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Jacqueline Authier-Revuz La Représentation du Discours Autre
Études de linguistique française
Édité par Franck Neveu
Avant-propos
Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole. [Montaigne, Essais, I, ix « Des menteurs »]
Le discours rapporté c’est le discours dans le discours, l’énonciation dans l’énonciation, mais c’est en même temps un discours sur le discours, une énonciation sur l’énonciation. [Voloshinov (1929/2010)]
L’avant-propos est un genre de l’après-coup qui, en forme d'annonce au lecteur, tient du regard rétrospectif sur le parcours, parfois de longue haleine, qui a mené à l'ouvrage.
Pourquoi son titre plutôt que « Le Discours rapporté en français » ? C’est tout au long de l’ouvrage que — localement argumentée! — cette renomination du champ comme « Représentation du discours autre » prendra, on l’espère, son sens et sa justification. Quant au « Principes » du sous-titre, il dit, à la fois, du projet, l'ambition et les limites : saisir quelque chose des bases - langue, discours, sujet, langage —, des ressorts fonciers d’un secteur, déjà richement décrit, de production langagière.
De façon apparemment paradoxale c’est parce que le « discours rapporté » est tout sauf un domaine « à défricher », et aussi parce que c’est, personnellement, de longue date que je le parcours, que j’ai voulu tenter d’en interroger les fondements.
Un important acquis descriptif
Sur ce champ - un temps cantonné à la question du « discours dans le roman »? (ce dont des manuels scolaires portent encore la trace en ramenant la trilogie DD-DI-DIL à une variation offerte au narrateur pour inscrire la « parole des personnages ») —, on dispose aujourd’hui, en effet, d’une masse considérable d’observations, d'analyses. Si des études se focalisent sur la description d’une ressource de langue -— incise, « selon », conditionnel dit « journalistique », classe des verbes de parole... —, c’est le plan du fonctionnement des discours qui, sans déserter la richesse inépuisable des textes littéraires, est privilégié dans les travaux en thèses, monographies, colloques, recueils collectifs. et même site
1 Cf. Appendice à la partie I.
2 L'« emprise » littéraire fondatrice étant toujours à même de « biaiser » des analyses comme celle, par exemple, du DIL traité comme « fait littéraire » et non comme forme susceptible, entre autres, de — passionnantes - mises en œuvre littéraires.
8 Open Access. © 2020 Jacqueline Authier-Revuz, published by De Gruyter. This work is licensed under the Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 License. https://doi.org/10.1515/9783110641226-002
XIV — Avant-propos internet, tel l’actif « Ci-dit »?. Témoignant de sa vitalité, le domaine s’est élargi à une grande variété de régions du fonctionnement discursif : celui de la presse écrite et audio-visuelle qui s’est un temps taillé la part du lion, et au-delà de l’immense variété des pratiques professionnelles de communication écrite et orale et des « moules » génériques dans lesquelles elles se coulent — cours et manuels, tracts et débats politiques, écrits scientifiques, énoncés publicitaires, etc. — pour se confronter enfin aux échanges « ordinaires » écrits, oraux, par « internet »..., et s'ouvrir aussi aux problématiques d’extraction automatique de « citations ».
À la richesse, précieuse, des acquis descriptifs au plan des fonctionnements discursifs et textuels — créativité stylistique, effets de sens, régularités génériques, usages et fonctionnalités communicationnelles — ne répond pas (ou pas assez) le questionnement que peut susciter ce qui, au plan de la langue, de la discursivité, du langage, du sujet, structurellement, la « porte », la fonde, la « règle ». Symptôme sans doute de ce tendanciel déficit de « fondation » du domaine, l’étonnante persistance de la « vulgate » des trois patrons morphologiques DD-DI- DIL, respectivement assignés à la textualité, à la transposition/reformulation du premier, à la combinaison, littéraire, des deux premiers. Régulièrement reprise, fût-ce au prix, à l'épreuve d'observations qui la mettent en défaut, d’aménagements locaux, d’attendus -— de contorsions, même, pourrait-on dire, lorsque c’est comme « prétendue, approximative », que la fidélité prêtée au DD en vient à être maintenue“ —, elle semble parfois fonctionner comme simple révérence à la tradition”.
De fait, ce « cadre », compatible avec l’investigation de la variété des fonctionnements discursifs observables, qui focalise l'intérêt majoritaire, ne fait pas, en effet, surgir la nécessité de examen des bases sur lesquelles il repose, que requerrait au contraire un questionnement d’ensemblef sur ce que met en jeu l’expérience langagière constante du dire — énoncé ou reçu — parlant d’un autre dire”.
3 www.groupe-cidit.com.
4 Question que l’on retrouve (chap. 8) à propos du fonctionnement propre à la RDA de l’autonymie.
5 Onreviendra, chemin faisant, sur la spécificité de la démarche de Rosier (1999) qui, contestant globalement la pertinence différentielle de la trilogie classique au nom d’un « continuum », la prend cependant comme cadre où déployer celui-ci.
6 Tels ceux, notamment, de Compagnon (1979) ou de Quéré (1992).
7 Incluant (contairement au « dire d’un autre » ou « dire d’autrui ») tous mes dires passés, futurs, imaginés... dès lors qu’ils ne se confondent pas avec le dire en train de se faire, hic et nunc (cf. ci-dessous chap. 322.3. p. 16).
Avant-propos —— XV
Un cheminement personnel
Le désir d’en questionner les bases est aussi le fruit d’une longue fréquentation personnelle du champ...
Abordé dans le bel élan des années 70 comme domaine d'initiation à la linguistique, pour répondre au désir de formation et de renouvellement manifesté par des enseignants du primaire et du secondaire qui y consacraient leurs aprèsmidi de liberté, le discours rapporté — paroles parlant de paroles — s’est révélé, dans ce cadre, terrain privilégié de découvertes : énonciation et son « appareil formel », les descriptions définies, les variétés de langue, la problématique du sens en contexte, etc., assortie d’expérimentations pédagogiques prometteuses, éloignées des rituels exercices scolaires de transposition mécanique DD<->DI proposés par les manuels de grammaire... De cette rencontre, un article en 1977, écrit avec André Meunier, complice de l'aventure, se fait l’écho.
Mais, rencontré conjoncturellement, en marge d’un travail de recherche mené — avec intérêt — sur un champ tout autre’, je n’ai plus quitté ce domaine, tant au plan de l’enseignement que de la recherche, retenue autant par l’inépuisable diversité des énoncés, textes, discours, que par l'ampleur des problématiques langagières qui le traversent.
Nourri dialogiquement, tant de la réception des travaux sur ce champ - réception toujours en défaut, tant celui-ci est fécond -— et des rencontres essentielles dont elle est l’occasion, telles celles de l’étude, nullement « dépassée », du discours rapporté par laquelle Voloshinov achève son ouvrage de 1929, du travail fondateur de J. Rey-Debove (1978) sur le métalangage naturel, ses formes et son importance dans la pratique langagière « ordinaire », ou encore de la stimulante acuité du parcours de la « parola d’altri » de B. Mortara-Garavelli (1985)°, que de l'apport inestimable de la multitude de dossiers d'étudiants de 2° année (moissonnant, par exemple, les « discours rapportés » du Canard enchaîné), de mémoires de maîtrise, DEA, doctorats touchant à la RDA en français ou dans d’autres langues, l’ensemble de mon parcours témoigne d’une constance si affirmée de son ancrage dans ce champ qu’elle en interroge rétrospectivement la source.
Passée une première traversée (Authier-Revuz, 1978) de travaux portant sur ce champ - où j'ai croisé, coup de foudre, sous les espèces de l’îlot textuel au discours indirect, le guillemet de modalisation autonymique (Authier-Revuz, 1981) qui ma longuement entraînée (Authier-Revuz, 1992) à travers l'exploration des diverses hétérogénéités, ou non-coïncidences, qui traversent le dire, en dehors du
8 Cf. notamment : « Étude sur les formes passives du français », DRLAV n°1, 1972, 145 p. 9 Cf. compte-rendu in Authier-Revuz (1987c).
XVI — Avant-propos strict territoire de la RDA dont relève seulement la modalisation d'emprunt -, mon
questionnement a emprunté, alternativement, deux voies différentes :
— celle de balisages schématiques de l’ensemble du champ (Authier-Revuz, 1992a, 1993a, 2001b, 2004a), à visée pédagogique, souvent explicite, voire militante’, tentant d'y faire apparaître des plans de structuration ;
— et celle (Authier-Revuz, 1982a, 1989, 1992b, 1998, 2001) de la prise de conscience des arrière-plans que font, à la représentation du discours autre, les élaborations théoriques du fait de sa présence constitutive, proposées par le dialogisme bakhtinien et l’analyse de discours de, et autour de, Michel Pêcheux et, solidairement, du caractère inévitable - auquel je ne m'attendais pas — de choix théoriques, clivants, par conséquent à expliciter, touchant la conception du sujet parlant et de son rapport au langage, envisagé dès lors dans un cadre post-freudien, comme sujet « effet du langage », ou « de ce qu’il est parlant »...
Il me semble, après coup, que ce sont ces deux voies, empruntées séparément, que ce livre tente d’articuler dans une perspective d'ensemble du champ qui (loin de viser une description « complète » du « discours rapporté », rendant compte, sur la lancée du parcours des formes de la MAE (cf. 1992/2015) et sur un mode aussi exhaustif que possible, du fonctionnement de chacune des entités DD-DI- DIL... classiquement reconnues) permettrait d'y placer des repères structurants fondés sur — et découlant des -— ressorts langagiers et subjectifs qui, en profondeur, y jouent.
La double visée de répondre, tant soit peu, aussi bien au « déficit » pointé ci-dessus qu’à l'énigme du pouvoir d'attraction que ce champ a exercé-exerce sur moi, passe par des interrogations ancrées en deçà de la séduisante profusion des énoncés observables.
10 Tel (Authier-Revuz, 1993a), cours rédigé, hors de toute visée de publication, à l'intention des «étudiants à distance » de 2° année de DEUG de Paris 3, et (1992a) texte écrit pour le grand public, en « soutien » (en tant que « consultant » — 1986-1992 — auprès du Ministère de l’Instruction Publique et des Cultes du canton de Vaud) à la passionante entreprise de rénovation pédagogique menée par le canton de Vaud (Suisse) - confection de manuels et formation permanente des enseignants de français — sur laquelle revient, écrit avec E. Genevay, Authier-Revuz et al. (1998).
Avant-propos —— XVII
En deçà des observables...
Le retour insistant, au fil de la rédaction de ce travail, de la locution « en deçà » m'a tout d’abord questionné — tic ? — avant que, à la réflexion, je ne rallie en profondeur le mouvement — fût-il répétitif - dont il témoigne : celui de ne pas demeurer au seul plan des phénomènes directement observables — ici les énoncés réalisés en discours, isolés ou « faisant texte », référant à un discours autre -— pour interroger, « en deçà », ce qui, lois, ressorts, conditions..., jouant aux plans linguistique, discursif, subjectif, langagier", serait susceptible, dégagé de façon explicite et cohérente, de rendre compte des observables en se confrontant à eux.
Évoquant le phénomène de la « chute des corps » et les observations accumulées — bien avant les méditations du Garo de La Fontaine sur les destins gravitationnels respectifs du gland et de la citrouille” — par des générations de penseurs depuis l'Antiquité, E. Klein (2018) analyse en ces termes la démarche qui a permis à Newton, sur les pas de Galilée, d'expliquer les phénomènes observés et d’en prévoir d’autres : « tenir le monde empirique à distance », « se décoïncider » de l’observation directe, « faire un pas de côté » par rapport aux observables si l’on veut « comprendre les lois qui les gouvernent »”. Et d'évoquer la vérité de la « chute-des-corps » comme approchée par son anagramme (imparfait en vérité...) «hors du spectacle » !
Sans envisager les descriptions des faits de langage comme relevant des sciences exactes... il s’agit bien, en deçà de la variété des énoncés recueillis dans leur fonctionnement en discours, d'interroger des réels sous-jacents qui, non-observables directement, sont à « penser » comme ce qui structure, constitue, règle, de ces énoncés, la forme, la pratique, la fonction : réels abstraits — dela structure de la langue pensée par Saussure,
— de l’ordre du discours posé par Foucault, Pêcheux articulant ses déterminations aux contraintes de la langue,
— du langage comme lieu, obligé et problématique, de l'émergence du sujet humain - loin de la fonctionnalité commode d’un « instrument de communication ».
11 Je rappelle la distinction formulée par Culioli (1968 : 328) entre linguistique, réservé aux systèmes de relations existant dans une langue et langagier, renvoyant à « l’activité de langage de sujets dans des situations données ».
12 La Fontaine, Fables Livre IX, fable 4.
13 Présentation par l’auteur, physicien et philosophe des sciences, de son ouvrage, sur France Culture, 17-12-2018.
XVIII —— Avant-propos
On tentera de saisir à ces trois plans le jeu de la RDA, appréhendée comme articulation métalangagière du dire à un autre dire — nouant réflexivité et altérité.
La RDA nouage de la réflexivité et de l’altérité
C'est bien ainsi que l’énoncé tant cité — et une fois de plus ici en exergue — par lequel s'ouvre l'étude novatrice de Voloshinov, saisit la RDA comme conjonction de discours sur et dans le discours, c’est-à-dire de la réflexivité métalangagière à même de représenter du discours, et de l’hétérogénéité (altérité) du discours traversé par « de l’autre ».
Il importe de souligner que, mise en avant par Voloshinov, cette conjonction du sur et du dans — qui est au cœur de la richesse énonciative du fait de la RDA — est, formulée autrement, tout à fait présente dans l’œuvre de Bakhtine : aisément méconnue, au profit de la dimension de l’altérité, dans les approches du « dialogisme », de la « polyphonie » (ou, au-delà, de l’interdiscursivité/textualité...), la problématique - métalangagière — de la représentation est cruciale chez Bakhtine, comme en témoigne, entre mille, cette remarque :
Le fait que la parole est l’un des principaux objets du discours humain n’a pas encore été pris suffisamment en considération ni apprécié dans sa signification radicale (Bakhtine, 1975/1978 : 172).
Le « sur » de l’étagement métalangagier et le « dans » de l’altérité ne sont pas nécessairement imbriqués, solidaires, dans le fil d’un énoncé : les manifestations de la fonction métalangagière peuvent ignorer la dimension de l’altérité lorsque c’est le langage, la langue ou le dire lui-même en train de se faire (je te dis que...) que celui-ci prend pour objet ; et les émergences d’altérité dans le dire - carambolages de langues, de variétés, surgissement de couches non-intentionnelles de doubles-sens, lapsus, etc. - ne sont pas nécessairement, même a posteriori, accompagnées, en surplomb, de leur représentation.
Le propre de la RDA, lieu d'extrême complexité énonciative, est de réaliser, dans des formes de langue — actualisées en discours — le nouage des deux modes que le langage a de n'être pas « un » : l’étagement interne que lui confère la dimension de sa réflexivité métalangagière, et l’hétérogénéité, l’altérité, dont il est — loin d’un système réglé et clos de transmission d’information — constitutivement affecté.
C’est à tous les plans évoqués comme « en deçà » des énoncés de RDA que seront interrogés les modalités et les effets de ce croisement dans le dire de l’altérité et de la représentation
Avant-propos —— XIX
- dans la circonscription du domaine de la RDA dans l’espace métalangagier (partie I) ;
— dans les « solutions » proposées par la langue permettant dans un énoncé de conjoindre aux plans syntaxique, énonciatif, sémantique, articulés dissymétriquement comme représentant/représenté, deux actes d’énonciation distincts (parties II, III, IV) ;
— dansles enjeux — « auto-configurants » au plan de la discursivité et de la subjectivité — du statut de « prélèvement » effectué dans l’irreprésentable extériorité langagière, qui est celui de cette part d’altérité qu’un discours reconnaît en lui par sa RDA (partie V).
Dans le sillage de Benveniste
C’est encore sur le mode de l’après-coup que je mesure la constance avec laquelle tout au long de ce parcours de RDA, et bien au-delà de ce qu’en marquent au fil du texte des références explicites, j’ai trouvé appui dans la façon aussi rigoureuse qu’« ouvrante » dont Benveniste a « continué Saussure en allant plus loin », en s'engageant à
Vivre le langage] Tout est là : dans le langage assumé et vécu comme expérience humaine [...] idd sans céder, en aucune façon, sur la négativité différentielle du système de la langue.
Les éléments cruciaux de « mon » Benveniste” dans l’approche de la RDA apparaissent aux divers plans de celle-ci :
(a) dans l’importance qu’il accorde au plan métalangagier (aux antipodes d’un «en dehors »du langage d’où envisager le langage) comme dimension du rapport humain au langage inhérente à, et manifeste dans, sa pratique ordinaire, et à ranger - dans ce langage qui « bien avant de servir à communiquer [...] sert à vivre $ — parmi « toutes les fonctions que [celui-ci] assure dans le milieu humain »”.
14 Note manuscrite de Benveniste conservée à la BNF (PAP.OR.30, enveloppe 2, f°241), citée in Laplantine (2012).
15 Dans le Benveniste « pluriel » que déploie sa postérité multiforme et parfois contradictoire, comme le rappellent Brunet et al. (2011 : 17 sq.), en introduction au recueil Relire Benveniste.
17 Ibid.
XX —— Avant-propos
Je renvoie à l’éclairante réflexion de R. Mahrer'# consacré à la langue benvénistienne comme « appareil de fonctions » répondant en chaque langue par des formules qui lui sont propres aux « divers problèmes à résoudre » qui se posent au langage comme « truchement »!° entre l’homme et le monde. À la liste, qu’il amorce”, des fonctions définies chacune « par la réponse qu’au sein du langage elle donne à un problème de l’humaïin » : « performativité, délocutivité, subjectivité, référence... », je pense qu’on peut ajouter le métalangage, reconnu comme essentiel par Benveniste et y spécifier, comme l’une de ses branches, la « représentation de discours autre ».
Benveniste nous le rappelle” : contrairement aux abeilles qui, inaptes à construire un « message à partir d’un autre message », ignorent autant le dialogue que le « discours rapporté »..., « nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine », ce que je m’autorise à spécifier en : « nous parlons à d’autres qui parlent et, notamment, de paroles autres que celle qui est en train de se faire », et cela d’autant plus (cf. ci-dessous) que Benveniste invite lui-même à s'intéresser aux énonciations « rapportées » ;
(b) dans légale attention qu’il porte aux signes de la langue et au « dire des signes »”, aux « deux manières d’être langue », comme « sémiotique » ou comme « sémantique » — lumineusement caractérisées dans La forme et le sens dans le langage (1967) et Sémiologie de la langue (1969)? comme relevant respectivement de ce que l’on reconnaît (le signe) et de ce que l’on comprend (le mot, en discours).
Sur la question - aussi cruciale que clivante aujourd’hui — de la place (déniée, concédée, réaffirmée...) de la structure de la langue dès lors que l’on s'ouvre à la concrétude des discours, on revient (outre ci-dessous), centralement dans le bilan que le chapitre 9 consacre à la RDA « en langue ».
Quant à la dualité des plans reconnus et articulés de la langue et du discours telle que la conceptualise Benveniste, elle constitue une base précieusement compatible avec les théorisations du discours - Bakhtine, Pêcheux - convoquées?* dans la partie V de l’ouvrage ;
19 Cf. : « Le langage re-produit la réalité. Ceci est à entendre de la manière la plus littérale ; la réalité est produite à nouveau par le truchement du langage ». (Benveniste, 1966 : 25, idt)
23 Repris dans Benveniste (1974).
24 Présentées au chapitre 10.
Avant-propos =—— XXI
(c) dans le caractère central donné à l’énonciation, aux deux plans -— intensément convoqués l’un et l’autre par l’hétérogénéité énonciative de la RDA - d’une part de son appareil formel, crucialement mis en jeu dans le clavier des solutions proposées par la langue à la question du deux (actes d’énonciation) en un (énoncé), et d’autre part de ce qu’il en est, pour un sujet parlant de « s’énoncer » en énonçant.
Sur ce dernier point, c’est de nouveau, mais au-delà de la seule compatibilité, une consonance qu’il ma été précieux de noter entre ma référence appuyée à la conception post-freudienne d’un sujet clivé par l'inconscient”, « effet » — parfois troublé - du langage (chap. 13-14) et la position de Benveniste : résolument étrangère au rabattement du rapport sujet-langage sur celui de l’utilisation du second comme instrument pour le premier, elle n’est pas seulement clairement formulée dans les termes d’un langage qui « enseigne la définition même de l’homme, celui-ci « se constitu[ant] dans et par le langage »?, mais s’ouvre explicitement à la prise en compte de la « découverte freudienne » dans l’appréhension du langage, saluant, par exemple, le « brillant mémoire de Lacan sur la fonction et le champ de la parole et du langage en psychanalyse »”.
Ces remarques disent combien je mesure aujourd’hui à quel point les Problèmes de linguistique générale n’ont cessé d’être, pour mon travail, un « environnement » stimulant et sécurisant à la fois.
Je ne peux les clore, en avant-propos d’une étude sur le « discours rapporté, sans évoquer le fait, longtemps inaperçu pour moi, que c’est à deux reprises que Benveniste évoque, comme un rendez-vous à prendre pour des recherches futures, les « perspectives » qu’ouvre, à ses yeux — c’est-à-dire dans le cadre énonciatif qui est le sien — le domaine complexe de « l’énonciation énoncée »”®.
Une première fois, en 1959, c’est en établissant la distinction entre les deux « systèmes » dénonciation du discours et de l’histoire”, qu’il croise, sans s’y attarder, la question :
25 Elle est explicitée au chap. 10.3, p. 405, par rapport à celles du sujet « conscient » et du « non-sujet », cette mise en rapport ayant secondairement pour fonction de rappeler que la référence à Pinconscient freudien, ou au sujet lacanien « effet du langage », n’est pas un « en plus » de théorisation, relativement à ce que serait l'approche -— relevant tout autant d’un choix théorique, mais qui s’escamote comme « naturel », ou « neutre » — du sujet comme classiquement « conscient ». Sur ce choix, explicité de longue date, cf. (Authier-Revuz, 1982a, 1984, 1995/2012 : 77-105, 1998, 2001). 26 Benveniste (1966 : 259) : « De la subjectivité dans le langage », paru en 1958 dans le Journal de psychologie.
27 Benveniste (1966 : 75-87) : « Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne », paru dans La Psychanalyse en 1956, date de la publication des Écrits de Lacan
28 Pour reprendre la formulation de Greimas et Courtés (1979), cf. ci-dessous chap. 2.2 p. 38.
29 Benveniste (1966 : 237-250) « Les relations de temps dans le verbe français »
XXII —— Avant-propos
Indiquons par parenthèse que l’énonciation historique et celle du discours peuvent à l’occasion se conjoindre en un troisième type dénonciation, où le discours est rapporté en termes d'événement et transposé sur le plan historique ; c’est ce qui est communément appelé « discours indirect ». Les règles de transposition impliquant des problèmes qui ne seront pas examinés ici. (Benveniste, 1966 : 242)
Une deuxième fois c’est, à la toute fin de son dernier article”, consacré à « lappareil formel de l’énonciation » que, parmi les « autres développements [qui] seraient à étudier dans le contexte de l’énonciation » ; il évoque” le fait que
[...] l'écrivain s’énonce en écrivant et, à l’intérieur de son écriture, il fait des individus s’énoncer. De longues perspectives s'ouvrent à l’analyse des formes complexes du discours, à partir du cadre formel esquissé ici. (Benveniste, 1974 : 88)
Irène Fenoglio consacre trois pages” au dossier génétique (notes et brouillon) de ces dernières lignes, notant comme « remarquable » que pour un « propos qui pest pas développé » elles soient « essayées, réfléchies quatre fois (idt) avant le texte final », comme la marque de l'insistance de cette « perspective »” dans les dernières années de création, brutalement interrompue, de Benveniste. Découvrir, tardivement, engagée depuis longtemps dans l'exploration de cette région de complexité énonciative, que celle-ci rencontrait un projet qui avait retenu Benveniste ma été, avec émotion, aussi encourageant qu’intimidant.…%*
L’en deçà du réel de la langue
Des deux en deçà à explorer pour rendre compte du fait observable des énoncés de RDA - du côté du réel abstrait de la langue et du côté de la discursivité et du
30 Paru en 1970 dans Langage 7, repris in Benveniste (1974 : 79-88).
31 Dans la perspective de « l’énonciation écrite » et associé à la problématique de la « parole des personnages ».
33 Cf. aussi la mention d’une « énonciation au deuxième degré » relevée par I. Fenoglio sur un feuillet contemporain (en rapport avec le monologue intérieur).
34 Sentiment complexe qui consonne, pour moi, avec la remarque - interrogative - de R. Mahrer (2011 : 203-4) relative au « troisième type dénonciation » évoqué par Benveniste : « En tant que type énonciatif cette proposition est tombée dans l'oubli, à moins de considérer le travail de recatégorisation du discours rapporté en représentation du discours autre par Authier-Revuz [...] en soit la reprise... »
Avant-propos —— XXIII langage —c’est le premier dont la prise en compte est aujourd’hui la plus incertaine.
1. Dans l'oubli, ou le rejet explicite, d’un système différentiel de signes structurant le champ de la RDA, convergent deux ordres de phénomènes : a) un mouvement général affectant les « sciences du langage », et b) une spécificité de l’« objet » RDA propre à catalyser le premier.
a) Repéré — et dénoncé -, au tournant des années 1980 par Milner (1978) ou Pêcheux (1982) comme « antilinguistique », témoignant d’une « aversion » pour «le propre de la langue », dont le progrès, vingt ans plus tard, est enregistré, sans joie, par Milner (2002) comme « achevant » le « périple structural », le mouvement de congédiement de la langue saussurienne (ou du sémiotique de Benveniste) comme artefact venant malencontreusement interposer son « squelette désincarné », sa « rigidité normative »... dans la saisie directe de la vivante réalité des énoncés observables... va de pair avec la méconnaissance du réel abstrait jouant derrière la réalité sensible -— ici, spécifiquement, celle de l’abstraction du réel différentiel de la langue, condition de notre parole, comme aussi de notre pensée. On sait que la pensée saussurienne de la langue comme objet « structuré et intrinsèquement parcouru de discernements »” (idt) n’a jamais été reçue de façon consensuelle : elle a d'emblée suscité des oppositions au nom d’une « réalité qu’elle appauvrissait ».% et qu’elle n’a jamais cessé de devoir être réaffirmée contre ses recouvrements par la « norme » ou l’« usage »”. Et, si la primauté reconnue au symbolique dans ce qui touche à l’humain qui caractérisait le mouvement structuraliste a soutenu la réception de Saussure comme un ancrage, bien au-delà de la linguistique, c’est aujourd’hui un puissant mouvement contraire qui se manifeste, visant là aussi, bien au-delà de la langue à un effacement des frontières, limites... — en « floutage » des différences, hybridations, continuums —
35 Milner (1983 : 39). 36 Cf., par exemple, le « grief » exprimé par Schuchard dans son compte rendu du CLG « contre les systèmes qui procèdent par division et font violence aux choses », que cite C. Normand (1995 : 229) comme traduisant la « révolte de empirisme malmené ». 37 Comme en témoigne, par exemple, ce rappel de R.-L. Wagner en introduction à Wagner (1949) : À force d’aller répétant que le langage est un fait social, on perd un peu, peut-être [que] ce désordre est à chaque instant compensé, comme l’a bien vu MG. Guillaume, par un principe d'organisation interne auquel on peut donner le nom que l’on veut, mais dont la réalité me paraît évidente.‘il ne fonctionnait pas en deçà du discours, les hommes penseraient encore sans doute, mais ce ne serait plus dans le langage ni par son moyen. (Wagner, 1949 : XXXV, 1)
XXIV —— Avant-propos qui ne peut manquer de toucher à ce fondement de la distinctivité que celle-ci constitue.
b) Du côté de la RDA il est particulièrement aisé de céder aux sirènes de l’oubli de la langue, dans la mesure où cette fonction universelle du langage, permettant de parler du langage, et particulièrement d’une parole autre, ne s’incarne pas au plan de la langue dans un paradigme dédié de formes segmentales, tel celui des temps verbaux, par exemple, ou de la déclinaison. Il faut attentivement traverser le maquis disparate de formes syntaxiques, énonciatives, lexicales, typographiques, prosodiques, sémantiques, discursives composant les formes de RDA, pour identifier («en deçà » !) les éléments, non directement observables, du système de distinctivité sur le réel duquel se règle le champ.
2. Ainsi les approches contemporaines du « discours rapporté » sont-elles traversées par un net clivage théorique (à fortes incidences descriptives) touchant à la question de la structure différentielle de la langue que Maingueneau résume par l'alternative : « Formes distinctes ou continuum ? »”®.
Il est essentiel de marquer qu’une telle opposition — théorique — ne se ramène pas au constat, qu’explicite le titre « Formes classiques et formes hybrides », que les trois « types » de phrase (ou d’énoncés), canoniquement retenus pour ordonner le champ du discours rapporté, sont multiplement « débordés », bousculés, dans leur « identité » de forme, par la variété des énoncés rencontrés. En aucune façon ce trio canonique — relevant plutôt du classement schématique d’un ensemble d’observables — ne peut être assimilé à une quelconque « « grammaire » du discours rapporté, explicitant un système d'éléments minimaux et de règles de combinaison, apte à rendre compte de la diversité des formes phrastiques relevant du champ. Et l'existence de formes analysées comme « mixtes » ou « hybrides » relativement aux types fixés qui, certes, interroge la pertinence de cette représentation du champ, n’implique en rien le choix théorique qui consiste à envisager ce champ comme « fonctionnant » au seul plan « sémantique » de la mouvance interprétative”, dépourvu (délivré ?) de son ancrage dans la distinctivité, le « un », du plan « sémiotique ».
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The end
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