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Transformations agricoles et agroalimentaires

Gilles Allaire, Benoit Daviron · 2017

206,199 words · about 14 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: CC BY-NC-ND 2.0 · repository export licence (OAPEN) · Allaire, Gilles, Daviron, Benoit (2017), Transformations agricoles et agroalimentaires, open access publisher - licensed CC BY-NC-ND 2.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/)

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About this book

Authors
Gilles Allaire, Benoit Daviron
Language
French
Published
2017
Length
206,199 words · about 14 h 26 min
Sections
8 reader sections
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Digital text
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CC BY-NC-ND 2.0 · repository export licence (OAPEN)

 

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Synth èses

Transformations agricoles et agroalimentaires Entre écologie et capitalisme

Gilles Allaire, Benoit Daviron, coordinateurs

Partie I. La Question Agraire Dans Une Perspective Écologique, Géopolitique Et Historique

F. KRAUSMANN, M. FISCHER-KOWALSKI

2. Capitalocéne : une histoire conjointe du systéme Terre C. BONNEUIL, J.-B. FRESSOZ

3. Energie, biomasse, hégémonie : une histoire longue B. DAVIRON, G. ALLAIRE

F. COURLEUX, J.-N. DEPEYROT

A. BUCHS, V. BOISVERT

7. La race bovine Holstein, institution de la modernisation J. LABATUT, G. TESNIÈRE

PARTIE Il. LES TRAITS ORIGINAUX DES AGRICULTURES ET DES SYSTÈMES ALIMENTAIRES DANS LES SOCIÉTÉS DU XXI* SIÈCLE

8. La bioéconomie : vers une nouvelle organisation des systémes agricoles etandustriels 7... unco Re OE e DR Re Oe Er terea 153

P. COLONNA, E. VALCESCHINI

L. Levivow, N. BÉFORT, M. N'IEDDU, F.-D. VIVIEN

10. L'agriculture biologique en France,

T. POMÉON, E. FOUILLEUX, S. LEMEILLEUR, A. LOCONTO

11. La sécurité sanitaire des aliments : un nouveau modéle de régulation jussi E 199

L. SAULAIS, E. VALCESCHINI

L. BuscH

13. Libéralisation des marchés laitiers et différenciation régionale

M. DERVILLÉ

P. GROUIEZ

15. Investissements fonciers à grande échelle et financiarisation

A. DUCASTEL, W. ANSEEUW

Partie III. Diversité, Hybridation Et Renouvellement Des Approches Institutionnalistes

J. WiLKINSON, D. GOODMAN

J.-M. TouzARD, P. LABARTHE

C. LaunENT, P. LANDEL

19. Le paquet de cigarettes neutre : des dangers de l'intelligence eni sciences Sociales. aceti etes e ER e e enn 325

F. CocuovY

20. L'économie des conventions dans les études agroalimentaires anglophones :

E. CHEYNS, S. PONTE

G. ALLAIRE

Liste: des autetlES....— epos oe nee 427

Introduction Industrialisation et socialisation de l'agriculture

À Vheure des robots et du numérique, la terre (habitat, agriculture, paysage, planète) et la nourriture (du corps et de l’âme) sont parmi les préoccupations majeures dans les espaces médiatiques et politiques. L'industrie et les promesses d'abondance avaient peut-étre fait oublier qu'elles sont au fondement des sociétés humaines. La crise alimentaire de 2008, qui a secoué plusieurs continents, a rappelé aux gouvernements l'enjeu de la sécurité alimentaire. Aprés des décennies d'abondance et une baisse tendancielle du prix des produits agricoles de base, de nouvelles fictions économiques, de la bioéconomie aux circuits courts, qui au-delà des médias paraissent influencer les milieux financiers, ont conduit à un retour de la question de la valeur de la terre et de l'agriculture en ces différentes composantes. La question de la santé, qui va avec celle des droits humains, prend également une place élargie, tant dans les politiques publiques (dont la recherche) que dans la production de normes alimentaires. Enfin, des mouvements sociaux transnationaux se sont emparés de la question de l'avenir de l'agriculture et de l'alimentation et de celle de la « bonne vie » (Monni et Pallottino, 2015).

Pour contribuer à cette réflexion sur notre avenir, celui de la terre et de la nourriture, cet ouvrage propose de prendre un large recul pour rendre compte de ce que nous appellerons la socialisation de l'agriculture, c'est-à-dire les modalités de son gouvernement tant par les politiques agricoles que par l'organisation des marchés! dans un cadre national et international ; ce processus s'étend de la fin du xix° siècle à la période actuelle, sous des formes historiques trés diverses dans le temps et dans l'espace. Cette question est traitée dans l'ouvrage en mobilisant trois temporalités. La première est celle de la planète. La seconde celle des façons dont l'humanité, à différents stades de développement, mobilise matériaux et énergie sous la forme de régimes socioécologiques ou métaboliques successifs. L'industrialisation de l'agriculture s'inscrit dans le cadre d'un changement de régime avec l’utilisation de la biomasse fossile (charbon, pétrole). La troisiéme est celle du capitalisme, avec la

1. II ne s'agit pas des marchés locaux à la Braudel, gérés par les villes et les marchands, mais des marchés intégrés à la sphére capitaliste au niveau national et international, marchés régis par des normes professionnelles établies à partir de la fin du xix* siècle dans le cadre des politiques agricoles nationales, tant en Amérique qu'en Europe. Sur la distinction, sur la longue période, des régimes de marché, voir Allaire et Daviron (2006).

succession des systèmes hégémoniques d’organisation du monde qui est considérée dans les premiers chapitres (ce qui n’exclut pas de multiples polarités). Les chapitres suivants embrassent le xx* siècle, porteur d’une série de processus de transformation de l’agriculture et de l’alimentation que l’on peut rassembler autour de trois tendances : la normalisation pour ce qui concerne la définition des produits et des marchés ; l'individualisation, pour ce qui concerne tant l'organisation sociale de la production que les formes de consommation ; l'industrialisation, c'est-à-dire l'utilisation croissante de l'énergie fossile, pour ce qui concerne le type de ressources mobilisées. L’accent est mis sur les transformations depuis les années 1970 et sur les dynamiques contemporaines en ce début de xxr? siècle.

» Retour sur les lectures régulationniste et conventionnaliste de la grande transformation de l'agriculture et de l'alimentation

Cet ouvrage réunit des recherches récentes réalisées par des auteurs de différents pays, économistes, sociologues, historiens et agronomes?. Sa particularité est d'offrir un prolongement, à vingt ans d'écart, à un précédent ouvrage collectif, La grande transformation de l'agriculture, publié en 1995 sous la direction de Gilles Allaire et Robert Boyer (1995). Cet ouvrage avait permis de réunir les travaux se rattachant aux approches régulationniste et conventionnaliste qui étudiaient l'agriculture et l'agroalimentaire et de proposer un agenda de recherche prometteur. Vingt ans aprés, qu'est-il advenu de ce programme? ?

L'ouvrage de 1995 visait à appréhender la place de l'agriculture et de l'alimentation dans la période fordiste (qui démarre, pour l'agriculture, dans les années 1930 aux États-Unis et dans les années 1950 en France), et à rendre compte des crises et des recompositions de « l'agriculture du fordisme », c'est-à-dire des transformations alors en cours depuis une décennie (période faisant suite à la crise des années 1970). Les politiques agricoles que l'on peut associer au fordisme (le New deal aux États- Unis, la politique agricole gaulliste des années 1960 en France, la PAC définie en 1958, etc.), qui stabilisent les marchés agricoles et investissent fortement dans la recherche-développement et la formation, ont étendu le mouvement de socialisation de l'agriculture, d'une part en réglementant l'accés aux marchés, d'autre part en favorisant l'investissement privé (plutót que collectif), ce qu'on appelle la « modernisation de l'agriculture ». La croissance importante de la production agricole

2. Les approches théoriques mobilisées dans l'ouvrage s'inscrivent dans plusieurs traditions institutionnalistes, la théorie de la régulation (chapitre 17), enrichie par la référence à l'institutionnalisme de John Commons (chapitres 6, 13, 14 et 21) et aux travaux d'Elinor Ostrom (chapitres 7 et 21), l'économie des conventions (chapitres 5, 6, 10 et 20) et la sociologie économique et politique (avec des approches originales, chapitres 12 et 19).

3. Cette question a motivé l'organisation du colloque « La grande transformation de l'agriculture vingt ans aprés », qui s'est tenu les 16 et 17 juin 2014 à Montpellier SupAgro. Une majeure partie des chapitres de cet ouvrage est dérivée de communications présentées à ce colloque. Ce dernier a également inspiré la publication d'un dossier sur l'agriculture dans la Revue de la régulation (2016, 2) : http://regulation.revues. org/ ainsi que dans la Revue francaise de socio-économie (2017).

mise en marché qui en a résulté est à attribuer à cette dynamique d’investissement et à un régime d'accumulation intensive (Bertrand, 1980). L'ouvrage de 1995, comme le souligne Wilkinson (1997), a posé la question de la « crise structurelle » de l'agriculture du fordisme, en mettant l'accent sur ses causes internes (crise des dispositifs de régulation sectoriels, des politiques agricoles, de l'agriculture familiale, du systéme de distribution et des modes de consommation alimentaires, etc.), se traduisant notamment dans des crises de qualité et des crises professionnelles.

Bien que l'analyse ait alors essentiellement porté sur la trajectoire de l'agriculture française, dans le contexte européen“, cet ouvrage a pu servir de référence pour l'étude d'autres situations locales car il proposait une approche régulationniste dans un cadre sectoriel. La notion de « régulation sectorielle », avec la notion de « régulation territoriale » apparaissaient comme une innovation des années 1990 au sein de la théorie de la régulation (Boyer et Saillard, 1995). L'ouvrage de 1995 appelait lui-même à des comparaisons entre secteurs et entre contextes nationaux.

Ce programme de travail se heurtait cependant à plusieurs difficultés, tenant notamment à la notion de régulation sectorielle elle-méme. Robert Boyer (1990, 2015 : 136-138) a consacré la conceptualisation de la notion de régulation sectorielle à partir de l'analyse du cas du secteur viticole (Bartoli et Boulet, 1990), et cette référence est reprise dans la quasi-totalité des monographies sectorielles se référant à la théorie de la régulation. De ce point de vue, la notion de secteur est peu différente de la notion, classique en économie rurale, de filiére et renvoie à l'émergence, dans la longue durée, d'institutions et d'organisations spécifiques identifiant des marchés particuliers (le vin, le lait, le sucre, etc.).

Une perspective différente était toutefois proposée par les premiers articles visant à traiter la question agraire avec une perspective régulationniste, l'un en anglais concernant l'agriculture des États-Unis, l'autre en francais, concernant l'agriculture française, parus au méme moment (Kenney ef al., 1989 ; Allaire, 1988b). Ces articles s'intéressaient à la place de l'agriculture dans le modéle de développement fordiste, en considérant que la dynamique économique générale détermine largement la structure de l'agriculture, les formes de propriété, de production et de travail. Ici, la régulation sectorielle renvoie à un champ économique et politique que circonscrivent les politiques agricoles et les crises que connait l'agriculture s'inscrivent dans la dynamique du capitalisme. Selon cette perspective, le sens de la notion de secteur se rapproche de celui qu'elle a dans l'analyse des politiques publiques (Muller, 1984, 1990) et renvoie tant à la définition d'un statut social de l'agriculteur qu'à des politiques économiques structurelles particuliéres. Dans la conception de la science politique, les « référentiels sectoriels » sont en correspondance avec un « référentiel global » qui, dans un contexte donné, correspond aux représentations qui orientent les politiques. D'une facon analogue, un régime d'accumulation et un

4. L'ouvrage de 1995 ignorait les recherches anglo-saxonnes qui, à la méme période, faisaient également référence à la théorie de la régulation ou à l'économie des conventions ou qui, plus généralement, s'intéressaient aux rapports entre agriculture et capitalisme (pour un tour d'horizon, voir Buttel, 2001). Cette absence de dialogue a perduré comme le montrent les chapitres 17 (théorie de la régulation) et 20 (économie des conventions), en lien cependant avec un certain essoufflement de ces approches appliquées au domaine agroalimentaire tant dans le monde francophone qu'anglophone, jusqu'à un renouvellement récent sans lequel le présent ouvrage n'aurait pas existé.

mode de régulation sectoriels s'inscrivent dans un modèle général de développement (pour reprendre les concepts de la théorie de la régulation). Dans cette perspective, des comparaisons internationales ou historiques concernant l’agriculture ou les systèmes alimentaires sont nécessairement des comparaisons des formes de capitalismes. C’est là une des ambitions du présent ouvrage. Les autres difficultés pour développer un programme de recherches prolongeant l’ouvrage de 1995 à partir du cadre régulationniste ou conventionnaliste des années 1990 tiennent d’une part à la difficulté de positionnner l'analyse au niveau de l'économie monde et d'autre part de la positionner au niveau de la planéte, c'est-à-dire en considérant les rapports des sociétés à la nature. Nous allons maintenant présenter ces deux questions.

La difficulté à se situer au niveau du systéme Monde

Pour se situer au niveau du systéme monde la notion de « régime international » de la théorie de la régulation ne suffit pas (Mistral, 1982, 1986 ; Vidal, 2002). La focalisation de la théorie de la régulation sur le niveau national, y compris dans l'analyse des variétés du capitalisme, tend à minorer les forces transnationales, du moins avant que soit développée l'analyse du capitlaisme financier. Mais, plus généralement, les écoles hétérodoxes françaises se sont peu intéressées aux empires et il est finalement frappant de constater que les travaux de Braudel (1979) les ont peu inspirées, mais à l'inverse ont été investis par des chercheurs des pays qui ont eu un pouvoir hégémonique sur le monde : Pays-Bas, Royaume-Uni, États-Unis. Cela concerne en particulier l'agriculture, à quelques exceptions près (Bertrand et al., 1985 ; Tubiana, 1984).

À la méme époque que les premiers travaux régulationnistes sur l'agriculture, des auteurs anglo-saxons, en mettant en avant le concept de « food regimes » (régimes agroalimentaires), ont eu d'emblée une ambition globale. Cette approche a été introduite par Harriet Friedmann et Philip McMichael (1989)? qui se proposaient « d'explorer le róle de l'agriculture dans le développement de l'économie mondiale capitaliste et dans la trajectoire du système des États ». À partir d'« une perspective d'histoire mondiale », ils montrent que la relation historique entre « agriculture » et « industrie » a été « fluide et mondiale ». Le concept de food regime est proposé pour « lier les relations internationales de production et de consommation alimentaire aux formes d'accumulation que l'on peut distinguer à différentes périodes de transformations du capitalisme depuis 1870 » (Ibid. : 95). Les auteurs ont repris à Aglietta l'opposition entre accumulation extensive et accumulation intensive pour opposer les deux premiers food regimes décrits correspondant aux hégémonies anglaise, puis américaine. À l'origine, cette approche répond à une insatisfaction concernant la facon dont est prise en charge la question agraire par les analyses contemporaines du capitalisme (Friedmann et al., 2016). Cette notion est maintenant connue en France, en particulier les débats actuels pour caractériser les forces configurant un troisiéme régime ; plusieurs des chapitres de cet ouvrage y font d'ailleurs référence, Jean-Marc Touzard et Pierre Labarthe proposant un rapprochement

5. Pourun tour d'horizon récent de l'histoire de la notion de food regimes, de son utilisation et des débats en cours, voir l'article de Henry Bernstein et les réponses de Harriet Friedmann et Philip McMichael dans le numéro de mai 2016 du Journal of Peasant Studies.

avec les travaux régulationnistes (chapitre 17)°. L'approche en termes de food regime, qui a l'intérét de poser un niveau d'analyse globale, a fait l'objet de critiques de différents points de vue concernant la façon dont s'organise la domination d'un food regime ou son caractére hégémonique. La critique de David Goodman et John Wilkinson (chapitre 16) conteste la notion d'hégémonie et souligne la variété des trajectoires selon les parties du monde et la continuité du jeu des facteurs spécifiques dans celles-ci à travers les régimes successifs. Si on admet un systéme des États régis par des relations hégémoniques, les candidats à l'hégémonie restent longtemps dans cette position, avec leurs cartes spécifiques ; ce qui conduit à la diversité géopolitique. À titre d'exemple, l'Allemagne a su profiter, de longue date, de son industrie chimique, qui lui permet aujourd'hui de conquérir des positions dans le champ de la bioéconomie.

L'exploitation dite familiale, c'est-à-dire insérée dans le marché mais n'employant pas ou peu de salariés, s'est imposée au cours du siécle passé partout oü on l'a laissé faire, c'est-à-dire sauf dans les pays communistes et dans quelques pays oü les grands propriétaires fonciers ont réussi politiquement à bloquer toute réforme agraire. Là oü la compétition était ouverte, elle a vaincu les grandes unités capitalistes (sauf peut-étre pour quelques produits comme le palmier ou le caoutchouc). Cette agriculture dite familiale (Bosc et al., 2014) est généralement considérée comme la forme dominante sur la planéte en des aspects trés variés. La norme politique de l'agriculture familiale est liée aux politiques agricoles nationales qui ont émergé aux États-Unis et dans l'Europe du Nord à la fin du xrx* siècle. D'une certaine façon, cette norme fait partie du food regime américain ; elle a d'ailleurs été promue activement en Europe de l'Est aprés la Premiére Guerre mondiale et en Asie aprés la seconde (Révolution verte). Mais, conceptuellement floue, cette notion masque la grande diversité des formes d'organisation des activités agricoles, comme par exemple l'agriculture urbaine, qui partout se développe sous des formes complétement renouvelées, ou le processus d'individualisation du travail (Nicourt, 2013) dans les exploitations européennes et américaines. Sur le plan politique, elle fait obstacle à « l'agriculture paysanne » promue par les mouvements sociaux contestant l'impératif de croissance agricole.

Du point de vue des formes de production, les formes collectives de gestion des ressources et des marchés locaux, sous des formes infiniment variées selon les contextes nationaux et locaux, jouent de tout temps un róle essentiel. Le passage de formes locales (communautaires) de gouvernement à des formes professionnelles participe de la sectorisation de l'agriculture moderne. Aujourd'hui, de vastes systémes de ressources relévent d'un gouvernement qui associe la puissance publique (à travers la recherche-développement qui a un caractére international), des firmes (dont les coopératives) et des organisations professionnelles agricoles (à titre d'exemple, pour l'eau, voir chapitre 6 ; pour les ressources génétiques animales, voir chapitre 7). Ces formes hybrides de gouvernement des ressources se transforment selon les formes sociales que prend la technique, avec la libéralisation des politiques agricoles nationales.

6. Voir également son usage, pour discuter de l'évolution de la place de l'Afrique dans les marchés internationaux, par Daviron (2008).

7. Elle repose de fait sur des personnes, femmes et hommes (aussi enfants et vieillards), qui s'inscrivent à la fois dans une économie domestique, d'entreprise, de marché et dans des communautés familiales, de voisinage, de genre, de race et professionnelles.

La question du rapport de la société à la nature

La question du rapport de la société à la nature (ou du métabolisme social, dans les termes du chapitre 1) est restée à la marge, tant de la théorie de la régulation que de l'économie des conventions. Comme le constatent Durand et Cahen-Fourot (2016), l'intégration de la question environnementale et écologique à la théorie de la régulation reste un chantier largement ouvert. Les premiers travaux en France ont été conduits à Lille (Rousseau, 2002 ; Zuindeau, 2001) sur les rapports entre environnement et industries et au Royaume-Uni (par exemple Drummond et Marsden, 1995 ; Gibbs, 1996) en rapport avec la question du développement durable. Ils ont en général plaidé pour un élargissement du corpus régulationniste. Ainsi, il a été développé par une école de géographie régulationniste une « théorie de la régulation environnementale » (notamment dans la revue Geoforum) qui a eu une notoriété limitée (notamment en France), mais qui a encore ses défenseurs parmi les auteurs régulationnistes (par exemple Chester, 2010). La question environnementale, dans ces premiers travaux, tourne, pourrait-on dire, autour de la notion de développement durable, qui à la fois s'institutionnalise dans les années 1990, suite au Rapport Bruntland de 1987, et reste une valeur contestataire qui alimente les sciences sociales critiques.

L'institutionnalisation du développement durable correspond, dans les termes de Muller (2010a), à un changement du référentiel des politiques publiques, repérable à l'échelle internationale depuis le début des années 2000, c'est-à-dire du discours global qui lie les référentiels d'action publique sectoriels. Cette institutionnalisation est tracable dans les politiques des firmes (responsabilité sociale de l'entreprise), dans les « bonnes pratiques » agricoles, dans les standards de qualité et dans les discours politiques. Néanmoins, il a été également argumenté que les formes institutionnelles classiques de la théorie de la régulation conviennent mieux qu'un cadre institutionnel séparé, pour rendre compte de la consommation d'énergie par exemple?. Pour Robert Boyer, dans leur majorité, les auteurs régulationnistes (français) ont préféré considérer la régulation environnementale à l'instar des « dispositifs institutionnels sectoriels ». Les « dispositifs institutionnels environnementaux » prennent des formes différentes selon les domaines d'application et se déploient à différentes échelles, infra et supranationales, avec un róle propre des États dans leur mise en ceuvre. Leur diversité s'inscrit dans la diversité des capitalismes nationaux (Douai et Montalban, 2012). Ainsi, pour Boyer, ces dispositifs sont « la projection des formes institutionnelles sur l'espace des relations économie/environnement » (Boyer, 2015 : 162). Le paralléle peut étre fait avec le débat dans l'économie des conventions sur l'existence d'une « cité verte » (proposée par Bruno Latour) venant s'ajouter aux six « cités » (domestique, marchande, industrielle, civique, inspirée, de l'opinion) distinguées par Boltanski et Thévenot (1991). Elle n'a finalement pas trouvé sa place dans cet édifice, notamment parce que l'écologie n'est pas une philosophie politique et que fonder une cité verte sur la « deep ecology » ne s'est pas révélé pertinent.

Becker et Raza (2000), dans un texte se démarquant des analyses d'Alain Lipietz (1995) au motif qu'elles séparent la théorie de la régulation de l'écologie politique,

8. Mattew Huber (2013) met en rapport le recours au pétrole avec le rapport salarial fordiste. Sur ce point, voir également le chapitre 2.

proposent au contraire de les intégrer, tant pour des raisons théoriques que politiques. Pour ces auteurs, le rapport social à la nature régule « l’accès à l'environnement physique et les modalités de son utilisation pour les activités de production et de reproduction » (Becker et Raza, 2000 : 11). Ils s'appuient sur la conception d'O'Connor (1998), qui voit dans la nature une des trois conditions de la production sur lesquelles se fonde l’accumulation capitaliste — les deux autres étant la force de travail et les ressources communes (infrastructures physiques et sociales) —, et ils soulignent que ces conditions sont l’objet de luttes politiques entre le capital et les autres forces. La nature ne peut être alors conçue comme extérieure au monde social (nous pensons pour notre part que la réciproque est également vraie), « par conséquent, la dynamique expansionniste capitaliste dépend de l'appropriation permanente du monde matériel, créant ainsi la nature non seulement par le biais de nouvelles ressources, mais en conditionnant les environnements humains aux nécessités du procés de valorisation du capital » (Becker et Raza, 2000 : 14). Ils illustrent leur propos à partir de la biodiversité en montrant « comment les relations sociales à la nature interagissent avec l'actuel procés de colonisation de la biodiversité, dont [ils] pensent qu'il peut constituer un aspect central d'un nouveau régime d'accumulation » (Ibid. : 5). Nous reviendrons sur ce point, mais nous faisons nótre cette perspective d'économie écologique.

Ce nouvel ouvrage collectif vise à explorer les évolutions intervenues depuis vingt ans. Depuis les années 1990, le contexte international a connu d'importants changements qui s'inscrivent dans un contexte général de transformation politique et culturelle des modes de gouvernement, fréquemment appelé néolibéralisme, et qui ne sont intelligibles que dans un contexte transnational. Par rapport à l'ouvrage de 1995, les perspectives théorique et temporelle ont été élargies, ainsi que la focale, en considérant les agricultures du monde dans leur diversité et en méme temps les forces de transformation qui sont à l'oeuvre?. Nous allons maintenant présenter les principaux résultats sous plusieurs angles : les forces transnationales en ce début de siécle, la question de l'hégémonie, les nouvelles frontiéres technologiques et finalement la perspective d'une économie générale et écologique.

» Capitalisme début de siècle, les forces transnationales

Les années de rupture sont les années 1990, aprés la chute du mur de Berlin (1989). Elles ont vu : la consécration d'un processus de réforme libérale des politiques avec la fin de l'Uruguay Round et la création de l'Organisation mondiale du commerce (1994), puis l'entrée de la Chine à l'OMC (2001) ; des crises financières à répétition

9. Nous suivons en cela les conseils de Karl Kautsky qui, dans son célébre ouvrage La question agraire, soulignait l'importance de bien distinguer « états » et « tendances » et écrivait : « Le théoricien doit rechercher les tendances générales de l'évolution sociale ; le politique pratique doit partir des états particuliers qu'il trouve devant lui. Les tendances de l'évolution sociale, aussi celles de l'évolution agricole, sont dans tous les pays civilisés essentiellement les mémes, mais les états qu'elles ont créés sont extrémement différents dans les divers pays, et méme dans les diverses parties d'un méme pays, en raison des différences de situation géographique, de climat, de configuration du sol, du passé historique et, par suite, de puissance des différentes classes sociales » (Kautsky, 1900 : v).

(Mexique en 1994, pays asiatiques en 1997, Russie et Brésil en 1998) ; la signature d'une série d'accords internationaux sur l'accés aux ressources naturelles, en particulier les ressources génétiques, et plus largement une transnationalisation des normes.

Aprés la crise des années 1970, depuis les années 1980, s'est enclenché un processus de libéralisation des politiques agricoles qui s'est poursuivi jusqu'à aujourd'hui, bien que la croissance du commerce international ait connu un ralentissement aprés la crise de 2008. Cette libéralisation constitue une rupture tant du point de vue du commerce que des régimes de régulation sectorielle. Au-delà des modifications tarifaires, il s’agit de réformes des politiques agricoles nationales, avec une réduction du domaine public (dont les systémes de connaissance, chapitre 18) et du poids des corporatismes sectoriels (avec néanmoins de fortes résistances).

Le processus de libéralisation des politiques économiques nationales accompagne l'internationalisation des circuits de valeur et la financiarisation. Comme l'écrit Cédric Durand (2014 : 7) :

«La financiarisation n'est pas un épiphénoméne. Elle touche au coeur de l'organisation du capitalisme contemporain, car le capital fictif a pris une place centrale dans le procés général d'accumulation du capital. Ce capital fictif, qui s'incarne sous forme de créances, d'actions et de produits financiers divers dont le poids dans nos économies s'est considérablement accru, représente des prétentions sur les richesses à produire. »

Cette financiarisation du capitalisme peut se lire dans des transformations qui concernent la production, les services, le salariat, le gouvernement des entreprises, les comportements des ménages ou les formes de management public. Toutefois, comme le développent Antoine Ducastel et Ward Anseeuw dans le chapitre 15, « la financiarisation n'est pas le processus englobant et homogénéisant parfois décrit ».

La financiarisation en soi n'est pas un phénoméne nouveau concernant l'agriculture. Les marchés à terme de produits agricoles ont une longue histoire ; la financiarisation de la propriété des industries agricoles et alimentaires se développe depuis plusieurs décennies ; quant à la financiarisation de l'agriculture paysanne, elle s'est développée avec l’accès au crédit. Cependant, on observe des phénomènes nouveaux. À la suite de la crise financiére de 2008, l'industrie financiére s'est « engagée dans la quéte "d'actifs alternatifs" qui ne soient pas corrélés avec les marchés boursiers et qui puissent constituer une protection contre l'inflation » ; il s’agit notamment de fonds d'investissement spécialisés dans le foncier agricole, comme ceux étudiés dans le chapitre 15. L'étude d'Antoine Ducastel et Ward Anseeuw met en évidence toute « la chaine d'intermédiaires — investisseurs, gestionnaires d'actif, consultants, administrations nationales et locales, agriculteurs — engagés en interaction dans le cadrage et la mise en ceuvre de cette financiarisation du foncier », qu'ils appellent une « filière agrofinancière ». Les institutions financières impliquées mettent en œuvre une double opération de titrisation et de délégation de la gestion des fonds agricoles acquis. Il s'agit d'un cadre (une formule d'investissement) permettant de fonder la rémunération des capitaux investis dans une ou plusieurs entreprises agricoles (détenues sous forme d'actions) sur la rentabilité financiére et sur la « rentabilité sociale » de l'entreprise, capitalisée par diverses formes de certification. Une pluralité de facteurs, architecture entrepreneuriale et fiscale, systémes d'information sur les impacts environnementaux et sociaux, pratiques et procédures d'évaluation, est à considérer « pour comprendre le codage sous-jacent propre à ce produit financier ».

Les normes sont l'enjeu de négociations internationales, qu'il s'agisse des normes sanitaires (chapitre 11), de l'agriculture biologique, dont se sont emparées les multinationales de la distribution, ou des normes dites de durabilité. Or l'OMC ne se révéle pas à cet égard un cadre efficace. Il faut souligner le róle des multinationales et des mouvements sociaux transnationaux (vs celui des syndicats sectoriels nationaux dans la période antérieure) dans le vaste marché des normes!?. Le caractère transnational du processus de normalisation correspond à l'internationalisation des marchés en amont et en aval de l'agriculture. À cóté de la réglementation, selon Laure Saulais et Egizio Valceschini (chapitre 11), « trois grands types de normes encadrent l'activité des acteurs économiques des filiéres agroalimentaires à l'échelle internationale : i) les normes privées de producteurs (producteurs primaires ou transformateurs du secteur agroalimentaire), individuelles ou collective ; ii) les normes privées de clients (transformateurs ou distributeurs) ; iii) les normes “systèmes” collectives ». La multiplication des forums internationaux multipartites de normalisation des normes (Allaire et Sylvander, 2011 ; Alphandery et al., 2012 ; Daviron et Vagneron, 2012 ; Cheyns et al., 2016) ne conduit pas cependant à un effacement des États, qui restent maîtres du système légal.

Ce qui a été appelé pour l’agriculture le « tournant qualité » correspond à un changement plus général de la logique de standardisation, que l’on peut rapporter à la diffusion de « conceptions de contrôle »!! fondées sur l'individualisation des activités sociales et des croyances, par rapport aux cadres domestique, communautaire, professionnel et sectoriel. Cette nouvelle logique, transnationale et transectorielle, étudiée par Lawrence Busch dans le chapitre 12, est celle du « tripartite standard regime », notion qualifiant une « triple transformation, qui relie (1) les standards, (2) les certifications et (3) les accréditations (Loconto et al., 2012) ». Ce « régime tripartite de standardisation » établit « un système de gouvernance privée mondial qui se prolonge bien au-delà des entreprises individuelles ». Ainsi, « une énorme bureaucratie internationale composée d’organismes de normalisation, d’entreprises de certification, d'organismes d'accréditation, de développeurs de mesures, de collecteurs et d'analyseurs de données a été mise en place afin de créer des marchés mondiaux » (chapitre 12). Il régit la valorisation du capital financier et du capital intangible (chapitre 21). Ce régime tripartite, qui se déploie dans tous les domaines, y compris la finance, mobilise une grande partie des institutions de recherche et renforce la technostructure du capital. En analysant le développement historique du régime de standardisation tripartite, Lawrence Busch montre que celui-ci généralise (hors de

10. Dans cette introduction et dans l'ouvrage, les termes « normes » et « standard » sont équivalents, en accord avec l'usage de plus en plus fréquent dans les sciences sociales, quoique le français distingue les deux termes.

11. Cette notion est introduite dans le chapitre 21. Pour White (1992), la recherche du contróle de son environnement est inhérente à toute « identité » qui émerge dans l'organisation sociale. Dans la sociologie économique de Fligstein (1996), les conceptions de contróle sont une des institutions régissant les marchés, qui structurent la compréhension du fonctionnement et du positionnement d'un marché qu'en ont les participants. Il s'agit ici, plus généralement, des représentations des hiérarchies qualitatives entre firmes, régions, produits, métiers et statuts, personnes et connaissances, qui structurent les activités économiques, politiques et civiles. La méme expression est utilisée par des marxistes néo-gramsciens pour désigner des stratégies de long terme concernant les rapports de travail, l'ordre « économique et l'ordre politique, en résonance avec les intéréts particuliers de groupes sociaux ou de classes. Ce sont des cadres de pensée et d'action » (van Apeldoorn, 2004 : 155).

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