Read here

Travailler dans la grande distribution

Nicola Cianferoni · 2019

80,325 words · about 5 h 38 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Licence: CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN) · Cianferoni, Nicola (2019), Travailler dans la grande distribution, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/)

Text from OAPEN Library and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Nicola Cianferoni
Language
French
Published
2019
Length
80,325 words · about 5 h 38 min
Sections
18 reader sections
Text
Digital text
Rights
CC BY-NC-ND 4.0 · repository export licence (OAPEN)

 

Contents (18)

Continue:

Front matter

Terrains Nicola Cianferoni des sciences sociales

OR | a e ieeEr

Nicola Cianferoni

Introduction

Les controverses sur le temps de travail

La journée de travail dans l’économie politique La valeur et la plus-value

Les rapports sociaux de classe et de sexe Émergence et déclin du compromis social fordiste Les restructurations de la grande distribution saisies par trois phénomènes L'intensification

La disponibilité temporelle

La déqualification

Terrain et méthodes

Plan de l’ouvrage

PREMIÈRE PARTIE

La réorganisation du travail

Chapitre 1

Le temps des services sous l'emprise des logiques industrielles Lessor de la grande distribution et sa stagnation actuelle

Les grandes mutations structurelles

Un secteur sous l'emprise des logiques industrielles

La réduction de la masse salariale comme enjeu des restructurations Conclusion

Chapitre 9 Des salarié-e-s sous tension permanente

Des rapports différenciés aux temporalités

Le temps de travail au quotidien

Les conséquences sur la fatigue et l'articulation des temporalités Conclusion

77 77 80 83 87

89 89 91 95 99

101 101 103 107 110

115 115 118 121 123

125 125 127 130 132

135 135 137 140 143

Chapitre 10

Des femmes confrontées à une émancipation inachevée Les chemins qui conduisent aux temps partiels

La double journée de travail

Des équilibres personnels fragiles

Chapitre 11 Des jeunes à contre-courant

Le rôle des étudiant-es dans la régulation des magasins Des apprenti-e:s à l’écart des tensions

Chapitre 12 L'indifférence à l’égard de la négociation collective

Deux politiques patronales face à un syndicalisme en crise

Des compromis inachevés sur les horaires des magasins

Une représentation du personnel en quête de légitimité L'indifférence des salarié-e-s à l'égard de la négociation collective Conclusion

Conclusion générale

Les impacts de la réduction du temps de travail

Le déclin de la norme temporelle fordiste

La norme temporelle néolibérale

Un décalage entre loi, discours et pratiques

La journée de travail va-t-elle redevenir une question sociale ?

Références bibliographiques Description des entretiens Déroulement, traitement et codage Entretiens exploratoires

Entretiens Gamma

Entretiens Omega

Index des entretiens

Abréviations

145 145 148 151 154

157 157 162 165

167 167 170 173 176 180

183 184 186 187 190 192

Liste des graphiques, tableaux et figures

Graphiques

Graphique 1: Chiffre d’affaires du commerce de détail en Suisse indexé 39 sur l'indice des prix à la consommation (IPC)

Graphique 2: Indice réel du chiffre d’affaires du commerce de détail 39 en Suisse

Graphique 3: Durée de travail hebdomadaire au XX“ siècle en Suisse 185

Tableaux

Tableau 1: Fonction représentative du syndicalisme dans la 180 grande distribution à Genève

Tableau 2: Répartition sociodémographique des travailleuses et 212 travailleurs (sans les cadres) par entreprise

Figures

Figure 1: L'élévation du taux de plus-value par la plus-value absolue 23

Figure 2: L'élévation du taux de plus-value par la plus-value relative 23

Remerciements

Cet ouvrage s'inscrit dans un parcours de plusieurs années de recherches en sociologie du travail. Plus précisément, il présente de manière succincte et retravaillée les réflexions produites dans ma thèse de doctorat soutenue à P Université de Genève, où j'avais pour ambition de comprendre comment le temps de travail évolue dans la société contemporaine. Mes réflexions s'appuient sur de nombreux récits de travailleuses et de travailleurs. Que toutes les personnes interrogées (dirigeants, cadres, chef-fe.s d'équipe, travailleuses et travailleurs, syndicalistes) soient donc remerciées pour la confiance qu’elles m'ont accordée dans l'échange.

Mes remerciements chaleureux s'adressent aussi aux professeur-e:s qui m'ont suivi dans mon parcours doctoral. Tout d’abord Jean-Michel Bonvin et Roland Pfefferkorn, codirecteurs de ma thèse de doctorat, pour m'avoir transmis leurs apports théoriques et leurs méthodes de recherche, en me témoignant toujours leur confiance. Nos échanges ont été particulièrement riches et fructueux. Ils ont contribué à forger ma vision du travail et de la société exposée dans ce livre. Ensuite, un grand merci à Michel Oris, Nicky Le Feuvre et François-Xavier Devetter (respectivement président et membres du Jury) pour leurs remarques. Elles se sont révélées très précieuses pour la réélaboration du manuscrit de thèse. Mon doctorat a bénéficié aussi du soutien d'Aline Bonvin (pour la retranscription de certains entretiens), d'Alain Bihr (pour la lecture de certains passages du manuscrit de la thèse) et de Daniel Bonnard (pour m'avoir initié aux Archives sociales de Zurich).

Les entretiens se sont déroulés dans le cadre d’une enquête intitulée Les transformations de l'entreprise et leurs effets sur la relation de travail. Enquêtes dans les secteurs de la métallurgie et de la grande distribution, financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS). Je suis très reconnaissant à Jean-Michel Bonvin ainsi qu'aux membres de son équipe (Morgane Kuehni, Aris Martinelli et Frédéric Widmer) pour avoir accepté que je puisse utiliser les matériaux pour en faire une thèse. Ils m'ont toujours encouragé à poursuivre ce projet ambitieux.

Ma reconnaissance va également aux Éditions Seismo et à son équipe (Franziska Dôrig, Peter Rusterholz, Camille Sigg) pour leur soutien et leur accompagnement dans le processus éditorial, ainsi qu’à Julie Degand, Thomas Jammet, Aris Martinelli et Loïc Pignolo pour avoir eu l’amabilité de donner leur regard approfondi, et fort précieux, sur cet ouvrage lorsqu'il était en cours de finalisation. Que soient remerciés aussi Liu Bolin et la Galerie Paris-Beijing pour l’image de couverture de ce livre.

Merci enfin à mes parents, à ma famille et à mes proches pour m'avoir soutenu et encouragé tout au long de mon parcours de formation. Il va sans dire que tous les propos de cet ouvrage n'engagent que leur auteur.

Préface

Le monde du travail connaît des transformations profondes. Au-delà de la nostalgie d’un passé excessivement idéalisé ou de la dénonciation d’un présent qui serait marqué par des formes d’exploitation d’une violence inédite, il importe d’en poser un diagnostic précis et nuancé. Le livre de Nicola Cianferoni y contribue puissamment, en s'appuyant sur une enquête de terrain de grande envergure dans le secteur de la grande distribution. Il met ainsi en lumière trois enjeux qui permettent de mieux comprendre les ressorts sous-jacents aux métamorphoses du monde du travail contemporain et leurs implications : l’intensification du travail qui résulte de la pression à la performance et de l'augmentation de la concurrence dans ce secteur; l’exigence accrue de disponibilité qui vient brouiller les frontières spatio-temporelles entre travail et non-travail ; la déqualification du travail qui découle de l’automatisation de la production et menace l’existence même de certains métiers de la grande distribution. Ces phénomènes sont déjà bien documentés dans la littérature scientifique, mais le livre de Nicola Cianferoni amène un éclairage original et important sous trois angles complémentaires.

Sur le plan substantiel, tout d’abord, il montre que ces trois phénomènes — l’intensification, la disponibilité temporelleetla déqualification—se conjuguent dans une configuration nouvelle qui modifie significativement leur portée et que Nicola Cianferoni désigne comme la «norme temporelle néolibérale ». Dans ce cadre, les salariés sont appelés à utiliser de manière plus intensive leur temps de travail en vue de déployer «plus d’activité dans le même temps et resserrer les pores » de leur journée selon la belle expression de Marx citée dans l'introduction de l’ouvrage. Mais ils doivent aussi être plus disponibles pour pouvoir répondre, en temps réel ou presque, aux exigences de la production. Enfin, l'automatisation accrue de la production coïncide avec une moindre reconnaissance des qualifications et des compétences.

Dans la norme temporelle néolibérale, intensification, exigence de disponibilité et déqualification vont ainsi de pair. C’est là un premier enseignement important de l'ouvrage. Mais le point essentiel mis en lumière par Nicola Cianferoni réside dans le fait que ces trois phénomènes ne sont plus compensés par une réduction concomitante du temps de travail. Durant la période fordiste, les efforts accrus demandés aux salariées et salariés pouvaient apparaître comme légitimes du fait qu’ils s'accompagnaient d’une réduction du temps de travail hebdomadaire et d’une augmentation des salaires. Ce n’est plus le cas: désormais — c’est la thèse de Nicola Cianferoni — on demande aux salariées et aux salariés non seulement d’être plus productifs (c’est le sens de l’intensification) et plus disponibles (au travers de la remise en cause de la régularité des horaires et de leur individualisation), mais encore de travailler davantage d’heures et tout cela en étant moins reconnus en raison des processus de déqualification à l’œuvre et des diminutions de salaire qu'ils entraînent (au moins pour certaines catégories de salarié-e-s). C’est là une thèse forte, qui va sans nul doute requérir l’attention des sociologues du travail dans les années à venir. Au-delà de la seule sphère académique, elle engage aussi un débat citoyen qui pose la question de la justice sociale dans le monde du travail contemporain et invite à repenser les termes de la relation de travail.

Sur le plan méthodologique, ensuite, le livre de Nicola Cianferoni se signale par une approche ambitieuse et exigeante qui vise à donner la parole aux actrices et acteurs du monde du travail et cela à tous les échelons hiérarchiques. Il veille ainsi à intégrer les points de vue de la direction des entreprises, des responsables des ressources humaines, des cadres intermédiaires, mais aussi des travailleuses et travailleurs au contact direct de la clientèle des magasins. Au-delà, les perspectives des partenaires sociaux — syndicats de travailleurs et associations d'employeurs — sont également prises en compte. C’est ainsi une image très concrète et très fidèle du monde du travail contemporain tel qu’il est vécu par les personnes directement concernées qui nous est donnée à voir. La réalité de ce monde n’est pas exposée à partir d’un seul point de vue (dont la supériorité épistémologique serait alors postulée), mais d’une multiplicité de perspectives permettant de refléter la complexité et la multidimensionnalité du monde du travail contemporain.

Cette approche méthodologique s'inscrit dans le prolongement de la notion d’objectivité positionnelle forgée par le philosophe et économiste indien Amartya Sen. Dans cette perspective, la compréhension d’un objet sociologique ne peut se faire de l’extérieur, via par exemple des indicateurs statistiques désincarnés, elle exige une approche située qui prenne au sérieux le point de vue des acteurs et ne cherche pas à y substituer celui des chercheurs académiques censés être plus neutres ou impartiaux. À cette fin, elle requiert de prendre en compte, de manière symétrique, le point de vue de tous les acteurs : de même qu’un objet physique peut être observé de diverses positions et que chacune de ces positions fournit des éléments d’information objectifs sur cet objet, l’appréhension d’un objet sociologique exige d’intégrer l’ensemble des points de vue pertinents. Le monde du travail doit ainsi être compris de l’intérieur, pourrait-on dire, en prenant en compte l’expérience de tous les acteurs et les éléments d’information objective qu’elle contient. Cependant, la position sociale de ces acteurs doit aussi être qualifiée en tenant compte des paramètres objectifs qui la caractérisent.

C’est tout le sens de l’approche de la consubstantialité des rapports sociaux telle qu’elle est mobilisée par Nicola Cianferoni. Il s’agit ici non seulement de prendre en compte l'expérience subjective des personnes, mais aussi de spécifier d’où ces personnes parlent, c’est-à-dire leur position dans la structure sociale. Elles nexpriment en effet pas un point de vue abstrait ou désincarné, mais celui d’acteurs situés qui occupent une position spécifique dans la structure sociale. Les rapports de classe, de sexe, etc. figurent donc au cœur de l’analyse. Une telle approche méthodologique, soucieuse d'intégrer le point de vue de toutes les personnes concernées tout en tenant compte de leur position dans la structure sociale, est une démarche difficile et exigeante à laquelle Nicola Cianferoni s’est plié avec persévérance et rigueur. Le résultat, convaincant, est une sociologie du monde du travail par le bas, reposant sur la mise en lumière de l'expérience des acteurs dans ses composantes subjectives et objectives. Nicola Cianferoni amène ainsi un éclairage très original sur le monde du travail contemporain et apporte un complément important à la littérature existante.

Sur le plan épistémologique enfin (mais avec des implications pratiques de grande portée), Nicola Cianferoni incarne avec brio la figure du chercheur militant. Dans son esprit, le monde du travail n’est pas figé mais en mutation constante. La norme temporelle néolibérale n’est pas présentée comme une fatalité, au contraire elle résulte de rapports de force mouvants qui peuvent la remettre en question ou la renforcer. Et le chercheur a, lui aussi, un rôle à jouer à cet égard. Aux yeux de Nicola Cianferoni, les apports de la recherche académique ne constituent pas un point de vue externe et neutre vis-à-vis du monde du travail, ils ont un impact sur la façon d’envisager les termes de la relation d'emploi et sur la manière dont les rapports de force se déploient au sein du monde du travail. La recherche est donc toujours engagée: même lorsqu'elle se prétend neutre et positive, elle a des implications concrètes, qui peuvent par exemple renforcer ou légitimer le statu quo.

Nicola Cianferoni choisit d'assumer pleinement cette vision engagée de la recherche: il ne sagit pas pour lui de prétendre, illusoirement, produire de la connaissance pour de la connaissance, mais de chercher explicitement à mettre cette connaissance au service d’un engagement citoyen en faveur d’un monde du travail plus juste et plus respectueux de la dignité des personnes. La place du chercheur n'est pas dans la tour d'ivoire, mais dans la cité et dans le débat citoyen. Il s'efforce ainsi de faire tenir ensemble les deux versants de cette figure, apparemment paradoxale, du chercheur militant. Sans jamais renoncer à son engagement citoyen, il maintient l’exigence de rigueur analytique et scientifique qui lui permet de mener une analyse nuancée et fine des situations de travail dans le secteur de la grande distribution. Le chercheur et le militant coexistent tout au long de la réflexion, sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. L’effort constant de Nicola Cianferoni pour faire tenir ensemble ces deux dimensions mérite d’être salué.

Au total, nous sommes en présence d’un travail triplement fécond qui apporte un éclairage original sur les enjeux du travail contemporain et la nécessité de repenser à nouveaux frais la question de la justice sociale dans ce contexte, qui suggère une méthodologie exigeante (inspirée des notions d’objectivité positionnelle et de consubstantialité des rapports sociaux) pour les saisir dans toute leur complexité et qui ne recule pas devant l'engagement citoyen tout en l’enracinant dans une démarche scientifique rigoureuse. C’est pour moi un honneur et un plaisir d’avoir supervisé le projet de recherche du Fonds national suisse et la thèse de doctorat qui ont abouti à ce beau résultat et c’est aussi l’occasion de dire toute mon estime et mon amitié à son auteur.

Jean-Michel Bonvin Professeur de sociologie, Université de Genève

Introduction

Que signifie travailler dans la grande distribution aujourd’hui ? En Suisse, deux géants se partagent la quasi-totalité du marché. Pour tenir la compétition, ils intensifient le travail, exigent davantage de disponibilité et déqualifient certains postes. Dans ce contexte, comment les responsables de magasin atteignent-ils les objectifs de rentabilité malgré les contraintes? Comment les caissières font-elles face à l'automatisation croissante de leur métier? Ou encore, comment les travailleuses et travailleurs! concilient-ils les contacts avec la clientèle avec des contraintes temporelles de plus en plus fortes ?

Cet ouvrage mêle et confronte de manière inédite les perspectives recueillies lors d’une longue enquête sur deux grandes enseignes de la grande distribution suisse: celle des cadres (leurs contraintes et objectifs de rentabilité) avec celle des caissières (évolution de leur métier vers l'automatisation) et des employé-e.s dans les rayons (introduction de la polyvalence pour pallier la baisse des effectifs). Je m’appuierai sur 78 entretiens pour illustrer les restructurations des magasins et proposer une réflexion sur l’évolution du temps de travail dans notre société.

Cette partie introductive présente d’abord les débats en cours sur le temps de travail, puis l'intérêt d’une approche sociologique marxiste pour étudier le travail contemporain. La lectrice ou le lecteur est initié aux concepts théoriques essentiels utilisés dans cet ouvrage, à savoir la journée de travail, la valeur, la plus-value ainsi que la consubstantialité des rapports sociaux. Enfin, les phénomènes de l’intensification, de la disponibilité temporelle et de la déqualification seront présentés, car ils permettront de saisir les restructurations en cours dans la grande distribution et leurs enjeux sous l’angle du temps de travail.

Les controverses sur le temps de travail

En Suisse, la durée du temps de travail reste particulièrementélevée par rapport à d’autres pays européens. En 2016, un emploi à temps plein représentait en moyenne 42 heures et 48 minutes en Suisse contre 39 heures et 36 minutes

1 Je me suis efforcé de rédiger cet ouvrage en suivant le Guide du langage féminisé et épicène de l'Université de Lausanne. Cependant, j'ai pris le parti de conserver la forme masculine ou féminine lorsque cela s'impose, pour être au plus proche d’une réalité dont mon travail de terrain se veut être le reflet. Ainsi, les gérants se déclineront par exemple au masculin parce que cette fonction est à prédominance masculine. Inversement, les caissières se déclineront au féminin parce que la grande majorité sont des femmes. Je nai pas appliqué l’écriture épicène aux citations d'auteurs et aux extraits d'entretiens.

dans les 28 pays de l’Union européenne (UE)?. La législation sur le travail se limite à poser des limites maximales fixées entre 45 et 50 heures’, la durée contractuelle est plutôt fixée au niveau des relations collectives de travail. La négociation décentralisée au niveau des branches et des entreprises, de type intégrative, a permis aux parties contractuelles de trouver des avantages respectifs dans le partage des gains de productivité (Bonvin et Cianferoni, 2013). En 1998, la dernière révision de la loi sur le travail (LTr) a apporté plus de flexibilité dans l’utilisation de la main-d'œuvre suite à l’assouplissement du travail de nuit pour les femmes et à la possibilité de faire tourner deux équipes dans la production sans qu’il soit nécessaire d’être au bénéfice d’une autorisation (Studer, 2009).

Dans ce contexte de flexibilisation et d’une durée du travail supérieure à la moyenne européenne, une nouvelle rhétorique émerge dans le débat politique, prétendant que la législation sur le travail serait anachronique. La presse économique relaye ces positions, de plus en plus récurrentes: «Les heures de travail doivent devenir plus flexibles »* (NZZ, 19.8.2016), «Travailler 60 heures par semaine — est-ce que cela doit devenir légal ? »’ (NZZ, 29.8.2017), «Des perspectives pour la semaine de 60 heures »° (NZZ, 2.9.2017). La législation sur le travail constitue, d’après les promoteurs de cette rhétorique, une entrave à l’activité économique des entreprises, sans prendre en compte pour autant les nouvelles réalités sur les lieux de travail, dont aspect le plus visible est le brouillage croissant des frontières spatio-temporelles entre travail et hors travail. «La loi sur le travail (LTr), entrée en vigueur voilà plus d’un demi-siècle, est obsolète sur bien des points; elle doit être modernisée et assouplie», écrit par exemple un communiqué de l’Union suisse des arts et métiers (USAM). Cette association patronale demande «la suppression des réglementations inutiles concernant la durée du travail et du repos, les pauses et la durée maximale du travail »’.

2 Cf. « Enquête suisse sur la population active et statistiques dérivées: heures de travail. Les heures travaillées ont augmenté en 2016», Communiqué de presse de l'Office fédéral de la statistique (OFS), Neuchâtel, 27.7.2017.

3 La durée maximale de la semaine de travail est de 45 heures pour les travailleurs occupés dans les entreprises industrielles, le personnel de bureau, le personnel technique et les autres employé-e-s, ainsi que pour le personnel de vente des grandes entreprises de commerce de détail. Pour tous les autres travailleurs, la durée maximale est de 50 heures. De nombreuses exceptions figurent cependant dans lordonnance 2 de la loi sur le travail (OLT2). Un allongement temporaire de ces limites à la durée du travail est également possible sur la base de certaines conditions.

4 «Die Arbeitszeiten sollen flexibler werden.» NB. Lorsque les citations reportées en bas de page sont indiquées en anglais ou en allemand, elles se réfèrent à une traduction en langue française effectuée par mes soins.

5 «60 Stunden pro Woche arbeiten — soll das legal sein?» 6 «Aussichten auf die 60-Stunden-Woche.» 7 «Supprimer les réglementations inutiles — flexibiliser le marché du travail», Communiqué de presse de PUSAM, 7 novembre 2018.

D'une part, le relèvement des limites à la durée du temps de travail constituerait un premier pas pour une mise à jour. Comme le dit Hans-Ulrich Bigler, conseiller national du Parti libéral-radical (PLR) et président de PUSAM : «Nous demandons le relèvement général de la durée maximum de la semaine de travail de 45 à 50 heures par semaine». Cette proposition fait écho à la motion 16.414 déposée par le parlementaire fédéral Konrad Graber, membre du Parti démocrate-chrétien (PDC). Elle demande de dispenser certaines branches et entreprises de l’obligation de respecter les durées hebdomadaires de travail (au profit de durées annuelles) et de limiter la durée de repos des travailleuses et travailleurs. D’autre part, la législation sur le travail pourrait être rendue tout simplement inopérante par le renoncement à l’enregistrement du temps de travail. C’est ce que propose la motion 16.426 déposée par la parlementaire fédérale Karin Keller-Sutter”, membre du Parti libéral-radical (PLR), pour les travailleuses et travailleurs assujettis à la LTr lorsqu'ils exercent une fonction dirigeante et/ou de spécialistes. Ne seraient concernés que celles et ceux au bénéfice d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail et dans la détermination de leurs horaires.

Les organisations des travailleuses et travailleurs affichent une rhétorique opposée à celle des employeurs. Pour les syndicats, la législation sur le travail n'est pas déconnectée des réalités sur les lieux de travail et son démantèlement aurait pour conséquence de porter atteinte à la santé des salariées. Luca Cirigliano, secrétaire central de l’Union syndicale suisse (USS), estime en l'occurrence:

L'introduction de la semaine de 60 heures ainsi que la possibilité d'étendre la journée de travail à 15 heures et de ne laisser que 9 heures pour le repos et la famille ouvrent grand la porte au burnout et aux maladies causées par le stress. Cela d'autant plus si l'enregistrement du temps de travail devait être en même temps supprimé, comme des interpellations pendantes le demandent au Parlement. L'élimination des heures supplémentaires que cela impliquerait provoquerait davantage de travail gratuit”.

Ce texte mentionne que cette position est partagée par tous les syndicats suisses. Bien que des syndicats plus modérés tel qu Employé Suisse et l’Association suisse des cadres ont déjà affirmé qu’une mise à jour de la législation sur le travail est nécessaire et que la recherche d’un compromis est dans l'intérêt général"!

8 Idem.

Karin Keller-Sutter a été élue au Conseil fédéral le 5 décembre 2018.

10 Luca Cirigliano, «Non à des journées de travail de 15 heures et à des semaines de 60 heures», 18.8.2017, texte paru sur le portail: uss.ch.

Voici donc les contours d’un débat où s'affrontent des positions tranchées. Les arguments des uns et des autres s’appuient sur un constat commun — le monde du travail a profondément changé au cours des dernières décennies — mais les réponses apportées sont différentes. Reste encore à savoir comment ce monde du travail a changé. En effet, autant les pratiques à l’œuvre sur les lieux de production que les points de vue des personnes directement concernées par les enjeux concrets qui en découlent sont absents de ce débat. C’est précisément à ce niveau que cet ouvrage peut susciter un intérêt. À l'appui des nombreux témoignages recueillis dans la grande distribution suisse, ce livre propose une réflexion sur ce monde du travail qui change, avec un focus particulier sur les nouveaux enjeux liés au temps de travail. En prolongeant l'analyse de Pierre Naville (1972) sur le rapport entre la journée de travail et la vie de travail dans l’économie politique, je vais expliquer pourquoi aujourd’hui le temps de travail n'est de loin pas une question «réglée», c’est-à-dire qui ne serait plus conflictuelle.

La journée de travail dans l’économie politique

Dans les sociétés occidentales, la journée de travail pour les hommes et les femmes change radicalement avec l'avènement de la Révolution industrielle (période comprise entre le XVIII: et le XIX" siècle selon les pays). Les changements dans les techniques et les méthodes de production — lesquels sont marqués dans un premier temps par la diffusion de la machine à vapeur — provoquent des bouleversements majeurs dans les structures sociales. Ce processus conduit à la prolétarisation progressive de la paysannerie et à la généralisation du travail salarié (c’est-à-dire l'échange d’un salaire contre une prestation de travail), ainsi qu’au déclin de l'aristocratie au profit des nouvelles classes bourgeoises. La grande polarisation sociale qui en découle se traduit par un enrichissement considérable de ces dernières, tandis que les classes laborieuses sont confrontées à la misère et à la paupérisation sociale (Engels, 1973).

La mécanisation massive de la production nécessite la mobilisation d’une main-d'œuvre de plus en plus nombreuse, synchronisée et régulière. Lémergence du temps de l'horloge incarne le passage d’un «temps orienté par la tâche» à un «temps abstrait» basé sur la métrique dans l’organisation des activités (Grossin, 1996)"?. C’est précisément à cette époque qu'apparaissent

12 Dans les sociétés paysannes, le travail est orienté traditionnellement par la tâche que ce soit dans les champs, les industries villageoises ou les activités domestiques. Le travail se confond en revanche avec les tâches de la vie quotidienne; il est rythmé par la lumière du jour et les saisons. Aucune opposition entre travail et hors-travail ne peut être véritablement perçue par les hommes et les femmes.

les notions de «perte du temps» et de «perte de diligence» (Thompson, 2004). La journée de travail devient souvent synonyme — pour les ouvrières et ouvriers — de contrainte, de soumission et d’aliénation. Dans ses Manuscrits de 1844, Karl Marx explique que la travailleuse ou le travailleur ressent l’aliénation sous la forme d’une extériorité envers lacte de production. Il en résulte ainsi que « l’ouvrier ne se sent lui-même qu’en dehors du travail et que dans le travail il se sent extérieur à lui-même » (Marx, 1999: 112).

La privation contrainte du travail — ou le temps du chômage — ne tarde pas à manifester ses effets sociaux. Quand la travailleuse ou le travailleur n’est plus en mesure de vendre sa force de travail, il ne peut disposer d’un revenu que si celui-ci est assuré par un tiers : la famille, les sociétés d’entraide ou, à partir de la fin du XIX" siècle, l’État social. Le rapport rédigé par Lazarsfeld et al. (1981) sur le village de Marienthal, en Autriche, illustre cette réalité. L'ensemble de la population connaît un processus de décomposition sociale lorsque les travailleuses et travailleurs se trouvent massivement au chômage dès la fermeture de la seule usine du village, en 1930. Ce cas d’étude montre à quel point la privation du travail peut détériorer la situation des individus et la vie sociale d’une communauté.

Ces éléments rappellent que la journée de travail s'est transformée radicalement sous l'emprise de l’industrialisation et permettent de comprendre pourquoi elle est devenue un enjeu dans l’organisation de la vie sociale. En économie politique”, la journée de travail est un quantum d’heures consacré à la production pour chaque journée de 24 heures. Ce caractère cyclique de la journée de travail, qui comporte un début et une fin, permet à la travailleuse et au travailleur de satisfaire leurs besoins humains liés à l’alimentation, au sommeil, au travail domestique, aux relations sociales, à la culture, etc. La journée de travail a deux limites: l’une absolue, l’autre relative :

La limite absolue du temps de travail possible, c'est le temps total d’un jour, 24 heures. La limite relative, réelle, c'est le moment au-delà duquel le travailleur ne dispose plus du temps nécessaire à la récupération des forces et capacités de travail dépensées dans la journée précédente. L'alimentation, le sommeil, la distraction, l'hygiène, la satisfaction des besoins sexuels, nécessitent un certain nombre d'heures par jour, dans un cadre inextensible de 24 heures, et doivent trouver une place dans le temps de reconstitution ou récupération. (Naville, 1972 : 20)

13 L'économie politique est une discipline des sciences humaines et sociales qui étudie « l’allocation des ressources rares dans le cadre des opérations de production, de répartition, de distribution et de consommation des richesses matérielles et immatérielles» (Silem et Albertini, 2014). La diversité des courants de cette discipline reflète les controverses dont elle fait l’objet. Dans la tradition marxiste, l’économie politique est l’étude des rapports sociaux de production. Elle prend en compte les rapports entre classes sociales et repose sur le concept de valeur dans le cas d’une société capitaliste (Abraham-Frois, 2013).

La journée de travail se caractérise alors par une durée normale (au sens d’une norme sociale) lorsque le cycle de la journée peut se reproduire sans difficulté. Les transformations économiques et sociales au cours des XIX" et XX" siècles ont fait considérablement diminuer la durée normale de la journée de travail, en lui donnant une autre signification sociale. À la suite de l'allongement de l'espérance de vie, de l’évolution du rapport de force entre travail et capital, de la hausse de la productivité sociale et de la création d’un État social, un changement majeur s’est produit: la vie de travail a remplacé la journée de travail comme unité de calcul de l’économie politique. Il s’agit pour Pierre Naville (1972) de la transformation la plus importante que connaît le temps de travail depuis la Révolution industrielle. Cette nouvelle unité de calcul de l’économie politique a eu des répercussions sur les modalités d’extorsion de la plus-value (Marx, 1975).

La valeur et la plus-value

La plus-value représente une forme du surproduit social, c’est-à-dire la part de richesse qui excède celle nécessaire à l'entretien des travailleuses et travailleurs, dans une société capitaliste. Le surproduit social est permis par l'accroissement de la productivité du travail qui, depuis les sociétés humaines les plus anciennes, permet à un groupe social de s'extraire de la production.

Aussi longtemps que la productivité du travail est tellement basse que le produit du travail d'un homme ne suffit qu'à son propre entretien, il ny a pas non plus de division sociale, il wy a pas de différenciation à l'intérieur de la société. Tous les hommes sont alors producteurs; ils se trouvent tous au même niveau de dénuement. Tout accroissement de la productivité du travail, au-delà de ce niveau le plus bas, crée la possibilité d’un petit surplus, et dès qu'il y a surplus de produits, dès que deux bras produisent davantage que n'exige leur propre entretien, la possibilité de la lutte pour la répartition de ce surplus peut apparaître. [...] Lorsque cette possibilité se réalise, une partie de la société peut se constituer en classe dominante, se caractérisant notamment par le fait qu'elle est émancipée de la nécessité de travailler pour son propre entretien. (Mandel, 1983 : 7-8)

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…