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Actions et conduites mimo-gestuelles dans l’usage conversationnel des relatives en français

Ioana-Maria Stoenică · 2020

88,524 words · about 6 h 12 min to read

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Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Stoenică, Ioana-Maria (2020), Actions et conduites mimo-gestuelles dans l’usage conversationnel des relatives en français, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0)

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Author
Ioana-Maria Stoenică
Language
French
Published
2020
Length
88,524 words · about 6 h 12 min
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Sciences pour la communication

PETER LANG

Sciences pour la communication

Table des matières

INTOQUC ON es da E EOE 1

1. Le but de cet ouvrage et sa perspective sur un objet classique dè la Imotistique:: ersero eniai e eE E ER 1 Le type de données utilisées 4. 4 La temporalité du: langage 4... 5 2- Le plan de cé travail sereine teens 8 1. La linguistique interactionnelle isseire 11 1.1 Le tour de parole : une unité interactive oes 16 1:2:1 La paire adjacente suisses 23 1.2.2 La Peparatiom: issue eed aes 27 1.2.3 La notion de préférence spisie neseniai niia 30 2.1 Émergence naine momatesis 39 2:3 PTOJéCTION tee ane a a mms 43 2.4 CONUMPENCE sur srrrntesfessertheresdiesesteseihessitenénners 47

2.5 Incrémentation iii eee 49

Chapitre II Les relatives : état de l’art et approche renouvelée de leur USA GC 2 et ssstieieneieies 53 1.1 La théorie des deux types de relatives 0.0... cece 55 1.2 Typologies alternatives a la théorie des deux types de TELAVE S ronronis einen enee N E N EREE 58 1.3 La remise en question de la subordination des relatives ... 71 1.3.1 Survol de la subordination dans la littérature 72 2. L'approche variationnelle cc eceeeeeeeeeseeteeeeceeeeeeeeeeeeeeseeatens 83 2.1 Variation morphosyntaxique et emploi “non standard” COS relatives 455 dun Dinard cles 83 2.2 Variation morphosyntaxique et tendance distributionnelle GES TÉlATIVÉS cream tatin Aa: 89 3. L'approche interactionnelle 0.0.0.0... ccecceeseeeteeeeeeeeeeeeeeseesseessens 96 3:L Jeamneret (1995, 1999 unter 96 3.2. Tao & McCarthy (2001) sistema 97 33 CE 207 ) nette drones 98 3.4 Laury & Helasvuo (2015) woo. ececccetcceeeeseeesseesseeseeeeeees 102 4. Pour une approche temporelle, interactionnelle et praxéologique des relatives 0.0... ccccsceesceseceeeeeneeeseeesseeeeeeees 106 4.1 La base de données utilisée oniinn 109 Chapitre III Les relatives en tant que produits d’un bricolage interactionnel en temps réel srssiccniciisiseiiuiseii 119 1. Les relatives co-construites ooo. eeeeeteeneeneeeeeeecneeteeeeeeeees 120 3. Les relatives “non standard” 20... eee eceeceeseeeceeeeeeeeeecneeneeeeeeees 135 4. Les relatives auto-réparées oo... cecceceesceesceeseeseeesseesteeteeneeees 142 5. Synthèse et discussion intermédiaires 2.0... eeeeeeeseeteeeteeeees 145

VIII

Chapitre IV L'usage incrémental des relatives : une pratique interactionnelle au service des besoins locaux des

2. Les fonctions interactionnelles des relatives auto- INCTÉMENMICES serre epiete ad E tee etat R AEEA 2.2 Poursuivre la réaction d’autrui par des élaborations

référentiellés ss dant

3. Les fonctions interactionnelles des relatives hétéro-incrémentées 20. eee ecceeseceseceteceeceeeeeeeeeeeceseeeseeeseeeseeeses 3.1 Hétéro-initier la réparation d’un problème

d'identification référentielle oo... ee eeeeseereeeteesteenees 3.2 Prendre position par rapport aux assertions d’autrui concernant des référents 0... ecceceeeseceeeeeeeeeeeeeseeseeeees

4. La fonction interactionnelle commune aux relatives auto- et hétéro-incrémentées : ajouter un élément supplémentaire à

Chapitre V L'exploitation conversationnelle de la syntaxe des TELAVE Senee nee ane 1: RElAIVES TESICS: nee E EAE EN 1.1 Relatives non intégrées oo... ee eeeeceeceseeeseeeseeeseeeteeeneees 1.2 Relatives intégrées sorserien uea e EE 2. Relatives autonOMes csennesanenaen a

1. Synthèse des résultats et leur apport a l’étude des relatives ...

IX

3. Vers une grammaire multimodale et temporelle, articulée aux

Conventions de transcription

Les données interactionnelles analysées dans ce travail ont été transcrites en utilisant les conventions de transcription en vigueur en analyse conversationnelle, décrites plus bas (voir aussi Ten Have 2005). D’après Hutchby & Wooffitt (2008), l’utilisation de ces conventions permet au chercheur de refléter deux aspects analytiques concernant le déroulement des conversations. Le premier se réfère à la dynamique de l’alternance des tours de parole. En ce sens, les conventions utilisées captent des détails relatifs aux débuts et aux fins des tours, y compris des détails minutieux tels que l’occurrence des chevauchements, la présence des pauses intra- et inter-tours, l’aspiration et l’expiration audibles. Le second aspect analytique reflété par l’usage de ces conventions a trait, quant à lui, aux caractéristiques de production de la langue parlée. Il s’agit ici notamment de l’accentuation, l’articulation, l’intonation, et le débit marqués dans les transcriptions.

[ début du chevauchement

] fin du chevauchement

= enchaînement rapide

& continuation du tour après chevauchement

(.) micro-pause non mesurée (jusqu’a 0.3 sec)

(..) micro-pause non mesurée (jusqu’a 0.6 sec)

(0.7) pause mesurée en secondes et dixièmes de secondes

mo- troncation d’un mot

? intonation finale montante

å intonation finale légèrement montante intonation finale descendante h.

XXX

((rire pour 0.2)) +mot ((riant))+ intonation continuative

accélération du débit

ralentissement du débit

voix plus forte

voix moins forte

accentuation

(transcription incertaine)

liaison

montée/chute intonative de la syllabe précédée de la flèche

aspiration

expiration

segment incompréhensible (x = syllabe) commentaire du transcripteur

indique le début et la fin d’un segment concerné par un commentaire

La transcription de la conduite non verbale des locuteurs a été réalisée en utilisant des conventions inspirées de celles développées par Lorenza Mondada pour la transcription multimodale (version 3.0.1, 20141). Ces conventions ont été utilisées comme suit :

indication du début et de la fin du regard du locuteur A ou du regard et d’autres conduites mimo-gestuelles (par ex., haussement de tête) du locuteur A ome? indication du début et de la fin d’une conduite mimo-gestuelle supplémentaire du locuteur A (par ex., sourire) x x indication du début et de la fin d’une conduite mimo-gestuelle supplémentaire du locuteur A (par ex., posture du corps)

XII

AA indication du début et de la fin d’une conduite mimo-gestuelle du locuteur B

S S indication du début et de la fin d’une conduite mimo-gestuelle supplémentaire du locuteur B

+ + indication du début et de la fin d’une conduite mimo-gestuelle mutuelle des locuteurs A et B (par ex., A et B se regardent réciproquement)

£ £ indication du début et de la fin d’une conduite mimo-gestuelle du locuteur C

*----> continuation de la conduite mimo-gestuelle décrite

---->* fin de la conduite mimo-gestuelle décrite

Liste des abréviations l. ligne (de transcription)

LI linguistique interactionnelle PP proposition principale

SN syntagme nominal

UCT unité de construction de tour

Equivalences terminologiques anglais — français positionally sensitive grammaire sensible à la position grammar séquentielle

recipient-designing orientation en fonction du récepteur transition relevance place point pertinent de transition

turn constructional unit unité de construction de tour

XII

Introduction?

1. Le but de cet ouvrage et sa perspective sur un objet classique de la linguistique

La conception praxéologique du langage, selon laquelle l’usage du langage est un moyen non seulement pour communiquer mais également pour agir dans la société, est un fait acquis, tant en philosophie du langage ordinaire (Wittgenstein 1953) qu’en linguistique. Elle a influencé notamment la théorie des actes de langage, qui a été développée par Austin (1962) et Searle (1969), et qui a ensuite été intensivement exploitée en pragmatique du discours.

En analyse conversationnelle (Sacks, Schegloff & Jefferson 1974, 1979) et, plus récemment, en linguistique interactionnelle (Ochs, Schegloff & Thompson 1996 ; Couper-Kuhlen & Selting 2018), la conception praxéologique voit dans le langage des ressources linguistiques que les participants mobilisent pour l’accomplissement local de différentes

2 Le présent ouvrage est une version remaniée de ma thèse de doctorat, soutenue

en 2018 à l’Université de Neuchâtel. Je voudrais remercier Simona Pekarek Doehler, ma directrice de thèse, pour ses conseils avisés et son regard critique, ainsi que Marie-José Béguelin, Leelo Keevallik, Denis Apothéloz et Arnulf Deppermann, membres de mon jury de thèse, pour leurs commentaires exigeants et enrichissants, qui ont contribué à l’amélioration de ce travail. Je tiens également à remercier deux experts anonymes pour leurs remarques constructives sur une version antérieure de ce texte, ainsi que Loanne Janin pour la relecture du présent ouvrage.

Une partie de cette recherche a été soutenue par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (subside n° 100012 178819), qui a, en outre, financé en 2016 mon séjour de recherche à l’Université de Linkôping, en Suède (PINEP1_164924).

actions conversationnelles ou sociales (telles que lancer une invitation, accepter ou refuser une proposition, se plaindre, etc.). Dans l’analyse de ces actions conversationnelles, les linguistes s’intéressent essentiellement à deux aspects, qui distinguent d’ailleurs cette approche de celle adoptée dans l’examen des actes de langage. Il s’agit, d’une part, d’une attention minutieuse que les analystes prêtent aux détails linguistiques, prosodiques et mimo-gestuels des pratiques discursives sur la base desquelles une action (par ex., formuler un accord) est reconnue en tant que telle dans une conversation. D’autre part, il s’agit également d’examiner la position séquentielle de l’action en question, soit le moment précis de son occurrence dans l’échange verbal, avant ou après une certaine autre action (par ex., produire une évaluation positive), à laquelle elle est liée par une dépendance conditionnelle (la seconde action étant occasionnée par la production de la première) (voir chap. I $ 1.2.1). Dans cette perspective, la dimension praxéologique du langage est conçue comme étant foncièrement interactionnelle, son interprétation ne reposant plus uniquement sur la production linguistique d’un seul locuteur mais également sur la réaction que celle-ci suscite, de manière locale et située, auprès de l’interlocuteur. Le caractère interactionnel du langage comme action devient dès lors démontrable par l’examen de la temporalité de la conversation, de l’émergence pas à pas des structures linguistiques mobilisées par les locuteurs pour initier ou réagir à des actions conversationnelles.

Ce travail se propose d’étudier la dimension temporelle, interactionnelle et praxéologique du langage, telle qu’elle est observable dans l’usage conversationnel des relatives. Celles-ci sont des propositions introduites par un pronom relatif (‘que’ dans l’ex. 1 ci-après), qui se comporte en subordonnant, dans ses emplois classiques, mais qui peut aussi parfois introduire des clauses autonomes (voir Deulofeu 1999, 2011 ; Groupe de Fribourg 2012).

Alors qu’un nombre impressionnant de travaux a été dédié à l’étude des formes syntaxiques et des fonctions sémantiques des relatives (voir l’état de l’art présenté au chap. II), la présente recherche se propose d’aborder l’étude de ces constructions grammaticales sous un jour différent. Elle vise à examiner environ 200 relatives’, sélectionnées à partir d’une base de données comportant dix-neuf heures de conversations en français, à la lumière du déroulement temporel, moment par moment, de l’interaction, et de l’enchaînement séquentiel des tours de parole (dans le sens qu’une réponse, par exemple, suit une question formulée dans un tour précédent). La prise en compte de la temporalité du langage, comprise à la fois en tant qu’émergence en temps réel de la parole (Auer 2009) et en termes de ce qui est produit d'abord et ce qui est ajouté ensuite dans la composition d’un tour de parole (Pekarek Doehler, De Stefani & Horlacher 2015), nous révèle des aspects encore inexplorés dans l’étude des formes et des fonctions des relatives. Prenons, en guise d’illustration, |’ extrait ci-après :

(1) “Que René il nous a parlé” [Corpus Pauscaf (Pause 18) — 02m10—02m18]

01 DAV: j'ai regardé le film Safe.

02 (0.6)

03 DAV: que René il nous a parlé une fois.= 04 GEB: =euh avec [euh

05 DAV: [avec eu[:h

06 GEB: [Statham?

Dans cet extrait, on constate que la relative (présentant une forme dite “non standard”, voir chap. II § 2.1) utilisée à la ligne 03 est produite, du point de vue du déroulement temporel de l’interaction, après une pause (voir ligne 02). Du point de vue de l’enchaînement séquentiel des tours de parole, elle est énoncée après la complétion syntaxique, pragmatique et prosodique (signalée par le point à la fin de la ligne 01) du tour de David. Notre recherche se propose de montrer qu’une telle occurrence de la relative, après une pause et dans la continuation d’un tour de parole potentiellement complet, n’est pas anodine mais foncièrement motivée

3 Lescritères de sélection des relatives ainsi que la base de données conversationnelles utilisée sont exposés au chapitre II (§ 4.1 et 4.2). Le nombre exact d’occurrences de relatives sur lesquelles sont fondées nos analyses est explicité dans différentes sections des chapitres III à V traitant de divers usages interactionnels spécifiques de ces constructions grammaticales.

par ce qui se produit, d’un point de vue interactionnel, durant la pause qui précède sa production. Notre travail vise ainsi à montrer que l’usage de la relative et l’action conversationnelle qu’elle sert à accomplir sont intrinsèquement liés au déroulement temporel des contingences interactionnelles qui peuvent se produire au cours d’une conversation et qui peuvent se manifester autant sur le plan verbal que sur le plan mimo-gestuel (voir notamment chap. IV). Cette étude cherche ainsi à montrer que la prise en compte des conduites non verbales des locuteurs rend non seulement possible une compréhension approfondie du fonctionnement interactionnel des relatives mais elle rend également visible la diversité dans la variation formelle de ces constructions grammaticales, qui peuvent parfois être formulées entièrement à l’aide de ressources mimo-gestuelles (voir chap. III § 2).

Les objectifs de ce travail s’intègrent dans la perspective temporelle, interactionnelle et praxéologique qu’il adopte dans l’examen des relatives et qui peut être résumée par les quatre points suivants (présentés plus en détail au chap. I).

Le type de données utilisées

Cette recherche analyse des données audio et vidéo, comprenant essentiellement des conversations ordinaires et des discussions de type “focus groupe” en français. L'utilisation de données conversationnelles enregistrées pour l’étude linguistique ne date que d’une vingtaine d’années (Selting & Couper-Kuhlen 2001; Ford, Fox & Thompson 2002), et a ouvert de multiples perspectives analytiques jamais explorées auparavant. Ce travail s’inscrit par ce fait dans un paradigme de recherche récent qui a permis de réviser certaines conceptions classiques des dimensions morphosyntaxique, sémantique et prosodique du langage sur la base de l’étude de son emploi effectif dans les conversations (Pekarek Doehler 2001 ; Ford 2004 ; Keevallik 2008, 2010a ; Bergmann et al. 2012 ; pour le français, voir Deulofeu 1986, 1999, 2008 ; Berrendonner & [Reichler]-Béguelin 1989 ; Berrendonner 2002 ; Apothéloz 2003, 2008).

Les relatives ont été amplement étudiées en français parlé, ceci dès le début du siècle passé (voir, par ex., Damourette & Pichon 1911-1934 et Frei 1929, chap. II § 2.1). Or, à l’exception de rares travaux interactionnistes sur les relatives en d’autres langues que le français (voir Tao & McCarthy 2001, Clift 2007 et Laury & Helasvuo 2015, chap. II $ 3.2 a § 3.4) et des études de Jeanneret (1995, 1999), dans l’espace francophone (chap. II § 3.1), les relatives sont restées a ce jour largement inexplorées sous l’angle de leur usage interactionnel dans les données conversationnelles. Cette recherche se propose donc d’examiner leur production spontanée dans l’interaction sociale. Leur emploi sera ainsi analysé dans son articulation aux mécanismes sous-jacents au déroulement temporel et séquentiel de toute conversation, tels que la prise du tour de parole, son transfert à l’interlocuteur ou la réparation de certains problèmes interactionnels qui pourraient entraver l’alternance des tours et donc le bon déroulement de l’interaction.

La temporalité du langage

La présente recherche s’intéresse à l’utilisation en temps réel du langage (Auer 1996, 2009) et à ses implications pour l’appréhension de l’usage des relatives (par ex., en début, au milieu ou à la fin des tours de parole). Ce travail ne traite donc pas des aspects sémantiques traditionnellement liés à la temporalité, tels que la morphologie et les temps verbaux (Deppermann & Günthner 2015b), dont il reconnaît bien l’importance. Cette étude examine le langage dans son articulation à l’organisation séquentielle des tours de parole et son émergence, pas à pas, dans l’interaction (cf. Hopper 2011). Lexamen de l’émergence séquentielle de la parole permet au chercheur de retracer les modifications syntaxiques que les locuteurs opèrent, prospectivement ou rétrospectivement, en adaptant les trajectoires de leurs énoncés aux spécificités locales de l’interaction (Apothéloz, Grobet & Pekarek Doehler 2007 ; Walker 2004 ; Imo 2011 ; Couper-Kuhlen 2012). Cette dimension processuelle de la production d’énoncés et de constructions grammaticales (voir aussi Bally 1965) n’a pas été systématiquement explorée dans le domaine des relatives, qui sont typiquement impliquées dans des trajectoires syntaxiques complexes. Ce travail se donne ainsi pour objectif de montrer que la production par les locuteurs de certaines relatives, parfois séparées de leur antécédent par des pauses (voir ex. 1 supra), s’articule à l’occurrence de contingences interactionnelles spécifiques, telles que l’absence de réaction appropriée de la part du coparticipant à un moment où celle-ci est attendue selon l’enchaînement routinier des tours de parole (voir, par ex., chap. IV $ 2.1).

Le potentiel praxéologique du langage

L'investigation de l’organisation séquentielle de la parole implique également l’étude des actions conversationnelles accomplies par l’utilisation du langage (Selting & Couper-Kuhlen 2001 ; Ford, Fox & Thompson 2002a, 2003). Laccomplissement de ces actions est examiné tantôt à un niveau macro, comportant plusieurs tours de parole (par ex., raconter une histoire, se plaindre), tantôt à un niveau micro, à l’échelle d’un tour (par ex., initier une réparation, signaler son accord avec le locuteur précédent), mais toujours dans une perspective interactionnelle. L'analyse des actions conversationnelles dépend donc de la manière dont elles sont produites et rendues réciproquement intelligibles par les participants de l’interaction. De ce fait, l’étude de ces actions suppose l’investigation des procédures très fines que les locuteurs mobilisent dans l’interaction pour initier, dérouler ou clore des actions. La présente recherche étudie le langage comme vecteur central d’accomplissement d’actions sociales, ces dernières influençant, à leur tour, l’utilisation située du langage (Schegloff 1996 ; Ford 2004 ; Fox 2007, inter alia). Dans ce sens, ce travail adhère à l’idée selon laquelle les tours de parole sont conçus pour accomplir et faire partie d’actions pratiques dans l’interaction, les structures de la parole-en-interaction étant des structures sociales appartenant à des acteurs dont les caractéristiques du langage sont les caractéristiques des actions pratiques, idée que Lerner (1996) formule dans les termes suivants :

“Turns at talk are designed for (and as part of) practical action in interaction. The structures of talk-in-interaction are social structures of practical actors, and the features of their talk then are features of practical action” (Lerner 1996 : 238).

Cette recherche vise ainsi à montrer que l’examen de l’emploi des relatives ne peut pas être dissocié de l’étude des actions sociales et donc de différents buts pratiques que les participants cherchent à accomplir localement par l’usage situé de ces constructions grammaticales (voir notamment chap. IV et V).

Le langage dans son écologie multimodale

Ce travail étudie les constructions grammaticales en tant que ressources linguistiques que les locuteurs mobilisent pour accomplir différentes actions conversationnelles, en fonction des spécificités locales de l’interaction. Étant donné que toute interaction ne repose pas uniquement sur des éléments linguistiques, cette recherche se propose d’examiner le langage en tant que ressource étroitement articulée à diverses ressources non verbales (gestes, regards, postures du corps) que les participants de l’interaction déploient pour l’organisation située et mutuellement intelligible de la conversation (Goodwin 1979 ; Schegloff 1998 ; Mondada 2004, 2006 ; Broth & Mondada 2013 ; Deppermann 2014 ; Keevallik 2018). L'étude de l’usage des relatives, telle qu’elle est proposée dans ce travail, intègre ainsi également l’analyse des comportements mimo-gestuels des locuteurs qui influencent l’occurrence de ces constructions grammaticales, autant formellement que fonctionnellement, et donc leur rôle dans le déroulement séquentiel de l’interaction.

Par les points qui précèdent, le présent travail se donne pour objectif d’examiner l’emploi d’environ 200 relatives dans des données conversationnelles, dans une perspective foncièrement temporelle, interactionnelle et praxéologique, redevable au courant de la linguistique interactionnelle. Alors que ce paradigme de recherche a fourni à ce jour de nombreux résultats empiriques nous permettant de mieux comprendre le fonctionnement interactionnel d’un nombre important d’éléments lexicaux et de constructions grammaticales (Heritage 1998 ; Mazeland & Huiskes 2001; Raymond 2004 ; Local & Walker 2005; Golato 2010 ; voir aussi chap. I), les formes et les fonctions des relatives n’ont pas été étudiées dans cette optique, a l’exception des travaux susmentionnés (résumés au chap. II). Ce travail vise donc essentiellement a repérer, analyser et décrire le rôle de l’utilisation des relatives dans le déroulement séquentiel des tours de parole et des actions conversationnelles qui sont accomplies dans ces tours par les conduites mutuellement intelligibles des locuteurs. Ces aspects analytiques seront traités suivant le plan de recherche présenté plus bas (§ 2).

Par les considérations mentionnées jusqu'ici, notre travail se propose de contribuer aux discussions récentes sur la dimension temporelle et interactionnelle de la grammaire (Auer & Pfänder 2011a ; Deppermann & Günthner 2015a ; Pekarek Doehler, De Stefani & Horlacher 2015) et sur son exploitation pour l’accomplissement local d’actions sociales (Szczepek Reed & Raymond 2013 ; Thompson, Fox & Couper-Kuhlen 2015). Notre recherche vise également à contribuer aux travaux qui examinent l’articulation du langage aux ressources non verbales, indissociables de l’organisation naturelle des interactions sociales (Streeck, Goodwin & LeBaron 2011 ; Keevallik 2013, 2015 ; Mondada 2013, 2015).

2. Le plan de ce travail

Cette recherche s’ouvre, dans le chapitre I, sur une description de notre cadre théorique et méthodologique — la linguistique interactionnelle — qui résume plusieurs de ses notions-clés.

Le chapitre II est consacré à l’état de l’art sur les relatives et dresse un inventaire de plusieurs travaux qui ont examiné ces constructions grammaticales et que nous avons classés en trois perspectives analytiques : l’approche syntaxico-sémantique, l’approche variationnelle et l’approche interactionnelle. Cet inventaire donne également matière à réflexion sur les dimensions qui sont restées inexplorées dans les études antérieures sur les relatives et qui ont constitué ainsi une prémisse favorable pour l’établissement de notre recherche. Il décrit également la base de données conversationnelles utilisée pour cette étude, ainsi que la démarche méthodologique adoptée pour la réalisation de nos analyses.

Avec le chapitre III débutent nos analyses de l’usage conversationnel des relatives, tel qu’il se manifeste dans les différentes variations formelles de ces constructions que nous avons identifiées dans nos données. Les analyses de ces différentes réalisations formelles (par ex., des relatives construites conjointement par deux locuteurs différents ou des relatives composées de gestes) ne se limitent pas à leur simple description, mais discutent également leur emploi à la lumière de certains facteurs interactionnels susceptibles d’influencer leur occurrence.

Le chapitre IV traite du rôle de l’utilisation des relatives incrémentées dans notre base de données conversationnelles. Nous utilisons la notion de relatives incrémentées pour renvoyer à des relatives qui sont ajoutées par les locuteurs à des tours de parole potentiellement complets d’un point de vue syntaxique, pragmatique et prosodique. Ce chapitre est ainsi consacré à l’analyse des actions conversationnelles que les participants accomplissent dans l’interaction à l’aide de l’utilisation incrémentale des relatives. Il montre également qu’il existe une différence interactionnelle entre le type d’actions accompli par les participants à l’aide de relatives auto-incrémentées (des relatives que les locuteurs ajoutent à leurs propres tours de parole potentiellement complets ; voir l’ex. 1 supra) et le type d’actions accompli par les participants à l’aide de relatives hétéro-incrémentées (des relatives que les locuteurs ajoutent aux tours de parole potentiellement complets des locuteurs précédents).

Le chapitre V traite de la distinction syntaxique entre relatives intégrées et relatives non intégrées (Gapany 2004), telle qu’elle est rendue manifeste au niveau du formatage des tours de parole et de l’organisation séquentielle de la conversation. Il présente également des arguments d’ordre interactionnel en faveur de l’autonomie syntaxique de certaines relatives.

Le chapitre VI conclut notre travail. Il résume les principaux résultats de notre étude, tout en discutant leur apport à l’investigation des relatives dans l’organisation interactionnelle de la conversation. Ce chapitre annonce également quelques perspectives de recherche alimentées par le présent travail. I] s’achève avec une discussion des implications plus générales de cette étude pour la conception de la grammaire utilisée en situation d’interaction sociale.

Chapitre I Le caractère social du langage

1. La linguistique interactionnelle

Notre travail s’inscrit dans le courant de la linguistique interactionnelle, appelé aussi grammaire-en-interaction. Ce courant a été fondé par la publication du volume “Interaction and Grammar” (édité par Ochs, Schegloff & Thompson 1996), devenu depuis une référence intellectuelle séminale pour le développement de ce domaine de recherche. La linguistique interactionnelle se donne pour objectif d’étudier l’utilisation du langage dans les interactions sociales authentiques, en contexte institutionnel ou ordinaire. Elle vise essentiellement a comprendre, décrire et montrer la manière dont les structures du langage influencent l’organisation de l’interaction et sont, en même temps, influencées par celle-ci (Schegloff, Ochs & Thompson 1996 ; Couper-Kuhlen & Selting 2001b ; Hakulinen & Selting 2005b).

La linguistique interactionnelle est un courant de recherche foncièrement pluridisciplinaire, se situant a l’intersection de trois grandes disciplines : l’anthropologie linguistique, la grammaire discursive-fonctionnaliste et l’analyse conversationnelle (pour une introduction a la linguistique interactionnelle, voir aussi Ford, Fox & Thompson 2002b ; Laury, Etelämäki & Couper-Kuhlen 2014 et, plus récemment, Couper-Kuhlen & Selting 2018).

Selon Schegloff, Ochs & Thompson (1996), la linguistique interactionnelle (dorénavant LI) a emprunté a l’anthropologie linguistique son intérêt pour l’interaction sociale et pour la dimension interactionnelle des structures linguistiques. Elle a été surtout influencée par l’idée, vehiculée notamment par Boas (1911) et Sapir (1974), que le langage n’est pas seulement un outil pour penser mais aussi un outil pour agir, étant par là une forme d’ interaction sociale :

“Sapir proposed that this interpenetration of language and life is pervasive: “For the normal person every experience, real or potential, is saturated with verbalism” (1974: 49-50). Language is not only a tool for thinking, it is also a tool for acting. Language is not only embedded in social intercourse; it is also itself a form of social intercourse” (Schegloff, Ochs & Thompson 1996 : 4-5).

De manière tout a fait remarquable, le caractère fondamentalement social du langage est affirmé déjà par Ferdinand de Saussure, dans les Écrits de linguistique générale. Il s’agit de notes personnelles de l’auteur, qui ont fait l’objet de publications tardives (voir, par ex., l’édition de 2011 due à René Amacker), certaines d’entre elles ayant été retrouvées par hasard en 1996. Nous citons ici un passage d’une actualité bien frappante :

“C’est seulement le système de signes devenu chose collective qui mérite le nom de <système de signes>, qui est un système de signes : parce que l’ensemble de ses conditions de vie est tellement distinct depuis ce moment de tout ce qu’il peut être hors de cela que le reste apparaît comme inimportant. Et on peut immédiatement ajouter : que si ce milieu de la collectivité pour le système de signes change toute chose, ce milieu est aussi dès l’origine le véritable endroit de développement où tend dès sa naissance un système de signes: un système de signes proprement fait [que] pour la collectivité comme le vaisseau pour la mer ; il n’est fait que pour s’entendre entre plusieurs ou beaucoup, et non pour s’entendre à soi seul. C’est pourquoi à aucun moment, contrairement à l’apparence, le phénomène sémiologique quel qu’il soit ne laisse hors de lui-même l’élément de la collectivité sociale: la collectivité sociale et ses lois sont un de ses éléments internes et non externes, tel est notre point de vue” (Saussure 2011 : 292-293).

Toujours selon Schegloff, Ochs & Thompson (1996), la LI s’est aussi inspirée de la grammaire discursive-fonctionnaliste, plus précisément des recherches qui se sont intéressées au fonctionnement du langage en tant qu’outil pour la communication et qui ont expliqué notamment l’utilisation de certaines structures grammaticales en relation avec les structures du discours (par ex., Du Bois 1987 ; Givon 1984). Avec l’essor des travaux inscrits dans le courant de la LI, l’intérêt pour le fonctionnement discursif du langage évolue ainsi vers un intérêt pour le fonctionnement interactionnel du langage dans différentes situations d'interaction. Dans ce sens, les études interactionnistes cherchent à comprendre à quel point l’appréhension de l’utilisation interactionnelle du langage nous amène à reconfigurer notre conception de la grammaire et de son fonctionnement dans les conversations naturelles.

La discipline qui a le plus influencé la LI est l’analyse conversationnelle (pour une introduction a l’analyse conversationnelle, voir Bange 1992 ; Gülich & Mondada 2001 ; Ten Have 2005 ; Hutchby & Wooffitt 2008 ; Sidnell 2011 ; Sidnell & Stivers 2013). Issue de l’ethnométhodologie de Garfinkel‘, une sous-discipline de la sociologie américaine, l’analyse conversationnelle a été fondée au milieu des années soixante par Harvey Sacks, Emanuel Schegloff et Gail Jefferson. Intéressés par l’étude des conversations, ces chercheurs ont examiné le caractére interactionnel du langage, traduit par son utilisation en tant que ressource pour la construction des tours de parole. Ainsi, les analystes de la conversation ont découvert les pratiques de construction des tours mais aussi les principes qui gouvernent leur alternance (Sacks, Schegloff & Jefferson 1979 ; Ford, Fox & Thompson 1996 ; Selting 2000), et la construction collaborative des séquences d’actions accomplies par ces tours (Lerner 2002 ; Szczepek Reed 2012, inter alia). Ceci les a également amenés a reconnaitre la dimension interactionnelle de la grammaire (“grammar as an interactionally shaped phenomenon”, cf. Ford, Fox & Thompson 2002b : 6).

En même temps, les analystes de la conversation ont aussi montré, par l’examen minutieux du déroulement séquentiel des tours et des actions, que l’ordre social, tel qu’il est créé par les conduites pratiques des individus, est produit pas à pas dans l’interaction, par l’utilisation située du langage (voir, par ex., les travaux publiés dans Atkinson & Heritage 1984 et Button & Lee 1987). La conversation ordinaire devient ainsi le site primaire de création de l’ordre social (Couper-Kuhlen & Selting 2001), transférable et adaptable ensuite à d’autres types et formes d'interactions sociales. Dans ce sens, l’ordre social est observable

4 Voir, par exemple, Studies in Ethnomethodology (Garfinkel 1967).

5 On remarque ici l’influence de la sociologie de Goffman (par ex., 1963, 1983), qui a contribué, elle aussi, à côté de l’ethnométhodologie garfinkelienne, à la création de l’analyse conversationnelle (Sacks et Schegloff ont été d’ailleurs les disciples de Goffman à l’Université de Californie à Berkeley). Schegloff, Ochs & et donc analysable par son accomplissement local dans l’interaction, rendu visible par les conduites linguistiques et mimo-gestuelles réciproquement intelligibles des locuteurs. Cette intelligibilité mutuelle des conduites sociales des locuteurs est rendue possible grace à l’utilisation de méthodes communément partagées pour l’organisation de l’interaction (par ex., des pratiques linguistiques (et non verbales) spécifiques pour ouvrir une conversation, énoncer un désaccord, demander une clarification suite à un problème de compréhension, etc.). C’est d’ailleurs par son intérêt marqué pour l’examen des méthodes par lesquelles les individus exposent de manière située leurs conduites sociales et les interprètent mutuellement que l’analyse conversationnelle s’inspire de l’ethnométhodologie. Selon Schegloff, Ochs & Thompson (1996), l’analyse conversationnelle diffère toutefois de l’ethnométhodologie en cela qu’elle ne s’intéresse pas seulement à la manière dont les individus interprètent leurs conduites réciproques mais aussi à la façon dont ils produisent celles-ci, les pratiques des participants étant influencées par les contingences locales et situées, manifestées au cours de l’interaction.

L'apparition de la LI a également été occasionnée par l’avancement technologique (cf. Couper-Kuhlen & Selting 2001b ; Ford, Fox & Thompson 2002b). La possibilité de réaliser des enregistrements audio et vidéo de conversations authentiques et de les analyser ensuite à l’aide de différents logiciels de traitement de données a définitivement changé la perspective des linguistes sur l’étude du langage. Ce changement a d’abord coïncidé avec un refus de la part des chercheurs de se limiter à l’examen linguistique de phrases inventées par introspection, comme le note Hopper :

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