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Le Voltaire de Beuchot

Nicolas Morel · 2020

223,068 words · about 15 h 37 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Morel, Nicolas (2020), Le Voltaire de Beuchot, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/)

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About this book

Author
Nicolas Morel
Language
French
Published
2020
Length
223,068 words · about 15 h 37 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (6)
  1. Front matter about 1 min
  2. Introduction about 30 min
  3. Partie 1 Ce qu'il y a de plus étrange about 4 h 25 min
  4. Partie 2 about 4 h 37 min
  5. Partie 3 about 6 h 1 min
  6. Table des matières about 4 min

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Front matter

Une édition savante sous la Restauration

Nicolas Morel

GEORG

Introduction

À: croisement de l’histoire littéraire, de l’histoire de l'édition, des études biographiques et des études voltairistes, cet ouvrage se donne pour objectif de comprendre les enjeux qui entourent l’édition de Beuchot des Œuvres de Voltaire. Parue en 70 volumes in-8° chez le libraire Lefèvre entre 1828 et 1834, cette édition marque une étape importante de l’histoire de l’édition posthume des Œuvres complètes de Voltaire : d’un côté, elle introduit des nouveautés méthodologiques qui seront amenées à perdurer, une fois réinvesties par Louis Moland à la fin du xx siècle, jusqu’à notre époque. D’un autre côté, le travail de Beuchot s'inscrit nécessairement dans une trajectoire éditoriale qui part de Voltaire et qui transite par les éditeurs de Kehl. Comment l'éditeur se positionne-t-il par rapport à ses devanciers ? Comment envisage-t-il la postérité de son propre travail ? Ces deux interrogations reviennent de façon récurrente dans notre étude. Par ailleurs, contrairement à ses devanciers — notamment Condorcet et Decroix —, Beuchot est le premier éditeur à n'avoir pas personnellement connu le patriarche de Ferney. Comment cela influence-t-il son mode d’édition ? Le renouveau d’une méthodologie éditoriale produit en outre des effets durables sur le sens et la définition de Voltaire et de son œuvre, même de façon posthume. Il s’agit alors d’une véritable herméneutique liée aux textes voltairiens. À cette herméneutique, le Voltaire de Beuchot déborde aussi sur un geste programmatique. Le travail réalisé par Beuchot répond en effet à une intention éditoriale clairement affichée, présentée et documentée. Hypothèse fondamentale de cette étude, la caractérisation de ce travail comme constitutif d’une éditorialité savante doit donc être à la fois précisée et contextualisée par rapport aux projets qui l’encadrent.

L'analyse de l’édition de Beuchot suivra trois mouvements. Premièrement, il s’agit de questionner le sens d’une formule comme Le « Voltaire de Beuchot » dans une partie à la tonalité biographique et sociologique. Qui est Beuchot, comment s’intègre-t-il dans la société dans laquelle il évolue, quel est son rôle dans le milieu de l'édition parisienne de la Restauration ? L'approche biographique d’un éditeur des Œuvres complètes de Voltaire est-elle de nature à éclairer la réception du patriarche, pendant la Restauration, sous un jour nouveau ? Au reste, est-on bien sûr de savoir ce qu'est un éditeur, en particulier à cette époque ? Ce sont autant de préalables nécessaires à la recherche d’une approche de Voltaire qui soit propre à Beuchot.

Deuxièmement, ce Voltaire de Beuchot n'est-il qu’un « Voltaire parmi d’autres » ? Il s’agit de replacer cette édition dans la perspective d’une histoire littéraire et d’une histoire des éditions de Voltaire : Comment ce projet parvient-il à s'intégrer dans son contexte ? Souvent analysée à l’aune des luttes politiques et des polémiques publiques qui jalonnent les quinze années qui mènent de l’Empire à la monarchie de Juillet, l'étude de l’édition des Œuvres complètes de Voltaire sous la Restauration doit gagner en précision. Troisièmement, il s'agira de revenir à une approche plus synthétique pour, d’abord, analyser le contenu de l’édition de Beuchot et, ensuite, en décrypter la structure. Quelles sont les nouveautés qu’il intègre à son édition ? D'où proviennent-elles essentiellement ? Quels sens ces innovations produisent-elles sur la définition de Voltaire et de son œuvre? Si l'analyse retrouve, en dernier lieu, le chemin de l’histoire de l'édition, cela signifie-t-il que le geste de Beuchot ne peut trouver de réponses hors des conditions sociales, historiques et culturelles qui Pont vu naître ? S'il est bien le résultat d’un travail personnel, mené au sein

1. Le terme « réception » doit être entendu dans une optique plus large que celle soulevée par le travail de Jauss (H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978, rééd. 2015). D’une part, l’époque et, en conséquence, les enjeux soulevés par l’édition de Beuchot ne sont pas les mêmes que ceux dont traite Jauss. D'autre part parce que le terme « esthétique de la réception » paraît laisser peu de place à des explorations sociologiques, politiques ou économiques telles que nous avons voulu les présenter dans ce travail.

d’une société de savants et d’imprimeurs, dans un contexte de crise politique précis, qu'est-ce qui explique en fin de compte sa longévité ? La construction d’une image de Voltaire sous la Restauration à travers l’étude du monument édité par Beuchot se fonde essentiellement sur des correspondances manuscrites. Diverses sources imprimées, littéraires ou érudites, qui vont de romans de Balzac à des pamphlets imprimés en passant par le paratexte éditorial, tous considérés comme sources, viennent compléter le propos. Ce travail prolonge une série d’études qui ont abordé, de près ou de loin, la question de la réception posthume de Voltaire et de son édition sous la Restauration. Une reconsidération des principaux travaux s'avère ici nécessaire. Les deux ouvrages de Raymond Trousson, Visages de Voltaire et Voltaire. Mémoire de la critique, ou encore Les Vies de Voltaire : discours et représentations biographiques réunies par Christophe Cave et Simon Davies abordent bien la question de la postérité de Voltaire et de son œuvre, mais ni la Restauration ni les questions liées à l’édition des Œuvres complètes ne sont au centre de ces travaux. Ils présentent une juxtaposition d’études de cas, sorte de catalogue chronologique de différentes réceptions successives. Cette approche fragmentée, individualisée même, de ce qu’on pourrait un peu rapidement appeler « la réception de Voltaire au xx siècle », enrichit pourtant notre questionnement : en écho, en outre, au titre choisi par André Magnan pour l’un de ses articles — dans lequel il évoque un Voltaire de Keh? —, existe-t-il un Voltaire de Beuchot ? D'ailleurs, à l’exception des premières questions posées par Christophe Paillard, dans deux articles de la Revue Voltaire, sur le rapport entre les savants voltairiens du xix° siècle et l’édition des

2. Raymond Trousson, Visages de Voltaire (XVII-XIX siècles), Paris, Honoré Champion ; Genève, diff. Slatkine, 2001.

3. Raymond Trousson Voltaire. Mémoire de la critique. 1778-1878, Paris, PUPS, 2008.

4. Christophe Cave et Simon Davies (éd.), Les Vies de Voltaire : discours et représentations biographiques, XVuF-xxT siècles, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2008/4. 5. André Magnan, « Le Voltaire de l'édition de Kehl », Europe, Paris, n° 781, 1994, p. 6-15.

6. Christophe Paillard, « Que signifie être “voltairien” au xIx“ siècle ? Beuchot et Cayrol, éditeurs de Voltaire », Revue Voltaire, Paris, PUPS, n° 10, 2010, p. 121-143. Et « Les “cailloux pétrifiés” de Voltaire : corrections auctoriales ou modifications éditoriales ? Le traitement de ZA. B. C. dans les éditions de Kehl et de Beuchot », Revue Voltaire, Paris, PUPS, n° 11, 2011, p. 373-385.

Œuvres de Voltaire, l'intérêt des chercheurs, François Bessire en tête’, s’est surtout porté soit sur la dimension polémique attribuée à Voltaire sous la Restauration, soit sur le phénomène d’édition massive de ses Œuvres complètes. Ces deux aspects excluent de fait une approche centrée spécifiquement sur le travail éditorial de Beuchot. D'ailleurs, le champ de la recherche voltairiste délaisse fréquemment son édition. Il n'existe pour l'heure aucune étude approfondie du travail de Beuchot, alors qu’une thèse (publiée par Linda Gil°) et plusieurs articles ont été consacrés, par André Magnan et Andrew Brown notamment, à l'édition de Kehl’. On préfère régulièrement à Beuchot ses glorieux prédécesseurs de Kehl — Beaumarchais, Condorcet et Decroix en tête — et leur édition militante qui parachève la gloire du patriarche de Ferney, grand homme des Lumières. Ce qui est vrai au niveau de la recherche l’est également au niveau de la référence bibliographique. On préfère généralement à l'édition de Beuchot celle de Moland, du moins tant que n’est pas achevée l'édition d'Oxford. Plus complète sur le plan de la Correspondance, l'édition de Moland n’est pourtant, fondamentalement, qu’une réimpression du travail de Beuchot. Son succès est-il dû, là aussi, au contexte ? Parue au moment du centenaire de la mort de Voltaire, en plein renouveau de l’histoire littéraire, à une époque sans doute plus à même d’apprécier la nature historiographique, bibliographique et philologique de ses travaux, la réédition par Moland du travail de Beuchot suggère-t-elle que notre éditeur m'ait eu comme seul tort, pour assurer sa postérité, que de venir trop tôt ? Au-delà de cette question, il s’agit avant tout de souligner le caractère novateur du geste éditorial mené par Beuchot.

Si le travail de Beuchot reste, aujourd’hui encore, souvent sousestimé ou, du moins, relégué au second plan des études voltairistes, que dire de son auteur ? Grand absent de toutes les histoires de l’édition française du xix° siècle, négligé jusqu’à son activité de rédacteur de la Bibliographie de la France, pour laquelle il référence toutes les

7. François Bessire, « “Un vaste incendie qui va dévorer des cités et des provinces” », art. cit.

8. Linda Gil, L'Édition Kehl de Voltaire. une aventure éditoriale et littéraire au tournant des Lumières, Paris, Honoré Champion, 2 tomes, 2018.

9. Andrew Brown et André Magnan, « Aux origines de l'édition de Kehl. Le Plan Decroix-Panckoucke de 1777 », Cahiers Voltaire, Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du xvinr' siècle, n° 4, 2005, p. 83-124.

publications parues en France et qui en fait, pourtant, un fondateur d’une science bibliographique nationale, Beuchot occupe un rôle central dans le monde du livre entre l'Empire et la seconde République. Au-delà de ses travaux sur Voltaire, connus et même attendus par ses contemporains, il a publié le Dictionnaire de Bayle!’ avec un succès certain. Collaborateur, également, de Michaud pour sa Biographie universelle, n'est-il pas, lui aussi, un de ces anonymes dont il s’agirait, finalement, aujourd’hui, de brosser le portrait ? L'intérêt d’abord biographique pour Beuchot vaut en dehors de son travail sur Voltaire. N'est-il pas déjà commandé par une époque où l'influence de Pindividu, même en apparence le moins connu, sur la collectivité dans laquelle il s'inscrit, est repensée ? Apporter des précisions sur l'identité de Beuchot, sur certains de ses positionnements, sur ses relations, et sur sa carrière permet de lever le flou qui entoure encore aujourd’hui ce personnage, mais aussi de préciser le climat social, politique et intellectuel dans lequel il évolue.

Bibliothécaire, bibliographe et bibliophile : la carrière de cet homme présente d'emblée quelque chose de paradoxal. Comment concilier ce goût pour les livres bien rangés, pour le classement des ouvrages, pour tout ce qui, autrement dit, forme le fond de son travail quotidien, avec le caractère exceptionnel, frénétique, maniaque même que prend sa quête d’inédits voltairiens entre 1802 et 1834 ? Comment accorder le caractère fondamentalement savant de son édition avec son activité de collectionneur forcené ? À l'inverse, est-ce vraiment un hasard si l’auteur le plus prolifique du xvin’ siècle se trouve édité par un homme qui cumule une approche rigoureuse du classement des œuvres avec un goût prononcé pour l’inédit, qui plus est à une période où s'ouvrent les archives et où ressortent, en nombre, des pièces non éditées de Voltaire ? Doit-on comprendre le renouveau méthodologique, le nouveau classement des œuvres et le tri opéré par Beuchot comme un défi bibliographique ? À l'inverse, les précisions historiographiques, bibliographiques et philologiques qu’il intègre ne sont-elles pas justement le fruit de ses recherches frénétiques ? La bibliophilie de Beuchot se comprend, on s’en doute, à part

10. Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle. Nouvelle édition, augmentée de notes extraites de Chaufepié, Joly, La Monnoie, Leduchat, L.-J. Leclerc, Prosper Marchand, publié par A.-J.-Q. Beuchot, Paris, Desoër, 1820, 16 vol. in-8°.

celle d’un Nodier, par exemple. Elle mêle au goût exclusif, presque aristocratique, pour les traces manuscrites et inédites de Voltaire un travail de mise à plat — peut-on parler, par opposition, de démocratisation ? — de ses œuvres.

La question biographique est même abordée sous deux angles différents : d’abord au travers de la question de l’image de Voltaire que livre Beuchot en publiant, comme de coutume depuis l’introduction de cette pratique par les éditeurs de Kehl, les lettres de Voltaire. L'étude de la correspondance de Beuchot possède également un caractère autobiographique, dans ce qu’elle révèle de Beuchot lui-même. Les sources mises au jour dans cette étude présentent d’ailleurs un caractère foncièrement original. Tout d’abord, les correspondances choisies sont, pour la plupart, inédites. Ensuite, si le recours aux correspondances n’est en soi pas nouveau, il était, jusque-là, plutôt réservé aux grands hommes, et non aux artisans du livre comme c’est le cas de Beuchot et de ses correspondants. À ce titre, si Beuchot, on l’a dit, est un personnage trop peu connu hors de quelques rares voltairistes, que peut-il en être d’éditeurs bibliophiles comme Nicolas-Jean- Joachim de Cayrol, Louis Dubois ou Jean Clogenson ? Que sait-on d’éditeurs commerciaux comme Antoine-Augustin Renouard, Auguste Hunout, ou Nicolas Delangle ? Qui s’est déjà penché sur les archives de Georges-Adrien Crapelet, imprimeur, entre autres, de plusieurs éditions de Voltaire sous la Restauration ? Ce sont pourtant autant d’acteurs qui ont participé de près à l'édition des Œuvres de Voltaire par Beuchot. La reconstitution des échanges entre ces personnages et leur réunion en un réseau ont bien sûr quelque chose de factice. Outre qu’il nous manque évidemment des lettres, nous n’avons pas de traces des rencontres effectives entre ces acteurs du livre. Au reste, leur relation influence-t-elle de façon identique le travail de Beuchot ? La description d’un réseau d’éditeurs signifie-t-elle que Beuchot, sil est celui qui appose son nom à l'édition de Voltaire qui fait date sous la Restauration, n’est pas le seul à la concevoir ? Ce serait d’autant plus probable que la Restauration voit naître plus de vingt éditions des Œuvres complètes de Voltaire. La concurrence est féroce, mais le climat d’effervescence paraît aussi, à l’inverse, devoir pousser les éditeurs à se démarquer non seulement au niveau matériel, mais aussi au niveau du contenu des Œuvres. Comment, entre émulation et jeux de dupes, se répartissent les améliorations éditoriales ? Peut-on même parler, sans exagération, sinon d’un travail en commun, du moins d’un mouvement éditorial que conclut le travail de Beuchot ?

Partie des Lettres à Cayrol, conservées à la Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire, notre enquête a permis de mettre au jour, entre les fonds de la Bibliothèque nationale de France et ceux de la Voltaire Foundation à Oxford, une activité épistolaire nourrie chez Beuchot. Définir un monde autour de Beuchot possède toutefois quelque chose d’artificiel. Cette constellation ne tient que par le simple fait des archives que nous avons, provisoirement dépouillées. Le travail mériterait assurément d’être poursuivi, notamment pour les nombreuses lettres échangées avec Ballanche, Michaud ou Charles Weiss. En outre, il va de soi que l’étude des correspondances et documents privés pose un certain nombre de problèmes : incomplétude des fonds, archivage défaillant, documents perdus ou détruits, postures d’auteurs qui modifient le sens des lettres, silences sur certains sujets, références devenues obscures, la lettre comme source n’est fiable qu’à condition qu'on tienne compte de ces précautions. Remettre en question, si possible par des axes de questionnement différents, ou adjoindre aux lettres d’autres sources, imprimées cette fois-ci, pour valider leur contenu, vaut comme principe de prudence autant que comme préalable méthodologique nécessaire. L'étude d’une correspondance, même incomplète, permet toutefois de s’immerger dans un contexte et de le présenter d’une façon réaliste. C’est justement par le cumul de détails qu’elles laissent deviner que les correspondances livrent, on ne le répétera jamais assez, des indications précieuses pour tout historien de la littérature. Les correspondances de Beuchot offrent une immersion privilégiée dans les coulisses de son édition. Elles nous plongent également au cœur de cette période tout aussi charnière dans la formation d’un espace national après le choc révolutionnaire qu'elle est riche en enseignements quant à l'assimilation des événements de 1789. Le cumul des lettres — près de 1 000 documents ont été dépouillés — donne encore accès à l'atmosphère du monde de l'édition sous la Restauration. Ces lettres nous permettent-elles également d'opérer un tri parmi les nombreuses éditions des Œuvres complètes de Voltaire ?

La Restauration est une période difficile à caractériser à tous les niveaux. Politiquement, les ministères se succèdent, les lois et les arrêtés modifient chaque année les rapports de force. Peut-elle être grossièrement ramenée à un espace de tensions entre libéraux et royalistes, autour de la définition à donner à la Charte ? Entre nouveautés romantiques, réédition et redéfinitions d’un corpus classique, la complexité du champ de la littérature au x1x° siècle est également à prendre en considération : ne s'agit-il pas d’autant de façons de considérer Voltaire ? Ce champ littéraire de la Restauration nous est bien connu, entre autres depuis les travaux de Paul Bénichou'". Mais le Sacre de l'écrivain qu’il décrit concerne-t-il vraiment jusqu'aux rééditions d'auteurs du xviir? siècle, comme Voltaire ou Rousseau ? Largement centrés sur la pratique littéraire qui suit la Révolution et en assimile les conséquences, ses travaux montrent surtout comment la littérature s’émancipe de la religion, jusqu’à modifier les paradigmes du sacré pour mieux les incarner. C’est le mouvement romantique, couronnement du « poète-penseur ». Cette sacralisation du rôle de l'écrivain correspond-elle bien à Voltaire, du moins tel que le présente l'édition de ses Œuvres par Beuchot ? Lui-même, en sa qualité d'éditeur bourgeois, a-t-il quelque chose à voir avec cet aristocratisme littéraire que décrit Bénichou ? Son édition semble devoir se comprendre, au contraire, en dehors du champ d’action des romantiques. Il en va de même pour la thèse d'André Billaz, parue en 1974, Les Écrivains romantiques et Voltaire”, centrée elle aussi sur le mouvement romantique, même si elle a le mérite d’éclairer une large part du contexte politique et culturel de la Restauration.

La complexité du champ éditorial paraît en revanche beaucoup plus fondamentale. Qu'est-ce qu’un éditeur sous la Restauration, à une époque où la technique s'améliore, où le lectorat croît et où la censure mise en place par Napoléon s’effrite ? Le terme repose déjà sur une ambiguïté fondamentale : la distinction entre publisher et editor que connaît l'anglais n’est pas immédiatement rendue en français. C’est pourquoi nous avons choisi de parler d'éditeur commercial et d’éditeur savant. Le xix° siècle connaît lessor de l’éditeur commercial, incarné par le célèbre éditeur des romantiques, Ladvocat, caricaturé par Balzac et critiqué par Regnault. Son travail est-il comparable à

11. Paul Bénichou, Le Sacre de l'écrivain, 1750-1830. Essai sur l'avènement d'un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne, Paris, José Corti, 1973.

12. André Billaz, Les Écrivains romantiques et Voltaire, Lille, service de reproduction des thèses, 1974, 2 vol.

celui de Beuchot ? Notre distinction force-t-elle le trait d’une différenciation avant tout théorique ? Elle permet, au contraire, d’affirmer l'originalité de l’éditeur de Voltaire. C’est supposer que, en parallèle à l’éditorialité exclusivement commerciale, se distinguent, déjà, certaines personnalités qui brillent en raison d’un rapport documenté aux œuvres qu'elles éditent.

La définition d’un travail propre à l’éditeur savant pose une autre question. Si le rapport de Ladvocat avec les auteurs qu’il édite est clair — il reçoit un manuscrit qu’il achète et publie dans l’espoir non seulement de rentrer dans ses frais, mais aussi de dégager un bénéfice —, qu’en est-il de Beuchot ? Le cas est complexe : l’éditeur savant fait éditer commercialement un travail qui n’est pas le sien, mais dont l'originalité dépend de lui. Sous quelle catégorie juridique doit-on comprendre son travail ? La question intervient surtout dans le cadre de la publication d'œuvres posthumes : Quelle est la responsabilité de l'éditeur ? D’un point de vue juridique, moral et intellectuel, récupèret-il une part de l’auctorialité ? Et si les faiseurs de livres n'étaient pas toujours ceux qui les écrivent ? Les travaux de Roger Chartier s’avèrent nécessaires ici à double titre : d’une part pour comprendre la répartition des différents métiers du livre, dans le temps de l’impression et l’espace de l'atelier, ainsi que leur évolution historique”. D'autre part pour mettre en avant l’importance du retour aux manuscrits opéré par Beuchot. En définitive, derrière l'ambition de l'éditeur de se tourner vers un instant primitif de la création et la reconstruction d’un geste décrit comme original, ne s’agit-il pas de passer outre la volonté manifestée de l’auteur au travers de ses publications ? L'éditeur se détourne-t-il de la volonté de l’auteur alors même qu’il affirme vouloir revenir au plus près de son geste initial ?

Les sources, et en particulier certaines pièces manuscrites comme le contrat signé entre Beuchot et ses éditeurs commerciaux ou les notes qu'il prend en vue des procès qu’il engage pour défendre ses droits d’auteur, éclairent bien notre compréhension d’une approche de l'édition en train d'évoluer sous la Restauration. Ces documents soulignent, en outre, l'importance d’une prise en compte des aspects juridiques dans ce travail. Liberté de la presse, dépôt légal, responsabilité

13. C'est le sens, notamment, de son ouvrage La Main de l'auteur et l'Esprit de l'imprimeur, Paris, Gallimard, 2015.

auctoriale, droits posthumes : n’est-ce pas entre la Révolution et la fin de la Restauration que se jouent, en effet, la plupart des lois qui régissent la propriété littéraire, au moins jusqu’à la fin du xix° siècle ?

Des travaux plus récents, notamment ceux menés par Jean- Claude Bonnet“ et par Antoine Lilti”, ont prolongé cette réflexion sur la constitution d’un champ culturel au cours du xix* siècle, lequel prendrait place au croisement de la constitution d’un culte laïc, de l'apparition du succès populaire et de la création d’un espace mémoriel national. Ne retrouve-t-on pas là les enjeux liés à l’édition des Œuvres complètes de Voltaire sous la Restauration ? Comment faire le tri entre les intérêts des libraires et le goût des acheteurs ? Une édition peut-elle s’envisager uniquement au gré des tensions politiques, et son succès répond-il nécessairement à une actualité polémique qui façonne le goût du public! ? Éditer Voltaire sous un régime monarchique dominé par les ultras peut effectivement apparaître comme une forme de défi à l’encontre du pouvoir. Mais l’éditer de façon complète et référencée permet aussi, au contraire, d’en adoucir un peu les aspérités les plus manifestes. Le problème soulève la dimension à la fois transhistorique et hétérogène des conditions qui poussent un éditeur commercial à publier ou non un ouvrage, laquelle se résume finalement à une question simple : à quel public s'adresse une édition ? Dans le cas du Voltaire édité par Beuchot, qui possède les moyens financiers pour s'offrir 70 volumes in-8°, soit une collection à plus de 300 francs ? Et, surtout, qui possède la bibliothèque pour entreposer une telle collection ? Peut-on, une fois cette question résolue, encore parler des nombreuses éditions d Œuvres complètes sous la Restauration comme d’autant de brûlots polémiques ?

Jean-Claude Bonnet parle d’un « panthéon de papier », auquel se substitue un véritable culte de la personnalité à partir de 1791,

14. Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon : essai sur le culte des grands hommes, Paris, Fayard, 1998.

15. Antoine Lilti, Figures publiques : l'invention de la célébrité 1750-1850, Paris, Fayard, 2014.

16. La question possède encore une actualité récente, au xxr° siècle : quand les éditions Fayard annoncent leur volonté de publier une édition critique, documentée et largement contextualisée de Mein Kampf, le font-elles plutôt par intérêt historique ou par opportunisme commercial, pour tirer profit d’une actualité polémique ? Il ne s’agit évidemment pas de comparer du point de vue littéraire les deux publications, mais de soulever la question de l’intérêt de l’éditeur.

symbolisé par le transfert des cendres de Voltaire au Panthéon. Beuchot et les éditeurs de la Restauration parlent, quant à eux, des éditions des Œuvres complètes comme d’un « monument littéraire » dressé en hommage à Voltaire. L’effervescence de l'édition de ces collections se comprend-elle comme un retour à ce « panthéon de papier » dont parle Bonnet, où Voltaire, soit dit en passant, partage également son succès avec Rousseau ? Cette notion de monument est-elle pourtant claire, et toutes les éditions se valent-elles dans l’image qu'elles donnent de Voltaire ? Quant à Lilti, il fonde sa définition du culte des grands hommes sur la lettre de Voltaire à Thieriot du 15 juillet 17357 : le « grand homme [est un] héros humanisé des Lumières”? », rappelle-t-il. L’humanisation dont il parle vaut-elle comme une actualisation ? N'est-ce pas le travail fondamental réalisé par Beuchot dans son édition, que de remettre Voltaire au goût du jour ? Dans les deux cas, l’accent est mis sur le caractère exceptionnel de la carrière posthume de Voltaire. Culte du grand homme et panthéonisation chez Bonnet répondent au vedettariat analysé par Lilti, où la gloire de Voltaire est pourtant moins ostensiblement laïque, et possède déjà quelque chose de commercial.

N'y aurait-il pas toute une réflexion encore à faire sur le transfert symbolique de ces grands hommes du Panthéon sur les étals de libraires, et sur les bibliothèques des bourgeois et négociants parisiens ? On touche là à un enjeu fondamental de ce travail, lequel déborde du cadre strictement défini de la Restauration : comment la figure d’un grand homme est-elle convoquée, retravaillée, aménagée en période de crise politique et institutionnelle ? La description de ces deux modalités de dévotion à Voltaire, dont le devenir lui échappait en réalité déjà de son vivant, renvoie-t-elle, d’une certaine manière, à notre travail ? L'importance de l’iconographie, où coexistent des portraits aussi variés que les caricatures de Jean Huber ou la statue de Houdon dans la constitution d’un culte de la personnalité voué à Voltaire, laisse-t-elle augurer une réception hétérogène dans le champ de l’édition également ? Peut-on d’ailleurs envisager les Œuvres complètes de Voltaire comme une statue posthume dressée à la gloire du patriarche de Ferney ? Il faudrait alors définir le sens de ce monument.

17. D893. 18. Antoine Lilti, Figures publiques, op. cit., p. 119-126.

La transition entre ces prémices bibliographiques, méthodologiques et contextuelles vers le cœur de notre problématique est toute trouvée : le lien entre les correspondances, la science biographique et l’histoire de la construction de ce monument à Voltaire qu'est une édition de ses Œuvres complètes forme le fond de cette étude. Peut-on faire du Voltaire de Beuchot Pune des Vies de Voltaire présentée dans le volume de Christophe Cave et Simon Davies ? Autrement dit, le geste éditorial de Beuchot a-t-il une valeur biographique ? Déplacer La Vie de Voltaire de Condorcet en tête de la collection, lui adjoindre d’autres éloges et pièces biographiques, classer la Correspondance non plus en distinguant les correspondances avec les personnalités du xviir siècle et la correspondance générale, mais en une seule série chronologique, et la présenter parallèlement au classement chronologique de chacun des genres dans lesquels il s’est illustré, semble bien suivre une vocation biographique, mais laquelle ? L’image du patriarche de Ferney valorisée par les éditeurs de Kehl s’en trouve, en tout cas, nécessairement modifiée. Beuchot parvient-il à donner une seule image de Voltaire, et celle-ci est-elle prédéfinie ? Ou fait-il coïncider plusieurs approches en dressant un catalogue de Voltaires ?

Bien plus, les éléments biographiques liés à Voltaire tels qu'ils sont dressés par Beuchot, influencent-ils jusqu’au sens de son œuvre, mise désormais en parallèle à sa vie ? Il s’agit de « faire voir la marche de l'esprit de Voltaire », dans ses œuvres et dans sa biographie. La méthodologie éditoriale soutiendrait bien une herméneutique voltairienne. Mais remettre au même niveau toutes les productions textuelles de Voltaire, même les plus anodines, est-ce vraiment servir l’image du grand homme ? Ou, au contraire, l'édition de Beuchot contribue-t-elle à la domestication de son propos, jusqu’au contenu le plus philosophique et le plus sulfureux ? À la croisée de deux directions divergentes de la réception de Voltaire — celle combative, militante de Condorcet et Decroix, et celle minimaliste et bourgeoise que présente ultérieurement Homais, le personnage de Flaubert —, de quel côté regarde le Voltaire de Beuchot ?

Le contexte de la publication sous la Restauration est unanimement décrit comme conflictuel : combats politiques, discours publics et éditions des Œuvres de Voltaire atteignent par le jeu des améliorations de la presse une ampleur inédite. N'y a-t-il pas un paradoxe à vouloir concevoir, dans cette période agitée, une édition décrite comme savante ? Une remise en question sur les plans historiographique, philologique et bibliographique est-elle possible en période de crise politique ? Intérêts économiques, climat de reconstruction politique, résurgence d’un pouvoir appuyé sur la religion catholique, retour de l’influence de Voltaire, puissance de la presse, développement technique et bibliophilie : s’agit-il d'autant d’éléments à même de se superposer ? Quelle est la place de Beuchot et de son travail dans ce cadre, lui qui ne parle jamais de politique, et qui annonce, en parallèle, une intention éditoriale que nous qualifions volontiers de scientifique avant l’heure ? Doit-il se comprendre comme une exception ? Ou existe-t-il un mouvement de fond de l'édition qui soit plus vaste et dans lequel s’inscrirait Beuchot ? C’est toute la période de 1817 et 1830 qu'il nous faut chercher à reconsidérer.

C’est aussi grâce à son édition que Voltaire accède définitivement au statut de « classique de la littérature française ». Comment comprendre ce terme « classique » ? D’un point de vue historique, tire-t-il Voltaire vers une forme d’atemporalité, notion voisine de son accession à un panthéon littéraire ? Ce serait comprendre Voltaire parmi les grands hommes de l’Antiquité dite « classique ». Mais que faire encore de la référence nationale ? Toujours au niveau historique, ne s'agit-il pas plutôt de le rapporter au xvir‘ siècle, comme le rappelle Stéphane Zékian ”, où il intègre un panthéon littéraire français cette fois-ci ? Ce serait le sens d’une collection de classiques spécifiquement dédiée à la « littérature française ». D'ailleurs, dans cette même collection du libraire Lefèvre, le Voltaire de Beuchot ne côtoie-t-il pas La Fontaine, Racine, Corneille ou Pascal ? L’assimilation de Voltaire et, par extension, de la philosophie des Lumières aux auteurs du Grand Siècle pose toutefois un problème. Doit-il se comprendre comme une forme de continuité du xvu° siècle ? Rapprocher Voltaire des auteurs chers à Louis XIV, n'est-ce pas aussi le rapprocher d'idées monarchiques ? S'agit-il dans ce cas de légitimer une œuvre en mettant l'accent sur ce qu’elle a de consensuel avant tout ? Quoi qu’il en soit, Voltaire incarne toujours l’exemple des beautés littéraires. Il est plus que jamais amené à faire briller la France dans le concert des nations européennes en construction. C’est le sens d’un monument national, français, dressé à la gloire de Voltaire, tel que le revendiquent les

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