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Chapitre Premier
La mission du llaut-INiger : son but et sa préparation. — Anarchie des contrées situées au delà de Médine. — Le gOUTemeur liiière de l'Isle. — Expédition préliminaire de Bafoulabé. — Voyage de la mission à bord du Dakar et du Cygne jusqu'à l'odor. — Navigation en chalands sur le S gai. — Arrivée à Bakel.
Je rentrais à peine d'une mission accomplie dans les rivières du stn. de notre colonie sénégambienne, quand M. Brière de ITsle, gouverneur du Sénégal, m'entretint pour la première fois de la reprise d'un projet donl la première idée remonte à l'éminent général Faidherbe. Il s'agissait de pénétrer dans la vallée du Haut-Niger par le massif montagneux compris cuire ce grand cours d'eau et le Sénégal. On voulait, ainsi que dans la mission confiée en 1862 au lieutenant de vaisseau Mai;»', établir des relations avec les races nègres de ces contrées, qui ne nous étaient connues que par les récits fort incomplets deMungo Park ( 1796-1805), et ouvrir à noétablissements frontières de la colonie, Médine et Bakel, des débouchés vers des marchés abandonnés jusque-là au trafic embryonnaire dépopulations à demi sauvages.
Tout le pays qu'on devait traverser depuis Médine, base d'opérations de l'entreprise, jusqu'aux rives du Niger, se trouve sous la souveraineté ti \(M M;K AU SOUDAN FRANÇAIS.
nominale du roi nègre de Ségou, Ahniadou. Mais le pouvoir de ce chef, fils du laineux El-Hadj Oumar, fondateur de l'empire des Toucouleurs, ne s'étend guère en réalité que le Ion» de la rive droite du Niger. En dehors de celle bande de quelques centaines de kilomètres, sou autorité ne se traduit que par de périodiques incursions, pratiquées chez des hordes insoumises, pour le prélèvement d'un impôt disputé les armes à la main.
Dans ces conditions, instruit comme on l'était d'ailleurs par l'insuccès des tentatives antérieures, le parti le plus sage était d'organiser une mission d'exploration ayant un caractère absolument pacifique; d'exploiter, en d'autres termes, les ferments de discorde existant entre la race des conquérants toucouleurs et leurs tributaires mal soumis; et, en flattant la vanité d'Ahmadou, de gagner les bonnes grâces de ce souverain chancelant par l'envoi d'une ambassade solennelle.
C'est ce que comprit M. le gouverneur Brière de l'Isle, qui prit aussitôt à cœur l'importante mission que lui confiait l'amiral Jauréguiberry, ministre de la marine. Celui-ci le chargea de s'entendre à ce sujet avec M. Legros, inspecteur général des travaux maritimes, qui, au sein de la commission du Transsaharien, avait été le champion énergique de la pénétration au Soudan par le Sénégal.
Médine, situé à une lieue en aval de la grande cataracte du Félou et à la limite de la navigation du Sénégal, avait été pendant longtemps le poste le plus avancé ou, pour mieux dire, le plus reculé de la France dans l'intérieur du pays. Le général Faidherbe y avait bâti un fortin en 1855, pour servir à la fois de point de défense et d'observation. A l'abri de nos canons, plusieurs milliers d'Africains, échappés aux massacres d'El-IIadj Oumar et de ses Toucouleurs, ne tardèrent pas à construire un gros village, défendu par une citadelle en pierres et en terre. C'est contre ce fort, commandé par Paul Holle et cette citadelle africaine, défendue par Sambala, roi du Khasso, notre allié, que vint se heurter en 1857 le prophète musulman, à la tète de toute son armée. On connaît la résislance héroïque que fit Paul Holle pendant plus de trois mois, et le combat mémorable que livra le gouverneur Faidherbe pour dégager la petite garnison, prèle à s'enterrer sous les débris du fort.
Médine, dont l'importance n'avait cessé de croître depuis cette époque, devait donc servir de point de départ aux explorations que l'on projetait. 11 fallait tout d'abord trouver au delà de ce poste un nouveau point, d'où rayonnerait notre influence au loin vers le Niger, où nous pourrions concentrer nos moyens d'action et même de résistance, et qui serait, en un
VOYAGE \l SOUDAN FRANÇAIS.
mot', une nouvelle étape dans la conquête pacifique de la région. Depuis longtemps déjà, le choix s'éiaii arrêté en principe sur Bafoulabé, au confluent du Bafing et du Bakhoj ; mais il Fallait reconnaître le pays, qui étail en pleine dislocation depuis la morl d'El-Hadj Oumar en 1863. Son fils Ahmadou avait, bien réussi à se maintenir à Ségou, mais son neveu Tidiani s'étail installe' dans la Blacina, secouant l'autorité de son cousin. La guerre civile étail en permanence et la guerre religieuse compliquai! encore la situation, car les Toucouleurs employaient envers les peuplades idolâtres le système de terreur qui avait si bien réussi à El-Hadj. Aux horreur^ qu'entraînait avec lui ce fanatisme surexcité, se joignaient les haines de race et les aniniosités locales.
On peut donc dire que les contrées qui s'étendaient entre Médine el le Niger présentaient au point de vue politique l'image du chaos.
C'est dans cette mêlée confuse de religions et de nationalités qu'il fallait s'engager, sans plus connaître nos amis que nos ennemis.
Ainsi, le plus puissant de ces souverains indigènes, Ahmadou, nous accahlait de ses protestations d'amitié et cependant ne cessait de fomenter des troubles et des révoltes parmi les populations de la vallée du Sénégal soumises à notre protectorat. Il avait même réussi par ses intrigues à isoler notre poste de Médine et à soulever contre nous les populations du Logo el du Natiaga, qui nous séparaient de Bafoulabé et des régions de l'est. On avait dû en 1878 envoyer contre Sahouciré, la principale ville du pays, une colonne expéditionnaire pour ramener ces indigènes dans le devoir. D'un autre côté, les Malinkés et Bamharas, restés presque Ions fétichistes et ennemis d'Ahmadou, et qui, par suite, étaient nos alliés naturels, se déliaient de nos relations avec le sultan de Ségou et se tenaient sur une réserve qui, d'un jour à l'autre, pouvait se convertir en hostilité.
Le commandant Gallicni, de l'infanterie de marine.
VOYAGE M SOUDAN Kli HUÇAIS.
Le gouverneur me prescrivit donc tout d'abord d'exécuter une reconnaissance préliminaire entre Médine et Bafoulabé. Je devais, sur mon chemin, pacifier les tribus du Logo et du Natiaga, tâcher de conclure avec leurs cbefs des traités avantageux, et étudier le futur emplacement de noire poste de Bafoulabé ainsi que le Iracé d'une route qui le relierait à Médine. Malgré les inondations qui avaient été exceptionnelles celte année, j'arrivai le 12 octobre 1X79 au confluent du Bakboy cl du Bafirig, et je fus assez heureux pour pouvoir entrer en relations avec les principaux cbefs malinkés de la région, réunis non loin de Bafoulabé pour une expédition militaire, dirigée contre un vassal d'Ahmadou. Ils accueillirent mes propositions avec empressement. Plusieurs d'entre eux me confièrent même quelques-uns de leurs parents ou de leurs fidèles, que je devais présenter au gouverneur à mon retour. Bref, cette première mission réussit au delà de toute espérance cl je signai avec ces cbefs , dont les Etats s'étendent entre Bafoulabé et le Bakboy, une série de traités qui consolidaient notre domination cl préparaient notre puissance future.
En vertu de ces traités, une garnison de tirailleurs sénégalais et une centaine d'ouvriers, venus de Saint-Louis, s'installèrent à Bafoulabé dès le mois de décembre 1879 et commencèrent immédiatement les travaux de construction d'un fort, tandis qu'un ingénieur, utilisant l'excellent levé topographique exécuté par le lieutenant Vallièrc, qui m'avait accompagné pendant ma mission, s'occupait de la construction de la route et du télégraphe.
Ces premiers et importants résultats obtenus, le gouverneur me chargea d'organiser, dans l'esprit conciliateur qui avait déjà présidé à ma dernière mission, l'expédition qui devait nous ouvrir une voie vers le grand fleuve du Soudan, dans des régions restées jusqu'alors inexplorées et étrangères à notre influence. Je gardai, pour m'accompagner pendant mon voyage, les
Le capitaine Piétri, de l'artillerie de marine.
U)Y V(iK \l SOIIH V\ l'UVNC.VIS.
Ris des chefs de kita el de Bammako, que j'avais ramenés de Bafoulabé. Tous les mitres envoyés qui m'avaient également suivi furent comblés de caresses cl de cadeaux, el repartirent de Saint-Louis enchantés de l'accueil
qu'ils y avaient reçu.
Je choisis pour compagnons de voyage des officiers d'un caractère éprouvé ci dont j'avais pu en même temps apprécier la valeur au point de vue des connaissances scientifiques indispensables pour remplir le programme qui m'avait été fixé, (relaient MM. Piélri, Vallière et Tautain. M. Piétri, lieutenant d'artillerie de marine, sorti depuis peu de l'École polytechnique, rentrait à peine tVwnc mission topographique exécutée vers le bas Sénégal , entre Merinaghen et Guédé, pour les éludes préliminaires de la voie ferrée projetée de l'Atlantique au Niger.
M. Piélri, outre la conduite du lourd convoi (pie nous transportions, devait être chargé des instruments de précision et des observations astronomiques. M. Vallière. lieutenant d'infanterie de marine, officier d'un grand fond el doué d'une aptitude tout à fait spéciale pour les levés topographiques el l'étude du terrain, m'avait déjà accompagne dans ma première expédition de Bafoulabé. Le docteur Tautain, jeune médecin de la marine, commandait intérimairemeUt le poste de Dagana, quand je lui proposai de se joindre à la mission; ses connaissances en ethnographie et histoire naturelle, etc., me rendaient son concours précieux. Enfin, M. le docteur Bayol, médecin de première classe de la marine, avait été désigné par le gouverneur pour accompagner l'expédition en qualité de médecin-major; une fois parvenu à Bammako, il devait y résider comme représentant du gouvernement français.
Le décorum, on ne l'ignore pas, joue un grand rôle parmi les nègres du Soudan, lies indigènes, en vrais entants, aiment les fêtes tapageuses, (os beaux costumes bariolés et resplendissants de dorures. Notre simplicité
Le capitaine Vallière, île l'infanterie de marine.
\it\AGK MI SOUDAN FRANÇAIS.
habituelle serait hors de propos avec eux. Los parades, les brillants vêtements les enchantent, el rien ne leur plaît autan! que les cérémonies militaires avec musique, chevaux el bruit d'armes. J'emmenais donc avec moi une escorte composée de trente spahis et tirailleurs sénégalais ; les premiers, cavaliers indigènes, armés, équipés et habillés comme nos spahis algériens; les autres, appartenant à ce corps de tirailleurs sénégalais, fameux par les services rendus à la colonie pendant toutes les expéditions militaires entreprises par nos gouverneurs dans les vingt années précédentes. Ces trente soldats d'élite, armés de chassepots, devaient me servir d'escorte à mon entrée à Bammako ou à Ségou ; leurs beaux costumes orientaux devaient assurément exciter l'admiration des populations pauvres et naïves au milieu desquelles nous allions pénétrer. Ces hommes fournissaient d'ailleurs d'excellents auxiliaires, déjà habitués au travail et plies à la discipline, dans un pays où , les routes n'existant pas, il était nécessaire de mettre souvent la pioche ou le pic à la main pour frayer la voie à la mission et au lourd convoi qui la suivait. Au surplus, sachant très bien à quoi peuvent être exposés les voyageurs qui entreprennent de pénétrer dans le continent africain, j'avais caché trois ou quatre mille cartouches au fond de nos cantines. Les événements ont prouvé combien celte précaution était excellente, et nul doute que sans elle la mission du Haut-Niger n'eùl subi le sort de la malheureuse expédition du colonel Flatters.
Les nombreux cours d'eau que nous devions rencontrer, ainsi que l'espérance où j'étais de pouvoir lancer une embarcation sur le Niger, me faisaient une nécessité d'adjoindre à mes soldats indigènes un personnel de laptols ou matelots noirs, habitués à naviguer sur le Sénégal el les rivières de ces régions. Une escouade de laptols, sous le commandement du patron Samba Ouri, vétéran de la navigation sénégalienne, fut donc
Le docteur Tautain.
\ii\ \i,K \|i sol h \n II; \\i LIS a Hachée à l'expédition. Je les armai de fusils doubles, pour me procurer un renforl en cas d'attaque.
Tons les hommes qui devaient nous accompagner à divers litres, boIdats, laptots ou conducteurs d'animaux, étaient naturellement indigènes. Connaissant par expérience l'insalubrité du climat des contrées que nous allions aborder, j'avais formellement refusé <le m'adjoindre d'autres Eu-
S|i;iliis sénégalais.
ropécns que ceux déjà cités, quoique beaucoup de nos jeunes compatriotes, officiers ou autres, se fussent proposés pour prendre part aux fatigues de l'expédition. Mon opinion a toujours élé (pie, sous ces climats meurtriers, il ne faut faire entrer clans les expéditions du genre de la mienne que le nombre strictement nécessaire d'Européens pour assurer la direction de l'entreprise; agir autrement serait compromettre le succès et sacrifier inutilement un grand nombre d'hommes.
IS VOYAGE Ail SOUliAN FRANÇAIS.
\idé de mes compagnons de voyage, j'employai le mois de janvier 1880 à réunir les approvisionnements de toute espèce et le grand stock de présents destinés à satisfaire les convoitises enfantines propres à la race nègre. Ce n'était qu'à Bakel, au moment où nous prendrions la voie de terre, que je pouvais mettre la dernière main à l'organisation de notre convoi. Mais c'est à Saint-Louis que j'achetai tout ce qui était nécessaire à l'expédition. Je disposai ainsi des crédits qui m'étaient ouverts pour l'acquisi- * lion des articles presque innombrables de nos équipements : couvertures de couleur, calicot blanc, guinée bleue, éebarpes indiennes, mouchoirs et foulards de couleurs éclatantes, sabres dorés, chéchias, fusils ornés d'argent, verroteries, couteaux, miroirs en zinc, boîtes à musique, petite machine électrique, etc.
Tous ces objets furent renfermés dans des prélarts et dans des caisses soigneusement numérotées, car je pensais que, dans une expédition entreprise à une aussi grande distance de nos établissements et en dehors, par conséquent, de toute base d'approvisionnements, il était indispensable de prendre des précautions minutieuses, qui pouvaient seules assurer le succès de nos opérations.
Le 30 janvier 1880, le pavillon hissé au mal de l'hôtel du gouvernement donna le signal du départ. MM. Bayol, Piétri el Vallière s'embarquèrent sur l'aviso à vapeur le Dakar, aux flancs duquel s'accrochèrent les chalands et zampans chargés de l'immense matériel que nous devions transporter par eau jusqu'à Bakel. Le docteur Taulain et moi, retenus encore à Saint-Louis par quelques préparatifs du dernier moment, nous partîmes peu après sur le Cygne, à bord duquel s'étaient également embarqués le gouverneur et son état-major. M. Brière de l'Isle, qui avait veillé avec tant de soin à l'organisation d'une mission qui était son œuvre, avait voulu, en nous accompagnant jusqu'à Podor, nous donner une nouvelle marque de sa sollicitude et de l'importance qu'il attachait à la réussite de notre entreprise.
Ce ne fut pas sans une vive émotion que nous nous séparâmes de nos camarades réunis sur le quai pour nous serrer une dernière fois la main avant noire départ. L'imprévu joueun si grand rôle sur cette terre d'Afrique que, malgré nous, nous ne pouvions nous empêcher de songer aux mille dangers qui nous attendaient dans notre voyage à travers un pays inconnu et resté jusqu'alors inexploré par les Européens. Toutefois, le mouvement qui régnait à bord, les manœuvres de l'appareillage, les cris des nègres passagers, vinrent bientôt changer la direction de nos idées, el, avec l'insouciance de gens habitués depuis longtemps aux émotions mulvin viik vi soi;i)vn Kit \n<;\is 1:.
tiples d'une vie aventureuse, nous nous mîmes à considérer les rives du fleuve qui, dans cette partie de son cours, baigne, à droite I»; pays des Maures Trarzas, à gauche le pays des nègres Ouolofs.
En ce moment, Ion berges nous apparaissaient distinctement avec leurs parois d'argile, sur lesquelles se voyaient encore les traces laissées par les différents niveaux des eaux. Tout autre est l'aspect du pays à la saison de l'hivernage: le Sénégal s'étend alors eu vastes nappes sur les immenses plaines, couvertes d'une maigre végétation, qui le bordent dans sa partie basse; son lit disparaît et l'on a vu souvent des chalands de commerce et même nos avisos, trompés par ces grandes surfaces d'eau, s'égarer dans la plaine et accrocher leurs ancres aux branches des jujubiers.
Le Oiitiln nous oi aujourd'hui entièrement soumis, et ses habitants, auxquels le gouvernement de la colonie a laissé leurs chefs particuliers, nous payent en signe de sujétion un impôt de peu d'importance. En face, sur l'autre rive, les Trarzas forment l'une des tribus les plus turbulentes des déserts habités par les Maures. Au moment des basses eaux, on voit leurs caravanes arriver en longues files vers notre escale de Dagana, où ils échangent leurs gommes contre les produits manufacturés de notre industrie et spécialement contre la guinée, sorte d'étoffe bleue à bon marché, don l ils exportent d'énormes quantités. A l'hivernage, ils quittent les bords du fleuve et, à la grande satisfaction des noirs riverains, victimes souvent de la rapacité de ces incorrigibles pillards, ils rentrent dans leurs déserts, reprenant leur vie nomade et aventureuse, où la guerre et le vol tiennent assurément la plus large place.
Vers le soir, nous mouillons devant Richard-Toll. Les quelques heures que nous y restons nous permettent d'admirer cette élégante construction, ressemblant plutôt à l'une de nos charmantes villas d'Europe qu'à un poste militaire, placé' là pour tenir en respect les populations environnantes. Il est vrai que Richard-Toll a été primitivement créé pour servir de maison de campagne aux différents gouverneurs, qui, profitant des avantages naturels du terrain, bien arrosé par le fleuve et le marigot de la Taouey, y ont fait d'importantes plantations de fromagers et de cail-cédrats. Aujourd'hui, cette résidence possède un véritable parc, orné de grands et beaux arbres dont les allées, fraîches et ombreuses, présentent un spectacle d'autant plus agréable à l'œil, que l'on est peu habitué à le contempler au Sénégal.
Trois heures de route nous amenèrent ensuite à Dagana, la première grande escale que nous devions rencontrer sur le fleuve. Le poste est bien situé sur les bords mêmes du Sénégal; d'épais fromagers le cachent presque entièrement à notre vue. Nous ne pouvions guère distinguer qu'un petit coin Je la véranda, où apparaissait de temps en temps le noir museau d'un de ces mignons petits singes, au pelage gris verdâtre, qui peuplent les forcis du Foula et l'ont la joie de nos soldais en garnison dans les postes. La rue qui borde le fleuve offrait une grande animalion : les traitants, placés sur le pas des maisons Manches et carrées, discutaient vivement avec des Maures, auxquels leurs noirs cheveux incultes el ébouriffés donnaient un aspect des plus sauvages. Au milieu de la voie, les chameaux accroupis étendaient leurs longs cous, regardant d'un œil effaré tout le, mouveinenl qui se faisail autour d'eux. Le Dakar ne fit que stopper devant Dagana, juste le temps de se débarrasser de quelques-uns de ses passagers nègres el de remettre le courrier au commandant du poste. Au bout de quelques minutes, les sons aigus de son siftlel vinrent nous arracher au spectacle intéressant que, présentait l'escale, et cet excellent marcheur reprit sa course, vers Podor. Le Cygne suivait de près.
A peine avons-nous perdu de vue Dagana qu'un coup de feu se fait entendre à bord du Dakar. On stoppe de nouveau : c'est le lieutenant Vallière qui vient de tuer un caïman dont la morl est saluée par les cris de joie de (oui l'équipage, car la chair de cet animal constitue un grand régal pour les laptots de nos avisos. Nous-mêmes, nous ne dédaignâmes pas de goûter à ce mets d'un nouveau genre. On reprend la roule en continuant de tirer sur les caïmans paresseusement endormis sur les sables des rives, ou sur les singes qui se jouaient dans les branches des arbres.
Beaucoup de ces villages devant lesquels nous passions nous l'appelaient des souvenirs quelquefois pénibles, toujours glorieux, de la période de conquête où, avec de petits moyens, le général Faidherbe sut faire de si grandes choses. Chacun de nous avait un nom à citer, un trait à raconter. A Gaé, la lièvre et l'insolation avaient abattu presque la moitié d'une colonne en une matinée. Le marigot de Fanaye, si disputé, rappelait à notre camarade Piétri la mort prématurée d'un de ses parents, jeune enseigne de vaisseau qui donnait les plus belles espérances et qui était tombé là, victime du climat.
Nous sommes alors à la limite des pays ouolofs et toucouleurs. Les rives du Sénégal sont moins incultes, et d'épais bouquets de jujubiers ou de siddems, au feuillage blanchâtre, nous cachent la plaine. Quelques débris de cases en paille, où s'abritaient encore il y a quelques mois les enfants chargés d'éloigner des récoltes les oiseaux pillards, témoignent de l'existence de cultures étendues, abandonnées en celle saison, mais
Guerriers du Oualu.
VOYAGE \U 801 l>\N il; MÇA1S. lu
bientôt reprises dès les premières pluies. La contrée cependant est encore peu habitée et l'on se prend à regretter l'absence de quelques-unes de ces vastes plantations que l'on rencontre si souvent dans les rivières du sud de notre colonie. Çà et là nous apercevons quelques misérables \illages de pécheurs, placés sur de légères éminences en dehors des atteintes de l'inondation. Le chef s'empresse, à notre passage, de hisser le pavillon tricolore, tandis que les enfants interrompent leurs jeux pour nous regarder d'un œil étonné et suivre avec curiosité les mouvements de notre bateau. Que ces sauvages indigènes ont l'ail peu de progrès depuis noire arrivée dans ces contrées sénégambiennes ! Sans doute ils admirent les différentes productions de notre civilisation, mais pourquoi n'ont-ils pas l'énergie nécessaire pour sortir de leur profonde barbarie?
Vers trois heures du soir, nous passons devant l'entrée du marigot du Doué, large bras qui rejoint le Sénégal à Saldé, en formant l'Ile à Morphil, terre riche et bien cultivée, l'eu après, nous commençons à apercevoir Podor. La couleur blanche du poste contraste avec le rouge brique des constructions de l'escale; mais ce n'est qu'après avoir parcouru la large boucle que le fleuve décrit en cet endroit, que nous mouillons devant le fort dans la soirée du 51 janvier.
Podor a été réoccupé de vive force en I8.V*, malgré l'hostilité des Toucouleurs du Toro. C'est un beau bâtiment carré, situé à deux cents mètres environ des bords du fleuve, qui gagne chaque année, au moment des hautes eaux, sur le terrain avoisinant. En aval se trouve l'escale, formée de deux rues parallèles dont l'une, ombragée de grands arbres, borde le Sénégal. Derrière, on voit les toits pointus des villages indigènes de Podor et de Tiol'fy. Nous nous empressons de descendre à terre et d'aller serrer la main au capitaine Fischer, commandant du poste, et au docteur Dupouy; tous deux nous offrent gracieusement l'hospitalité.
Le lendemain et les jours suivants, nous nous occupons activement d'arrimer dans les meilleures conditions possibles le volumineux matériel entassé dans nos chalands. Nous réunissons nos approvisionnements, nous réparlissons nos laptots sur les chalands cl zampans où nous-mêmes devions prendre place en quittant le Dakar.
Le 3 février, le gouverneur Prière de l'Isle nous fait ses adieux et nous donne ses dernières instructions. « Allez, nous dit cet excellent chef, soyez énergiques et résolus. Oubliez complètement les épreuves qui vous attendent, pour ne songer qu'à l'intérêt supérieur de la patrie. Vous partez pour accomplir une grande œuvre dont vous serez les premiers initiateurs, ci je ferai tous mes efforts pour que vous soyez suivis de près
20 \<m \i.i: ai' SOUDAN FR \\r.\ts.
dans la voie que fous allez ouvrir à la civilisation cl à l'influence française. Mes \iimi\ el ceux de toute la colonie vous accompagnent. Dieu favorisera vos efforts patriotiques. » Le gouverneur pouvait certes compter sur nous, car il avail mi nous animer de celte énergie, de cette élévation de sentiments el de <-ei amour pour la patrie qu'il possédai! lui-même à un si liant degré et qui le soutenaient si puissamment dans ta lâche difficile (|ui lui avail élé confiée depuis qu'il avail pris la direction supérieure de la colonie.
Le i. au malin, nous remontons sur le Dakar, qui devait nous conduire jusqu'au banc de Mafou; à partir de ce point, en saison séché, c'est-à-dire de novembre en juin, le Sénégal n'est plus navigable pour nos avisos à vapeur à calàison Irop forte. Nous y parvenons le soir et, après avoir passé une dernière nuit à bord et avoir fait nos adieux à l'excellent M. Simonet, commandant de ce bâtiment, nous nous installons définitivement dans nos embarcations pour commencer la rude navigation qui devait nous amener jusqu'à Bakel. Parmi les inconvénients de la vie sénégalaise, il n'en es! pas de plus désagréable que celle difficulté de communications, pendant uue bonne partie de l'année, entre le cheflien de la colonie et les établissements situés au delà de Podor. Les avisos à vapeur ne pouvant alors remonter que jusqu'au banc de Mafou , on est réduit, pour atteindre les escales du haut Heine, à employer les chalands du commerce, imparfaitement aménagés et qui niellent souvent un mois entier pour gagner Médine, Parfois les laptots chargés de conduire ces chalands descendent à terre, sur l'une ou l'autre rive du fleuve, cl cheminent en liant des berges escarpées en tirant une longue oordelle attachée au sommet du mât. Mais l'épaisse végétation qui embarrasse les bords s'oppose quelquefois à un semblable moyen; il faut alors se servir de rames el de longues perches à l'aide desquelles les laptots, lels que les bateliers de nos canaux en France, pousscnl le chaland sur les eaux i\u lleuve. On comprend combien la marche doit èlre lente cl monotone dans de (elles conditions, surtout lorsqu'on songe aux nombreux bancs el rapides qui obstruent le Sénégal dans sou coins moyen el supérieur et donl le franchissemenl exige fréquemment plusieurs heures d'un travail long el fatigant.
Nous nous trouvions alors à hauteur du Toro, l'un des États séparés, par la politique de nos gouverneurs, de la puissante el turbulente confédération du Foula, qui s'étendait autrefois sans discontinuité depuis Dagana jusqu'aux environs de Bakel. Les dispositions hostiles des Toucouleurs, ainsi que leurs fréquentes tentatives de pillage sur nos commer-
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gants, nous forcèrenl souvenl à organiser contre ces populations remuantes d'importantes expéditions. \ la suite de ces dernières, nu mit à profil les divisions intestines des différentes tribus de celte confédération en la morcelant peu à peu el en séparant plusieurs Etats importants. C'est ainsi que le loin formait en ce moment un pays indépendant, plan'' sous notre influence cl gouverné par un jeune chef, amadou U)doul, rallié complètement à l'idée française el qui venait de visiter notre dernière Exposition de ! 878.
L'autre rive limite le pays des Maures Braknas, dont les tribus, toul aussi rebelles à la civilisation que celle des Trarzas, font cependant un commerce de gommes très actif avec notre escale de Podor.
La navigation fut lente el pénible pendant les premiers jours. La nature boisée des rives s'opposait au remorquage à la cordelle, el nous regrettions vivement que l'administration coloniale, trop pauvre malheureusement, n'ait pu encore procéder au débroussàillemènl de la rive gauche, (mi obtiendrait ainsi un chemin de halage, qui serait, du plus grand secours aux chalands remontant le Meuve durant les basses eaux, et qui permettrait même d'employer îles ânes pour soulager les laptôts dans ce service fatigant. La monotonie de notre marche était cependant interrompue par la vue des caïmans qui se. chauffaient nonchalamment au soleil, dans une si complète immobilité qu'on les confondait souvent avec quelque gros tronc d'arbre arrêté aux racines des siddeins. .Nos balles de mousqueton les dérangeaient désagréablement ; ils plongeaient alors et une traînée sanglante, \isilde à la surface de l'eau, nous montrait «pie nos balles n'avaient pa> toujours manqué leur but. Au somme! îles berges, nous apercevions encore de nombreuses bandes de singes dits à tête noire, tandis que les aigrettes, au plumage couleur de neige, s'enfuyaient à notre approche.
Le 7, nous passions devant les villages d'Aleibé, de Boki et de Oua-
laldé. Ce sont les derniers du Toro, et leurs habitants ont un aspect des plus misérables. Deux ans auparavant, j'avais été chargé de tracer la limite entre ce pavs el le territoire voisin, et je nie rappelais encore l'hospitalité que j'y avais reçue. Cette contrée est riche et les cultures pourraient, connue dans le Cayor ou d'autres régions de la Sénégambie, v prendre un développement considérable. Les villages se dispersent généralement à la saison des cultures, et les habitants s'éparpillent le long des rives du Qeuve, où ils s'abritent dans quelques cases eu paille, élevées à la bâte. Les récoltes ramassées, ils rentrent au village principal.
Le lendemain, nous (Mitrons dans le Lao, petit Etat loucouleur qui a également séparé sa cause de celle du Foula el s'est placé, il v a peu d'années, sous noire protectorat. Nous apercevons sur la rive droite plusieurs cavaliers maures armés de fusils et poussant devant eux, en criant de toute la force «le leurs poumons, des bœufs et des moulons volés sans doute aux Peuls, pasteurs du Lao, dont les nombreux troupeaux couvrent les plaines environnantes. En effet, un engagement avait eu lieu le matin, et un fort parti de Maures qui avait réussi à passer le fleuve à la nage pendant la nuit, s'était emparé de plusieurs de ces animaux qu'il poussait. devant lui jusqu'au moment où les ravisseurs deviennent insaisissables. Ces. faits se représentent tous les jours : les Maures vont razzier les troupeaux des Peuls; ces derniers les défendent ou vont par représailles enlever à leur tour ceux de leurs ennemis. C'est une guerre perpétuelle, et le Sénégal, qui forme un large fossé entre ces deux races, est insuffisant pour empêcher ces vols el ces conflits à main armée.
Le 9, nous passons devant les villages de Cascas et de Dounguel et nous franchissons, non sans peine et sans une grande perte de temps, le difficile passage de Djoulédiabé, situé à la limite extrême de la marée. Les rives, complètement déboisées, permettent le remorquage à la cordellc et, après avoir doublé l'embouchure du marigot de Doué, dont nous avions déjà pu voir l'origine avant Podor, nous venons mouiller au pied des hautes berges que surmonte le blockhaus de Saldé. Ce petit poste, qu'occupe une garnison d'une douzaine de tirailleurs, a été élevé en 1865 pour occuper l'intervalle de près de cent lieues qui sépare les deux établissements de Podor et de Bakel; il surveille en môme temps la partie centrale du Fouta. Sa petite escale est très florissante et, outre les transactions de gommes, il s'y fait un commerce très actif de plumes et d'œufs d'autruche, de peaux de fauves, etc.
Nous ne restons que quelques heures à Saldé et nous repartons après avoir pris des vivres frais. Nous sommes alors en vue du Bosséa, habité par la tribu la plus turbulente de la confédération toucouleur. Son chef, Abdoul Boubakar, entouré d'une jeunesse ardente et vivant surtout de pillage, ne cesse d'exciter contre nous les villages plus paisibles qui bordent le fleuve cl ont des relations de commerce suivies avec nos traitants. Tant qu'on n'aura pas infligé un châtiment exemplaire à cet incorrigible perturbateur, le repos de la colonie et la sécurité de nos commerçants risqueront à tout moment d'èlre troublés.
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