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Livre Premier
Nouvelle organisation du service des ports. — Reconstitution de l'état-major de la flotte. — Tentatives faites par le gouvernement consulaire pour ravitailler nie de Malte et envoyer des renforts en Egypte. — Prise du vaisseau le Généreux. — Combat du Guillaume-Tell — Capitulation de rile de Malte. — Prise des frégates la Désirée, la Médée, la Concorde et la Pallas, —Les Anglais dans la baie de Quiberon, au Ferroi et devant Cadix. — La corvette la Danaé se rend aux Français. — Incendie de la Queen- Charlotte. — Naufrage des vaisseaux le Repuise et le Malborough. — Combat de la Vengeance et de la Constellation. — Combat de la corvette le Berceau et de la frégate le Boston. — Traité du 30 septembre 1800 qui met fm au différend existant entre la France et les Etats-Unis d'Amérique. — Les îles de Corée et de Curaçao sont prises par les Anglais. — Violences commises par la manne britannique à l'égard des neutres. — Attaque de la frégate danoise la Freya par une division anglaise. — La Freya et le convoi placé sous son escorte sont capturés. — La Cour de Londres,, loin d'accueillir les réclamations du Danemark, demande des réparations pour Tinsulte faite à son pavillon. — Mission de lord Withworth à Copenhague. — Solution provisoire du différend existant entre l'Angleterre et le Danemark. — Affaire de la goélette suédoise la Uofnung. — Navire prussien arrêté par un corsaire anglais. — Convention de neutralité armée de 1800. — Envoi d'une escadre anglaise devant Copenhague. — Combat du 2 avril.
— Conclusion d'un armistice entre l'Angleterre et le Danemark. — Mort de Paul l*"". — Traité du 17 juin entre la Russie et l'Angleterre.
— Accession de la Suède et du Danemark à ce traité.
II. I
Le Premier Consul regardait une marine de guerre fortement constituée comme un des éléments essentiels de la prospérité et de la grandeur de la France. Ses premiers soins furent consacrés à la réorganisation de cette branche importante de notre puissance militaire. Ayant vu la marine de près, sur les côtes d'Italie et pendant la campagne d'Egypte, il avait pénétré la plupart des causes qui l'avaient conduite à la situation malheureuse dans laquelle elle se trouvait. Convaincu que les officiers de marine n'avaient pas, dans les arsenaux, la place qui leur revenait, il voulut apporter de promptes réformes dans l'organisation du service des ports. Le 29 novembre 1799, le Premier Consul écrivit au ministre de la marine, l'ingénieur Forfait : Je vous prie de proposer à la section de la marine au Conseil d'État la question suivante : « Quelle est la meilleure organisation que l'on pourrait donner à l'administration des ports? » Le but que le conseil devait atteindre était ainsi indiqué : « Avoir le moins d'employés possible ; obtenir la plus grande économie dans les travaux en môme temps que la plus grande rapidité dans l'exécution des ordres ; fixer le genre de travail, d'autorité qui convient aux employés civils ; accorder aux militaires la plénitude des fonctions qui est nécessaire et les déterminer de manière qu'ayant à leur disposition le mouvement et le classement des hommes qu'ils doivent faire battre, ils ne se mêlent que le moins possible des détails de la comptabilité. » La section de la marine au Conseil d'État répondit à la ques-
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tion qui lui était soumise en demandant la création, dans chaque port, d'un nouveau fonctionnaire auquel elle donna le nom de préfet maritime. Ce dernier correspondait seul avec le Ininistre. Son action s'exerçait sur les hommes et sur les choses. Il avait, sous ses ordres, cinq chefs de service. LW d'eux, sous le titre de chef militaire, remplaçait l'ancien commandant des armes. Un ingénieur dirigeait les constructions navales. Les mouvements du port étaient confiés aux officiers de marine et le service de l'artillerie aux officiers de cette arme. Enfin un administrateur, appelé commissaire général, avait dans ses attributions la comptabilité des deniers et matières, les vivres et approvisionnements. En résumé, un fonctionnaire de la spécialité était placé à la tête de chaque détail du port, mais l'ensemble du service était dirigé par le préfet maritime. Ce nouveau fonctionnaire devenait le représentant du ministre. La section de la marine au Conseil d'État n'avait pas voulu limiter le choix du gouvernement en désignant le corps auquel devait appartenir le préfet maritime. Tout en montrant cette réserve, elle avait nettement formulé son opinion sur ce point; elle estimait que c'était parmi les officiers généraux, joignant aux qualités militaires des connaissances administratives, qu'il devait être pris.
Les propositions contenues dans le rapport de la section de la marine au Conseil d'État soulevèrent une très vive opposition. Les officiers de marine avaient perdu, au début de la Révolution, leurs attributions les plus légitimes. Ceux qui, depuis cette époque, occupaient des situations importantes dans les ports étaient animés du désir de les conserver. Le ministre adressa au Conseil
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d'État un long mémoire dans lequel il combattait avec vigueur les projets de ses adversaires. Non seulement il repoussait le nouveau fonctionnaire qu'on voulait créer, mais il n'admettait pas qu'il y eût, dans les arsenaux^ plusieurs directions. Il n'en voulait qu'une, comprenant les constructions navales, les mouvements du port et l'artillerie. A la tête de ce ser\'ice, il plaçait un directeur général des travaux ; ce directeur général eût été un ingénieur. On aurait, d'ailleurs, difficilement compris que la direction la plus importante n'absorbât pas les autres. Le ministre s'efforça de montrer que l'unité de commandement dans les ports pouvait avoir, pour la sûreté de la république, les plus graves conséquences. Ces arguments, dont on s'était déjà servi, avaient perdu leur valeur. Depuis quelque temps déjà, les esprits non prévenus apercevaient clairement la faute que la Constituante avait commise en sacrifiant les institutions de la marine à la politique. Ce qui frappe dans les discussions qui eurent lieu à ce moment, c'est le désordre régnant dans les esprits relativement à l'organisation des différents services de la marine. On ne parvenait pas à se remettre de la commotion survenue, en 1791, lorsque l'ancienne organisation, fruit du temps et de l'expérience, avait disparu. La création des préfets maritimes, c'est-à-dire de fonctionnaires placés à la tête des ports et concentrant dans leurs mains tous les pouvoirs, fut décidée. Par un arrêté des Consuls, en date du 20 juillet 1800, le conseiller d'État Caffarelli, le contre-amiral Vence, le conseiller d'État Redon, le contre-amiral Martin, le contre-amiral Nielly, l'ordonnateur Bertin, furent nommés préfets maritimes à Brest, Toulon, Lorient, Rochefort, Anvers et au Havre.
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Le gouvernement consulaire procéda à une nouvelle organisation de Tétat-major de la flotte. Un arrêté du 14 août 1800 fixa au chiffre de treize cent cinquante^ quatre le nombre des officiers de tous grades. Les nouveaux cadrescomprenaient huit vice-amiraux, seize contre-amiraux, cent cinquante capitaines de vaisseau, cent quatre-vingts capitaines de frégate, quatre cents lieutenants de vaisseau et six cents enseignes de vaisseau. Le département de la marine désignait, chaque année, les officiers dont Temploi lui semblait nécessaire, eu égard aux armements projetés. Ceux-là étaient en activité de service ; les autres figuraient sur une liste dite de non-activité. Un officier, qui restait trois ans dans cette position, ne faisait plus partie du corps. Les cadres, prévus par l'arrêté du 14 août devaient être définitivement constitués la 23 septembre 1800. Les officiers non compris dans cette organisation étaient renvoyés du service. Il leur était accordé un traitement de réforme. La mesure prise par les Consuls n'avait pas lieu de surprendre. Toutes les fois, depuis le début de la Révolution, qu'il s'était produit un changement dans le personnel gouvernemental, on avait procédé de la même manière. L'insuffisance de l'état-major de la flotte apparaissait avec une telle évidence que chaque régime nouveau voulait en modifier la composition. Des officiers, notoirement connus comme incapables, disparurent, mais l'arrêté du 14 août ne remédia pas au mal. Pour atteindre ce résultat, il eût fallu créer des écoles destinées à assurer le recrutement de l'état-major de la flotte. Rien ne fut fait dans ce sens. Les premières nominations comprirent six vice-amiraux et quatorze contre-amiraux, savoir: les vice-amiraux Thévenard, Truguet, Villaret-
Joyeuse, Martin, Rosily, Bruix et les contre-amiraux Latouche-Tréville, Vence^ Nielly, Leissègues, Blanquot Duchayla, Villeneuve, Lacrosse, Terrasson, Decrès, Courand, Ganteaume, Dordelin, Durand-Linois et Dumanoir-Lepelley.
Le gouvernement consulaire demandait à la marine de ravitailler Tîle de Malte et de porter des renforts à Tarmée d'Egypte. La situation de Malte, étroitement bloquée par les Anglais, appelait particulièrement l'attention. Les troupes françaises, enfermées dans rcnceinte de La Valette, étaient assiégées par la population à laquelle était venu se joindre un détachement de troupes anglaises. A la fin de Tannée 1799, elles avaient à peine quelques mois de vivres. Si, dans un temps très court, la place n'était pas secourue, le général Vaubois, quelle que fût son énergie, se trouvait obligé de capituler. La marine britannique^ exactement informée de notre pénurie, au point de vue des subsistances, redoublait de vigilance pour empêcher toute communication de la garnison avec la mer. L'escadre de blocus avait un rôle facile à remplir, puisque sa surveillance ne s'exerçait que sur un point. Des ports du midi de la France et de la cote d'Italie, des bâtiments furent envoyés à Malte. Le Premier Consul prescrivit au ministre de la marine d'envoyer en Egypte le brick le Lodi et la frégate VÈgijptienne. Toutes les semaines, un aviso devait appareiller pour cette destination. On pouvait, avec ces mesures, faire face aux difficultés du premier moment et surtout montrer à nos soldats que la France ne les oubliait pas ; mais il fallait employer d'autres moyens pour secourir d'une manière efficace les deux points menacés.
Au commencement du mois de janvier 1800, le contre-
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amiral Perrée reçut Tordre de se rendre à Malte avec une division comprenant un vaisseau, le Généreux^ de soixante-quatorze, trois corvettes et un transport. Le 26, cet officier général, profitant d un moment où Tescadre de blocus s'était éloignée, prit la mer. Le Généreux ayant fait, à la hauteur des îles d'Hyères, des avaries de mâture, nos bâtiments rentrèrent à Toulon. Le contre-amiral Perrée appareilla de nouveau, le 6 février. Le 18, au point du jour, la division française était en vue de l'île Lampedouze, dans le sud de la Sicile, lorsque les vigies du Généreux signalèrent un navire dans lequel on ne tarda pas à reconnaître un vaisseau. Peu après, trois autres navires de même force et une frégate furent aperçus. Ces cinq bâtiments étaient le Foudroyant de quatre-vingts, portant le pavillon du contre-amiral Nelson, le Northumberlandj VAudacious et VAlexander, de soixante-quatorze, et la frégate le Success. Le contre-amiral Perrée laissa chaque capitaine libre de sa manœuvre pour la sûreté de son bâtiment. A huit heures trente minutes, le transport la Ville de Marseille fut capturé. La frégate le Success, qui était à la tète des chasseurs, gagna le Généreux, Elle le canonna, aussitôt qu'elle fut à portée et lui fit des avaries qui retardèrent sa marche. Le Généreux anpiena la frégate anglaise par son travers et lui envoya deux volées « qui auraient dû, écrivit le commandant du vaisseau français, la couler, si nos pièces avaient été servies par des hommes plus instruits dans le canonnage et en même temps plus aguerris ». A huit heures et demie, le Généreux fut joint par le Foudi'ojjant et le Northumberland ; après un court engagement, il amena son pavillon. Le contre-amiral Perrée, gravement atteint pendant l'action, mourut le
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même jour, des suites de ses blessures. Dans la lettre qu'il adressa à lord Keith, commandant en chef les forces navales de la Grande-Bretagne dans la Méditerranée, pour lui rendre compte de la prise du G(mérri:x, Tamiral Nelson parla avec éloges de la conduite du capitaine Peard du Success, Cette frégate précédait les vaisseaux de l'amiral Nelson. Afin de donner au Foudroyant et aux navires qui le suivaient le temps de joindre le Géné)*eux^ le capitaine Peard n'avait pas hésité à attaquer ce vaisseau. Cette conduite était évidemment louable. Quelque vingt ans auparavant, pendant la guerre de l'Indépendance Américaine, la frégate, qui eût imité la manœuvre du Success^ aurait payé cher son audace. Sauf de très rares exceptions, il n'en était plus ainsi. Le Success, qui avait reçu plusieurs volées du Généreux, n'avait eu que neuf hommes atteints par le feu de ce vaisseau, un tué et huit blessés. On voit que les offlc iers anglais pouvaient oser beaucoup sans s'exposer à de grands risques. Dans la lettre citée plus haut, l'amiral Nelson, après avoir parlé du capitaine Peard, ajoutait que l'avantage obtenu, ce jour-là, était dû également à l'habileté du capitaine de VAlexander et à l'activité et aux bonnes manœuvres des capitaines sir Edward Berry, du Foudroyant, et Martin, du Northumberland. Il semble que la capture d'un vaisseau de soixante-quatorze, mal armé et encombré de matériel, par trois vaisseaux de soixante-quatorze et un de quatre-vingts, sans compter la frégate, ne méritait pas tant d'éloges.
La possession de Malte ayant, pour la France, un grand intérêt, il était légitime que le département de la marine ftt les plus grands efforts pour secourir les
LIVRE PREMIER braves soldats qui, depuis près de deux ans, donnaient un aussi bel exemple de courage et de dévouement. Mais il y a lieu de se demander si nous employions les moyens les plus propres à atteindre ce résultat. Les bâtiments (lu centre-amiral Perrée se trouvaient dans de telles conditions qu'ils n'étaient en état ni de combattre, ni de se soustraire, par une marche rapide, à la poursuite de Tennemi. Enfin, était-ce avec une division qu'il fallait tenter cette entreprise ? Si on jette un coup d'œil sur la carte de l'île, on voit combien il était facile, eu égard aux limites dans lesquelles nos troupes étaient renfermées, de surveiller l'entrée et la sortie du port. Le Guillaume-Tell ne devait pas tarder à en faire l'expérience. De petits navires, commandés par des capitaines connaissant les localités, avaient seuls quelque chance de passer. Un bâtiment de Marseille, la Bellone, portant deux cents barriques de vin et quatre à cinq mille pintes d'eau-de-vie, réussit à gagner le port La Valette à peu près au moment oii la garnison apprenait la prise dif Géné?*eux et la dispersion de son convoi. Si les bâtiments naviguant isolément avaient seuls quelque chance de passer inaperçus à travers la croisière anglaise, d'autre part, on ne pouvait, avec un petit nombre de navires, arrivant à rare intervalle, satisfaire aux besoins pressants de la garnison. Un moyen se présentait pour ravitailler l'île de Malte. Il fallait qu'une escadre française, dérobant sa marche à l'ennemi, parût devant La Valette avec des forces supérieures. Obligeant l'escadre de blocus à s'éloigner, elle aurait jeté dans l'île tous les secours nécessaires. Malheureusement la supériorité de la marine anglaise et la vigilance avec laquelle elle observait nos mouvements rendaient toute tentative de ce genre
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difficile. A son arrivée au pouvoir, le Premier Consul s^était préoccupe de cette combinaison ; il n'avait pas trouvé les moyens qui en eussent permis Texécution. La flotte franco-espagnole n'était considérable que par le nombre. Nous n^avions à Brest ni vivres ni matériel. Il fallait d'abord mettre notre escadre et celle de nos alliés en état de prendre le mer.
Au commencement du mois de janvier de Tannée 1800, le vice-amiral Bruix était prêt à partir pour les côtes d'Egypte avec neuf vaisseaux. Il avait l'ordre d'appareiller aussitôt qu'il pourrait le faire sans être aperçu de l'ennemi. Avant que l'occasion de sortir se fût présentée, il avait dix-huit vaisseaux réunis sous son pavillon. Les forces ennemies qui bloquaient le port ne dépassaient pas vingt vaisseaux. Le Premier Consul eut la pensée de joindre l'escadre espagnole aux vaisseaux de Tamiral Bruix. La flotte combinée, composée de trente-cinq vaisseaux, ayant sur l'ennemi une supériorité marquée, aurait pris la mer. Chassant devant elle Tescadre de blocus, elle eût fait route sur Malte. Après le déparquement des hommes et du matériel destinés h cette île, les amiraux Bruix et Mazzaredo seraient rentrés à Toulon. Ils eussent été rejoints, dans ce port, par les divisions espagnoles de Cadix et du Ferrol. Toutes ces forces se seraient portées sur l'île de Min orque, qu'on eût tenté d'enlever aux Anglais. Des propositions dans ce sens furent adressées au commandant en chef de l'escadre espagnole, l'amiral Mazzaredo, qui présenta des objections et demanda que des modifications fussent apportées à ce plan de campagne. Le temps s'écoula avant qu'une décision eût été prise. Les Anglais, prévenus de notre projet ou le soupçonnant, envoyèrent quarante-cinq vais-
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seaux devant Brest. Le gouvernement renonça à cette combinaison ; les ports de. la Méditerranée reçurent des ordres pour multiplier Tenvoi de bâtiments isolés à Malte et en Egypte.
Peu après son arrivée à Malte, le contre-amiral Villeneuve quitta son vaisseau, le Guillaume-Tell^ pour prendre le commandement de la marine. Le contre-amiral Decrès, dont le pavillon était arboré sur la frégate la Diane, fut appelé au commandement des forts de la place. Les équipages du Guillaume-Tell, de la Diane et de la Justice firent le service à terre concurremment avec la garnison. A ce moment, celle-ci atteignait à peine le chiffre de deux mille et quelques cents hommes, déduction faite des malades. En apprenant la prise du Généreux et la dispersion du convoi qui naviguait sous son escorte, le général Vaubois comprit combien il serait difficile de renouveler une semblable tentative. Voulant diminuer le nombre des bouches qu'il avait à nourrir, il se décida à renvoyer le Guillaume-Tell en France. Le contre-amiral Decrès mit son pavillon sur ce vaisseau ; il était chargé d'exposer au Premier Consul la véritable situation de nos troupes. Appareiller de La Valette avec un vaisseau, en présence de la croisière anglaise, était une entreprise pleine de difficultés. A ce moment, les forces ennemies, qui se tenaient devant le port, comprenaient les vaisseaux le Foudroyant de quatre-vingts, VAlexander de soixante-quatorze, le Lion de soixante-quatre et la frégate la Pénélope de quarante-quatre. L'escadre de blocus, promptement instruite des préparatifs que faisait le Guillaume-Tell pour prendre' la mer, exerça sur les mouvements de ce vaisseau une surveillance particulière. Le 30 juillet dans la soirée, le
Foudroyant, VAlexander et le Lion mouillèrent devant La Valette. A onze heures du soir, une heure après le coucher de la lune, le Guillaume-Tell mit sous voiles avec une faible brise de sud. A peine ce vaisseau eut-il largué ses amarres que sa manœuvre fut connue de Tennemi. Les batteries anglaises ouvrirent immédiatement sur lui un feu très vif. La brise, en dehors du port, soufflait du sud-est bon frais ; l'amiral Decres fit serrer le vent tribord amures afin de laisser les vaisseaux de ligne sous le vent. Le Guillaume-Tell passa à petite distance de plusieurs bâtiments qui ne trahirent sa présence par aucun signal, le prenant probablement pour un des leurs. DéjàTamiral concevait Tespérance de dérober la sortie de son vaisseau à Tescadre de blocus, lorsque, vers onze heures trois quarts, un navire sous voiles fut aperçu. C'était la frégate la Pénélope. Prenant la même bordée que le Guillaume-Tell, celle-ci le suivit en se couvrant de feux pour indiquer sa position. La Pénélope, qui avait, sur le Guillaume-Tell, un grand avantage de marche, joignit ce vaisseau à une heure du matin. Elle se plaça derrière lui et, lançant tour à tour sur un bord et sur Tautre, elle lui envoya des bordées d'enfilade. L'amiral Decrès était tenté de présenter le travers à cette frégate et de lui envoyer quelques volées, afin de la mettre hors d'état de le suivre. Mais déjà, malgré l'obscurité de la nuit, on apercevait, à l'horizon, les bâtiments de l'escadre de blocus qui arrivaient sous toutes voiles. Cette situation imposait à l'amiral l'obligation d'éviter tout retard. A cinq heures du matin, le Guillaume-Tell j dont le gréement était coupé, démâta de son grand mât de hune. Peu après, le Lion de soixante-quatre, dépassant la Pénélope, prit position par
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le travers de bâbord du Guillaume-Tell, à portée de fusil. Le feu fut très vif de part et d'autre. Après une heure de combat, le Lion, très maltraité, cessa de tirer. Sur Tordre de l'amiral Decrès, le capitaine Saunier manœuvra pour aborder ce vaisseau. Il réussit à engager le bout dehors du Guillaume-Tell dans les haubans d'artimon du Lion; le bout dehors s'étant rompu, les deux vaisseaux se séparèrent. A ce moment se présenta un troisième adversaire, \q Foudroyant Aq quatre-vingts. Un nouveau combat s'engagea. Pendant près d'une heure, les deux vaisseaux placés, très près l'un de l'autre, se canonnèrent avec une véritable furie. Le Guillaume-Tell perdit son mât d'artimon et son grand mât, le Foudroyant son mât d'artimon et son petit mât de hune. Le capitaine Saunier tenta d'aborder le Foudroyant. Il réussit à placer le Guillaume-Tell en travers sur le beaupré du vaisseau anglais, mais ce dernier, coiffant toutes ses voiles, se dégagea. Toutefois, dans cette position, le Foudroyant reçut plusieurs bordées qui le balayèrent de l'avant à l'arrière. Vers sept heures du matin, le Lion, qui s^était tenu éloigné du champ de bataille pour réparer ses avaries, prit de nouveau part au combat. Ce fut à ce moment que le brave capitaine Saunier fut obligé de quitter le pont. Le lieutenant Donadieu le remplaça. Le Guillaume-Tell était dans un état complet de délabrement. Un canon avait éclaté; les canons des gaillards et dix-neuf canons des batteries étaient démontés. Des débris de mâture, de voiles et de gréement enga- , geaient une partie de la batterie de bâbord. Quels que fussent les désavantages de cette situation, le courage de l'équipage, loin de faiblir, allait croissant. Le Guillaume-Tell, qui combattait à tribord le Foudroyant et
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à bâbord le Lioriy répondait, avec ses canons de Tarriôre, au feu de la Pénélope. A huit heures et demie, le mât de misaine fut coupé. Il tomba ainsi que le petit mât de hune, masquant tout le côté de bâbord. Sans mâts, en travers à la lame, le vaisseau avait de tels mouvements qu'il fallait, à cliaque roulis, fermer les sabords de la batterie basse. Le Guillaume-Tell ne gouvernait plus ; le Lion, le Foudroyant et la Pénélope le canonnaient sans qu'il pût riposter. Dans cette position, écrivit Tamiral, en rendant compte de son combat au ministre, c il ne fut que trop évident non seulement que le salut du vaisseau était impossible, mais encore que je ne pouvais plus faire de mal à l'ennemi. Je ne pus donc me dissimuler que les hommes que je perdrais par une plus longue résistance seraient gratuitement sacrifiés à une vaine obstination. Sur cette conviction et celle que la défense du Guillaume-Tell avait été assez soutenue pour n'avoir rien que d'honorable, je crus de mon devoir de céder à la fortune et, à neuf heures trente-cinq minutes environ, après le complet démâtement, le pavillon fut amené. » La Pénélope, qui s'était toujours tenue loin du Guillaume-Tell, fut seule en état de l'amariner. Elle le prit à la remorque et se dirigea sur Syracuse. Après vingt-quatre heures passées à réparer ses avaries, le Lion donna la remorque au Foudroyant, Sur les trois bâtiments anglais, il y avait dix-sept tués et cent cinq blessés. Ces pertes étaient ainsi réparties. Le Foudroyant avait huit tués et soixante-quatre blessés ; le Lion liuit tués et trente-huit blessés; la Pénélope uji tué et trois blessés. Le nombre des hommes atteints par le feu de l'ennemi, s'élevait, sur le Guillaume-Tell, à soixante-quinze tués et cent trente-quatre blessés. Le lieutenant
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de vaisseau Michel Aussety et l'aspirant Alexandre Vidal étaient au nombre des premiers ; le capitaine Saunier, les enseignes Paulin, Lagrèze et l'aspirant Dounier figuraient parmi les seconds. L'amiral Decrès avait reçu trois blessures.
On chercherait difficilement, dans les annales de toutes les marines, un combat plus glorieux que celui du Guillaume-TelL L'habileté des chefs, la vaillance des officiers et de l'équipage, cette énergie qui ne faiblit pas, malgré la supériorité de l'ennemi, appellent, d'une manière particulière, l'attention sur ce combat. Dans cette lutte acharnée, qui dura plusieurs heures, l'honneur fut pour le vaincu. « Je crois superflu^ disait l'amiral au ministre^ en terminant son rapport, de m' étendre sur la conduite de l'état-major et de l'équipage du Guillaume-Tell. Le seul fait de son combat et les trois tentatives d'abordage où, malgré la supériorité de l'ennemi, nous avons été voisins du succès, vous disent assez, citoyen ministre, quelle confiance m'inspiraient les talents du capitaine, le dévouement des officiers et la bravoure de tous ceux, de quels grades qu'ils fussent, que j'avais l'honneur de commander. » Le 26 octobre 1800, le ministre (le la marine écrivit au contre-amiral Decrès : « Je me fais un plaisir, citoyen général, de vous annoncer qu'en considération de la glorieuse résistance du vaisseau le Guillaume-Tell^ le Premier Consul, par un arrêté du Y"" de ce mois, a nommé capitaine de frégate le citoyen Donadieu, premier lieutenant de ce vaisseau. Le citoyen Joseph Debergne, premier enseigne du même vaisseau, a été promu au grade de lieutenant de vaisseau et les enseignes non entretenus Figannières, Ganivet, Aune, Riche, Ennan, Lagrèze et Blanc ont été nommés enseignes de vaisseau. Le même arrêté me charge, en outre, de témoigner aux autres officiers de Tétat-major et à l'équipage du Guillaume-Tell la satisfaction du gouvernement pour le zèle qu'ils ont mis à vous seconder et à soutenir la gloire du pavillon national. »
Des quatre navires qui avaient appareillé de la baie d'Aboukir^ le 2 août 1798, le Généreux et le Guillmime' Tell étaient tombés au pouvoir des Anglais. Les deux autres, la Diane et la Justice^ se trouvaient encore à Malte. Le général Vaubois, qui ne se faisait aucune illusion sur le sort réser\^é à ses troupes, voulut sauver ces deux frégates. Celles-ci sortirent du port La Valette dans la nuit du 24 août. Quoique le temps fût obscur, elles furent aperçues et chassées par la frégate le Success et les vaisseaux le Généreux et le Northumberland, La Diane, après un court engagement avec le Success, amena ses couleurs. Cette frégate n'avait que cent quatorze hommes d'équipage. La Justice parvint à se dérober à la poursuite de l'ennemi ; elle mouilla, le 1" septembre, sur la rade de Toulon. A la fin du mois d'août, il n'était entré, dans le port La Valette, depuis le commencement du blocus, que cinq bâtiments. Le général Vaubois, vaincu par la famine, capitula le 5 septembre. Deux vaisseaux de soixante-quatre, le Dejo et Y Athénien, et la frégate de trente-six la Carthaginoise, que le manque de personnel n'avait pas permis d'armer, tombèrent au pouvoir des Anglais.
Le vice-amiral Bruix, dont la santé était altérée, fut remplacé dans son commandement par le contre-amiral Latouche-Tréville. Les armements continuèrent à Brest. On se proposait, à Paris, d'avoir, sur cette rade, un grand nombre de bâtiments, afin d'obliger les Anglais à main-
LIVRE PREMIER tenir, devant ce port, des forces considérables. Dans le cas où une partie de l'escadre de blocus se serait retirée, la nôtre aurait pris la mer pour se porter dans la Méditerranée ou sur tout autre point, suivant les exigences du moment. Des recommandations très expresses, relatives à la tenue des navires, à Tinstruction et à la discipline des équipages, furent adressées au contre-amiral Latouche-Tréville. Le Premier Consul écrivit au ministre pour rinformer qu'il ferait une visite à l'escadre, aussitôt que les circonstances le lui permettraient.il ajouta : Ordonnez au général commandant l'escadre de Brest, ainsi qu'à tous les généraux et capitaines de vaisseau de rester constamment à leur bord, de coucher dans leurs bâtiments et d'exercer les équipages avec une nouvelle activité ; établissez^ par un règlement, des prix pour les jeunes matelots qui montreront le plus d'activité et pour les canonniers qui se distingueront dans le tir. Il ne doit pas se passer une seule journée sans que l'on ait, sur chaque vaisseau, fait l'exercice du camion à boulet, en tirant alternativement sur des buts que l'on établirait sur la côte et sur des carcasses qui seraient placées dans la rade. » L'amiral Lacrosse, mis à la tête d'une division de sept vaisseaux et de cinq frégates^ devait porter, à Saint-Domingue, quatre mille cinq cents hommes, les généraux Sahuguet et Quantin et le conseiller d'Etat l'Escallier. Dans les premiers jours d'avril, cette division mit à la voile avec une légère brise de nord-nord-ouest. A peine était-elle dehors que les vents, passant à l'ouest en faiblissant, Tobligèrent h rentrer. La belle saison arrivait. Quelques mois devant s'écouler avant que l'amiral Lacrosse pût trouver l'occasion de dérober sa sortie à l'escadre de blocus, les troupes pasn. 2 sagères furent débarquées et Texpédition remise à un moment plus favorable.
Le port de Dunkerque avait reçu, à la fin de Tannée 1799, Tordre d'armer les frégates la Carmagnole de quarante-quatre, V Incorruptible, la Poursuivante et la Désirée, de trente-six. Ces bâtiments devaient être envoyés à Flessi.ngue pour y terminer leur armement. Le chef de division Castagnier avait le commandement de ces quatre frégates. Avant que celles-ci fussent en mesure d'appareiller, le port de Dunkerque était bloqué par les Anglais. Dans les premiers jours du mois de juillet 1800, la croisière ennemie comprenait deux frégates, une corvette, deux bricks, une bombarde, onze canonnières et plusieurs brûlots. Le 7, vers minuit, la corvette le Z>«r^ entra dans la rade; les deux bricks, quelques canonnières et quatre brûlots l'accompagnaient. Les vents soufflaient frais de Touest, et le courant de flot était dans toute sa force. Un brick de douze et deux canonnières avaient été adjoints à la division française. Celle-ci était rangée, en allant de Touest à Test, dans Tordre suivant : le brick, les deux canonnières, la Poursuivante, la Carmagnole, V Incorruptible et la Désirée. La nuit était sombre ; d'autre part, nous nous gardions mal. La corvette anglaise, qui venait de Touest, passa devant le brick, les deux canonnières, la Poursuivante et la Carmagnole. A bord de ces deux frégates, les hommes chargés de la surveillance extérieure hélèrent le Dart qu'ils prirent pour un bâtiment de guerre français venant au mouillage avec un convoi. U Incorruptible fut le premier navire qui ouvrit le feu sur la corvette anglaise. Celle-ci répondit par une bordée de ses quinze caronades de trente-deux chargées à double projectile. Elle
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