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Le bénévolat des jeunes

Sandrine Cortessis, Saskia Weber Guisan, Evelyn Tsandev · 2019

59,767 words · about 4 h 11 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Cortessis , Sandrine, Weber Guisan, Saskia, Tsandev, Evelyn (2019), Le bénévolat des jeunes, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/)

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About this book

Authors
Sandrine Cortessis, Saskia Weber Guisan, Evelyn Tsandev
Language
French
Published
2019
Length
59,767 words · about 4 h 11 min
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4 reader sections
Text
Digital text
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CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

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Seimo

Sandrine Cortessis, Saskia Weber Guisan et Evelyn Tsandev

Le bénévolat des jeunes: une forme alternative d'éducation

PARTIE I Introduction et contexte

1 Pourquoi une recherche sur le bénévolat des jeunes ? 2 Présentation de l’ouvrage

3 Qu'est-ce que le bénévolat?

8.1 Définitions et spécificités

8.2 Quelques éléments statistiques

4 Qui sont les jeunes bénévoles ?

4.1 Qui se cache derrière les statistiques ? 4.2 Profils sociodémographiques des bénévoles interviewés

5 Des entretiens pour accéder à l'expérience des jeunes 5.1 Canevas d'entretien

5.2 Analyse

6 La notion de parcours pour appréhender l'expérience des jeunes bénévoles

PARTIE Il Le bénévolat: la part des jeunes

7 Qu'est-ce qui conduit les jeunes vers le bénévolat?

ZA Appel de l'entourage

17:2 Intérêt marqué pour le projet de l’association

7.3 Joindre l’utile à l'agréable

7.4 Redonner ce que l'on a reçu et apporter sa propre contribution

26 26 28

31 31 33

37 37 38

45 45 48 50 52

8 Les étapes du parcours des jeunes bénévoles

8.1 L'entrée dans le bénévolat, quelle accessibilité ?

8.2 La mobilisation dans l’activité

8.3 Engagement et désengagement

PARTIE IlI Les ressources associatives

9 Apprentissage expérientiel et perspective sociale de l’apprentissage

10 Intégration progressive dans une communauté de pratique

10.1 Le learning curriculum, un parcours organisé et accompagné avec des étapes clés

10.2 Un accompagnement personnalisé

10.3 Feedback et débriefing collectif

10.4 Transmettre un héritage et capitaliser

11 Un parcours susceptible d’être organisé en termes de carrière

11.1 Le career curriculum, un parcours qui fait appel aux ressources personnelles

11.2 Le bénévolat comme test vocationnel

12 Un cadre d’action souple

12.1 «Aide-toi et l’association t'aidera »

12.2 L’autogestion du groupe de pairs : entre avantages et limites

12.8 La possibilité de mesurer l'impact de son action

13 Un cadre protégé pour se développer

13.1 Se jeter à l’eau

13.2 Se mettre à l'épreuve

13.8 Des espaces potentiels d'apprentissage

14 Un processus d’apprentissage entre ressources et engagement

55 57 59 78

96 96 100

104 106

PARTIE IV Un nouveau bagage: ressources 139 et acquis développés grâce à l’activité bénévole

15 Construction identitaire et développement 142

de compétences

15.1 Grandir et gagner de l'assurance 142

15.2 Des compétences transversales 144

15.8 Des compétences spécifiques 146

16 Ouverture des possibles 148

16.1 Développement d’un réseau 148

16.2 De nouvelles aspirations personnelles et professionnelles 150

16.8 Une expérience à valoriser dans un CV 153

16.4 Des équivalences, des formations formelles et des 156 attestations de participation

17 Prendre conscience de ses acquis et les valoriser 159 17.1 Valoriser l'expérience bénévole: des pratiques en émergence 159 17.2 Ateliers avec des jeunes et création d’un portfolio 162 de compétences

18 Établir une continuité entre la sphère bénévole et les 166 autres sphères de vie

Conclusion et perspectives 171 Références bibliographiques 177 Répértoire des sigles 182

Annexe: Canevas d’entretien 183

Remerciements

Nous tenons d’abord à remercier les jeunes bénévoles pour leur enthousiasme communicatif et le temps qu’ils nous ont accordé. Sans leurs témoignages, cette recherche ne serait pas.

Notre reconnaissance va également au Conseil suisse des activités de jeunesse (CSAJ), au Groupe de liaison des activités de jeunesse (GLAJ), au Département de la formation, de la jeunesse et de la culture du canton de Vaud et à Bénévolat-Vaud. Dans ces institutions, nous remercions en particulier Elsa Kurz, Julie Buclin, Frédéric Cerchia et Nadia Piemontesi, qui nous ont ouvert les portes des associations de jeunesse et nous ont soutenu tout au long de cette recherche par leur présence, leur intérêt et leurs précieux conseils.

Nos remerciements s'adressent aussi à Patrizia Salzmann, Peter Farago, Wolf Linder, Letizia Saugy et Camille Sigg pour leur relecture attentive, leurs suggestions et leurs critiques constructives. Notre recherche doit également beaucoup à nos collègues de lIFFP, et spécialement à Janine Voit et à Isabelle Caprani.

Nous remercions enfin chaleureusement Lukas Niederberger ainsi que la Société suisse d'utilité publique (SSUP), qui a participé au financement de cette recherche et de sa publication.

Préface

À rebours de l’image dépréciative des jeunes trop souvent véhiculée dans le débat public, force est de constater qu’en Suisse, nombre d’entre eux s’engagent pour la collectivité et prennent des responsabilités, sans que cela soit exigé pour obtenir une certification dans le cadre d’une formation formelle ou rémunéré par un employeur. Citons à titre d'exemple quelques missions assumées par des jeunes bénévoles dont certaines sont traitées dans ce livre:

> encadrer des enfants lors d’un accueil à la journée ou d’un camp de vacances organisé par un groupe scout ou un centre d'animation ;

> assurer la création et la diffusion quotidienne d'émissions radio sur le web ;

> conduire les débats d’un conseil de jeunes qui fait régulièrement des propositions aux autorités de sa commune ou de son canton;

> gérer un local de répétition pour les jeunes musiciens de sa région sous la surveillance d’un service de la commune («gestion accompagnée ») ;

> organiser un festival pour promouvoir le développement durable par le biais de conférences, d'animations et d’ateliers destinés aux différentes générations de sa commune;

> diriger l’équipe d'organisation d’un giron de jeunesse campagnarde ;

» monter une exposition au centre-ville pour lutter contre des clichés, combattre l'homophobie ou le harcèlement de rue et promouvoir le vivre ensemble.

Issues des mouvements de jeunesse traditionnels, ancrées dans la vie politique ou culturelle, ou encore puisant dans lunivers des « nouvelles » technologies, ces tâches librement investies, loin d’être exhaustives, exemplifient la diversité des formes d'engagement bénévole des jeunes et la variété des domaines dans lesquels ils les accomplissent et s’accomplissent.

Selon l'Office fédéral de la statistique!, près de 20% des jeunes âgés de 15 à 24 ans vivant en Suisse effectuent un travail non rémunéré

1 OFS. 2015. Freiwilliges engagement in der Schweiz 2013/2014. OFS: Neuchâtel.

dans un cadre organisé, c’est-à-dire au sein d’une organisation à but social, sportif, politique ou culturel. Ce taux les situe dans la moyenne de la population générale, toutes catégories d'âge confondues. Sur le plan économique, cela représentait 5.5% du PIB en 2014. Mais au-delà des considérations quantitatives et du calcul des bénéfices directs ou indirects pour la collectivité, une question subsiste : quel intérêt les jeunes ont-ils à donner de leur temps et de leur énergie pour des causes et pour des activités sans contrepartie apparente? Et qu’en apprennent-ils ?

C’est précisément à ces interrogations que les auteures du présent ouvrage apportent des éléments de réponse fort éclairants et relativement inédits. Adoptant une posture que l’on pourrait qualifier de « phénoménologique», elles cherchent à identifier, sans 4 priori et sans jugement normatif, le sens, forcément subjectif, que des jeunes donnent à leur expérience bénévole. À cette fin, elles ont logiquement donné la parole à des jeunes et le livre fait la part belle à leurs témoignages, donnant ainsi un « visage » aux statistiques fédérales et illustrant comment le bénévolat des jeunes se personnifie dans la singularité d’un parcours de vie.

Mais cette recherche ne se réduit pas à un recueil de récits de jeunes sur leur expérience bénévole, aussi pertinents et précieux soientils. La thèse centrale défendue dans ce livre, et reprise dans son titre, consiste à démontrer que l’engagement bénévole des jeunes constitue une forme alternative, mais essentielle d'éducation, complémentaire à la famille et à l’école. À cette fin, les auteures croisent les regards des jeunes interviewés pour révéler les ressorts et les acquis spécifiques de leur engagement bénévole, ainsi que des conditions sociales et personnelles qui les favorisent — autant de leviers utiles à l’action de qui veut encourager et soutenir le bénévolat chez les jeunes. Plus fondamentalement encore, elles prennent un soin particulier à décrire le développement de la personnalité auquel ces expériences contribuent dans une période de la vie suspendue entre la fin de l’école obligatoire, l'obtention d’une formation certifiante, l'insertion professionnelle et la stabilisation d’une vie conjugale, voire familiale. Si l’on considère à juste titre que le développement se déroule tout au long de la vie, il reste que la tranche d'âge entre 16 et 25 ans, qui caractérise les jeunes interviewés dans cette étude, est une période de transition identitaire et

2 Freitag, Markus, Anita Manatschal, Kathrin Ackermann et Maya Ackermann. 2016. Freiwilligen-Monitor Schweiz 2016. Zürich: Seismo.

statutaire sans nul autre pareil, ponctuée par l'obtention de nouveaux droits et de nouvelles obligations au tournant de la majorité.

Compétences et identité apparaissent donc comme deux concepts clés qui jalonnent en filigrane tout le texte de cet ouvrage. À cet égard, l'intérêt pour le lecteur est double:

Ce livre thématise les connaissances et les compétences développées par les jeunes à travers leur engagement bénévole

S’inscrivant dans un champ de recherche qui reste encore largement exploratoire, cette étude traite des compétences acquises de manière informelle chez les jeunes engagés bénévolement dans la vie de la Cité. Si, en tant que professionnels du travail avec les jeunes et du travail social plus généralement, nous sommes intuitivement convaincus que l'engagement bénévole est utile à de nombreux titres et permet des apprentissages précieux, encore faut-il le démontrer par des études rigoureuses. L'ouvrage que vous tenez entre vos mains y contribue assurément et ce n'est pas là sa moindre contribution. Il met notamment en évidence qu’un engagement bénévole au sein d’une organisation favorise l'acquisition de compétences sociales (conduire des séances de groupe, parler en public ou prendre des décisions collectivement), de compétences plus techniques (établir un budget, rédiger des courriers officiels ou prendre des procès-verbaux). Dans un registre plus psychologique, des jeunes rapportent aussi avoir appris à gérer leur stress et avoir gagné en assurance. Le développement de connaissances spécifiques au domaine d’activité de l’organisation dans laquelle les jeunes s’investissent est un autre acquis relevé, tout comme l'apprentissage de modes d’interaction adaptés à des publics cibles (enfants, migrants, personnes en situation de handicap, etc.). Autre bénéfice du bénévolat: l'opportunité offerte de développer un réseau de partenaires et de ressources issu de divers milieux socioculturels, qui pourra être mobilisé, en temps utile, à des fins professionnelles ou personnelles.

Cet ouvrage dessine les contours de la construction identitaire des jeunes bénévoles soutenue par la structure organisationnelle

Dans notre société contemporaine, en dépit de ses nombreuses mutations récentes, la famille assume toujours une fonction primaire et primordiale dans l’éducation des enfants. Toutefois, d’autres sphères de vie des jeunes ont un rôle essentiel à jouer, rôle qui n’est pas toujours reconnu à sa juste valeur : les relations avec les pairs au sein d’activités encadrées permettent d’entrer dans des processus de socialisation et de prendre progressivement des responsabilités, tout en étant accompagnés par des personnes de référence plus expérimentées dans des relations caractérisées par la coopération. Les auteures consacrent une partie entière à la description des mesures, structurelles ou plus occasionnelles, mises en place par des organisations pour favoriser et soutenir les processus d'apprentissage. Le bénévolat organisé apparaît alors comme une bulle protégée, mais ouverte sur le monde, qui permet à un jeune de faire ses premières expériences en toute sécurité et d’explorer ses propres potentialités à l’abri d’une certaine pression et de la performance. Ainsi, un engagement bénévole permet de tester ses propres capacités vis-à-vis de soi-même sans l’intervention d’un tiers institutionnel évaluateur. L'expérience bénévole peut agir aussi comme un révélateur de vocation, de nouvelles aspirations et, grâce à la confrontation empirique, il permet d’ajuster le curseur sur ses atouts. Dès lors, la confiance en soi apparaît à la fois comme la résultante et le catalyseur d’apprentissages rendus possibles par le bénévolat. C’est bien sur le plan du développement personnel que réside sans doute l’apport le plus puissant de cette étude: les jeunes développent un sentiment d’utilité sociale et d'appartenance à un groupe que plusieurs d’entre eux désignent même commeune «deuxième famille» (page 60) à travers laquelle ils apprennent à prendre de l'autonomie vis-à-vis de leur propre famille.

Un des intérêts majeurs de ce livre réside dans l’attention particulière que les auteures ont accordée aux jeunes aux parcours plus sinueux, en raison d’une rupture de formation ou d’un placement en institution socio-éducative. Les chercheuses révèlent, en s'appuyant sur les propos de jeunes interrogés, comment une expérience bénévole peut agir comme une véritable «passerelle sociale» (page 115), transcender les statuts et déjouer en quelque sorte des déterminismes sociaux. À la faveur de l'approche socioculturelle adoptée par les chercheuses, l'étude montre que, placés dans un contexte d’activité informel, signifiant, étayant et librement choisi, les jeunes découvrent des ressources personnelles insoupçonnées, qui viennent renforcer même parfois des apprentissages scolaires qui pouvaient poser problème. Le cas présenté d’un jeune vivant dans un foyer montre qu’en s’essayant à de nouveaux rôles, en endossant le costume d’un personnage autre dans un univers associatif bienveillant, l'expérience bénévole lui offre l'opportunité de renouveler l’image de soi et de nourrir l’estime de soi. Cultiver un sentiment de compétence et trouver sa place dans la communauté à travers une activité bénévole basée sur une préoccupation personnelle (la défense des droits humains par exemple) ou une passion (pour un sport ou une activité culturelle) est particulièrement structurant pour des jeunes dont la famille n’a pas pu, pour diverses raisons, leur apporter le soutien sécurisant dont chacun a besoin pour bien se développer.

Cette étude qualitative a le grand mérite de défricher un champ encore trop peu investigué et de mettre en lumière le potentiel d'apprentissages que recèle l’engagement bénévole chez les jeunes. En définitive, elle nous place face à deux défis d'importance:

> Accompagner les jeunes et les organisations qui les encadrent dans un processus d'explicitation des compétences développées dans le bénévolat pour être en mesure de les valoriser dans la recherche d'un apprentissage, d'un stage ou d'un emploi. À titre d'exemple, la plateforme «Atouts jeunes » (www.atoutsjeunes.ch) est une initiative qui vise précisément à soutenir ce travail d’explicitation des compétences chez des jeunes peu conscients du capital de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être, développé dans leur expérience bénévole. Cette initiative fait suite à un sondage exploratoire (non publié) réalisé en 2012 par Bénévolat-Vaud — Centre de compétence pour la vie associative — auprès de 90 entreprises issues de divers secteurs d'activités. Les résultats de ce sondage indiquent que plus de 75% des entreprises considèrent que les expériences bénévoles des jeunes leur permettent d'acquérir des compétences sociales, personnelles et méthodologiques très utiles et souvent déterminantes dans le cadre professionnel, que ce soit lors de processus d'engagement ou lors de bilans annuels.

> Informer et mobiliser l'entourage des jeunes dans le but d'encourager et de soutenir leur engagement bénévole.

Cet ouvrage relève le rôle déterminant de l'entourage (parents, pairs, enseignants, travailleurs sociaux, associations entre autres)

pour l’entrée des jeunes dans le bénévolat. Il appartient donc aux collectivités publiques et aux partenaires privés concernés d'informer et de soutenir l’entourage des jeunes dans ce sens.

L'article 70 de la Constitution vaudoise demande à l’État et aux communes de reconnaître et de soutenir la vie associative. La loi vaudoise sur le soutien aux activités de la jeunesse (2010) concrétise cette volonté populaire en instituant des mesures de reconnaissance des acquis de l’expérience bénévole liée aux tâches d'encadrement d’enfants, comme équivalentes à des stages exigés dans le cursus de la formation professionnelle, en particulier dans les domaines de l'éducation et de la santé. Par ailleurs, le soutien méthodologique et/ou financier aux organisations de jeunesse qui offre des opportunités d’une expérience bénévole encadrée est un devoir auquel les collectivités publiques ne devraient pas se dérober.

Cette étude propose un argumentaire déterminant pour convaincre les décideurs politiques de l'utilité de soutenir la vie associative et de débloquer des financements dans ce but. Ces organismes doivent être soutenus non seulement pour les missions d'utilité publique qu’ils poursuivent, mais également parce qu’ils constituent des espaces propices à l’apprentissage et à la prise d'autonomie de tous les jeunes sans discrimination, y compris ceux qui sont 4 priori plus vulnérables, par exemple en raison d’un parcours migratoire ou d’un placement en institution socio-éducative. Ainsi, dès 2018, en vertu des nouvelles lignes directrices de la politique cantonale de l’enfance et de la jeunesse adoptées par le Conseil d’État vaudois, des aides financières peuvent être sollicitées pour la mise en place de mesures visant à favoriser l’équité d’accès aux activités dans des organisations de jeunesse.

En plus de l’action des collectivités publiques, il appartient également à la société civile de rendre visible, de mettre en valeur et de soutenir l'engagement bénévole des jeunes. À cet égard, l Action 72 heures (www.72heures.ch) est une initiative exemplaire, coordonnée par le Conseil suisse des activités de jeunesse, organisation faîtière des associations de jeunesse au plan national: en l’espace de 72 heures, des groupes de jeunes

Pour plus d'informations, consulter www.vd.ch/reconnaissance-stage.

réalisent leur propre projet d'utilité publique dans toute la Suisse dans les domaines social, environnemental et culturel. Ce sont ainsi près de 30000 enfants et jeunes qui sont à l’œuvre en même temps dans 450 projets dans tout le pays, avec l’aide de la population et sous les projecteurs des médias. Cette action représenterait plus d’un million d'heures de bénévolat en l’espace d’un week-end.

Un dernier enjeu, qui ne ressort pas explicitement de ce livre, mérite néanmoins d’être mentionné. Il sagit de l’impact de la numérisation sur l’engagement bénévole des jeunes. Les nouvelles technologies ont permis l émergence de formes innovantes de participation à la vie sociale et politique. Une partie des jeunes s'engage de manière plus ponctuelle sur une thématique spécifique, à court terme et de manière informelle via des pages Facebook d’ordre politique, des pétitions en ligne, des blogs ou encore des «mobilisations intelligentes» (smartmob)". Comment pouvons-nous soutenir le développement de ces nouvelles formes de participation rendues possibles par le numérique, tout en veillant à en prévenir aussi les risques? Cette réflexion est déjà engagée et va assurément occuper les agendas des milieux professionnels et politiques ces prochaines années.

En refermant ce livre, le bénévolat des jeunes ne devrait plus vous apparaître uniquement comme une occupation récréative, intelligente et utile, mais davantage comme un espace précieux d’apprentissages et d’émancipation de soi, qui prend le relais, de manière complémentaire et progressive, des espaces éducatifs plus traditionnels que représentent la famille et l’école. Au final, cet ouvrage constitue une trop rare contribution tournée sur l'apport constructif des jeunes à l’œuvre collective, qui dessine une image réjouissante de la jeunesse actuelle — engagée et citoyenne — et qui est de nature à rassurer les générations précédentes.

Septembre 2018, Frédéric Cerchia

Docteur en sciences de l’éducation

Délégué à l’enfance et à la jeunesse du Canton de Vaud

Service de protection de la jeunesse

Membre de la Commission fédérale pour l'enfance et la jeunesse

PARTIE | Introduction et contexte

1 Pourquoi une recherche sur le bénévolat des jeunes ?

Nous aimerions commencer en nous présentant brièvement en tant qu'auteures. Nous sommes des chercheuses et des formatrices spécialisées dans le domaine des apprentissages expérientiels. Nos pratiques développées dans le cadre du secteur de recherche et développement de l’Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle (IFFP) nous ont donné l’occasion de prendre connaissance d’un nombre important d’études en pédagogie ou en sociologie qui convoquent la question des jeunes à partir de critères décrits par la négative, tels que: ruptures de formation, manque de motivation, inégalité ou exclusion. Nous avions envie de nous intéresser à ce jeune public à partir d’une situation plus positive : des jeunes qui s’investissent librement et durablement dans une activité, sans attendre de salaire en retour. En effet, être bénévole, c’est à la fois s'engager et être libre en même temps. Contrairement à ce qui se passe au travail ou à l’école, on peut faire le choix de s'arrêter à tout moment sans crainte de sanctions.

Alors que certaines entreprises mettent en place de coûteuses méthodes de management pour fidéliser leur personnel et que les enseignants cherchent des outils pour répondre au manque d’intérêt et de motivation d’une partie de leurs élèves, le temps passé et l’énergie consacrée par certains jeunes à leurs activités bénévoles ont de quoi forcer l'admiration. Dans certains cas, on peut d’ailleurs même se demander si des enseignants oseraient exiger de leurs étudiants autant d’efforts’ et d'abnégation en vue de la réussite d’un projet.

Une énigme est donc posée: pour quelles raisons les jeunes sont-ils prêts à s'investir gratuitement, sans y être obligés, sans attendre ni salaire ni «bonnes notes» en retour? Notre but est d'apporter des éléments de compréhension à ce qui, dans la rencontre avec des jeunes bénévoles, nous a paru à la fois surprenant et inspirant pour les chercheuses en éducation que nous sommes.

5 L'une des bénévoles interviewées dans le cadre de cette recherche a compté les heures de son engagement pendant une année. Elle a investi 360 heures sur une année, soit une moyenne d’environ sept heures par semaine, ce qui est un chiffre considérable.

Ainsi, dans le cadre d’une recherche qualitative financée en partie par la Société suisse d’utilité publique (SSUP), nous nous sommes interrogées sur le sens que des jeunes âgés de 16 à 25 ans donnent à leur activité bénévole, la manière dont ils la définissent, dont ils l’investissent, ce qu’elle leur demande et ce qu’elle leur apporte. Par le biais d’entretiens, nous avons invité 41 jeunes à revenir sur les différentes étapes de leur parcours bénévole en s’arrêtant principalement sur les trois moments suivants: l'entrée dans l’activité bénévole, l’évolution en milieu bénévole et la sortie éventuelle de l’activité bénévole. En plus de cet axe temporel, nous avons porté une attention particulière à la manière dont les jeunes établissent des liens entre leurs activités bénévoles, scolaires, professionnelles et privées. Il nous semble en effet que l’étude du bénévolat des jeunes ne peut être dissociée de son articulation avec les temps scolaires et/ou les temps de travail salarié. Comme le relèvent Bidart (2006) et Cortéséro (2010), dans une société où les parcours sont de moins en moins linéaires et lavenir incertain (Bessin, 2009), les individus sont désormais appelés à composer entre différentes sphères de socialisation, potentiellement éducatives, afin de construire leur futur.

Cet ouvrage s'articule autour de quatre grandes questions principales, dont la première est la suivante:

1) Quels sont les mécanismes à la source de l'engagement et de la mobilisation des jeunes dans les activités bénévoles ?

Le terrain bénévole nous semble en effet être un lieu propice pour observer et comprendre les ressorts de l’engagement et de la motivation de ces jeunes qui sont à cet âge charnière entre la fin de l'adolescence et le début de la vie adulte. De plus, le contexte associatif dans lequel ils évoluent nous apparaît comme susceptible de jouer un rôle déterminant par rapport à la qualité de investissement des jeunes. D’où notre deuxième question :

2) Quels types d'encadrement et de ressources les organisations bénévoles de jeunesse mettent-elles en place pour guider les jeunes bénévoles dans leurs parcours associatifs ?

Nous verrons que les activités bénévoles proposées spécifiquement aux jeunes ont l'avantage d’être en partie structurées, encadrées par des responsables ou des moniteurs, et bien souvent d’être orientées, non pas par des examens ou des performances, mais par la réalisation de projets communs.

En tant que chercheuses dans le domaine des apprentissages expérientiels, nous étions enfin particulièrement intéressées à identifier ce que l’expérience bénévole pouvait amener aux jeunes en termes d’apprentissages. Nous faisons en effet l’hypothèse que même si les bénévoles ne s'engagent pas dans un but premier d'apprentissage, leur pratique volontaire leur permet néanmoins de développer toute une palette de savoirs et de compétences. Notre troisième question est la suivante :

3) Quelle est la nature des acquis développés par les jeunes au travers de leur expérience bénévole ?

Les jeunes bénévoles n’ont cessé de nous le rappeler : «On donne beaucoup, mais on reçoit encore plus». En effet, notre étude montre que les apprentissages réalisés dépassent les seules dimensions de compétences ou de savoirs acquis, et que le bénévolat joue un rôle plus large de formation et de socialisation de l'individu. Grâce à l’activité bénévole, les jeunes müûrissent, se transforment, se construisent et ouvrent leurs possibles. Une meilleure valorisation des activités bénévoles permettrait également de faciliter le transfert de ces acquis dans d’autres sphères telles que la formation ou le travail salarié. Ces enjeux d'identification et de valorisation des acquis issus de l’expérience bénévole amènent notre quatrième et dernière question de recherche:

4) Comment favoriser la reconnaissance des acquis développés par les jeunes bénévoles ?

Si des processus d’apprentissage ont bel et bien lieu au sein des associations, la question de leur reconnaissance et de leur valorisation est loin d’être simple. Des apprentissages ayant lieu en dehors des institutions officiellement désignées pour leur mission éducative provoquent une certaine méfiance, car ils ne sont pas mesurables à l’aune de référentiels scolaires et sont donc parfois considérés comme illégitimes. Un premier pas consiste à identifier de quelles sortes d’acquis on parle; mais cette identification ne va pas de soi. Ainsi, le curriculum bénévole peine parfois à être reconnu, non seulement par les institutions, mais également par les principaux intéressés, peu conscients de la richesse de leurs acquis en termes de ressources, de savoirs, de compétences et de connaissances développés. Cette difficulté à valoriser ses apprentissages peut être liée notamment à une réticence à tirer profit d’une démarche par essence tournée vers autrui. Il n’en demeure pas moins que même si la pratique bénévole n’a pas pour objectifs premiers l'apprentissage, le développement personnel ou l’insertion professionnelle, elle n'est cependant pas sans effets sur ces trois dimensions (par exemple : développement de compétences spécifiques, renforcement de la confiance en soi ou développement d’un réseau propice à la recherche d’emploi).

Nous pensons que le bénévolat des jeunes est une forme potentiellement complémentaire ou alternative à la mission d'éducation citoyenne de l’école à une période où comme le relève Barrère (2011: 204), l’école tendrait de plus en plus à «privilégier la réussite scolaire, à l'intégration du citoyen». Cette vision rejoint les constats des travaux de Bourdieu et Passeron (1964, 1970), notamment repris par Bonnéry (2007, 2009), qui déplorent un projetéducatifbrouillé et malmené, voire absent d’une école prônant de plus en plus le culte de la performance. Les associations sont des lieux d’acquisition de compétences et cette fonction éducative et formatrice est sous-estimée dans notre société.

Cet ouvrage est donc une invitation à explorer, à travers les témoignages de jeunes bénévoles, un modèle alternatif d'apprentissage, de socialisation et de développement identitaire.

2 Présentation de l’ouvrage

Cet ouvrage est subdivisé en quatre grandes parties et laisse une grande part aux témoignages des bénévoles. Des éléments théoriques seront insérés au fil de notre argumentaire, mais il s’agit d’une contribution à majorité empirique qui donne la parole aux jeunes bénévoles. Au fil du texte, certains profils de bénévoles seront particulièrement mis en exergue lorsqu'ils sont emblématiques de notre propos.

Ce livre a pour objectif de rendre compte des multiples facettes et opportunités du bénévolat des jeunes, notamment en termes de processus d'engagement, de participation, d'apprentissage et de transformation de soi. Nous nous emploierons ainsi à mettre en visibilité ce «curriculum alternatif» que constitue le parcours bénévole des jeunes.

La première partie introductive précise le contexte de la recherche et donne quelques éléments chiffrés sur le bénévolat des jeunes. Cette partie décrit notre orientation épistémologique et méthodologique, notre public ainsi que les conditions de production et d'analyse des données.

Dans la deuxième partie, nous explorons en premier lieu ce qui conduit les jeunes vers le bénévolat et les raisons pour lesquelles ils s'engagent. Puis nous restituons le parcours des bénévoles, de leur entrée dans l'association, leur évolution au sein de celle-ci, à leur sortie éventuelle. Nous verrons que les raisons pour lesquelles les jeunes s'engagent se superposent parfois avec les raisons pour lesquelles ils se mobilisent ensuite sur la durée, mais pas toujours. Le parcours de l'engagement se transforme et c’est notamment ce que nous montrons dans cette partie.

La troisième partie examine comment les processus d’apprentissage ont lieu au sein des associations ainsi que les conditions et les ressources offertes par celles-ci pour favoriser les apprentissages et le développement des jeunes bénévoles.

Dans la quatrième partie, nous nous arrêtons sur les acquis et les ressources développés au travers de l'expérience bénévole, tels que: organiser une manifestation, animer un groupe d'enfants, gérer un projet, travailler en équipe, s'affirmer où encore se projeter dans l'avenir. Nous réfléchissons également à la manière de valoriser ce bagage, tant pour les jeunes eux-mêmes qu'auprès de potentiels employeurs.

Enfin, en conclusion, nous revenons sur les éléments clés identifiés au cours de notre recherche, nous posons les limites de celle-ci et évoquons les perspectives qu’elle ouvre, notamment pour mieux comprendre comment les jeunes s'engagent et apprennent au sein de leurs diverses sphères d’expériences.

3 Qu'est-ce que le bénévolat ?

3.1 Définitions et spécificités

Le terme bénévolat vient du latin benevolus, qui signifie «bonne volonté». En Suisse romande, on parle généralement de bénévolat et de bénévoles. En France en revanche, dans certaines associations, les termes de «volontariat» (l’action) et de «volontaire» (la personne ou l'adjectif) sont préférés, car ils sont moins associés aux «bonnes œuvres» et aux aspects caritatifs typiques du bénévolat porté par les institutions religieuses. En outre, «volontaire » est considéré comme une traduction plus fidèle du terme anglophone volunteer (work) (Simonet- Cusset 2004: 151). En Suisse alémanique et en Allemagne, on parle de « Freiwilligenarbeit » (l'action) et de « Freiwillige» (les personnes).

Selon Bénévolat-Vaud, centre de compétences pour la vie associative (2016), le bénévolat est «une activité non rétribuée et librement choisie qui s'exerce en général au sein d’un organisme à but non lucratif (association, fondation, ...)»°. L'activité bénévole est encore définie comme un engagement non rémunéré, exercé dans un cadre organisé, sur une base volontaire, en direction d'autrui. Le bénévole est donc une personne qui s'engage sans contrainte dans une action organisée, pour le bien et l'intérêt commun (action citoyenne). Dans cet ouvrage, nous nous intéressons au bénévolat formel ou organisé, c’est-à-dire aux activités bénévoles ayant lieu dans le cadre d’une association ou d’une organisation et portées par celle-ci. Le bénévolat peut également être informel et s'exercer à titre privé, hors cadre associatif (par exemple rendre service à un voisin, garder ses frères et sœurs). Ce type de bénévolat n’a pas été abordé dans notre étude.

Dans la pratique courante, lorsque l’on cherche à définir le bénévolat, on l’oppose volontiers à la notion de travail. Pourtant, si le bénévolat est par définition non rémunéré, il serait abusif de réduire la notion de travail à un exclusif échange salarial. Plusieurs courants, notamment les approches cliniques du travail (Dejours 2001, Clot 2008, Lhuillier 2006) ou de la didactique professionnelle (Pastré, Mayen et

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