations gouvernementales et non

10 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Paris,

Editions de Minuit, 1980, p. 20.

gouvernementales". Par conséquent, j'éviterai d'employer l'expression « organisation non gouvernementale » (ONG) en dehors de son contexte occidental. Mon point d'observation central étant l'espace de l'OCS, et en particulier la Russie — les pays d'Asie centrale, sans étre négligés, ne sont pas au coeur de ce livre —, j'utiliserai le terme plus fréquemment utilisé par les acteurs institutionnels et non étatiques de cet espace, à savoir « organisation non commerciale » (ONC).

Le modèle de société civile promu par les États membres fondateurs de l'OCS est paradoxal en ce qu'il repose à la fois sur la répression des associations critiques du pouvoir et sur le développement d'une « société civile nationale », placée sous le contróle des autorités. Afin de tenir compte de ces spécificités, la définition de « société civile » qui s'ajuste à mon analyse est la suivante : l'espace de l'action civile entre l'individu et l'État issu de la collaboration avec l'État ou de l'opposition à celui-ci. Lespace issu de la collaboration avec l'État désigne ici les ONC partenaires des États membres fondateurs de l'OCS et les organisations de l'enseignement qui participent à la prévention des discours terroristes et extrémistes dans l'espace public.

Lespace issu de l'opposition à l'État correspond, en revanche, aux éléments critiques de la société civile, notamment les organisations de défense des droits humains. Pour désigner leurs membres, je ferai usage du terme générique de « défenseur des droits humains » [pravozascitnik]. En deuxiéme lieu, en opposition à l'État se référera à des mouvements citoyens, nés pour contester la répression de certains membres présumés de groupes politiques et religieux interdits en tant qu'« organisations terroristes » ou « extrémistes ». Dans ce contexte, de nombreux détenus et condamnés d'extrémisme et de terrorisme sont communément appelés des « prisonniers politiques » [politzakljucennye] par les organisations de défense des droits humains.

La configuration des sociétés civiles dans l'espace de l'OCS au cours des années 2000 témoigne de l'omniprésence des gouvernements : si les pouvoirs russe et chinois cherchent, nous le verrons, à « créer » des sociétés civiles placées sous leur contrôle, les administrations des républiques d'Asie centrale membres de POCS laissent peu de marge d'autonomie aux associations nationales. De ce fait, le sigle « ONG », qui sous-tend la négation des relations entre la société civile et les institutions gouvernementales, ne figure pas dans le droit civil des Etats membres fondateurs de l'OCS.

Russie 2018 : mon enquéte de terrain 29

Étudier la société civile « dans son rapport à l'État » et non pas en qualité d'« antipode de l’État », comme le dit Jean-François Bayart, permet de saisir les modes d'intervention des associations de la société civile au sein des gouvernements autoritaires, à l'instar des Érats membres fondateurs de l'OCS. Pour le politologue, « la résistance, l'escapisme, le contournement, la réappropriation, la disqualification, l'adhésion sont autant de lignes de positionnement par rapport au pouvoir, que l'on retrouve, nonobstant la diversité des situations historiques `. Dans ce livre, la notion de lignes de positionnement éclairera les logiques d'action individuelle qui orientent le parcours des acteurs associatifs des plateformes civiles de l'OCS et des organisations de société civile en Russie dans la sphére sécuritaire.

Russie 2018 : mon enquéte de terrain

En 2018", j'ai exploré sur le terrain au cours d'un an les effets à la fois coercitifs et inclusifs de la lutte contre le terrorisme et l'extrémisme sur les relations entre acteurs institutionnels et civils en Russie en me focalisant sur deux catégories d'organisations. En premier lieu, les organisations russes de défense des droits humains qui contestent l'action antiterroriste des forces de l'ordre à la lumière d'affaires criminelles qu'elles considérent comme « fabriquées ». En deuxiéme lieu, les entités « civiles » issues des services de renseignement, les ONC et les organisations de l'enseignement qui déclarent collaborer avec l'administration russe dans le domaine de la prévention de l'extrémisme et du terrorisme.

Compte tenu du fait que mon terrain était exploratoire et difficile d'accés, jai sélectionné une approche qualitative pour conduire ma recherche. Ma principale démarche de récolte des données s'est fondée sur la conduite d'entretiens semi-directifs ^ à laquelle j'ai pu ajouter un

Jean-Francois Bayart, « L'énonciation du politique », Revue francaise de science politique, n^ 5, 1985, p. 344.

Bourse de mobilité octroyée par le Fonds national suisse (FNS) pour le projet « Le rôle de la société civile dans la lutte contre le terrorisme », n° 178160 <http://p3.snf. ch/project-178160>.

Pour réaliser mes entretiens, j'ai suivi la démarche de « l'entretien compréhensif » telle qu'avancée par le sociologue francais Jean-Claude Kaufmann. Il s'agit d'une méthode qui emprunte des éléments à la recherche qualitative et à la technique habituelle de l'entretien semi-directif. Ainsi, j'ai sollicité les représentations sociales de mes interviewés en donnant la place à leur « expérience du vécu ». Alain Blanchet volet d'observation participante". J'ai mené plus de cent entretiens? auprès d'une large palette d'acteurs à Saint-Pétersbourg et Moscou ainsi que lors de ma participation au Festival international de la jeunesse de la CEI et de l'OCS au Tadjikistan qui s'est tenu à l'été 2018.

En raison de la difficulté à trouver des acteurs associatifs impliqués dans des programmes de prévention du terrorisme en Russie, j'ai eu recours à la méthode d'échantillonnage dite de « boule de neige », souvent utilisée par les sociologues quand il se révéle impossible de construire un cadre d'échantillonnage à l'avance". Selon cette approche, j'ai demandé à mes premiers interviewés, appelés « germes » dans le lexique de cette méthode d'échantillonnage, de m'indiquer des noms de contacts. Cette méthode est répliquée lors de chaque nouvel entretien, ce qui permet ainsi de constituer un échantillon solide".

Ainsi, mes contacts à l'université de Saint-Pétersbourg m'ont ouvert l'accés aux organisations de défense des droits humains à Moscou et et Anne Gotman, Lentretien, Paris, Armand Colin, 2015, p. 20. La méthode de Г« entretien compréhensif » m'a permis d'instaurer un lien proche avec mes interviewés en donnant l'impression de les « connaitre intimement ». Cette impression a par ailleurs été renforcée par le fait que j'ai mené au minimum deux entretiens avec chacun de mes interlocuteurs. Pour traiter les données de mes entretiens, j'ai croisé deux types d'analyse en sciences humaines et sociales : l'approche phénoménologique et l'approche thématique. L'analyse phénoménologique est fondée sur l'exigence de conserver « un certain silence intérieur et une disponibilité à ce qui est, à ce qui se présente à soi ». L'analyse thématique que j'ai choisi de combiner à l'analyse phénoménologique m'a permis, en revanche, de sélectionner les passages thématiques les plus pertinents pour présenter mes résultats de recherche.

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