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Aux origines de l'identité franco-ontarien

Chad Gaffield · 1993

99,401 words · about 6 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: CC BY-NC-SA 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Gaffield, Chad (1993), Aux origines de l'identité franco-ontarien, open access publisher - licensed CC BY-NC-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/)

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About this book

Author
Chad Gaffield
Language
French
Published
1993
Length
99,401 words · about 6 h 58 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
CC BY-NC-SA 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (7)
  1. Front matter about 2 min
  2. Table des matières about 3 min
  3. Préface about 9 min
  4. Prologue about 1 h 24 min
  5. Conclusion about 2 h 36 min
  6. CHAPITRE SIX Paroissiens, Eglise catholique et écoles séparées about 2 h 13 min
  7. Chapitre Six about 30 min

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Front matter

CHAD GAFFIELD

Aw ORIGINES DE L'IDENTITÉ FRANCO- ONTARIENNE

Education, culture, économie

Table des matières

Préface: nine ir nt Lanta IGA a etat se 15 ProlO Que. sister rations nains iaue eee 21 2. « Envahisseurs » et « fugitifs » ou familles en mouvement? 53 5. Quatre fantômes et la foule : les politiques du conflit

Liste des tableaux

. Augmentation de la population dans le comté de Prescott, de 1824 à 19O1 .sssssssssrrerresserssersssrenerrerresreeresrt

. Composition culturelle de la population du comté de Prescott, de 1871 à 1901 w.cccccecsessseseeseseeeeetseteetesteees

. Lieux de naissance des résidents originaires des îles

Britanniques, comté de Prescott, 1851 ..ccecceceeseseeeseneees

. Colonisation des gens originaires des îles Britanniques, comté de Prescott, 1871...

. Confessionnalités des résidents originaires des îles

. Identités ethnique et religieuse des résidents originaires des îles Britanniques, cantons d’Alfred et de Caledonia, BOBD sinus en The ere een eue E E TAE

. Colonisation des Canadiens français dans le comté des Prescott; 1871 sent ner tie seeks

. Estimation de la migration des familles du Québec vers le canton d'Alfred, de 1851 à 1871 oo. cees

Nombre d'enfants à chacune des migrations familiales dont nous sommes certains, canton d'Alfred, de 1851 à 1871 ....

17. 18.

24. 25.

LISTE DES TABLEAUX

Modèles de mariages, cantons d’Alfred et de Caledonia, IERI n ra nn ire ae E E aae hts

. Enfants ayant quitté la famille familiale entre 1861 et 1871, canon d Alfred 2455588088 e a RAT

. Résidents du comté de Prescott nés au Québec,

JM B71 A 1 GOT TRES cote cases eee ne en tit tee

. Ratio famille/maisonnée et ratio homme/femme, comté de Prescott, de 1851 à 1901 cassrsorreesai a iee

. Age des fermiers et des ouvriers agricoles, canton d'Alfred, de 1851 à 1871 c.eeeceesscceescecsseeceeneecesnecesaeeessaeeeseess

. Dimensions des lots appartenant aux propriétaires-

. Production agricole, cantons d’Alfred et de Caledonia,

Amendement des sols sur les lots des propriétaires-

. Modèles saisonniers des conceptions et des naissances, comté de Prescott, 1871-1881 o...ccce ccc cseceseeseseessensceseenseees

Exploitation de la terre, comté de Prescott, Geri B5 Va TOO nr leet tea es

Production du fromage et du beurre, comté de Prescott, dé 188L a A1GOL E E EE n el ees dea nn tee

Scieries, comté de Prescott, de 1871 à 1901 oo... eee

Age des fermiers et des ouvriers agricoles, canton d'Alfred, LOG, nine ala eh tee alee

Nombre d'écoles dans le comté de Prescott, au milieu du 10%-Sièclé 255.2 entente Rens

Enfants de 5 à 16 ans inscrits à l’école, cantons d’Alfred et de Caledonia, 1851-1871 oo... cee ceeeseecceseeeecseesee tee rneeneetieens

Fréquentation annuelle des enfants inscrits à l’école, comté de Prescott, 1860-1870 oo... ees eeeeeeesseeestsenneeeseeeeaes

29. 30. 31.

38. 39-

Sexe des instituteurs, de 1851 à 1873 cece ees eee eee Salaire moyen des instituteurs, de 1847 à 1878 eseese

Certificats de formation des enseignants, de TB GWA VOT nn nn Na ne E

Roulement du personnel enseignant, cantons d’Alfred et de Caledonia, de 1856 à 1871 oo... cccec ee eeceeneeteeteens

Ecoles en langue francaise, comté de Prescott, ISTO Eb 1988 crises ent na ns He aS IA

Population d’age scolaire et inscription scolaire, cantons

Inscription scolaire des francophones selon l’emploi des parents, canton d’Alfred, 1881 0.0... eee ee eee eee

Résultats des élections fédérales dans le comté de Prescott, de 1867 à 1896 on ineine ser a essan

Résultats des élections provinciales dans le comté de Prescott, de 1867 à 1898 oo... cee eee eects eeseneeeeeneeeeeeninens

Comparaison entre la liste électorale et les résultats de l'élection provinciale de 1883 dans le comté de Prescott .

Aptitudes pour les langues (sans égard au « niveau de compétence »), comté de Prescott et le comté d'Argenteuil au Québec, 1901 .eessssssssssssrsrsssssereesrersesreesssees

Liste des figures

. Comté de Prescott, Ontario ....ccccecesesscseeeseeeetseseeeeetesees 23 . Colonisation francophone en Ontario, 1871 «0... 28

. Âge selon la situation de famille, cantons d’Alfred et de Caledonia, de 1851 à 1871 .essesessssrersrsrressrersessssseneesee 71

. Grosseur moyenne de la famille selon l’âge de la mère, y cantons d'Alfred et de Caledonia, de 1851 à 1871 «0... 72

. Persistance et transition des individus de la population originaire des îles Britanniques, canton d’Alfred, de 185I ABEN unir ns redire nette reiv 75 . Augmentation de la population, comté de Prescott,

de TOS LA HQO stone his Gien 78 : Age selon la situation de famille, cantons d’Alfred

ét:de Caledonia, 18813 sur hate tirer dense 79 . Grosseur moyenne de la famille selon l’âge de la mère,

. Origine des familles pionnières canadiennes-françaises

de la paroisse de Saint-Victor-d’Alfred n.se 98

. Structure de l’âge de fréquentation scolaire, cantons d'Alfred et de Caledonia, de 1851 à 1871 ccccecceecsseeneens 137

AUX ORIGINES DE L'IDENTITÉ FRANCO-ONTARIENNE 12. Intervalle entre la naissance des enfants et leur baptéme, paroisses Saint-Victor-d’Alfred et Saint-Paul, GE1890'4 SSP msi eel e E AN

Préface

Le drame central de l’histoire canadienne, ce qui distingue le Canada de tous les autres pays occidentaux, c’est la manière dont ses deux peuples fondateurs se sont combattus, ont coopéré, sont restés séparés, pour ensuite se réunir et pour créer, chemin faisant, un État politique. Généralement, les spécialistes considèrent ce drame historique comme l'aventure intellectuelle d’un petit nombre de dirigeants d’origine urbaine. Cependant, les acteurs de l’histoire canadienne, c’est aussi tout le reste de la population dont la plus grande partie vivait, jusqu’à tout récemment, dans les villages et les régions de colonisation rurales. Comment les pensées et les comportements de ces individus historiquement anonymes se rattachent-ils aux données officielles sur le passé canadien? Sans doute, comme c’est le cas pour la plupart des questions historiques, ne le saurons-nous jamais tout à fait. Et même les protagonistes d’alors n'étaient peut-être pas conscients de cette réalité. I] faut, toutefois, étudier cette question, car elle plonge au cœur de Fhistoire canadienne.

Le drame de notre passé ne se résume pas à une série d’événements isolés; ce fut plutôt l’histoire d'hommes et de femmes continuellement aux prises avec leurs propres situations changeantes. Parmi les aspects les plus litigieux de leur réalité, il y avait l’enseignement des francophones hors-Québec. Dès l'établissement du système scolaire public au Canada, vers le milieu du 19° siècle, des controverses ont éclaté dans toutes les provinces où les francophones constituaient des minorités substantielles. Ces controverses sont au cœur de l’abondante documentation qui traite de la langue d’enseignement comme d’une lutte d'idées et d’ambitions opposant des politiciens, des évêques et divers dirigeants sociaux".

À l'opposé, ce livre tente d'examiner la question linguistique par rapport à l’histoire sociale et à l'identité culturelle d’une région particulière. Plus précisément, les chapitres qui suivent concernent le comté de Prescott qui a été le centre de la controverse sur la langue d'enseignement en Ontario vers la fin du 19° siècle. A partir de 1850, le comté de Prescott a été le point de jonction géographique des Canadas anglais et français, la boucle de la ceinture bilingue. Dans les années 1880, toute l'attention de la province s’est tournée vers ce comté, après que immigration en provenance du Québec eut transformé la région, d’une zone frontière où vivait une population anglophone clairsemée, en un secteur à majorité francophone. Après 1885, la controverse s’intensifia alors que le gouvernement de l'Ontario adoptait une série de mesures destinées à restreindre l’utilisation du français dans les écoles de la province.

La version historiquement reconnue sur la question de la langue d'enseignement en Ontario met l'accent sur les premières années du 20° siècle, tout particulièrement, sur les circonstances entourant la diffusion du Règlement 17, en 1912. Cette circulaire officielle fut distribuée dans toutes les écoles publiques et dans les écoles catholiques séparées de la province pour les informer que le français, comme langue d'enseignement, « ne devait pas être utilisé au-delà de la première année? ». Selon les historiens, les origines du Règlement 17 remonteraient aux années 1880, quand d'importants politiciens anglophones et rédacteurs de journaux en vinrent à croire que immigration francophone en Ontario mettait en péril l'équilibre culturel de la Confédération. Ces porte-parole prétendaient qu’une « invasion » menaçait alors ’hégémonie des anglophones en Ontario et estimaient qu'il fallait contrer ce danger au moyen de politiques destinées a renforcer le caractére culturel du systéme scolaire public. Les historiens mentionnent même que laliénation, causée par des événements tels que la pendaison de Louis Riel ou la Loi sur les biens des Jésuites, peut expliquer la crédibilité grandissante que les anglophones accordaient à ce discours vers la fin du 19° siècle.

L'étude qui suit se propose de réinterpréter de trois façons les origines de la controverse sur la langue d'enseignement en Ontario. Premièrement, en présentant des preuves démontrant que les méthodes coercitives en matière de langue sont directement rattachées à l'histoire de l'éducation dans l’est de l'Ontario, et tout particulièrement dans le comté de Prescott. Cette analyse met l’accent sur Pinteraction, pendant toute la seconde moitié du 19° siècle, entre le développement scolaire local et la politique sur la langue officielle.

PRÉFACE

Les nouvelles politiques linguistiques de 1885 et des années subséquentes ne sont pas que le résultat d’un regain nataliste anglo-saxon et protestant. Ce sont plutôt les conditions locales dans le comté de Prescott qui ont déterminé la politique provinciale en matière d’éducation; selon des perspectives à la fois provinciales et locales, une continuité logique justifiait les changements politiques du siècle dernier.

Deuxièmement, notre étude analyse l'importance des changements démographiques et économiques locaux par rapport à lhistoire de l’enseignement dans la langue des minorités en Ontario. Au-delà de la controverse sur la langue se profilaient des modèles complexes de population et des tendances économiques qui ont engendré un contexte matériel changeant par rapport aux conditions de l'instruction. On ne saurait, à proprement parler, décrire ce contexte comme une « invasion ». En fait, ce qui s’est produit dans le comté de Prescott laisse entrevoir, pour l’histoire des établissements francophones dans l’est de l'Ontario, une chronologie et une expérience assez différentes. Par ailleurs, cette histoire est directement liée à la question scolaire et aux problèmes de la langue d'enseignement.

Enfin, la révision des politiques officielles et Panalyse de l'histoire sociale du comté de Prescott permettent de découvrir le troisième élément essentiel pour réinterpréter la question linguistique : soit la naissance, dans les années 1880, de l'identité franco-ontarienne. (Les preuves que nous avons de l'émergence de cette identité dans le comté de Prescott ne diminuent en rien la valeur des travaux des spécialistes qui ont montré que l'appellation « Franco-Ontarien » n’était pas utilisée avant les années 1960. En effet, l'exemple du comté de Prescott porte à conclure que les mots « Canadiens français de l’Ontario » ont été constamment utilisés tout au long du 19° siécle+). On peut considérer les décennies précédant 1880 comme une période de gestation menant à la naissance d’une situation non déterminée ni entièrement formée, mais porteuse des germes nécessaires à son futur développement. Dans les années 1880, les francophones du comté de Prescott ont formulé une définition de leur identité à la fois enracinée dans le passé et issue de circonstances contemporaines. Leurs paroles et leurs actions laissent supposer que la controverse sur la langue d'enseignement reflétait une conjoncture aux ramifications provinciales et nationales.

Considérés ensemble, ces éléments réinterprètent la controverse sur la langue d'enseignement en permettant d’analyser l'interaction des groupes culturels dans un contexte de changement social. Cette analyse s'appuie sur une recherche récente portant sur la nature et la signification historique de la culture, de l’ethnicité et de l'identité d’un groupe donné, recherche particulièrement importante à deux égards.

Tout d’abord, les spécialistes ont démontré que, souvent, les études systématiques ne confirmaient pas les présuppositions concernant la relation qui existe entre certains groupes et certaines expériences historiques. Par exemple, Gordon Darroch et Michael Ornstein ont utilisé un échantillon national d’un recensement manuscrit de 1871 pour mettre en doute le modèle traditionnel des rapports entre ethnicité et structures occupationnelles au Canada. Au niveau national, ils ont découvert que « la stucture occupationnelle de la population catholique francophone ressemblait étroitement à celle de la nation dans son ensemble ». Darroch et Ornstein établissent que ce surprenant modèle de 1871 comporte d'importantes différences régionales qui devraient, à leur avis, faire l’objet d’études sectorielles5. De même, Frank Lewis et Marvin McInnis utilisent le recensement de district de 1851 pour comparer l'efficacité des cultivateurs anglophones et francophones au Québec. Ils concluent également que les images traditionnelles sont sans fondement et qu’au niveau de la productivité, il n’y a pas de différences essentielles entre les cultivateurs anglophones et francophonesf. Leur recherche a été élaborée à partir de l’histoire repensée du Québec dont la synthèse, à propos de la deuxième moitié du 19e siècle, a été efficacement réalisée par Paul- André Linteau, René Durocher et Jean-Claude Robert dans Histoire du Québec contemporain : de la Confédération à la crise (1867-1929)7.

De tels ouvrages ne sont toutefois pas concluants, mais ils ouvrent, à l'évidence, de nouvelles voies à la recherche. Les historiens canadiens doivent être très circonspects lorsqu'ils considèrent toute idée reçue au sujet des expériences historiques de groupes tels que les Canadiens français au 19° siècle. De même, les spécialistes doivent analyser de façon critique les observations et les affirmations des écrivains de l’époque dont les points de vue ont servi de base aux recherches historiques traditionnelles. A cette fin, les sources d'information produites de façon régulière, comme les manuscrits de recensement, sont particulièrement précieuses. Il n'est d’ailleurs pas nécessaire de traiter ces données empiriquement, mais on peut s’en servir comme indicateurs des tendances et des modèles comportementaux’, comme nous l'avons fait, par exemple, avec les recensements allant de 1851 à 1881 pour deux cantons du comté de Prescott. Ces informations s'ajoutent à un ensemble de sources documentaires locales, elles ouvrent une perspective critique sur les façons de voir et les préjugés des gens au 19° siècle.

Cette étude s'appuie également sur certaines recherches récentes qui démontrent que la culture, l'ethnicité et l'identité ne sont pas des catégories statiques mais des processus dynamiques s’élaborant dans des contextes historiques changeants. Dans ces recherches, les idées et

PRÉFACE les actions d’un groupe particulier d'individus ne sont pas considérées comme des caractéristiques immuables transcendant le temps et le lieu. Au contraire, on y présente la façon de penser des individus, leur comportement et leurs points de vue comme des interactions entre leurs expériences passées et les circonstances contemporaines !°. Les historiens commencent à peine à s'intéresser à ces interactions et, par conséquent, ils continuent de faire des généralisations non vérifiées et non historiques, même dans les travaux les plus spécialisés. Par exemple, imposante Harvard Encyclopedia of American Ethnic Groups utilise les Canadiens frangais pour illustrer le cas peu commun d’une ethnicité « nettement » définie. Pour ce faire, trois « classements se chevauchent », soit une résidence « surtout » au Québec; une religion catholique « plutôt que protestante, contrairement a la plupart des autres Canadiens » et une concentration historique « au niveau des pauvres et des moyens pauvres, contrairement aux employés et aux professionnels anglophones du Québec'! ». Le maintien d'aussi fausses et désuètes généralités devrait inciter les spécialistes à poursuivre des recherches qui pourraient contribuer à mieux définir et à mieux comprendre les groupes dont les membres partagent une expérience historique commune mais qui en viennent à se voir, ou à être perçus, comme distincts.

C’est dans ce sens que l'étude qui suit a été élaborée, en comparant directement les écrits des autorités et des divers dirigeants sociaux au 19° siècle en Ontario avec les opinions et l'expérience réelles des résidents du comté de Prescott. Notre étude débute par une analyse de l'attitude des autorités face à l’enseignement scolaire de langue française, ce qui fournit une base générale à l'étude détaillée de la chronologie, des caractéristiques démographiques de la colonisation, ainsi que de la structure économique et du rôle de l’enseignement dans l’organisation sociale du comté de Prescott. Ensuite, nous analysons les changements au niveau des relations culturelles au cours des années 1880 en regard des politiques locales et de l’histoire des écoles catholiques séparées.

Ma conclusion la plus importante, c’est que le comportement, les attitudes et les perceptions des anglophones et des francophones doivent être étudiés dans le contexte de leur situation matérielle. Surtout, il importe d'analyser la question linguistique en la considérant comme faisant partie d’une évolution sociale plus vaste des communautés particulières.

Ma recherche a été rendue possible grâce à l’aide et aux techniques d'ordinateurs de l’Institut d’études pédagogiques de l'Ontario et de l’université de Victoria. Je remercie Ian Winchester pour m'avoir, le premier, présenté au Canadian Social History Project, et pour m'avoir habilement guidé par de subtiles critiques depuis notre première rencontre en 1974. Je suis également reconnaissant envers David Levine pour ses conseils amicaux et éclairés et envers Alison Prentice pour son aide précieuse et judicieuse. Pour ce qui est de ma recherche, je dois beaucoup à Michael Katz dont les idées m'ont stimulé et dont le soutien critique m'a toujours encouragé. Je reremercie également Susan Houston, Robert Harney, Raymond Mougeon, Donald Cartwright, John Willis, Marvin Lazeron, Brian Young, Stan Mealing, Harvey Graff, Normand Séguin, Marvin McInnis et Peter Baskerville pour les critiques précieuses qu'ils ont apporté sur certaines parties de mes premières versions. Je remercie également Don Akenson pour son encouragement soutenu et Leonore d’Anjou, pour son aide importante. Je doute que ce livre satisfasse pleinement les excellents étudiants que j'ai eu la chance de connaître mais sans leur enthousiasme, le résultat eut été encore moins satisfaisant.

Les membres de la Société historique du comté de Prescott, particulièrement James Donaldson et William Byers, ont été très généreux et mont beaucoup encouragé à faire cette étude. Je remercie aussi tous ceux qui m'ont facilité l'accès aux archives de Saint-Victord'Alfred, de larchidiocèse d'Ottawa, de la Thomas Fisher Rare Book Library, ainsi qu'aux Archives provinciales d’Ontario et aux Archives publiques du Canada.

Des extraits des chapitres 2, 3 et 4 ont déjà été publiés dans « Canadian Families in Cultural Context », Canadian Historical Association Historical Papers (1979), « Boom and Bust », Canadian Historical Association Historical Papers (1982); et « Schooling, the Economy, and Rural Society », dans Childhood and Family in Canadian History, sous la direction de Joy Parr, Toronto, McClelland and Stewart, 1982. Je suis reconnaissant envers les éditeurs pour m'avoir accordé la permission de reprendre ces textes.

Et pour terminer par le plus important, merci, Pam, d’être toi.

Prologue

Les écoles de Prescott et de Russell sont non seulement les pépinières d'une langue étrangère, mais aussi de coutumes étrangères, de sentiments étrangers et, nous le disons sans malice, de tout un peuple étranger... Le système mis en pratique dans ces écoles fait qu'il est presque impossible pour les jeunes générations de s'élever au-dessus du niveau de l'habitant moyen du Bas-Canada; et si cela se poursuivait, cette partie est de l'Ontario, que les Français continuent d’envahir, est vouée d'ici quelques années à se transformer en un lieu d’un obscurantisme aussi sombre que n'importe quelle partie du territoire québécois.

Toronto Mail, 24 novembre 1886

Tout Canadien, quelque [sic] soit son origine anglaise, française, irlandaise ou écossaise, est naturellement et parfaitement dans son pays en n'importe quelle partie du Canada, en Ontario tout comme ailleurs.

Sa province est celle où il préfère élire son domicile.

Cette mille fois vraie vérité semble s'appliquer particulièrement au Canadien-Français, lui qui est arrivé six quarts de siècle avant tous les autres, et qui de son sang leur a tracé le chemin.

La Nation (Plantagenet, Comté de Prescott, Ontario), 12 septembre 1885

C'était absurde, de la part du chef de l'Opposition, de dire que le Gouvernement ne désirait pas que la population française apprenne langlais. Si mon honorable ami voulait réellement dire cela, il devait se rapprocher de l'idiotie absolue. (Bravos et rires)... Le gouvernement était aussi désireux que possible d'entendre ses sujets français parler anglais; mais la difficulté c'était de savoir comment y arriver.

Discours d'Oliver Mowat, Premier ministre d’Ontario,

X à l’Assemblée législative, le 3 avril 1890

Joliette

FIGURE 1 Comté de Prescott, Ontario QUEBEC Saint-Jérôme Canton Longueuil L'Orignal Ds À à Hawkesbury a 3 T Se COMTE-DE/ Vankleek th pcm Oo Hawkesbury es aE AL Hawkesbury ouest A

Plantagenet RÈ

Plantagenet sud

Canton de fn kee he eS. simerentve

ONTARIO 4 ETATS-UNIS

Smiths Falls

CHAPITRE UN

Ryerson, Ross et le concept d'assimilation volontaire

Au cours des quinze dernières années, l’histoire de l'éducation en Ontario a suscité un énorme intérêt parmi les historiens. Il s’ensuivit un grand nombre de livres et d’articles dans les revues exposant des débats théoriques et méthodologiques passionnés. Toutefois, il est étonnant que les historiens des sciences sociales aient accordé très peu d'attention à l’histoire de l’enseignement dans une langue autre que l'anglais. Cette négligence résulte de nombreux facteurs. Ces historiens se sont surtout intéressés aux villes! ; alors que presque toutes les écoles non anglaises se trouvaient dans les villages ou dans les régions rurales. En outre, de récents historiens de l'éducation ont démontré que le système scolaire ontarien, tel qu’établi au 19° siècle, avait adopté le caractère culturel de la société occidentale dans son ensemble. Ces chercheurs ont souligné le fait que dans les écoles ontariennes, les manuels venaient d'Irlande, les méthodes d'enseignement de Prusse et l'administration scolaire des états de New York et du Massachusetts. Ils considéraient que le système éducatif comportaient de grandes similarités avec les systèmes de divers autres pays occidentaux’. L’interaction entre différents groupes particuliers, tels que les francophones et les écoles ontariennes du 19° siècle, n’a donc pas en soi donné lieu à beaucoup de recherches3.

Cependant, tout récemment, des historiens de l'éducation ont commencé a découvrir l'importance d'étudier les petites villes et les régions rurales au 19° siècle en Ontario et de reconsidérer le caractère culturel du système scolaire provincial alors en formation. Pour l'histoire de l’enseignement en français, deux aspects de cette recherche sont particulièrement pertinents. Le premier concerne les questions relatives à l'établissement des écoles et à leur direction : Qui a instauré le système d'éducation? Qui a déterminé les structures et particularités des écoles locales? Il y a quelques décennies, en réponse à ces questions, les historiens parlaient d’une élite instruite et éclairée déterminée à partager les bénéfices de l'éducation avec les moins fortunés4. Dans les années 1970, les chercheurs continuaient de penser que cette élite était responsable de l'instruction publique, mais ils la décrivaient comme vouée à son propre service plutôt qu’à une cause humanitaire et davantage intéressée à exercer un contrôle social plutôt qu’à faire « progresser » l’éducation5. Ces deux interprétations impliquaient des exécutants au sommet, et des bénéficiaires — ou des victimes — à la base.

Ces points de vue sont maintenant battus en brèche par les historiens qui ont découvert qu'il y avait des initiatives locales significatives et une certaine autonomie dans les régions rurales, surtout durant les années de formation du système scolaire®. Leurs travaux mettent en doute les idées reçues concernant le comportement de certains dirigeants urbains et incitent à faire de nouvelles recherches au sujet des intermédiaires dans certaines collectivités. Leurs conclusions semblent indiquer que les politiques sur la langue d'enseignement doivent être examinées à partir de la perspective des autorités locales et provinciales. En effet, il semble que ces politiques ont pu se développer en s'appuyant sur davantage de points de vue que sur le seul de Toronto.

Le second aspect des récentes recherches se rapporte directement à l’histoire de l’enseignement en français en Ontario et implique la révision du caractère culturel du système scolaire au 19° siècle. Était-ce une concoction d'éléments de différents pays occidentaux, surtout anglophones? Est-ce que les écoles étaient réellement « communes »? Les réponses classiques à ces questions mettent l’accent sur l'anti-américanisme et le probritannisme des principaux dirigeants scolaires’. Les historiens révisionnistes des années 1970 ont rejeté ces données, soulignant plutôt les valeurs de classes que partageaient les principaux promoteurs de l'instruction dans tous les pays occidentaux®. La recherche actuelle met en doute ces deux assertions en révélant le caractère spécifiquement irlandais du système scolaire établi dans les années 1840-1850. Des études suggèrent que l’utilisation de manuels irlandais n’était qu’un des aspects de l’importante reconstitution du système éducatif irlandais en Ontario®.

La portée de telles recherches s'étend à la question du français comme langue d’enseignement, attendu que les immigrants irlandais et leurs descendants étaient souvent voisins des francophones dans les régions rurales de l'Ontario au 19° siècle, surtout dans le comté de

Prescott. Est-ce que les colons irlandais, comparativement aux colons francophones, bénéficiaient d’un avantage important par rapport à la nature et à la structure du système scolaire naissant en Ontario? Est-ce que la question de la langue d'enseignement en Ontario n’était qu'un élément d’un contexte culturel beaucoup plus vaste?

LA PÉRIODE RYERSONNIENNE

Les questions relatives à la direction du système scolaire et à son caractère culturel servent de points de départ pour réexaminer l’évolution des politiques officielles concernant l’enseignement en francais en Ontario au 19° siècle. De 1840 à 1876, Egerton Ryerson était la personnalité la plus importante; ministre méthodiste, il avait commencé une longue carrière à la direction du système scolaire en militant pour l’école laïque dans les années 1820. Vingt ans plus tard, Ryerson eut l'occasion d'élaborer un plan d'ensemble pour l'instruction publique, une fois devenu surintendant de l’enseignement pour le Haut- Canada. Ce poste avait été créé par la Loi scolaire de 1841 qui visait à encourager la formation d’un système scolaire uniforme pour les Provinces unies du Canada. Toutefois, cette loi ne réussit pas à résoudre efficacement les questions complexes au sujet de la direction, de l'administration et du financement des écoles. Dans son rapport de 1846, Ryerson fit de nombreuses recommandations en faveur de changements législatifs, ce qui amena le gouvernement à voter les lois de l’École commune de 1846 et de 1850. Cette législation établissait les bases d’un système scolaire élémentaire universel et financé par les taxes '°.

Durant les années de formation du système scolaire ontarien, les établissements francophones se multiplièrent, surtout dans les régions rurales. Au début du siècle, les populations francophones les plus nombreuses se trouvaient concentrées dans les régions du sud-ouest du Haut-Canada, dans les comtés d’Essex et de Kent. Après les années 1830, il s'établit un équilibre par la venue d’immigrants en provenance du Québec dans les comtés de l’est, ceux de Prescott et de Russell, ainsi que dans la ville d'Ottawa. En 1871, ces deux coins de POntario comprenaient quelque 30 000 francophones. De nouvelles colonisations dans d’autres parties de la province portèrent le total a 75 383. (Voir figure 2.)

Les premiers règlements sur la question de la langue

La législation établissant le système scolaire en Ontario n’a pas abordé la question de la langue. Vraisemblablement, les législateurs esti-

FIGURE 2 Colonisation francophone en Ontario, 1871 maient que l'anglais serait la langue d'enseignement et ils ne prévoyèrent aucune autre possibilité. Cependant, les responsables de l'éducation durent aussitôt répondre à des requêtes émanant de collectivités où la diversité des langues posait des problèmes administratifs. Leurs réponses servirent à établir les politiques sur la question de la langue durant la période ryersonnienne et il n’est pas étonnant que les historiens les aient utilisées pour en interpréter les conséquences, au plan de l'instruction, de la colonisation francophone en Ontario. Leur conclusion la plus évidente, c’est que la politique officielle des années 1840 à 1876 permettait une diversité linguistique, à la fois pour les enseignants et les manuels scolaires. Les réponses officielles fournies aux communautés locales indiquent qu’on tolérait continuellement, non seulement les écoles françaises, mais aussi les écoles allemandes. Par conséquent, les historiens ont estimé qu'il y avait un contraste frappant entre la tolérance durant la période ryersonnienne et les politiques anti-françaises de la fin du 19° siècle? Mais on peut considérer les décisions officielles d'avant 1876 d’un tout autre œil en les replaçant dans le contexte plus vaste de la conception qu'avait Ryerson de l'instruction et en tenant compte des écrits des responsables scolaires de l’époque. La correspondance du comté de Prescott, par exemple, laisse entendre qu’on concevait de façon fort différente la politique linguistique durant la période ryersonnienne. En outre, les données locales et provinciales ultérieures du 19° siècle militent en faveur de cette réinterprétation.

Les enseignants. Plusieurs des déclarations officielles sur les questions linguistiques ayant été citées dans des études antérieures, il suffit de les résumer ici pour illustrer leur souplesse et montrer qu'elles étaient favorables aux diversités locales. Le 25 avril 1851, par exemple, le Conseil de l’Instruction publique, qui établit les politiques pour le ministère de l'Éducation, s’est réuni pour répondre aux requêtes concernant les qualifications requises en matière de langue pour obtenir le certificat d'enseignement. La principale cause de cette réunion, c'était la controverse au sujet de l’enseignement en français dans le village de Sandwich, au sud-ouest, mais la question se posait également pour les écoles de langue allemande dans les comtés tels que Waterloo, Perth et Bruce. À ce moment-là, Egerton Ryerson, celui qui avait le plus d'influence sur les décisions du conseil, était en Angleterre mais son absence n ‘empécha pas les membres de prendre une décision. Aprés avoir pris connaissance de diverses lettres et pétitions, le conseil concluait que la loi scolaire n’exigeait pas de compétence particuliére en anglais pour un certificat d’enseignement. Cependant, le conseil souligna que le programme d’examen ne prévoyait évidemment pas un enseignement dans une langue autre que l'anglais; en fait, plusieurs indications laissaient supposer une connaissance de l'anglais. Pour clarifier cette ambiguïté, le conseil, par une résolution officielle, établit qu'à l'examen des enseignants, « une connaissance du français ou de l'allemand pouvait remplacer celle de la grammaire anglaise, et que le certificat... [devait] être expressément limité en conséquence"? ».

Par la suite, on a tenté par des réglementations officielles de raffiner cette politique. Le 17 décembre 1858, le conseil déclarait que l'équivalence des grammaires française et anglaise pour les examens des enseignants ne valait que pour les certificats de troisième classe "3. Cependant, le conseil ne s’est pas prononcé sur les langues exigées pour les certificats de première et de deuxième classes et, en pratique, Ryerson ne semble pas avoir fait cette distinction. Par exemple, le 19 décembre 1859, les membres du conseil scolaire analphabètes de Hawkesbury Est, un canton fortement francophone du comté de Prescott, firent adresser une requête au surintendant local, James Gamble. Les membres du conseil scolaire francophones expliquaient qu'ils avaient engagé deux instituteurs afin de répondre aux besoins des deux groupes linguistiques de la région. L’un des enseignants était un francophone unilingue qui détenait un certificat de deuxième classe du Québec et l'autre était un anglophone sans certificat.

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